PURCHASED FOR THE
UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY
FROM THE
CANADA COUNCIL SPECIAL GRANT
FOR
MEDIEVAL StuDIES
NOTGER DE LIEGE
LA CIVILISATION AU X^" SIÈCLE
TOME PREMIER.
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),AMr.i;i;T ■ m; r.niMS. lu i: nr. l'anck
'28.
NOTGER DE LIÈGE
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LA CIVILISATION AU X^ SIÈCLE
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GODEFROID KURTH
Lcgia, lege ligan» cutn praelatie tibi loses
Notgeinni Ciiristo, Kotgero cetera dcbes.
TOME I
PARIS
ALPHONSE riCARD & FILS, ÉDITEURS
82, uiK ii(i.\Ai'.\nTE. S'I
BRUXELLES LIÈGE
OSCAR SCHEPENS
.*lli\ A.NOX. DE LIBRAIQIE
LOUIS DEMARTEAU
-10, nVK TRKlRE.\l!E)l(,, MJ ,; 12, l'I.Ar.K VKBÏE, 12
1905
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201
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^■^'S - 2 Î967
A
MONSIEUR LE CHANOINE
LOUIS GUILLAUME
«
CRÉATEUR DE LA COLLECTION
DES
CLASSIQUES COMPARÉS
JE DÉDIE CE LIVRE
EN COMMÉMORAISON JUBILAIRE
DE TRENTE ANNÉES D'AMITIÉ
G. K.
PREFACE.
Il peut sembler téméraire d'écrire tout un volume
sur l'évêque Notger, les sources directes de son his-
toire étant à peu près totalement perdues.
Je l'ai essayé toutefois, à cause de l'extraordinaire
intérêt que cette physionomie d'évêque civilisateur
garde à travers les nuages qui la couvrent.
La tâche, comme pourront s'en convaincre ceux
qui voudront contrôler mon écrit, était malaisée. Si
elle avait dû se borner à combler, à force de patientes
recherches et de comparaisons perpétuelles, les
lacunes innombrables du sujet, elle aurait pu passer
pour agréable et pour relativement facile. Mais la
grande difficulté était ailleurs.
L'histoire du pays de Liège est un vrai champ de
broussailles, et l'on dirait que, depuis Gilles d'Orval,
tous ceux qui ont entrepris de la raconter dans son
ensemble n'ont fait qu'en augmenter la confusion.
Une exubérante végétation de légendes s'est emparée
du vieil édifice, implantant ses racines dans chaque
tissure, disjoignant à la longue les assises et faisant
II PREFACE.
disparaître le plan de la construction sous l'opulence
suspecte de ses feuillages.
L'imagination populaire a la moindre part de res-
ponsabilité dans ces ravages de la légende; ce sont
les chroniqueurs qui sont les vrais coupables. Ils
ont semé à poignées les fables érudites, et il est tel
d'entre eux qui n'a pas craint d'y associer les plus
audacieuses fictions. Les historiens modernes n'ont
remédié au mal que d'une manière bien incomplète.
Sans doute, nous possédons un certain nombre de
très bons livres sur l'histoire du pays de Liège, mais
on remarquera que ce sont toujours des monogra-
phies dues à des érudits qui n'avaient pas l'ambition
de raconter les annales liégeoises dans leur ensem-
ble (i). Ceux qui l'ont eue, par contre, n'ont guère
fait que reproduire leurs sources. Les meilleurs sont
encore ceux qui écrivaient dans un temps où la cri-
tique ne faisait que de naître, je veux dire Fisen et
Foullon, mais déjà Bouille leur est fort inférieur.
Les narrateurs du XIX'^ siècle se sont contentés, en
ce qui concerne le moyen-âge, de redire ce qu'ils
(I) Je signalerai surtout quehiucs travaux de longue lialeine, comme :
E. Poullet, l-^ssai sur L'Iii.ttoire du droit criminel doux l'ancienne imncipaulé de
Liège. (Mémoires de l'Afadémie Royale de Belgique, collection in-i», t. XXXVIIl).
Bruxelles I87i.
J. de Cheslret de IhuielVc (le baronj, Nuinismalifiue de la principauté de Liè(/e et
de ses dépendances. (Mémoires de l'Académie Royale de Belgique, collection in-4",
t. L). Bruxelles 18i)0.
C. de Borman (le chevalier). Les éclierins de la souveraine justice de I.iè(/.e,
2 volumes in-4", Liège i8i)'2-189l). (Publication de la Société des Bibliophiles
liégeois).
Th. Gobert, Les rues de Livije, A volumes in-i". Liège 1884-1904.
S. Balau (l'abbé), l-^tude critiijue des sources de l'histoire du pai/s de Liège au
vioi/en-df/e, Bruxelles dDO^-inOo. (Mémoires couronnés de lAcadémie Royale de
Belgique, t. LXI).
J. Ilelbig. La peinture au paijs de Liège et sur les bords de la Meuse. Nouvelle
édition considérablement augmentée. Liège, i'J03.
PRKFACK. II r
lisaient dans leurs devanciers. Ainsi ont procédé
Dewez, de Gerlache (i), Polain, Ferdinand Henaux.
Leurs livres «nous font relire les chroniqueurs dans
une rédaction modernisée, mais ne nous mènent pas
plus loin (2). Et quand il s'agit d'une histoire comme
celle de Notger, qui est tout entière à constituer
fragment par fragment, ils ne servent qu'à rendre
plus difficile la tâche de la critique.
Avant de raconter l'histoire de Notger telle qu'on
la trouvera dans ce livre, j'ai eu à démolir celle
qu'il a plu aux chroniqueurs d'accréditer. Un compi-
lateur sans critique, Gilles d'Orval, avait commencé
de la défigurer, en interpolant ses deux principales
sources. J'ai dû dégager de ces empâtements l'une
de mes sources principales, je veux dire le Vita
Notgeri, qu'on trouvera reproduit dans l'appendice
de ce livre et qui, combiné avec la chronique
d'Anselme, fournira désormais une base solide aux
investigations des érudits. Après Gilles d'Orval était
venu Jean d'Outremeuse, dont l'immense chronique
intitulée Ly Myreur des Histors a brouillé pour des
siècles toute l'historiographie liégeoise du moyen-
âge. La boiteuse justice de la postérité a fini par
atteindre ce chroniqueur peu scrupuleux. C'est désor-
mais sa destinée que quiconque veut arriver à la
vérité historique doit lui passer sur le corps.
(1) Je tiens d'ailleurs a rendre un liommage mérité à de Gerladie : la partie de
son livre qui concerne l'époque moderne contient les meilleures pages qui aient été
écrites sur l'histoire du pays de Liège.
(2) Les vastes travaux de M. le chanoine Daris, duquel on peut dire qu'il a lu
toutes les sources tant manuscrites qu'imprimées, ont surtout de l'intérêt pour les
quatre derniers siècles de l'historiographie liégeoise. Dans ceux qui sont relatifs à
l'époque traitée dans ce livre, la critique, par endroits fort clairvoyante, pèche
souvent par un conservatisme trop prudent pour n'être pas quelquefois de la
timidité.
IV PREFACIÎ.
Ce n'est pas ici le lieu, si séduisante que soit la
tâche, de démontrer que Jean d'Outremeuse n'est
autre chose qu'un chroniqueur doublé d'un roman-
cier, ou, pour parler plus exactement, un romancier
doublé d'un chroniqueur. Obligé de m'enfermer
dans les limites de mon sujet, je dois ajourner l'exa-
men critique de cet auteur, qui n'aura rien perdu
pour attendre (i), et je me contente de montrer ce
qu'il a fait de l'histoire de Notger. Par ce seul
exemple, j'espère faire comprendre au lecteur ce
qu'est devenue, sous sa plume, l'histoire de Liège.
Et d'abord, Jean d'Outremeuse est tellement igno-
rant qu'il prétend que lorsque Otton I mourut, en
1006, le chagrin que Notger en ressentit le conduisit
lui-même au tombeau : voilà ce qui donne une idée
de sa chronologie. J'ai eu l'occasion, dans les notes,
de rectifier une multitude de contre-sens et de bévues
que commet cet auteur, lorsqu'il parle de faits histo-
riques avérés. Ce que je n'ai pu entreprendre, c'est de
perdre mon temps à démontrer le caractère fabuleux
de l'histoire telle qu'il la raconte : elle se place telle-
ment en dehors de l'histoire vraie, qu'on peut n'en
pas tenir compte et qu'on ne la rencontre jamais. Je
me suis borné à résumer ici les principales inventions
dont l'histoire de Notger est l'objet chez Jean d'Ou-
tremeuse. Sont donc inventées de toutes pièces les
parties suivantes du Myreur des Histors ft. IV) :
La généalogie royale de Notger, p. i32.
(\) En attendant, je renvoie à une bonne étude de M. S. Balau, Comment Jeun
d'Outremeuse écrit l'histoire, liCliH, t. LXXI, pp. 227-259, et à mes propres indica-
tions dans mes articles intitulés : Renier de Ihnj, auteur véritable des fonds baptis-
maux de Saint-Bnrtliélemtj de Lièf/c et le pri'tendii Lambert Fatras et ^ote sur le
nom de Lambert l'atrus [UAliU, 190^).
PREFACE. V
L'histoire d'Henri de Marlagiie ci des 25G brigands
pendus avec lui par ordre de Notger, p. i38.
La fondation, par Notger, d'un petit hôpital près
de Saint-Christophe, p. i5i.
La régence du royaume d'Allemagne confiée à
Notger par Otton I, qui le nomme vicaire impérial,
p. i53; la colère de l'empereur quand Notger lui
rendit ses comptes à Nurnberg, et la manière dont
Notger parvint à l'apaiser, p. i56.
La guerre de Notger contre le comte de Hainaut
qui avait détruit Dinant, la victoire de Notger à
Fontaine-l'Évêque, et la cession de Thuin et de
Fosse par le comte au prélat, pp. 1 58- 161.
La tutelle d'Otton II confiée par Otton I à Notger,
qui amène le jeune prince à Liège, p. ny.
La paix ménagée par Notger entre le roi Lothaire
de France et Otton II, en 998, à Liège, p. 167 (1).
La guerre de Lambert de Louvain contre Notger,
pour lui reprendre le comté de Huy, avec les exploits
personnels de Notger, qui bat le comte et va ravager
le Brabant, pp. 167-168, 172.
La composition brillante, au temps de Notger, du
chapitre de Liège, qui comptait six fils de roi, treize
fils de duc et vingt-trois fils de comte, p. 171.
La paix conclue, à l'intervention du roi Lothaire de
France, entre Notger et le comte de Louvain, p. 174.
L'histoire des exploits de Colin Maillard, Hutois
que le roi de France arma chevalier et qui devint
maïeur de la Sauvenière, à Liège, p. 169.
Et c'est loin d'être tout.
Si malfaisant qu'ait été le rôle de Jean d'Outre-
Ci) A cette date, les deux princes étaient morts, Otton II depuis quinze ans,
Lothaire depuis douze.
VI PREFACi:.
meuse, il y a dans l'historiographie liégeoise un
autre nom qui mérite d'être traité plus sévèrement
encore par la critique : c'est celui de Ferdinand
Henaux.
Il pouvait être permis, au XIV^ siècle, de confon-
dre l'histoire avec le roman de chevalerie; il ne
l'était plus, au XIX^, de l'identifier avec le pam-
phlet. Et c'est ce qu'a fait Henaux. La ditîérence
essentielle que je vois entre lui et Jean d'Outremeuse,
c'est que celui-ci a égaré les historiens, tandis que
Henaux n'a pu égarer que le grand public, les
historiens de nos jours étant armés contre les mysti-
ficateurs.
Je ne ferai pas ici en détail le procès de Henaux.
Grand liseur, mais totalement dénué d'esprit critique
et au fond ignorant parce qu'il manquait de culture
générale, Ferdinand Henaux est en outre affecté d'une
espèce d'incurable daltonisme scientifique, maintes
fois stigmatisé dans ces derniers temps par de bons
juges (i). Selon lui, toutes les sources de l'histoire
de Liège doivent être réputées pour suspectes parce
qu'elles émanent de prêtres, de moines ou de
nobles, c'est-à-dire de gens de parti; il ne faut
consulter que les écrits émanés des bourgeois, parce
que les bourgeois seuls sont des esprits dégagés de
préjugés et de passions. Mais comme les bourgeois
(1) V. H. Pireniie, Histoire de la conatitiilion de la ville de Dinant au mnijcn-âfjr,
p. 39 : « Le l'ccil de Henaux est ladicaleinenl faussé par les idées pré-
conçues de l'auteur ». — H. Lonoliay, Biuijraphie tiationale, t. XUI, art. Guillaume
de La Mark, p. 320 : « Il faut l'étrange partialité de Henaux pour voir un patriote
dans cet audacieux chef de bande ».
Cf. .1. Dcniartcau, Quchiuoi rhapiinx d'unr Histoirk DU PAYS DE L\vx,v., de
Ferdinand Henaux, Liège, 1873, où r<m raille spirituellement, et avec une érudition
de bon aloi, un certain nombre de thèses développées par Henaux sur les ori"
gines de la principauté et sur les premiers siècles de l'histoire liégeoise,
PREFACE. VII
ne commencent à tenir la plume que vers le XVI I'^
siècle, et qu'ils se bornent à reproduire, pour tout
le moyen-àge, les légendes de Jean d'Outremeuse
agrémentées de nouvelles erreurs, il s'ensuit que
Henaux oppose d'ordinaire aux sources des compila-
tions sans valeur, qu'il appelle en bloc les Chroniques
de Liège, et auxquelles il accorde la foi qu'il refuse
à un Anselme, à un Hocsem, à un Hemricourt.
On peut deviner ce que deviendra dans de pareilles
mains l'histoire de Notger. Ce ne sera plus le roman
amusant et à multiples facettes où Jean d'Outremeuse
fait chatoyer toutes les couleurs de l'arc en ciel, ce
sera le pédantesque factum à tendances politiques,
brouillant les notions les plus claires, détournant de
leur vrai sens les textes les plus limpides, jetant au
hasard, avec une audace sans pareille, les affirma-
tions les plus extravagantes, jonglant avec le voca-
bulaire technique de l'histoire sans le comprendre,
et aboutissant à la plus monstrueuse caricature de
la vérité historique. Au sortir de cette lecture, on
peut se demander si, roman pour roman, il ne
valait pas mieux s'en tenir à celui de Jean d'Outre-
meuse, qui avait au moins le mérite de n'être pas
ennuyeux. J'aurais grossi singulièrement ce volume
si j'avais dû entreprendre de réfuter pas à pas toutes
les erreurs, contre-sens et contre-vérités qui fourmil-
lent dans le livre de Henaux. On en jugera d'ailleurs
par le spécimen suivant.
« Liège, écrit Henaux, était resté dans l'obédience
de l'Empire. L'ambitieux Notger résolut de se sou-
mettre la ville épiscopale (i).
fl) Pùur bien comprendro ce passage, il faut se rappeler que, d'après Henaux,
la commune de Liège daterait de Tépoque d'Auguste, qu'elle jouissait dés lors de
Vlll PREFACE.
» Déjà l'évêque Éracle, en 969, en avait fait la
tentative, mais les habitants y avaient répondu par
une révolte. Ils avaient assailli et saccagé son ma-
noir, et ils avaient fait coulera flots, dans la Meuse,
tout le vin de ses celliers. Ils avaient ainsi forcé le
prélat à respecter leurs lois et leurs usages.
» Notger s'en prit au Comte et au Vicomte, les
protecteurs-nés de la Cité (1).
» En 987, il entra dans Liège à la tête de gens
armés, et mit le feu au Châtelet de la Sauvenière,
qui était la demeure du Vicomte.
» Il lui restait un rival en autorité, le Comte, qui
exerçait la Juridiction militaire. C'était un Seigneur
de noble extraction. Il résidait près de Liège, à
Chèvremont, Burg florissant et renfermant un Palais
qu'avaient habité les Princes Pippiniens, une Abbaye
célèbres et deux Oratoires.
» Afin de s'emparer du château, l'Evêque eut
recours à la ruse.
)) Il s'y achemina un matin (993), pour adminis-
trer le baptême au fils du Seigneur. Il était précédé
d'une longue procession de moines encapuchonnés
et psalmodiant, qui se transformèrent, arrivés dans
la place, en gens d'armes ayant le casque en tête et
l'autonomie municipale, et quelle avait deux consuls qu'on retrouve au moycn-àgc
sous le nom de maîtres. Henaux emprunte toutes ces rêveries aux publicistes du
XVIIc siècle, qui les empruntaient eux-mêmes à un humaniste du XVIc, Hubert
Thomas, et qui appuyaient sur elles les prétentions de la Cité au titre de Ville
Libre impériale.
(1) Note de Henaux a Le principal acteur dans tout ceci, Notger, était Jik du dur.
de Souabc ; il riait neveu tic Louix d'OiUrrmer et de l'oiipcrrur Otlon I, et cousin
finiiinin d'Otton II, père d'Otton IlL En HOO, il avait été admis dans le chapitre de
Saint-Lumbvrt et on s'était empressé de le revêtir de la dignité d'archidiacre de
Campine, puis, en 972. de celle d'évêque n. Tout ce qui est souligné dans ce passage
n'est qu'un tissu de fables empruntées à Jean d'Outremeuse.
PRÉFACE. IX
l'épée au poing. Tous ceux qui résistèrent furent
tués. Chèvremont, pillé, fut ruiné à rez-terre.
)) Notger rentra triomphalement à Liège. Il y fut
dès lors le seul Seigneur. Il redressa les murailles
de la Cité, et en agrandit l'enceinte en y renfermant
le quartier de l'Ile. Etc., etc. » (i).
Tout est faux dans cette tirade hérissée de majus-
cules.
Il est faux qu'après 980 Liège fût « resté sous
l'obédience de l'Empire » dans le sens où l'entend
Henaux, c'est-à-dire qu'il relevât directement de
l'empereur sans l'intermédiaire du prince-évêque.
Et Notger n'eut aucunement besoin de « se soumet-
tre la ville épiscopale » pour la bonne raison que,
comme on le verra, elle était depuis longtemps sou-
mise à ses prédécesseurs.
Il est inexact encore de dire que, « dès 969,
l'évêque Éracle avait fait la tentative de soumettre
la ville ». Il y a là une interprétation étonnamment
abusive d'un passage d'Anselme racontant — sans date
— une émeute qui éclata à Liège sous Éracle, et dont
le chroniqueur ne nous fait pas connaître le motif.
Affirmer qu'à cette occasion les Liégeois « forcèrent
le prélat à respecter leurs lois et leurs coutumes »
est une simple pantalonnade. A l'époque d' Eracle.
les Liégeois n'avaient pas d'autres lois et pas d'autres
coutumes que le reste de la principauté, et le prélat
ne songeait pas à leur manquer de respect.
Notger ne s'en prit pas au « comte » et au
« vicomte », attendu qu'il n'y avait à Liège ni comte
ni vicomte.
(1) Fciilinand Henaux, Histoire du Pays de Liège, 3^ édition, t. I, p. 107.
X PREFACE.
Dire qu'en 987 « Notger entra à Liège à la tête de
gens armés et mit le feu au Châtelet de la Sauvenière,
qui était la demeure du vicomte », c'est accumuler
comme à plaisir autant d'extravagances qu'il est
possible d'en faire tenir dans une phrase. L'expédition
dont parle Henaux est un fruit de son imagination.
Notger ne put pas mettre le feu au Châtelet de la
Sauvenière, attendu que le Châtelet de la Sauvenière
n'a pas plus existé que son prétendu habitant.
Placer la résidence de l'imaginaire comte de Liège
à Chèvremont est une plaisanterie, et les déplorables
raisonnements auxquels Henaux se livre à ce sujet
ne rendent son invention que plus bizarre»
Il est inutile de rompre une lance contre la légende
de Chèvremont, dont il sera parlé plus loin en son
lieu. Mais je ferai remarquer qu'au temps où Henaux
écrivait les lignes que j'ai citées, plusieurs érudits en
avaient déjà fait justice (1). Si Henaux atfecte de les
ignorer, cela ne prouve pas en faveur de sa critique,
ni peut-être môme de sa bonne foi.
Notger n'a point pu redresser les murailles de
la Cité de Liège, attendu que la Cité de Liège
n'avait jamais eu de murailles avant lui, et qu'il fut
le premier à les bâtir. Et lorsque Henaux ajoute,
dans une note, que le prélat « n'entoura de murailles,
en quelque sorte, que le quartier de l'Ile », il joue
de malheur, car c'est précisément le quartier de l'Ile
que Notger a laissé en dehors de son enceinte.
Une autre note ajoute, par manière d'épiphonème,
ce jugement final sur le grand homme dont j'entre-
prends d'écrire l'histoire :
(i) V, (;i-de;<SOus, \>. i!Ji.
PRÉFACE. Xf
« Depuis la renaissance de la critique, on n'a plus
ose faire l'apologie de ce prélat, coupable de si
odieuses violences, et qui a laissé de si pénibles sou-
venirs. »
Est-il besoin de le dire? c'est précisément depuis
la naissance de la critique (qu'est-ce donc que
Henaux appelle renaissance?) qu'on a été obligé de
réhabiliter la mémoire de Notger. On en aura la
preuve dans ce livre, dont le lecteur comprendra
maintenant l'opportunité. Il en excusera aussi l'al-
lure, qui sera nécessairement arrêtée à chaque pas
par le besoin de redresser les innombrables erreurs
dont le sujet a été défiguré par le romancier du
XIV*^ siècle et par le pamphlétaire du XIX^. Il excu-
sera l'incessante transformation du récit en disser-
tation, les innombrables notes qui encombrent le
bas des pages, la sécheresse inévitable de l'exposé.
S'il veut bien se contenter des résultats, j'espère qu'il
n'aura pas lieu d'être mécontent. En comparant ce
volume avec Y Essai de Villenfagne et avec VÉloge
de Malherbe, il verra que quelques progrès ont été
réalisés ( i).
Je n'ai plus qu'un mot à ajouter. Ce livre a été
ébauché par moi avec les élèves de mon cours de
critique historique. Il est donc, comme VHistoire
poétique des Mérovingiens, le fruit de mon enseigne-
ment. Commencé avant ce dernier ouvrage, il a dû
(1) Villenfagne, Esxai Iiistorùiue nur la Vie de Xottjer, piincc-cvàiuc tic Lièije.
(Couronné par la Société d'Émulation de LiétjeJ
Malherbe, Eloiie lùstorique dr Notijer, princr-évàpie de Lièt/r. (Honoré d'un accessit
|)ar la Société d'Emulation de Liège J
Ces deux écrits ont paru dans les Mémoires pour servir à l'histoire de Liège.
Maestriclit, 178.). Celui de Villenfagne a été réimprimé dans ses Mélanges de littéra-
ture et d'histoire, Liège, I T8S,
XU PREFACE.
être abandonne, à deux reprises, pour des travaux
plus urgents, et il est resté une quinzaine d'années
dans mon portefeuille. Il y a plutôt perdu que gagné,
n'en déplaise au précepte d'Horace, et les défauts de
composition qu'on y relèvera s'expliquent par là.
En terminant, je me fais un devoir de remercier
Monseigneur Monchamp, vicaire général de l'évêque
de Liège, qui a bien voulu relire mes épreuves et
à qui je suis redevable de plus d'une judicieuse obser-
vation.
Liège, premier dimaucbe de l'Avent 1904,
G K.
LISTE DES OUVRAGES CITÉS EX ABREGE.
SiGLES.
AAAB, Annales de r Académie d'Archéologie de Belgique.
AA. SS, Acta Sanctorum des Bollandistes.
AHEB, Analectes pour servir à riiistoire ecclésiastique de la Bel-
gique.
AS AN, Annales de la Société Archéologique de Namur.
BARB, Bulletin de VAcadémie Royale de Belgique.
BCRAA, Bulletin de la Lommission Royale d'Art et d'Archéo-
logie.
BCRH, Bulletin de la Commission royale d'histoire.
BIAL, Bulletin de l'Institut archéologique liégeois.
BSAHL, Bulletin de la Société d'Art et d'Histoire du diocèse de
Liège.
DU. I, DO. I, Sickel, Conradi, Reinrici I et Ottonis I Diplomata,
Hanovre 1879-1884. MGH, section Diplomata.
DO. II, DO. m, Sickel, Ottonis II et III Diplomata. Hanovre
1888. (Même collection).
DU. II, Bressiau et Bloch, Ileinrici II et Arduini Diplomata
Hanovre, 1903. (Même collection).
GC, Gallia Christiana.
MABB, Mémoires de F Académie royale de Belgique.
MCARB, Mémoires couronnés de l'Académie Royale de Belgique.
MGH, Monumenta Germaniae Historica. Quand ce sigle n'est
suivi d'aucune autre indication, il désigne la section Scriptores.
MIOG, Mittheilwigen des Instituts fur osterreichische Geschichte.
ISA, Neues Archiv der Gesellschaft fiir altère deutsche Geschichts-
hinde.
PL, Patrologie Latine.
SRM^ Scriptores Rerum Merovingicarum. Cette collection fait
partie des MGU.
XIV LISTE DÉS OUVRAGES CITES EN ABREGE.
I. Sources.
Adalbold, Vita sancti Ucinrici H, MGÏI, IV.
Adam de Brème, Gesta llammaburgemis ecdesiae iiontificum,
MGII, Vil.
Albéric de Troisfoiitaines, Chronkon, MGH, XXIII.
Alpert, De diversitate temporum, MGII, JV.
Alpert, De Episcopis MeUensihm, MGII, IV.
Allfrid, Vita sancti Liudgeri, MGH, II.
Annales Altahenscs Majores, MGII, XX.
Annales Bertiniani, MGII, I.
Annales Blandinienses, MGII, V.
Annales Einhardi, MGH, I.
Annales Elnonenses majores, MGII, V.
Annales Fossenses, MGH, IV.
Annales Fiildenses, MGH, I. Nouvelle édition in-8° par Fr.
Kurzc, Hanovre, 1891.
Annales Hihlesheimenses, MGII, III.
Annales Ilincmari, MGH, I.
Annales Laubienses, MGH, IV.
Annales Laurisscnses majores, MGII, I.
Annales Leodienses, MGII, IV.
Annales Lobbienses, MGII, II et XIII.
Annales Magdelmrgenses, MGII, XVI.
Annales Quedlinburgenses, MGH, III.
Annales Bodenses, MGH, XVI.
Annales Sancti Bavonis, MGII, II.
Annales Sancti Jacobi, MGII, XVt.
Annales Weissenbnrgenses, MGII, III.
Annalista Saxo, MGII, VI.
Anselme, Gesta pontificnm Trajectensium et Leodiensium, MGII,
VII.
Arnoul de Saint-Emmeram, AA. SS., t. III de juin.
Berlarius de Verdun, llistoria brevis episcoporum Virdunensium,
MGII, IV.
Bormans et Schoolmeesters, Cartulaire de Véglise Saint- Lambert
de Liège, Bruxelles, 1803-1900.
LtSTE λES OUVRAOTÎS CITKS EN ARIIEGE. XV
Capilnlaria Uciium Francoruw, édition lîorctiiis, t. I, dansi)/^'//,
Lcgcs.
Cartulaire ou Recueil de chartes et de documents anciens de
réijUse collégiale de Saint-Paul, actuellement cathédrale de
Liège, Liège, 1878.
Chapeavillo, Gesta Pontificum Tungrensium, Trajectensium et
Leodiensium, Liège, 1612-iGIG.
Chronica regia Coloniensis =■ Annales colonienses Ma.vbni,
MGIl, XVIL
Chronicon Cladhacense, MCI!, IV.
Chronicon episcoporum Hildesheimensium, MOU, VIL
Chronicon rhythmicum Leodiense, MGII, XII.
Ghronicon Sancti Andreae Castri Cameracesii, MGH, VII.
Chronicon Sancti Hîiberti sive Cantatorium, MGH, VIL
Chronicon Sancti Laurentii, MGU, VIII.
Chronicon Walciodorense, MGIl, XIV.
Chronique Liégeoise de i402 (La), éditée par E. Baclia, Bru-
xelles, 1900.
Constantin, Vita Adalberonis II Metensis, MGH, IV.
De Fundatione et Lapsu monasterii lobbiensis, MGH, XIV.
Eginhard, Translatio ss. Marcellini et Pétri, dans Einhardi Opéra,
éd. Teulet, Paris, 1840-1843. Voir aussi Annales Einhardi.
Eigil, Vita sancti Sturmi, MGH, IL
■ Ekkehard, Casus Sancti Galli, MGH, IL
Ermoldus Nigellus, Carmina, MGH, IL
Flodoard, Annales, MGH, III.
Flodoard, Historia Remensis ecclesiae, éd. Lejeune, Reims, 1854.
Folcuin, Gesta abbatum lobbiensium, MGH, l. IV.
Continuat-o, MGH, XIII.
Gerbert, Lettres, édition de Julien Havet, Paris, 1889.
Gerhard, Vita sancti Oudalrici, MGH, IV.
Gesta abbatum Fontanellensium, MGH, IL Nouvelle édition in-8''
par Loewenfeld, Hanovre, 1886.
Gesta abbatum Trudonensium, auctore Rudolfo. MGH, X.
Gesta episcoporum Leodiensium abbreviata, MGH, XXV.
Gesta episcoporum Cameracensium, MGH, VIL
C.esta Treverorum, MGH, VIII.
Gilles d'Orval, Gesta episcoporum Leodiensium, MGH, XXV.
XVl LISTE DES OUVRAGES CITÉS EN ABREGE.
Gislebert de i^ïons, La Chronique de Gislebert de Mons, nouvelle
édition par L. Van der Kindere. Bruxelles, 1904.
Gozechin, Kpistola ad Wakherum scolasticum (Mabillon, Vetcra
Analecta, édil. in-folio),
Grégoire de Tours, Historia Francorum, MGlf, SRM.
Hartzheim, Concilia Gcrmaniae, Cologne, 1750-1790.
Hériger, llerigcri et Amelmi Cesta episcoporum Tunijrensium,
Trajectcnsium et Leodicnsium, MGll, VII.
Le même, Translatio sancti Landoaldi et sociorum, A A. SS.,
t. III de mars.
Historia Mojiasterii Mosomensis, MGIJ, XIV.
Hugues de Flavigny, Chronicon, MGU, VIII.
Hugues de Lobbes, Fundatio monasterii Lobbiensis, MGU, XIV.
Jean d'Outremeuse. /.;(/ Myreur des Histors, éd. A. Borgnet et St.
Bormans. Bruxelles, 18G4-1887.
Jocundus, Translatio sancti Servatii, MGU, XII.
Lacomblct (Th.-J.), Urkiindenbuch fiir die Geschichle des Niedcr-
rheins, Dûsseldorf, 1848.
Lambert de Hersfeld, Annales, MGIJ, III.
Liber Historiae Francorum, MGH, SUU.
Luitprand, Antapodosis, MGH, lîl.
Liïnig, Spicilegium ecclesiasticum, Leipzig, 1716-1721.
^labillon, Acta Sanctorum Ordinis sancti Benedicti.
Liber ojjic'wr uni eccles'ae Leodiensis, BCRJI, Paris, 1(')68-1701.
Mansi, Sacroriim conciliorum nova et amplissima Collectio, Flo-
rence et Venise, 17o9.
Martène et Durand, A. C. Veterum Scriptorum amplissima Col-
lectio, Paris, 1724.
Miracula sancti Gangulfi, MGH, XV.
Miracula sancti Hubert i, AA. SS., t. I de novembre.
Miracula sancti Jlemacli, AA. SS., t. 1 de septembre.
Miracula .sancti Wicberti, MGH, VIIL
Mira'us et Foppens, Auberli Mirœi Opéra diplomatica, éd. F.
Foppens. Louvain, Bruxelles, 1723-1748.
Moine de Saint-Gall (Le), De Geslis Karoli Magni, MGH, II
Nicolas (le chanoine), Gesla sancti Lamberti, Chapeaville, t. î.
Nizo, Vita sancti Frederici Leodiensis, MGH, XII.
Nortberl, Vita liennonis episcopi Osnabrugeusis, MGH, XII.
LISTE DES OUVRAGES CITES EN ABREGE. XVII
Orderic Vital, Historia ecclesiastica, Migne, PL, CLXXXVIII.
Othlon, Vita sancti Wolfgangi Batisponensis MGH, IV.
Pez, Thésaurus aiiecdotorum iiovissimus, Augsbourg, ITâl.
Poeta Saxo, Vita Caroli Maipii, MGH, \.
Kaoul Glaber, Les cinq livres de ses histoires, éd. M. Prou, Paris,
1886.
Rathier, Opéra omnia, Migne, PL, CXXXVI.
Reginon, Chronicon, MGH, I.
Reginonis Continuatio, MGH, I. Nouvelle édition in-S" par
Kurze. Hanovre, 1890.
Règle de saint Chrodegang, Migne, PL, t. LXXXIX.
Renier de Saint-Jacques, Annales, MGH, XVI.
Renier de Saint-Laurent, Vita Evracli. Le même, Vita Reginardi.
Le même, Vita Wolbodonis, MGH, XX.
Richer, Historiarum libri IV, MGH, III.
Ruotgerus, Vita Brunonis, MHG, IV.
Rupert de Deutz [alias de Saint-Laurent), Chronicon Sancti Lau-
rentii, MGH, VIII.
Sedulius, Carmina, éd. Di'immler, dans Poetae Latini aevi Caro-
Uni, t. III, MGH.
Sigebert de Gembloux, Chronographia, MGH, VI.
Sigebert de Gembloux, De Scriptoribus ecclesiasticis, Migne, PL,
CLX.
Sigebert de Gembloux, Gesta abbatum Gemblacensiiim , MGH,
VIII.
Sigebert de Gembloux, Vita Deoderici episcopi Mettensis, MGH,
IV.
Stepelinus, Miracula sancti Trudonis, Mabillon, rlJ.SS. O.S.B.,
VI, 2.
Thangmar, Vita sancti Berrnvardi, MGH, t. IV.
Thietmar de Mersebourg, Chronicon, MGH, III, Nouvelle édition
in-8", par Fr. Kurze, Hanovre, 1889.
Triumphus sancti Lamberti in Steppes (par l'archidiacre Hervard),
MGH, XXV. Cf. G. Kurth, BCBH, LXXII.
Triumphus sancti Lamberti de Castro Biillonio, MGH, XX.
Triumphus sancti Bemacli de Malmundariensi coenobio, MGH,
XI.
Vita Odiliae, Analecta Bollandiana, t. XIII.
XVUl LISTE DES OUVRAGES CITES EN ABREGE.
YUa ou Vamo sancti Adalberti. Il y en a deux, l'une par Cana-
parius, l'autre par Brunon; toutes deux MGH, t. IV.
Vita sancti Anno7iis, MGH, XI,
yita Balderici II Icodiensis, MGH, t. IV.
YUa sancti Burchardi, MGH, IV.
Yita sancti Desiderii episcopi Cadiircensis, MGH, SRM, IV.
Yita sancti Gerardi TuUensis, MGH, IV.
Yita sancti Godehardi, MGH, IV.
Yita sancti Hiribcrti Coloniensis, MGH, t. IV.
Yita sancti Huberti, A A. SS, t. I de novembre.
Yita sancti Joannis Gorziensis, MGH, IV.
Yita sancti Lamberti {\^?iY un anonyme contemporain), A A. SS.,
t. V de septembre.
Yita sancti Lambei^ti, par le chanoine Nicolas, o. c.
Yita sancti Landoaldi, A A. SS., t. ITI de mars.
Yita Notgeri, publié par G. Kurth dans BCPJl et reproduit ci-
dessous, appendice II.
Yita sancti Popponis, MGH, XI.
Yita sancti Richardi abbatis Sancti Yitoni, MGH, XI.
Yila sancti Theodardi, AA. SS. t. III de septembre.
■\Vidukind, Res gestae Saxonicae, MGH, III.
Wipo, Yita Chiwnradi, MGH, XI.
II. Travaux modernes.
Alberdingk Thijm (P.), Karel de Groote en zijne eeuw. La Haye,
Amsterdam, 1867.
Balau (S.), Etude critique des sources de lliistoire du pays de Liège
au moyen-âge, Bruxelles, 1902-1903. {MCARB, t. LXI.
coll. in-4").
Beissel (St.\ Der heilige Bermvard von Hildesheim als Kùnstler
und Fôrderer der deutschen Kunst, Hildesheim, 1895.
Berlram (A.), Gesckichte des Bisthums Hildesheim, t. I. Hildes-
heim, 1899.
Bittner (A.), ^Yazo und die Schulen von LiUtich, Breslau, 1879
(diss).
Bôhmer, (H.), Willigis von Mainz, Leipzig, 1895 (Leipziger Stu-
dien, fasc. 3).
LISTE DES OUVRAGES CITES EX ABREGE. XIX
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ratorutn, Francfort, 1831.
Bôhmer-Mutilbacher, Die Jiefiestcn des Kaiserreichs unter den
KaroUmjern. Innsbrùck, 1885).
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17-25-1732.
Bouquet (dom\ Recueil des historiens des Gaules et delà France.
BovY, Promenades historiques dans le pays de Liège. Liège, 1838-
1841.
Clerval (A.), Les écoles de Chartres au moyen-âge, Paris, 1895,
(Dans quelques citations de cet auteur, on a imprimé par erreur
Clairval).
Cramer (F.), Geschichte der Erziehung und des Unterrichts in den
Niederlanden wàhrend des Mittelalters, Stralsund, 1843.
Daris (J.), Histoire du diocèse et de la principauté de Liège depuis
leur origine jusqu'au XIIP siècle, Liège, 1890.
Dcvaulx (F.), Mémoires pour servir à rhistoire ecclésiastique du
pays et du diocèse de Liège. 5 volumes in-folio (En manuscrit à
la bibliothèque de l'Université de Liège).
Dieckmeyer, Die Stadt Cambrai. Verfassungsgeschichtliche Unter-
snchungen von dem X"" bis gegen Ende des XIL""' Jahrhiinderts.
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bourg, 1882 (programme).
Ennen (L.), Geschichte der Stadt Kôln, Cologne, 1863-1880.
Essai historique sur Véglise de Saint-Paul, ci-devant collégiale,
aujourd'hui cathédrale de Liège, Liège, 1867.
Fisen (B.), Flores ecclesiac Leodiensis, Lille, 1647.
Fisen (B.), Sancta Legia, Romanae ecclesiae (ilia, sive Historiarum
ecclesiae Leodiensis partes duae, 2* édition, Liège, 1691. (La
1'^^ édition, citée rarement, est de 1642).
Foullon (J.-E.), Historia Leodiensis per episcoporum et principum
seriem digesta, Liège, 1735-1737.
Ghesquière (J.-H.), Acta Sanctorum Belgii selecta, Bruxelles, 1783-
1794.
Giesebrecht (W.), Geschichte der deutschen Kaiserzeit, Bruns-
wick, 1855.
Giesebrecht (W.), Jahrbiicher des deutschen Reichs unter der
Herrschaft Kaiser Otto's IL Berlin, 1840.
XX LISTE DES OUVRAGES CITES EN ABREGE.
Grandgagnage (Cli,), Mémoire sur les anciens noms de lieux de
la Relgiqtw orientale, AICARB, L XXVI, coll. in-4«.
Hauck (A.), Kirchengeschichte Deutschlands . Leipzig, 4887-1903.
Hefele (C.-J. von), Conciliengeschichte, ^2" édition. Fribourg e. B.,
1873-
Hinschius (P.>, Das Kirchenrecht der Katholiken und Protestan-
ten in Deutsc/iland. Berlin, 1869-1897.
Kirsch (S.), Jahrbikiier der deiitschen Geschichte unter Heinrich
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Histoire Littéraire de la France, par les religieux bénédictins de
la congrégation de Saint- Maur.
Jade (Ph.), Regesta iJontificum Romanorum, 2^ édition, Leipzig,
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Kehr (P.), Znr Geschichte Otto" s III. Historische Zeitschrift,
t. LXVL
Kurth{G.), Le comte Immon, BARB, 1898.
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l'histoire de Liège), Maestricht et Liège, 1875.
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Pirenne (H.), Sedulius de Liège, BARB.
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Halle, 1873-1898.
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MIÔG, Lrgïinzungsband, IL — Erlaiiterungen zu den Diplo-
men Otto's IIL MIÔG, XII,
LISTE DES OUVRAGES CITES EN ABREGE. XXI
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Lemèmc, Catalogusscriptorum ccch'siasticorwn, Coloj2;ne, 1531 .
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derts. Stuttgart, 488o.
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Uhlirz (K.), Jahrbiicher des deutschen Reiches unter Otto II luid
Otto III, t. I. Leipzig, 190-2.
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beliies au moyen-âge. Bruxelles, 190:2.
Villenfagne (le baron de). Essai historique sur la vie de I\'otger.
{Mémoires pour servir à l'histoire de Liège). Maestricht, 1785.
Réimprimé dans ses Mélanges de littérature et dliistoire.
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léna, 1854.
Voigt (E.), Egberts von Luttich Fecunda Ratis. Halle-a-S., 1889.
Vos, (J.), Lobbes, son chapitre et son abbaye. Louvain, 1865.
Wattenbach (W.), Deutschlands Ceschichtsquellen im Mittelalter,
6" édition. Berlin, 1894.
Wauters (A.), Table chronologique des chartes et diplômes imprimés
concernant l'histoire de la Belgique.
Wilmans (R.), Jahrbucher des deutschen Reichs unter der Ilerr-
schaft Kônig und Ka ser Otto's III. Berlin, 1840.
Witte (D. J.), Lothringen in der zweiten Hdlfte des X'^" .lahrhun-
derts. Gôttingen 1869 (diss).
Wohlwill (A.), Die Anfdnge der landstdndischen Verfassung im
Bisthum Luttich. Leipzig, 1867.
I
NOTGER DE LIÈGE
ET
LA CIVILISATION AU X'^ SIÈCLE
CHAPITRE PREMIER.
INTRODUCTION.
C'est un beau spectacle que présente le royaume d'Alle-
magne au X*^ siècle. Sous la conduite d'une dynastie intelli-
gente et active, il marche à pas de géant dans les voies de
la civilisation. Ce siècle qui fut, pour d'autres pays, un siècle
de fer, fut pour l'Allemagne, Leibniz l'a dit avec raison, un
siècle (l'or (i). Et déjà Sigebert de Gembloux, le plus grand
chroniqueur du XI'' siècle, proclamait heureux l'âge des Ottons.
La raison que Sigebert donne de son admiration pour
cette époque est aussi celle qu'a reconnue l'histoire. Quand
on clicrche à se rendre compte des causes qui ont produit
l'étonnante prospérité du royaume d'Allemagne à une époque
où les pays voisins étaient plongés dans la nuit, on s'aperçoit
bientôt que les souverains qui présidaient à ses destinées
(1) Neque Geniiania .sibi Ipsi coniiinrata iinquam magis bello et pace, arniis et
moribus et (si iiovissinias binas annoiuni ceiilurias demas, qiiibus nuitata est faciès
generis humani) etiam lltteris floniit, qiiani setiilo Ottonuni, id est decimo, qtiod
alite geiites ab hodieniis suis moribus diversis, Galli torpore, Itali etiam probris
infâme fecere. Leibniz, Annales Impcrii t. III ad a. 1002, p. 802.
I. 1
2 CHAPITRE PREMIEIl.
ont été aclinirublement servis. Une pléiade de grands évêques
ont été, dans les ])r()vinces, les soutiens du tronc et les intel-
ligents collaborateurs des rois.
» D'illustres prélats et des hommes doués de sagesse res-
tauraient FKtat, rendaient la paix aux églises, restituaient à
la religion sa pureté première. On pouvait constater, par les
faits, la vérité de cet adage d'un philosophe, qu'heureux est
l'Ktat où les rois sont des sages, où les sages sont rois. Ce
n'étaient pas des mercenaires, c'étaient de vrais pasteurs qui
étaient assis alors sur les sièges épiscopaux » (1).
Ces paroles contiennent l'expression d'une vérité qui
a frappé les historiens du XIX" siècle autant que les chroni-
queurs du XP. « Le clergé, écrit l'un d'eux, avait seul le
sens de l'intérêt public, et seul lui avait montré un véritable
dévouement (2). »
» Jamais, dit un autre, l'Allemagne n'a possédé un épis-
copat à ce point distingué par l'intelligence, par la culture
d'esprit et par les qualités morales (3). »
Et un troisième ajoute, presque dans les mêmes termes :
« Januùs plus, par la suite, l'Eglise d'Allemagne ni aucune
autre n'a pu se glorifier d'un épiscopat aussi riche en prélats
pieux et zélés (4). »
Si l'on veut contrôler ces affirmations générales, il est
facile d'en constater la justesse. On peut dire que chaque
siège épiscopal, pour ainsi dire, eut alors son grand homme,
et parfois plus d'un. A leur tête, il faut mentionner leur
modèle et leur maître à tous, saint Brunon de Cologne, qui
aura d'ailleurs un digne continuateur dans saint Iléribert.
A Trêves, nous rencontrons Henri et Egbert; à Mayence, il
faut mentionner Guillaume et Willigis. Les sulïragants sont
(1) Jure felicia tlixerim Ottonis tcnipora, cuin claris pnesulibus et sapiontibus
viris resjjiiblica sil rcfonnala, pax a'ccelosianini rd'orinala, lioncslas religionis
riMlinlograta. Erat vidcre cl rcipsa probaro, vcruiii esse illiid pbilosopbi : fortuna-
taiii esse reiiipublicain, si vel reges sapèrent vel rcgnai-ent sapientes. Prœerant
eiiiiii populo regni non mcrcennarii scd pastorcs clarissimi. Sigeberl, Mta Dcodcr.
Mcttnisis e. 7, ]). 407.
(2) Giesebreclit, Geschichte (1er deiitschen Kaiserzcit III, p. 7.
(3) Kraiis, (ïcsrliichlc drr cliiistlirhcii Kuimt, {., Il, p. ',V^.
(i) Ralzingcr, tiiscliiclilc dcr Kirclilicluii .ir)iuiipj!rijc, p. 2î)2,
INTRODUCTION. 6
(lignes des métropolitains. Pour ne pas sortir de la Lotha-
ringie, nous nommerons saint Ansfrid à Utrecht, Thierry à
Metz, AViefrid à Verdun, saint Gérard à Toul. Le reste de
l'Alleuiagne n'est pas moins riche en prélats do haute sain-
teté et de première valeur coinme chefs d'T^tat; il sullit de
citer saint l'iric à Augsbourg, saint AVolCgang à Ratisbonne,
Reginald à Eichstaett, Piligriui à Passau, saint Bernward et
saint Godehard à Hildesheim, saint Meinwerk à Padcrborn.
Tel est le sénat épiscopal au milieu duquel Notger, évoque
de Liège, tient dignement sa place.
C'est l'œuvre collective de ces hommes qui fait la beauté
du règne des rois, leurs maîtres. Ceux-ci ont eu le mérite
très grand de les deviner, de les mettre en valeur, de les
sertir comme des joyaux, en quelque sorte. L'épiscopat alle-
mand a levé, si je puis ainsi parler, dans l'atmosphère de
paix et de quiétude que la forte épée des princes saxons a
fait régner sur l'Allemagne. Le souille printanier qui passe
sur le jeune royaume ottonien ravive la sève du vieux tronc
taillé et greffé par saint Boniface et par Charlemagne ; une
poussée de progrès se fait sentir dans tous les domaines;
la vie intellectuelle, morale et matérielle reprend au sortir
de la crise qui a secoué la civilisation du IX'' siècle expirant.
Les évoques allemands sont donc dignes de la confiance
de la royauté qui les appelle au partage de leur autorité tem-
porelle. Les principautés ecclésiastiques naissent autour de
leurs crosses, et ils sentent peser sur leurs épaules un double
fardeau. On se tromperait beaucoup si l'on se persuadait
que tous ont vu avec le même plaisir cet accroissement de
leur responsabilité. Plus d'un en éprouva de la répugnance,
et il en fut, comme Ulric d'Augsbourg, qui demandèrent à être
soulagés. Il ne manquait pas d'esprits, au X'^ siècle, qui blâ-
maient le cumul des attributions religieuses et politiques, et
un écrivain quelque peu olîiciel a cru devoir répondre à
leurs objections (1). Plus tard, il est vrai, on s'habitua à la
(1) Causanhii' forlc aliqiii diviiia' ilisix'nsatioiiis igiiari, qiiai'C cpiscopus rom
popiili et pei-ii'ula bclli Iractavcrit, cum animanim tantunimodo curain susceperil.
Quibus res ipsa facile, si quid samini sapiunt, safisl'acit, etc., Ruolgeriis, c. 23, p.
203. Cf. aussi Widukiiid 1, 31, p. 'i30, ([iii invoque l'exemple de Samuel.
4 CHAPITRE PREMIIiR.
nouveauté ; les évoques s'aecomodèrcnt de leur rôle de
princes, et, plus d'une fois, le prince prima Tévéque au grand
détriment de l'Église et de la religion.
Il n'en fat pas ainsi dans ce siècle d'or de la monarchie
allemande. Les caractères du prince et du prélat se fon-
daient harmonieusement dans le môme homme. Beaucoup
d'évêques de ce temps ont été des saints; plusieurs ont l'au-
réole, beaucoup d'autres la méritent. Nous les connaissons
surtout comme princes, parce que leur activité extérieure est
celle qui a le plus frappé leurs contemporains. Mais quand
on veut, guidé par les indications trop parcimonieuses des
biographes, pénétrer dans l'intimité de ces hommes de gou-
vernement, on rencontre à la base de toute leur existence
la conception chrétienne du but de la vie et des devoirs
qu'elle impose à l'homme ici-bas.
Il est frappant de voir combien, la tâche civilisatrice se
présentant la même partout, la carrière, l'activité de ces
hommes sont identiques dans leurs grandes lignes. Tous
agrandissent et protègent la propriété ecclésiastique, bâtissent
et restaurent des églises, pourvoient aux besoins des pauvres
par d'abondantes fondations charitables, ontau }>lus haut degré
l'amour des études, multiplient les écoles et vont jusqu'à en-
seigner eux-mêmes, protègent les arts et parfois les cultivent.
Tous font la guerre aux abus, soumettent les factieux, forti-
fient leurs A'illes, abattent les chàteaux-forts des pillards ou
en bâtissent d'autres pour les tenir en respect, ont la passion
de la justice et sont zélés pour le service du roi. Leur souve-
nir s'imprime profondément dans la mémoire populaire; on
leur fait des légendes })our ainsi dire dès leur vivant. Et,
d'autre part, les écrivains s'emparent de leur vie, et la bio-
graphie épiscopale s'élève à la hauteur d'un genre littéraire.
Notger est une des figures à la fois les plus intéressantes
et les moins connues de celte famille ecclésiastique. Il fut
pour la dynastie des Ottons un agent fidèle aux jours de la
prospérité, un conseiller sûr dans les moments de crise, un
défenseur courageux aux heures mauvaises. Par lui, la mo-
narchie allemande trouva pour un siècle, dans la principauté
de Liège, son plus solide boulevard en Lotharingie.
IXTRODUCTION. O
?.Liis le rôle joue par Notg'ci* dans rcmi[)ir3 ne nuu:3 révèle
qu'un aspect de sa pliysionomie. Il nous intéressera davan-
tage encore si nous l'envisageons comme fondateur de l'élat
liégeois. Ici, il ne travaille pas en sous-ordre et, en quelque
sorte, pour le compte d'autrui. Il est souverain ; c'est son
initiative que nous rencontrons partout, ce sont ses idées
originales et civilisatrices qui trouvent leur expression dans
cette Aille qu'il crée, dans cet état dont la trame s'ourdit
sous ses mains. La scène, sans doute, n'est pas si vaste que
celle de l'Empire, mais l'intérêt n'est pas diminué par les
proportions du cadre : il semble même que, pouvant plus
facilement embrasser du regard le tableau, on le comprenne
mieux et on l'admire davantage.
La difficulté, pour un livre qui veut faire revivre cette
physionomie, c'est de fondre en une seule figure historique
les traits du feudataire impérial et ceux du chef d'Etat, Je
m'y suis employé comme j'ai pu. Si, dans mon exposé, le chef
d'État apparaît plus souvent que le feudataire, c'est d'abord
la nature de mes matériaux qui l'a voulu ainsi; Notger, comme
chef d'Etat, a attiré l'attention de l'histoire; Notger, connne
feudataire, n'a laissé sa trace que dans quelques diplômes.
C'est ensuite la proportion môme des deux rôles qu'il a
rempli. Dans l'Empire, il est au quatrième ou au cinquième
rang; à Liège, il occupe le premier. Là, il apporte son con-
cours à une tâche commune, dont le programme ne lui
appartient pas; ici, il exécute, pendant un long règne, un
plan qui est le sien, et qui nous donne la vraie mesure de
sa valeur.
Notger cependant est inconnu, que dis-je ? il est méconnu.
Si, au dernier siècle, quelques Liégeois ont fait, dans une
certaine mesure, réparation à sa mémoire, c'a été seulement
pour la laver d'une accusation infamante, et leur voix n'a
pas eu d'écho à l'étranger. Les titres de gloire de Notger
l'cstent plongés dans l'oubli, et les légendes calomnieuses
continuent de circuler. Sous ce rapport, il y aura quelque
plaisir pour le lecteur à voir reparaître graduellement, dans
ces pages, la figure authentique d'un grand homme qui
peut se dire le créancier de l'histoire.
CHAPITRE II.
L ETAT LIEGEOIS AVANT NOTGER.
De tous les royaumes issus du morcellement de Ihcritage
de Charlemagne, la Lotharingie était celui qui contenait le
plus d'éléments de vitalité, et ce fut au contraire, grâce à un
concours de circonstances tragiques, le plus éphémère et le
plus malheureux. Sa dynastie nationale s'éteignit avec son
premier roi (869). A partir de cette date, elle est ballottée
entre la France et l'Allemagne, qui, tantôt, essayent de se
l'arracher lune à l'autre, tantôt, se la partagent, jusqu'à ce
qu'enfin, en 879, elle reste à l'Allemagne seule. Grâce à la
tendresse du roi Arnoul pour son lils Zwentibold, qu'il
voulait mettre à la tête d'un royaume, la Lotharingie re-
trouva son autonomie nationale en 895. Mais cette seconde
phase d'indépendance nationale fut encore plus courte que
la première : Zwentibold périssait dès 900, en luttant contre
les grands révoltés, et le pays était de nouveau rattaché à
l'Allemagne en 911. Peu après, il se jetait encore une fois
dans les bras de la France, lorsque l'extinction des Carolin-
giens d'Outre-Rhin fournit à l'aristocratie un prétexte pour
changer de suzerain. Mais la France ne devait pas garder
longtemps une possession qui avait été de sa part l'objet de
tant de convoitises ; dès 924, le roi d'Allemagne, Henri I,
devenait le maître de la Lotharingie, et, cette fois, le pays
entrait définitivement dans rorI)ite du plus puissant des
rovaumcs francs. Les Carolingiens de France ne s'v rési-
gnèrent pas facilement; jusqu'à la fin, comme on le voit par
l'état liégeois avant \otger.
les tentatives désespérées du roi Lolhairc, ils révèrent de
regagner ce qu'ils appelaient alors l'héritage de leurs pères,
ce que leurs successeurs devaient appeler les frontières du
Rhin. Ce fut peine perdue : la Lotharingie demeura à TAlle-
magne.
Mais le sentiment national était resté vivacc dans le pays,
et ses nouveaux maîtres surent le respecter. Alors qu'en 879,
lors de sa première annexion à l'Allemagne, il n'avait été
pour celle-ci qu'un accroissement de territoire, qu'une i)ro-
vince de plus, il n'en fut pas ainsi après la mort de Zwen-
tibold. La restauration de l'indépendance, si précaire qu'elle
eût été sous ce roi, avait ravivé le patriotisme dans l'an-
cien royaume de Lothaire ; on ne voulait pas renoncer à ce
titre, et les nouveaux souverains respectèrent les suscep-
tibilités de nos ancêtres en leur laissant l'apparence de l'au-
tonomie. Le royaume de Lotharingie garda donc, de 900 à
911, sa chancellerie propre et ses plaids nationaux distincts
de ceux de l'Allemagne; et il en fut de même de 911 à 923,
pendant les quelques années qu'il fut, pour la dernière fois,
rattaché au royaume de France (1).
Cette situation ne se maintint pas, il est vrai, à partir
d'Henri I ; toutefois, pendant tout le X'^ siècle et pendant une
bonne partie du XP, la Lotharingie resta un royaume dans
la pensée ou dans le langage de ses enfants et de ses voisins.
Elle est le royaume de Lothaire pour la plupart des chroni-
queurs contemporains, et l'usage est ici un indice trop signi-
ficatif pour qu'on puisse n'en pas tenir compte : il atteste
tout au moins qu'on a gardé la conscience de certains carac-
tères nationaux propres, qui ne permettent pas de voir dans
notre pays un simple prolongement de l'Allemagne (2).
(1) 11. Piuisot, Le roijauinc de Lorraine soun les Carolinyiciis, p. o58.
(2) Viiici ([iicliiues passages qui aUestent la survivance de l'usage de qualifier la
Lotharingie de royaume :
9i(3. Olto « rex Lotharicnsium et Francigenum » DO. /p. IGl.
900. Otio rex Lothar'iensium Francorum atque Germanensiuiii IX). I, \k 289.
Piiiher III, 07 : Otto a Germanis Belgisque rex creatus est.
901. Reginonis Continuatio : Olto (II) eleclione omnium Lofiiariensium Aquis
rex ordinalus.
8 CHAPITRE H.
Il n'en faut pas douter : c'est sur ce sentiment national
que s'appuya la famille de Régnier au Long Col, au cours
de ses incessantes rébellions contre les souverains français
et allemands. Quand on voit cette maison, dont l'ambition
était si grosse de menaces pour la liberté et pour le patri-
moine de tant d'autres, soulever à diverses reprises, contre
les rois, un ensemble si imposant de forces, n'en faut-il
pas conclure qu'elle disposait d'un mobile assez puissant
pour contrebalancer toutes les jalousies et toutes les inquié-
tudes qu'elle devait inspirer ? Et ce mobile, quel pouvait-il
être, sinon ce que nous avons le droit d'appeler le patrio-
tisme lotharingien ?
C'est cet esprit national, souvent fourvoyé, il est vrai, ou
mis au service d'ambitions personnelles, qui fut toujours le
grand danger de l'autorité des rois d'Allemagne en Lotha-
ringie. Il régnait spécialement dans la partie occidentale
du pays, celle que le partage de 870 avait assignée à la France,
et qui d'ailleurs, à plusieurs égards, se distinguait nettement
de l'orientale. Somme toute, la Lotharingie orientale et la
Lotharingie occidentale appartenaient à deux groupes eth-
niques différents : la première était germanique et la seconde
romaine (1), et malgré les efforts de la politique pour ignoi*er
ou pour pallier cette opposition nationale, elle s'affirmait en
dehors de la vie officielle avec une force croissante (:2). Tant
VitaAdalberonis UMcttemisVô,]i. 6C3 : Doininus IIenriciis(lI)rcx — inlota Ger-
mania quœ citra Rhenum est et in Lotharii regno ([uod ris Rlienuiii est succcsserat.
Une muUilude d'écrivains de la seconde moitié du X" et du XI^ siècle nomment
la Lotharingie rajmtm LoUiarii, rcrimnn Lotharievr.c, rcgnuni Lnthoricwn, etc. Je
cite, parexcinplo, Ituotiienis c. loet24, p. îo'J et 2fJi; Flodoard, .l))7;«fcv9."J9; Ger-
bert. Lettres p]). 28, 'A'v, ;;i, Oi, l^i, 242; lle;ihiii)ih Continiiatio ann. 917, 924,
939, 9GG; Vita Ridiardi c. 7. Encore au XII« siècle. Renier, dans le Triimiphiis
Sancti Lamberti de Castro Dnllonio, p. 499, dit que Bouillon est silué intcr conjinia
duoruin rcjnorum, Francorum scilicct et Luthurintjonun.
(-1) Cette opposition de langage trouve bien son expression dans Widukind, II, 17,
p. 443, oii Ton voit que, dans la bataille de Biricn contre le duc Giselbert révolté, le
saîO'e (/Mi pt'uf est crié en français pardcsSr.xonspouriuetli'ecn fuite les soldats du duc.
(2) Voir dans le tome II de mon livre intitulé : La frontière Umjuistiqitc en Bel-
gique et datis le nord de la. France, pp. 42-1 i-, les [)i'euvcs de findinéience iiolitiquc
du temps pour les frontières linguistiques.
l'état liégeois avaxt xotger. 9
qu'on n'en était pas venu à bout, tant qu'on n'avait pas donne
une autre direction au puissant courant, les rois d'Allemagne
n'étaient clicz nous que des conquérants étrangers, dont l'au-
torité était toujours menacée i)ar « rindom]>table bai'baric »
des provinces occidentales du royaume de Lotliairc (1).
Les rois firent ce qu'ils purent; ils imaginèrent de s'atta-
clier les grands du i)ays par des mariages (2), mais cela ne
réussit point. Il fallut l'arrivée de saint Brunon pour sau-
ver la situation. Otton le Grand fut bien inspiré le jour où
il confia à son frère , avec la chancellerie du royaume
d'Allemagne, le gouvernement de cette orageuse et turbulente
Lotharingie. Les dix années (9oo-96o) pendant lesquelles,
sans titre ofïiciel d'ailleurs (3"), l'archevêque de Cologne
tint en mains les rênes du pays furent décisives pour l'ave-
nir de celui-ci. Brunon sut concilier à la dynastie, par sa
douceur, et dompter, par sa fermeté, un peuple habitué aux
révolutions et ennemi de ses maîtres. Il mit fin au schisme
funeste de la Lotharingie romane et de la Lotharingie
germanique, en renversant l'axe du j)artage de cette vaste
contrée, et en la divisant géograpliiqueinent en Haute et en
Basse. Ce partage fut décisif; à partir de ce jour, mises cha-
cune sous l'autorité de ducs diiférents, la Haute et la Basse
Lotharingie n'eurent plus rien de commun entre elles. Le
Lothier, qui correspond à la Basse, et la Lorraine, qui est le
nom delà Haute, suivront désormais des destinées différentes.
Pour longtemps, l'opposition nationale entre les popula-
tions de race diverse que chacune contenait dans son sein
cessa de se faire sentir. Mais ce n'était pas encore assez.
Mémo réduite dans ces proportions, même désorientée
par ces combinaisons nouvelles, l'autorité ducale pouvait
(I) Ei-at namqiic in occidcntalibus regni Lolharici fiiiibus velut iinlomila bar-
baries. Ruotirerus, c. 37, p. 209.
(9) Nolaminent par le mariage du «lue Giselbert avec Gcrberge, (ille d'Henri I.
(o)Il n"est jiliis nécessaire d'appi-endre àpersonne, je p.ensc, que le fiire (ïarcJudur
qu'on a longtemps cru être celui de Brunon, repose sur la mésintelligence d'un pas-
sage de Ruotgcrus, c. 20, p. 2G1 : (Oito) fratrem suum Brunonem occidenti tulorem
e! provisorem et, ntita dicam, arcbiducem, in tam periculoso fempore misit. Le ut Un
ilicam et le fait que Piuotgerus ali'ectionne l'emploi de termes grecs sullisenl pour
enlever toute valeur à ce litre d'archiduc, qui d'ailleurs n'existait pas au m oycn-àge
10 CHAPITRE II.
rester redoulabic, cl la suite le fit bien voir. ( Kic denibarras
ne causèrent pas aux Ottons les remuants descendants de
Régnier au Long Col ! Mais, s'il ne put entièrement les bri-
der, Brunon sut leur donner des contrepoids. En face de ces
grandes familles laïques qui étaient la terreur des rois, il
plaça les puissances ecclésiastiques, dont la fidélité ne se
démentit pas. Il y avait en Lotliier trois sièges épiscopaux :
ceux de Cambrai, de Liège et d'Utrecht. Brunon voulut
qu'ils fussent autant de citadelles impériales. Il devint l'àme
de cet excellent épiscopat qui présida pendant la plus grande
partie du X" et du XP siècles aux destinées du pays. Maître
de la chancellerie du rovaume allemand, il v formait sous ses
yeux les hommes de valeur qui devaient ensuite, sur les sièges
épiscopaux, travailler avec lui à consolider la dynastie, le
royaume, la religion. Formés et façonnés à son école long-
temps après cj[u'il aura disparu, les évèques de l'époque
ottonienne y apprendront l'amour des lettres, le dévouement
à la famille royale, le sens des choses publiques (1). Et c'est
ainsi que de la Lotharingie, qu'il avait trouvée si barbare,
Brunon fit une province pacifique et civilisée (2).
Le diocèse de Liège se ressentit particulièrement de la
sollicitude de ce grand homme. A deux reprises, il y pla(;a
des hommes lettrés et austères qui sortaient de son entourage
et dont le caractère lui inspirait toute confiance. Le premier
ne parvint pas à se maintenir, et l'on peut dire que son échec
fut le seul insuccès de la carrière politique du saint. Mais
l'insuccès ne fut pas de longue portée, et ce sont encore des
hommes selon le cœur de Brunon qui, après sa mort, conti-
nueront à Liège l'œuvre à laquelle il avait consacré sa
vie.
(1) L'importancp de celle partie du rùle de ?ainl Brunon est bien mise en lumière
par ces paroles de Ruolgerus c. 37, p. 2G9: Qutfsivil inlei'ea summa dilii;enlia ])ius
paslor Bruno, verilatis asscrlor, evangelii propagalor, navos el iiidusliius vin>s, qui
rem publicam sue quisquc loco lide el viribus luerenlur.
(2) Mulla sunt alia et prope inlinila, quie in brevi non in Lolhariorum lantum-
modu populo, {[uem ipse ex inlej,n'o susceperat gubernandum, quem eliain, sicut
in pi'a'seuliai'uin (•{■rnilui', ex iiicuihj el fero |)a(aluin reddidil el inansuetum, sed
eliaiu [lei' toluin regnuiu gloriosissiiui impcraloi'is sui in Dei rébus el salule locius
populi strennuissime oi)eralus csl. l'iuutgcrus, c. 39, p. 270.
l'ktat liégeois avant notoer. 11
L'histoire de saint Brunon est, de la sorte, comme Tintro-
duction de celle de Notger : on ne comprendra bien celui-ci
qu'en se rappelant le milieu d'où il est sorti et les influences
qui ont formé sa personnalité. D'autre part, on ne se rendra
bien compte du rôle joué par le premier prince-évèque de
Liège que si l'on connaît le domaine dans lequel va s'exercer
son activité. C'est pourquoi l'aperçu que nons venons de
présenter de la carrière lotharingienne de saint Brunon sera
suivi logiquement d'un coup d'œil sur l'histoire de l'état
liégeois avant Notger.
L'État liégeois n'est pas seulement ecclésiastique par son
caractère, il l'est aussi par son origine. Il doit sa naissance
au diocèse dont il faisait partie, et dans lequel, petit à petit,
s'est constitué son domaine temporel. Ce diocèse, qui avait
pour tète la ville de Tongres, était identique, au point de vue
territorial, avec la cité romaine du même nom, qui était elle-
même l'une des subdivisions de la seconde Germanie. Qui
connaît les frontières du diocèse peut tracer exactement celles
de la civitas. Celle-ci était immense, ayant été formée de la
réunion des territoires de plusieurs peuplades dont les unes,
comme les Éburons, avaient été exterminées par les Romains,
et dont les autres étaient trop petites pour constituer chacune
une cité à elle seule. Le diocèse ou la cité de Tongres —
c'est tout un au point de vue territorial — comprit donc,
jusqu'en loo9, année de son morcellement, toute la Belgique
orientale jusqu'à la Semois inférieure avec des parties consi-
dérables des provinces limitroplies, c'est-à-dire du Brabant
septentrional, du Limbourg hollandais, de la Prusse rhénane
et du Grand-Duché de Luxembourg. Il s'étendait du nord au
sud, de Bois-le-Duc à Bouillon, et on aura tracé ses confins en
y comprenant Bcrg-op-Zoom, Bois-le-Duc, Venlo, Ruremonde,
Wassenberg, Aix-la-Chapelle, Eupen, Stavelot, Saint-Vith,
Bastogne, Bouillon, Chimay, Thuin, Nivelles, Louvain,
Arendonck, Eeckeren. On peut préciser quelques points. A
l'est, la limite passait entre Stavelot et Malinedy, entre
Aix-la-Chapelle et Borcette; à l'ouest, elle passait entre
12 CHAPITRE TI.
Thuiii et Lobbcs, cuire Nivelles et Bornivaî, entre Louvain
et lièrent, entre Arendonck et Turnhout. Au nord, le dio-
cèse était liiuitc par le cours de la Meuse (1). Neuf diocèses
se partagent aujourd'hui le vaste territoire sur lequel régnait
la crosse de saint Servais et de ses successeurs (2).
De bonne heure, la libéralité des rois francs, des évoques
eux-mêmes et des fidèles avait fait passer dans le patrimoine
de l'église de Tongres des fractions considérables de ce beau
domaine. Au X'^ siècle, l'église de Liège possédait encore
dans ses archives des actes qui attestaient ces largesses,
celles de saint Remacle notamment (3).
Il est fort probable que des évèques qui possédaient leur
patrimoine dans le pays, comme saint Monulfe (4), saint
Jean l'Agneau (o), saint Lambert (6), peut-être encore saint
Perpète et saint Domitien (7), et d'autres saints personnages
issus de riches familles hesbignonnes, comme saint Trond,
saint Bavon, saint Chrodegang de Metz, n'ont pas oublié
(1) Daris, llist. du diuc. et de la princip. de Liùge jusqu'au Xlll'^ siècle, p. 29.
(2) Ce sont : Liège, Uurcîiionde, Bois-lc-Duc, Bréda, Malines, Touniai, Naniur,
Luxembourg et Cologne.
(3) Velut traditio inagnanim possessionum ejus (se. Remacii) tam Tungrcnsi
eeclesi83 quam nostro monasterio (se. Stabulensi) facta, vel ab ipso vcl a prolicrc-
dibus ejus vel efiani a regia sublimitatc testatur. Multa etenim seripîa ex eisdcni
rébus i)er iiiulla annorum curricula a nobis possessis, in uti'aruuKiue eecclesiarum
(se. Leodiensis el Stabulensis) adhuc reîinenfur arehivis. Keriger, c. 41, p. 181.
(4) Deonanlum dcinde visitaluiu (MonuU'us) castrum liercditaric suuni Pon-
tifex vero Monuifus Deonanto rediens, omnium priedioi'um suoruni bcatum Serva-
tiuDi scripsit heredem addidit l'amiliain et prœdia, quia in liiis terris erat
jocupletissimus. Gilles d'Orval I, o3, d"après une Vie de saint Monulfe par Jocundus,
(XI" siècle), encore inédile.
(o) Nobilis siquidem erat et mullis magnarum possessionum reditibus abundabal,
quod si cui forte videatur ambiguum, lestanlur etiam pra'dia ab eodem nostrae
aeeclesiac collala, a majoribus nostris et nobis adbuc possessa, et de quibus domi-
nicani ilecimalionem saneti Cosmae rctinet aecclesia pro ejusdem sancti viri sepul-
tura. lici-iger, c. ÎÎO, p. 177.
(G) Glorio.stis vir Landcbcrtus pontifex oppido Trajeclensi oriundus fuit et alUis
ex parentibus lociqdefibus secundum dignilatem seculi inter présides vencrandis et
longa prosapia clii'islianis. Vitu sancti Lamherti, 2, p. o74 D.
(7) C'est eiicui-e, le fabuleux .Jocundus (jui nous fourni! (judijucs renseignemenls
sur ces deux sainis; ils ne sont d'aillcars pas de nalure ;i inspii'cr une entière con-
liance.
l'état liégeois avant NOTGEU. '13
dans leurs libéralités le diocèse de Tongres. Nous en dirons
autant des rois mérovingiens. Ils s'intéressaient à ce pays,
qui était pour eux la terre des aïeux; ils y avaient, dans la
iiiboveuse Ardenne, des villas rovales où ils aimaient à rési-
der, comme Longlier (1) et Bcssling (2), qu'ils visitaient
souvent à la saison des grandes chasses, et nous connaissons
le séjour que deux d'entre eux ont fait dans la ville de Maes-
triclit (3), qui était pour lors la résidence des évoques. C'est
un prince de cette dynastie, SigeJjert II, qui a donné à saint
Remacle, évOque de Tongres, les vastes solitudes où il bâtit
les abbayes de Stavelot et de jNîalmedy (4). Qui ne voit
qu'une donation de cette importance en laisse dcA'iner bien
d'autres qui nous sont restées inconnues? Le crédit dont on
sait que saint Lambert jouissait auprès du roi Childéric II et
de ses successeurs n'a pas laissé de profiter à son église (5).
Ce ne sont pas ici de simples conjectures : au XIP siècle, on
possédait encore à Liège le diplôme par lequel le roi
Glovis III (OOl-GOo), à la demande du saint, avait confirmé à
l'église de Tongres ses possessions avec la jouissance de l'iin-
mvniité (G). Or, un domaine territorial considérable, soustrait
(1) Clotaire II à Longlier, lÀber Ilistoriœ, c. 41.
("2) Cliildcbcrt II à Bessling (Belsonanco) en îiSo avec sa mère Brunehaut. Gré-
goire de Tours, Ilist. Francorum, VIII, 21.
{'?>) Cliildebei'l II en o9G. Capitichir. llcij. Franconcii, I. p. 13. Cliiidêric II en
GG7. ŒGÏI. Diphmata, p. 29).
(^ij MGll. Diploinata t. I, p. 22.
(o) Apud regeni vero summum tenebat locum. Vita sancti Lamherti , u, p. -oVÔ A.
(G) Quantœ autem existimationis et aucloritatis beatus Lambei'tus apud regem
fuerit, manifeste patet cum cum idem pacifieus rex non solum episeopum sed et
palrem et apostolicum virum appcilet in eo privilégie quod promulgavit, ipso sancto
liresuie petente, pro immunilate et possessionibus ccclesie sancte Marie perpétue
virginis, in cujus nomine et lionore eo tempore Trajeeti vigebat post Tungris que-
dam dignitas pontificalis catbedre. Quod privilegium usque bodie apud nos conser-
vari non dubium est. Nicolas, Gesta sancti Lmnbcrti dans Cbapeaville, I. p. 380.
Les termes dans lesquels Nicolas analyse le document ne iiermettcnt pas de
douter qu'il en ait lu le texte. Yillentagne, dans son Essai historique sur la vie de
.\iii<ier, p. 2, dit que « Tliéodcbert, roi (d"Austrasie), publia, en considération de notre
évêque Euchère II, un édit par lequel il ordonna, sous des peines rigoureuses, de
restituer des dîmes, des prairies, des cbàteaux ou des maisons qui avaient été usur-
pées sur l'église de Tongres depuis la dévastation des iluns. (Mémoires pour servir
14 CHAPITRE II.
par rimmunitc àriiitcrventiondes officiers royaux, qu'était-ce
autre chose qu'une principauté ecclésiastique en germe ?
Les Carolingiens ne se montrèrent pas moins généreux
envers l'église de Tongres que les Mérovingiens. Plus encore
que ceux-ci, ils étaient attachés à la Belgique orientale, qui
était le berceau de leur famille et le centre de leurs pro-
priétés territoriales. Leurs libéralités étaient consignées
dans un grand nombre de diplômes conservés, à coté de
ceux des descendants de Glovis, dans les archives de l'église
cathédrale. Au dixième siècle, elle pouvait exhiber encore
ceux de Pépin le Bref, de Charlemagne, de Louis le Débon-
naire, de Lothaire P'" et de Charles le Gros, et il s'en faut
que cette énumération fut complète (l). Les actes de Pépin
et de Charlemagne étaient perdus dès le XIIP siècle, à l'é-
poque où l'on compila le cartulaire de l'église de Liège,
puisqu'ils n'y ont pas été transcrits ; toutefois, il est à remar-
quer que l'on connaissait encore, en '1250, un diplôme
à ridsstoirc de Liège. Maeslriclil, 178S). Je ne sais où est puisé ce renseignement,
d'ailleiirs très suspect. L'Euchère qui figure dans le catalogue épiscopal de Liège,
s'il a jamais été évêque, a occupé ce siège avant le règne de Théodebert (334-348).
Cf. Fisen, Sancta Ln/ia, I, p. 73, qui exprime le regret d'avoir vainement clierclié
ce diplôme; FouUon, llist. Leod. I, pp. 132 et 197; Léo, Zivulf Di'iclier Nicder-
Itieudisclier Gescliidile, I, p. 1G9.
C'est pour avoir ignoré ou négligé ces faits que WoJdwill, Die Anfiinijc dcr
IdiidxtaïKli.scheii yerfas.tinKj iiii Bixthuni IJ'itlicli, p. 72. lii'e de l'absence du nom de
Liège dans les diplômes les plus anciens la preuve que cette ville n'aurail pas appar-
tenu à l'église. Quant aux raisonnements de M. Demarteau (Bulletin de la Socicié
d'art et d'histoire du diocèse de Liège, t. VII, p. 31) iiiii snjijiose (pie l'église Sainte-
Marie dont il s'agit dans le diplôme de Clovis 111 est, non celle de Tongres ou de
Jlaestrichl, ([ui étaient l'une de droit, et l'autre de fait, les catliédi'ales du diocèse,
mais la petite église du même vocable cpii aui-ait existé dès lors à Liège, ils ne me
paraissent pas fondés. A la date où fut émis le dij)lôme de Cliildéi-ic II, Liège n'était
qu'un des nombreux villages possédés par les évêques de Tongres dans leui- dio-
cèse; il n'est pas même prouvé qu'il y existait dès lors une église.
(i) Ces diplômes furent mis sous les yeux de l'empereui' Ollun II, en 980, par
Notger, comme l'empereur l'atteste à la date du 0 janvier de cette année : « Vene-
rabilis episcopus Leodicensiuni Noikerus precepla qucdam noslris obtulit obtutibus
quae ab anteccssoribus nostris Pi|iino Karolo Ludovico Lothario et item Karolo
rcgibus Francorum collala eraiit ecclesie Sancte Marie et Sancti Laniberli, et insuper
a paire nosti'o Ollone imperatore confirmata. » Bormans et Sclioolmeeslers, (Uirtu-
laire de l'église Saint-Lambert à Liège t. I j). 20.
L*ÉTAT LIÉGEOIS AVANT NOTGER. lo
(le Cliarlomagne pour révoque A^illVid (i). Les actes de
Louis le Débonnaire ont disparu également (2). De Charles
le Gros enfin, le cartulaire de Saint-Lambert n'a conservé
qu'un acte de 88'i par lequel il donne à l'église de Tongres
la terre de Maidières au pays de Cliarpeigne, avec les serfs
qui lui appartiennent à Tongres et à Liège (3).
Mais, si les documents visés par Otlon II ont entièrement
disparu (sans doute parce qu'ils étaient écrits sur papyrus),
les archives de Saint-Lambert ont conservé un certain
nombre d'actes émanés de rois carolingiens dont il n'est
point parlé dans les diplômes des Ottons.
Cette nouvelle série s'ouvre par la riche donation de l'em-
pereur Arnoul, qui, en 888, confirma à l'église de Liège la
possession de la grande abbaye de Lobbes, avec le château de
ïliuin et 153 villages, et elle se continue au cours des années
suivantes par d'autres libéralités importantes (4). En 894,
Charles le Simple restitue à lévcque Francon la terre
d'Arches (Charleville) dans le Porcien (o). En 898, le roi
Zwentibold lui fit don de Theux (G). Vers ce môme temps,
Gisèle, fille du roi Lothaire II, lui donna l'abbaye de Fosse(7).
En 908, Louis l'Enfant lui conlirma la possession du droit
(I) Sub islo Agllfrido ecclosia Loodionsis miilla actiiiisivit, siriit tesîaiitur privi-
légia a voge Karolo sibi colluta. Gilles d"Oi-val, II, ?>'2. Cf. Sickel. .irlu Kunilhwniin,
II, 373.
(2j 11 y a à la vérilé, trois actes émanés de cet empereur qui iigurent dans le
Carlulaire de Saint-Lambert, mais le premier est apocrypbe, le second confirme un
échange de terres en Hesbaye entre Walcaud et un seigneur, le troisième donne la
lerre de Pont-de-Loup et de Marcbiennes à un nommé Ekkard, dont les héritiers
l'ont l'ait [lassoi', à une date inconnue, mais avant llo5, à l'église de Liège. Aucun
ne mentionne une donation impériale faite à celle-ci. Il faut donc croire que
cette église possédait d'autres diplômes de Louis le Débonnaire qu'elle soumit à
Otton II, à moins que ce souverain ne fasse simplement allusion à Tapocryplie,
chose peu vraisemblable.
(3) IJormans et Schoolmeesters, t. I, p. (J.
(A) Miraeus et Foppons, Opéra diplomatica, t. II, p. GuO.
(o) Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 7.
((3) Les mêmes, p. 8. Probablement, dit M. Vanderkindere, La Furmation terri-
toriale de la BeUjique, t. II, 18o, à la suite des confiscations faites sur Régnier II.
()7 L'acte est perdu, mais nous en avons la confirmation par Louis l'Enfant en
907, Bormans et Schoolmeesters, p. 10.
16 CHAPITRÉ 11.
de monnaie et de lonlieu à Macstriclit. (1) En 008 -91o,
Charles le Simple lui accorda l'abbaye d'Haslières et lui
coniîrma la possession de celle de Malines (2). En 9io, le
même roi lui concéda le Joresiiini de Tîieux, con^piétant
ainsi la donation de Zwenlibold (3). Enfin, en 932, Otton I"
ajouta à toutes ces richesses la donation de l'abbaye d'Alden-
eyck(4).
Le domaine territorial de l'église de Liège formait un
vaste ensemble de terres non pas contiguës, à la manière
d'un État moderne, mais disséminées et isolées, comme le
sont d'ordinaire celles qui constituent les patrimoines privés.
Et cela n'a rien d'étonnant, puisqu'en somme il s'était con-
stitué comme ces derniers, par des donations, par des achats
et par des échanges. Ce qui faisait l'unité de ce domaine
épiscopal, c'était, outre la personnalité du propriétaire, la
situation juridique spéciale qui lui était assurée. Cette situa-
tion était désignée par le nom d'immunité. L'immunité était
un privilège très précieux, dont un grand nombre de terres
ecclésiastiques et quelques laïques jouissaient dès l'époque
mérovingienne. Il consistait, comme on sait, en ce qu'aucun
oflicier public, ni le comte ni aucun de ses agents, ne pouvait
entrer dans le domaine immunitaire sous quelque prétexte
que ce fût, soit pour juger des procès, soit pour lever des
amendes, soit pour prendre des fidéjusseurs, soit pour exer-
cer le droit de gîte, soit pour percevoir des impôts. C'est
l'immuniste lui-même, ou l'agent choisi par lui, qui procé-
dait à tous ces actes de la vie publique. Nous avons des for-
mules du YIF siècle qui nous montrent que tous les droits
enlevés j)ar les actes d'immunité aux agents royaux sont con-
férés aux propriétaires exemptés. Et il n'est pas douteux
que les évoques de Liège n'aient été de très bonne heure au
nombre de ces derniers. Non seulement cela résulte de
l'existence du diplôme de Clovis III, mais les actes impériaux
qui, sous Notger, viennent confirmer les droits de nos
(1) Donnans et Schoolmccslei-s, p. 12.
(2) Les mûmes p. IG.
(3) Les mêmes, p. 1 i.
(4-) Les mêmes, p. M.
L ETAT LIEGEOIS AVANT NOTGER. 17
évèqucs, le font avec des expressions empruntées aux plus
anciens documents qui conlcraient l'innnunitc. Il est mani-
leste qu'ils se bornent à copier des documents do l'époque
mérovingienne (1).
L'évoque de Liège était donc, depuis quelques siècles au
moins, un grand seigneur inimuniste. Entre lui et le souve-
rain, il n'y avait personne. Il était lui-même, dans ses terres,
l'olHcier royal, et il exerçait sur toute la population qui dé-
pendait de lui les pouvoirs de ce dernier, soit directement,
soit par l'intermédiaire d'un agent de son choix (2). La juri-
diction que son immunité interdisait à tout autre ollicier
royal^ c'est lui qui l'exerçait. Son pouvoir judiciaire faisait
partie de sa qualité d'immuniste (3).
Cette situation était belle; toutefois, elle était bien loin
d'être exempte d'ennuis et même de dangers. Ln un temps
d'anarchie et de violence, les richesses de l'église tentaient
beaucoup de gens, et connue il n'y avait personne pour la
défendre, elle était à la merci de tous les déprédateurs. La
vie même des évêques n'était pas toujours protégée. Coup
sur coup, deux évêques de ïongres, saint Tliéodard et saint
Lambert, périrent pour avoir voulu défendre contre les pil-
(1) Ces actes sont le diplôme d'Odon II en 980, celui d'OUon III en 98o el celui
d'Henri 11 en lOÛG. On les trouve fréquemment édités, notamment par Bormans et
Sclioolineesters, t. I pp. 19-27. On y ])eut joindre le diplôme de 987 accordant à
Téglise de Liège l'abbaye de Gembloux {ibid. p. 23). Ces diplômes nous apprennent
(juils ne font ({ue confirmer ceux de Pépin-le-Brel", de Charlemagne, de Louis-le-
Débonnaire, de Lothaire (I ou II) el de Charles le Gros.
(2) C'est ce que dit déjà le plus ancien diplôme d'immunité accordé à l'église de
Liège, celui d'Otton II en 980 : precipimus ut nuUus cornes, nullus judex, nisi cui
episciipus commiserit, audeat potestatem exercere super ea loca iicque placitum
habere etc. (Bormans et Scliooîmeesters, I p. 19.) Cette disposition est reprise dans
le i)rivilège de 987 : crceptis eis qui ub rpiscopo suffccti fueriiit (o, c. I p. 21) et
dans celui de 1000 : )iisi cui episcopiis commiserit. (o. c. p. 2G).
(3) Ce point étant prouvé, en ce qui concerne Liège, par la note qui précède, je
me crois dispensé de rentrer, pour ma \yAvi, dans l'interminable discussion relative
à la juridiction de l'immuniste. Cette juridiction a d'ailleurs été affirmée et prouvée
par les meilleures autorités, notamment par "Wuitz, !>ar W. Sickel, par Fusiel de
Coidanges, par Beaucliet, par Solim, ([ui a abandonné sa première opinion, el pai-
Brunner, Dcutiche rœchta-jeschichtr 1. II, [). 298. Cf. cet auteur pour la bibliogra-
phie du sujet.
I. 2
lÔ ciTÀPiTiiT: li.
lards rinlc'grilc du patrimoine ecclésiastique (1). Mais la
mort de saint Lambert devait amener un changement consi-
dérable. L'extraordinaire aiïluence des lîdèles autour de son
tombeau, donna en peu d'années à la modeste bourgade de
Liège une importance sullisante pour lui valoir le premier
rang dans le diocèse. Treize ans après la mort du saint, son
successeur Hubert y transférait le siège de révôclié.
C'était là une détermination grave. Elle fut exécutée d'une
manière solennelle et en quelque sorte avec le caractère
d'une véritable exode. Quelles raisons saint Hubert avait-il
d'abandonner les deux chefs-lieux du diocèse, non seulement
la vénérable ville de Tongres, qui en était le siège olliciel,
mais la belle Maestricht, où s'élevaient de si nobles sanc-
tuaires, et où la tombe de saint Servais semblait avoir à
jamais fixé la résidence de ses successeurs? S'il est permis
de chercher ailleurs que dans une inspiration de la piété
l'origine de la migration de saint Hubert, je ferai remarquer
qu'à Liège, les évoques étaient chez eux, sur un sol qui leur
appartenait, tandis qu'à Maestricht, dont ils ne possédèrent
jamais que la moitié, ils avaient pour voisins gênants et sou-
vent pour rivaux et pour ennemis les comtes francs. Cette
considération ne doit pas être restée indifférente à saint
Hubert. A Liège, il put désormais exercer en toute liberté
l'autorité presque illimitée attribuée à l'évèque sur la vie
sociale de ses diocésains. Il fut, dans une certaine mesure,
le créateur de la ville de Liège, et l'on voit vaguement, sous
lui, s'ébaucher la principauté future (2).
(1) Dans mon mémoire de 487G sur Saint Lambert et son premier biographe
(Amialcs de l'Académie d'ArchéoIoijie de Delt/iriiic, Uh' série, I. III), j'ai encoi'C tlé-
l'ciulu l'aullienticilé de la Iradilion liégeoise svir la mort de saint Lambert; depuis
lors, mes études m'ont amené à la conclusion (juil faut s'en tenir à la version du
premier biogi'aplie. Cf. Balau, Les Sutirces de l'Iii.stoirr du pays dr Liège {MCAUD,
t. LXI. pp. 37 et 38).
(2) Ipse prinium in huniili Leodio, Deo opihilante, religionis posuil fundamentum,
unam tanfum a?ccleciani ordinando, ean(li'm([ue pro leiiiiioris oportunitate fabricis
ceterisque insignibus adornando. Jus civile oppidanis tribuil, vitam et mores
ipsorum disci|)linae freno composuit (compescuit ?j, libram panis, libram vini
modiumque, qii;e nobisoum persévérant usque hodie, sapienler constiluit. Anselme
c. Kl, p. 198.
i/étaï liéokois avant NOÏGEU. 19
Les conditions crexistcncc du diocèse et du domaine
ecclésiastique ne se niodilicrent pas d'une manière essentielle
sous le règne de Charles-Martel. L'église de Liège, comme
toutes les autres, dut donner en fief une quantité de ses
biens, et gagna à ce prix un certain nondjre de vassaux.
D'autre part, la dynastie carolingienne, (jui s'appuyait sur la
grande propriété et sur l'I^giise, ne cessa de favoriser
celle-ci, confirma ou multiplia ses imumnités, lui lit des
concessions territoriales. L'église de Liège possédait des
diplômes d'immunité qui lui avaient été concédés par tous
les rois carolingiens depuis Pépin le Bref et son frère Gar-
loman (1) jusqu'aux deux Lotliaire et à Charles le Gros (2).
Elle prenait donc de plus en plus, et par ces concessions
réitérées du pouvoir souverain, et par les inféodations aux-
quelles elle avait dû se prêter, le caractère dune institution
féodale, reflétant ainsi dans son )node d'existence les condi-
tions générales de la société dont elle faisait partie. Et ni les
troubles qui éclatèrent après la mort de Louis le Débonnaire,
ni les partages réitérés mais précaires de la Lotharingie, ni
les terribles ravages des Normands ne changèrent rien à la
situation territoriale des évcques. On voit au contraire pro-
gresser leur influence, et la royauté se dépouiller de plus en
plus en leur faveur.
Dès le X'' siècle, nous ti'ouvons l'église de Liège en pos-
session de privilèges nouveaux, qui accentuent sa marche
lente et graduelle vers la souveraineté. Nous avons déjà vu
qu'en 908, en vertu d'une donation de Louis l'Enfant, elle
possédait à Maestricht le droit de tonlieu ou de marché et
celui de monnaie (3). Nous savons aussi qu'à une date que
nous ne pouvons préciser, elle avait reçu également le droit
de tonlieu et de monnaie à Huy (4). Ce droit régalien n'était
(1) Sur les donations de Carloman, v. lo Vita saiicti Huberti c. 22 p. 803 E : cuni
muneribiis suis ditavit, oum palliis alque vasa argentca, et de jure liaeredilalis suac
cuni hiiiiiinibus, lum tei-ris ti-adiilit ei et per instruiiienla eai'laruni deiegavit ad
basilicain ubi sanctus Dei exaltalur in gloria ([uiescens tuniuluni.
(2) Ils sont menlionnés notamment dans le diplôme ilOdon II poui- Liège en
980. Bormans et Sehoolmeesters, t. I, p. 19.
(3) Bormans et Selioolmeesters, I, p. 12.
(4) El quia quud reli(iuum erat régie ditionis, in moncla sciiieel et lelonco reli-
20 CIIAPIÏRK II.
pas de ceux qui faisaient paiHie, jusqu'alors, des concessions
d'immunité : il appartenait essentiellement au pouvoir sou-
verain, et Gliarlemagnc se l'était toujours réservé. C'est
Louis le Débonnaire qui donna le premier l'exemple de l'a-
bandonner (1), et peut-être est-ce à ce prince que l'église de
Liège devait celui qu'elle exerçait à Huy. Il faut noter ici
l'étroite connexité qu'il y avait entre les droits de marclié,
de tonlieu et de monnaie. Abandonner à un évèque celai de
marché, c'était lui céder les redevances payées au prince du
ciicf des transactions commerciales, et c'est ce qu'on appe-
lait droit de tonlieu. C'était lui céder aussi la police du mar-
clié et le droit de punir les infractions, en d'autres termes
le droit de ban. C'était, enfin, lui donner la haute main sur
une institution dont ne pouvait se passer aucun marché, à
savoir, l'établissement qui transformait en numéraire les
métaux servant aux transactions commerciales, et qui rem-
plissait en l'espèce l'ollice d'une vraie banque d'échange (2).
Sous le nom de droit de marché, il faut donc comprendre
en général ce triple droit de tonlieu, de ban et de monnaie,
qui, sans être toujours exprimé complètement dans les con-
cessions de marché, n'en est cependant pas séparable (3).
Qui ne voit qu'un pareil droit dépassait de beaucoup la
portée de l'immunité? Par celle-ci, un grand propriétaire
était déclaré seul intermédiaire entre la population de son
domaine et le souverain. Par le droit de marché, au contraire,
une partie essentielle des droits du souverain était détachée
du pouvoir royal et livrée au concessionnaire. Aussi voyons-
nous qu'en 908, pour enlever à l'ollicier royal de Maestricht,
(|uls([iie redditibiis, magnificentia rogiim et imperatoruin et predecessonini iiostro-
niiii ecclesie sancte Marie Lcodio vel llolo posile jam cesserai. Diitlome dOltoii III
en 983 dans Bormans et Schoolmeesters, I, i». 21.
(•1) W'aitz, Deutsche Vcrfassinirjsgeschichte, 2«^ édition, (. IV. p. 9a.
(2) Waitz, 0. c. t. IV, p. 94.
(3) Waitz, o.c. t. VII, p. 187. Cf. K. Hegel, Euistcl.iniij des daiisrhcn Stadtcivcsem,
p. 30 : Markt, Mùnze und Zoll gehoren zusammen. Denn der Markt bedarf derMunze
fiir den ('.cldvcikelir und ini Zoll liegt dasllauptei'triigniss dcsMarkfes. Daherwerden
in der Regel aile drei zusammen bewilligl, und wenn Zoll und Miinze allein verlic-
hen werden, ist das Dasein des Marktcs vorau.sgesetzt. Dazu konnnt viertcns der
Bann.
i/ktat ltkceois avant xoTr.r.n. 21
c'est-à-dire au coiuto Alhoin, une [)orliori aussi coiisidc'i-able
de ses attributions, le roi crut devoir commencer par prendre
son consentement (1).
Au moment donc où s'éteignait la dynastie carolingienne,
les cvcques de Liège, comme un grand nombre de leurs col-
lègues allemands, n'étaient plus de simples immunistcs, et,
s'ils n'étaient pas encore de A'rais princes, ils tendaient sans
relàclic à le devenir. Déjà ils étaient en voie de sup[)Ianter
l'autorité comtale dans les principales villes de leur diocèse :
Macstricht, Huy et probablement Tongres. Leurs droits
domaniaux d'une part, leurs naissantes attributions politiques
de l'autre, constituaient une double autorité sur laquelle se
posait le prestige de leur dignité religieuse. Quand on les
voit, déjà sous Hartgar (S41-8oo) et sous Francon (8o6-903)
marcher contre les Normands à la tcte de leurs propres
troupes, et remporter des victoires sur ces redoutables enva-
hisseurs (2), ce ne sont plus seulement des pasteurs, ce sont
des princes qu'on reconnaît en eux.
Aussi l'élection d'un évèque de Liège était-elle une affaire
dont personne ne se désintéressait, et qui, le cas échéant,
prenait les proportions d'un intérêt international. Ce fut le
cas lorsque mourut l'évéque Etienne en 920. Il y eut deux
candidats en présence, alliés l'un et l'autre aux plus puis-
santes familles de France et d'Allemagne. L'un, Hiîduin,
était i)arent des comtes d'Arles et de Provence ; l'autre,
Richaire, abl:)é de Prûm, avait pour frères les fameux comtes
Gérard et Matfried, qui, en 900, avaient triomphé du roi
Zwentibold. Toute la Lotharingie prit parti dans cette
querelle, qui bientôt se transforma en une rivalité de nations,
l'Allemagne appuyant Hilduin et la France Richaire. C'est
ce dernier qui l'emporta, parce qu'il avait pour lui le souve-
rain du pays, alors Charles le Simple, et qu'il fut reconnu
par le pape. Mais la lutte si âpre et si longue qui s'était
livrée pour la possession du siège épiscopal entre les deux
(5j Tcloncum ac monelam do Trajeclo noslra donatione cum conseiisu Alboini eo
teinjioiv illius coniitis conce.'^sani. lîmiiiitiis et Sdioolmeesters, I. p. 13.
i'.i\ Anselnip, c. 19. p. 1!)9. Scdiiliiis, II, \iii, Ad Ilartijarium et Xl.v De Stnifje
yor)ii(uin(in(in dans Poctœ Latini Acvi Cnrolini, III, pp. 17G et 208 (MGllJ.
99
CHAPITRE 11.
factions prouve bien que dès lors l'évêché était un pouvoir
qui ne laissait plus personne indiflërent (1).
L'avènement des rois d'Allemagne en Lotharingie accéléra
le développement de ce pouvoir temporel qui, depuis plus
d'un siècle, se formait peu à peu autour du siège épiscopal
de Liège. Incessamment en lutte avec la maison de Régnier
au Long Col et avec ses nombreux adliérents, la royauté
trouvait dans les évèques ses meilleurs appuis, ses plus
fidèles serviteurs. Aussi Liège devint-il, avec Caml^rai et
Utrecht, la citadelle où le pouvoir impérial aAait ses arse-
naux et ses refuges. Les évèques accompagnaient l'empereur
dans ses expéditions ; nous rencontrons Rathier et Eracle à
la suite d'Otton I" en Italie, et nous lisons dans un docu-
ment de 980 que l'église de Liège envoie à l'armée impériale,
cette année, un contingent de soixante hommes d'armes
vêtus de la cuirasse ou hroigne (2). Les deux évèques dont
il vient d'être question ont bien déjà l'air de princes : des
émeutes éclatent contre eux ; le premier est renversé et chassé
par les grands, et du second il est dit qu'il fut tellement
doux qu'il ne punit pas les coupables (3). Et, dès les pre-
mières années de son règne, Notger peut affirmer son autorité
souveraine à Liège : on nous dit qu'il punit avec la dernière
sévérité les perturbateurs qui avaient troublé la vieillesse de
son prédécesseur Eracle (4). Tous ces faits attestent que la
principauté ecclésiastique de Liège n'est pas née tout d'un
coup, qu'elle s'est formée à la longue, sous l'action du milieu
(1) Flodoanl, Annalrs '^10, 921; Richer, I, 2o; Folciiin, Grata ibtuit. Lohb.
c. li), ]). ()3 ; ; Luifpraïul, Autapodu.sis III, 42, p. 312; lipistolœ .Jaiuiiiis papœ dans
I?oui[ui'l, IX, p. 21o. Cf. l'exposé (le P». Pai'isot, Le roijainiic de Lorraine mnis les
Carolingiens, \)[). 0oi-(j39.
(2) MGll. Coustitiitinnes impcnttdnnn, t. I, p. (133. Di\j;i on DGI, saint liiiinon de
Cologne avait envoyé à son fi'ère Ollon P'', jjarlant imiir rilalic, un contingenl de
Lotliaringiens pesaminent armés, lîiiotgeriis c. 41, p. 270.
CA) -Mulla idem cpiscriims a suis siepe perpessus, ciim reli'ihiierc pussel, nim
paticntia superavit, nullam ]n-o injuila smi rcddcrc vnleiis vindi(lai!i. Anselme,
c. 24, p. 202.
(4) Clobum enim obdaralionis corum qui ad versus dominnm suum I.eodiensem
e|)iscopum dominum Everaelium se conflavei'anf judiciaria vii-|ule eontrivil et eos
penali discipline usque ad dignain correctioneni subjccit. Mia ?iotijcri, c. 1.
l'état liégeois avant XOT^Ell. 23
ambiant, et que les diplùmcs dimmunilô qu'elle reçut des
Ottons consacrent plutôt qu'ils ne créent leur autorité terri-
toriale.
llendons-nous, si possible, un compte exact de cette situa-
tion, à la veille des faits qui vont donner un cachet oiricicl à
l'existence de la principauté. Nous verrons que l'église de
Liège est un grand propriétaire immuniste qui, comme tous
ses semblables, a donné en lief une bonne partie de ses
terres : celles-ci ont dès lors cessé de faire partie de son
domaine direct pour aller enrichir la classe déjà nombreuse
des vassaux de l'église. Le mouvement féodal qui détermi-
nait ces aliénations de territoire était si intense que, dès le
IX" siècle, la royauté chercha à en modérer les excès. C'est
ainsi qu'en 884, Charles le Gros, en faisant don d'une terre
à l'église de Liège, stipulait qu'elle ne pourrait jamais être
donnée en rief(l). "Slais il était impossible de remonter le
courant, pour la raison qu'il était universel, et qu'il y avait
pour l'église autant d'avantages que d'inconvénients à y
céder. Si, en eflet, d'une part, elle se voyait privée de la
jouissance de plus d'un domaine par les laïques avides aux-
quels elle était obligée de l'inféoder, de l'autre, c'est l'inféo-
dation seule qui lui procurait les vassaux formant son armée.
Aussi voyons-nous les églises, à cette époque, travailler à se
procurer le plus grand nombre possible de vassaux, et celle
de Liège, au commencement du XP siècle, continuait de faire
de même (2). Dès la seconde moitié du X*^, ces vassaux
ecclésiastiques, sous le nom de milites, apparaissent fré-
quemment dans nos textes. Chaque diocèse, chaque abbaye
a les siens, en nombre plus ou moins considérable selon
l'importance de ses propriétés territoriales. Les uns sont des
hommes libres qui se sont fait céder des terres ecclésiastiques
en lîef pour s'enrichir et à qui l'église n'ose pas les refu-
(1) Nullusque rjiisdom ccclesia' episcoiius deinceps benefaciendi eas (res) habcat
licenliani. lîui'inans et Schoolmecsters, t. I, p. 6.
(i) Vitn Ihilderici II, c. 2, p. 72o : Non enim in acquii'cndis miinicipiis rt iircijr
opei'ani adhibebal, ut plcrisquc cpiscopis est constictudo, licet et in bis inililina
qufedani utilitas et tam privatorum quam publicarum reruni vidcaluf osse defensio,
sed tûtum ad ccclo.siastica coinmoda contulerat studium.
24 CHAPITRE II.
scr (1) : pour eux, le vassclagc et le serment de {idclitc prêté
au saint (2) ne sont guère que des formalités, ou du moins
ne représentent pas leur vraie relation avec lui. I^es autres,
au contraire, sont des hommes non libres sur lesquels Téglise
exerce une aulorité plus réelle, et dont elle fait des vassaux
pour avoir en eux des défenseurs. L'armée épiscopale était
ainsi composée d'un double élément, que les chartes ont soin
de distinguer : les premiers sont les hommes libres (liheri
homines), les propriétaires d'alleux qui se font accorder des
fiefs; de l'autre, ce sont des gens de l'église (homines de fa-
milia, on homines ecclcsiastici, ou ministeriales) (3). Mais ces
deux catégories, si distinctes à l'origine, tendent à se fondre
rapidement; dès le XIIP siècle elles n'en forment plus qu'une
seule, celle des barons et chevaliers. Tous seront nobles sans
distinction d'origine, ennoblis par le fief et par le service
militaire qu'il implique.
Disséminés sur toute l'étendue du domaine ecclésiastique
ou groupés dans les villes et les bourgades, ces vassaux for-
maient l'élément militaire de la nation. Exclusivement pré-
occupés de leurs intérêts de caste, ils étaient pour l'évéque
aussi dangereux qu'utiles. Ils aimaient à intervenir dans
toutes les affaires publiques, principalement dans les élec-
tions épiscopales, pour favoriser les candidats desquels ils
attendaient des augmentations de bénéfices (4). Ils ne ces-
saient d'en réclamer, de s'en faire accorder par l'évOque
de gré ou de force (o). Les chroniqueurs du temps ne taris-
sent pas sur leurs exactions, leurs rébellions. A Cambrai, où
le y)ouvoir épiscopal fut de tout temps désarmé vis-cà-vis
d'eux, les évéques eurent beaucoup à souiTrir de leur inso-
(1) Anselme, c. 2i, p. 202, dil il'lù-icle : Et (iii;uiivis iiimimeiis prenicrotiir
molestiis et niulla fumiliaris roi :iiigiisli;i, (|iii[ipe ([ui a viris iiiilitarihus cpiscupio
appendiciis i)rivalns cssct villis.
(2j Vlta Cdalriri, c. 22, p. -iOT-ÎOH; Crsla cpp. Caiii. lil, 2, p. iGG.
(3) Celte double couiposition (l"iii!c ai'inéc cpiseopale apparaît bien d;)iis le Vita
sa?icii Rcrnwardi c. r)2, p. "72, oii l'on volt Tabbesse Sopliie de Ganderslieim con-
voquer « eunttos videlicet quos vel de vassatieo archiepiseopi vcl de faiiiilia illius
convocarc poterat », sans compter ses amis à elle et les gens de sa propre familia.
(4) Vita sancti i'il/tlrici, e. 28, p. ilo.
(o) Ibid. p. il 7.
I, ITAT î.ir.r.EOTS AVANT N'OTr.rR.
2.'
Icncc. Bércngcr et Ansljcrt durent recourir l'un et l'autre
à la protection du comte de Flandre (1); quant à Theudon
(072-970), il fut littc-ralemont mystifié par eux, et son ponti-
ficat lui devint tellement insupportable qu'un beau jour il
se sauva pour retourner dans sa chère Cologne (2). Il n'allait
pas si mal partout, mais partout les vassaux ecclésiastiques
étaient prépondérants dans les diocèses, et tout pouvoir avait
besoin de leur adhésion (3).
Ce qui faisait la force et l'audace de tous ces vassaux
vis-à-vis de leurs suzerains, c'est que, de^iuis un siècle envi-
ron, ils étaient retranchés et protégés contre tout venant.
Au cours des invasions des Normands, le besoin de la défense
avait fait surgir partout, sur les hauteurs abruptes, dans les
plaines marécageuses, des chàteaux-forts qui, en cas de
détresse, servaient de refuge non seulement au seigneur,
mais à toute la population des environs, souvent même à
des monastères entiers qui s'y réfugiaient avec les chasses
de leurs saints. Le danger passé, le pays se trouva hérissé
d'une multitude de bastilles qui, après l'avoir défendu contre
l'ennemi, protégèrent désormais les feudataires contre leurs
voisins et contre leur prince. La puissance de l'aristocratie
féodale s'en trouva accrue démesurément, et rien ne contribua
plus à détraquer les rouages de l'aduiinistration, à modifier
les cadres des divisions territoriales. Aussi le mouvement de
construction de chàteaux-forts, loin de se ralentir après la
période des invasions, continua-t il avec plus d'entrain que
jamais. Pendant un siècle environ, de 880 à 980, il surgit de
terre une multitude de donjons féodaux (4). Non seulement
chaque seigneur voulait avoir le sien, mais certains en possé-
daient un bon nombre (o). On peut dire que dans les Pays-
Bas, et en particulier sur les bords inférieurs du Rhin et de
(1) Gcsta epp. Ctnn. 1, 88,
(2) Md. I, 9?>-nn.
(3) Vita sancti lUribcrti, c. \. p. 7'io.
(4) Nous ne possédons ([wc rarcnirnt l;i (hilc de la cniislruclion de ces forteresses.
Le cliàtenu de Mii'WMi-t, près de Saint-Ihibeft, l'iit- bâti en ÎJoiJ par un eoinlc
Etienne. V. Minirula S'inrti Uidnrti, II, 2. 20 p. 827.
(o) C'est ainsi que la chronique de Waulsort c. 4 p. oOG (cf. c. 12 p. olO;, veut
que le comte Eilbcrt en ait bâti jusqu'à sept.
26 CHAPITRE II.
la Meuse, ce sont les clifitcaux-forts qui sont les clefs de
toutes les situations politiques (1). C'est là que se passent à
peu près toutes les scènes de la résistance des vassaux à
leurs suzerains. Régnier au Long Col à Durfoz, Giselbcrt à
Harburc et à Ghèvremont, les fils de Régnier à Roussoit,
Raudouin IV à Gand, tiennent tète aux rois et aux empe-
reurs (2).
Ces rois, qui bâtissaient eux-mêmes nombre de châteaux,
n'avaient pas de plus grand souci que d'abattre ceux de leurs
vassaux. Le mot d'ordre de la royauté du X'' siècle, comme
celui des révolutionnaires du XVIII'' siècle, c'est guerre aux
châteaux! Dès 86i, par le capitulaire de Pitres, Charles le
Chauve avait ordonné à ses comtes de détruire les châteaux-
forts de leurs circonscriptions et défendu d'en bâtir de nou-
veaux (3). Et cette politique fut celle de tous les princes qui
entendaient régner : du roi Lothaire, que nous voyons
abattre un chàteau-fort sur la Chiers (4); de son fils Louis V,
qui somme l'archevêque de Reims de détruire ses châteaux
de Mouzon et de Mézières, bien que situés en terre d'Em-
pire (o), de saint Rrunon qui, préposé au gouvernement
général de la Lotharingie, ne trouva pas de moyen plus eiii-
cace pour y rétablir l'autorité royale que de faire abattre les
châteaux (G). Ce qui prouve jusqu'à quel point les mesures
prises par saint Rrunon entraient dans le vif des diilicultés
politiques, c'est qu'elles déterminèrent en Lotharingie un
soulèvement général, auquel s'associèrent même ceux des
vassaux qui avaient été jusqu'alors les plus fidèles (7).
(1) Lire par cxemiile dans Alperl, De f//('fc.s7V«?^ to»pon(w II, l-IO, p. 700-717,
l'histoire des rivalités de Wicmaiin et de Baldéric, qui n'est qu'une suite de
cliâtcaux-forts assiégés, pris ou rendus,. puis démolis et enfin i-eoonstruits.
(2) V. Flodoard, Atmalcs 922; Riclierl, 37 et 38; p. S79; Continuât. Reginon 939.
(o) MGII. I.riirx. p. '199. Cf. Fustol de Conlanges, 1rs TriinuforDiations de la
Roijmitp, p. 082.
(4) 93G. Lotharins vt'\ iimnilioni'in quaindaia sujier Cliaruin fluviiiiii ([uam lîage-
narius cornes l'rsioni cuidam Rciiiensis ecclesiie niiliti abstulerat pugnando l'ecepil
ipsunupie rastrum dircptuin incendit. Floiloard Annctics, cf. V. Lot, p. 20, n.
(o) Lettres de Ccrbert, n" 89, p. 80; cf. n" 94, p. 80.
(fi) Flodoard, .tntKilrs, 9G0.
(7) Flodoard, Auunlcn ; Ruolgcrus, c, Cf. C. Knitli, Le comte humon, p. 328.
l'état LIKCfEOIS AVANT NOTOER. 27
Les évèqucs se firent les agents énergiques de la politique
royale, dont, en roccurence, les intérêts se confondirent
avec les leurs. Tout en bâtissant des châteaux là où ils le
pouvaient, ils ne cessèrent de travailler à abattre les bas-
tilles féodales.
C'est certes une page bien curieuse de l'histoire du temps,
celle qui nous montre ces princes crosses et mitres qui mon-
tent à l'assaut des donjons, en attendant que, plus heureux,
ils trouvent dans la création des Trèves-Dieu un emploi non
moins eHicace, mais plus digne d'eux, de leur zèle pastoral.
La plupart des évoques de ce temps sont des briseurs de
bastilles; je citerai notamment Adalbéron II de Metz (1),
Adalbéron de Reims (2), Rothard de Cambrai (3).
Or, les bastilles ne manquaient pas au pays de Liège.
Elles hérissaient les hauteurs abruptes du Condroz et de
l'Ardenne, elles abondaient dans les plaines marécageuses
de la Hesbaye (4). Les prédécesseurs de Notger. enserrés de
toutes parts dans le cercle de 1er qu'elles traçaient autour
deux, avaient été littéralement à la merci des châtelains, et,
si les annales de ce temps étaient plus explicites, elles nous
feraient assister à bien des scènes de violence et d'iniquité
impunies. En 033, Richaire se crut assez fort pour entre-
prendre de mettre à la raison un de ces rebelles, et il alla en
personne démolir le château qu'un certain Bernard avait
bâti à Arches (aujourd'hui Charleville), dans le comté de
Porcien, sur une terre appartenant à l'église de Liège (o).
(1) Vita Addlbcmnis II Mctemis, c. 20. p. OGo.
(2) Historia Mt»ia.strrii Mosnmensis, c. 7 Pt 8.
(o) Gegtii epp. Camcrac. I, -103, p. 443.
(4) In paludibus sivc rupibiis firmissima s^ibi rcccptacula LOinunnieranl.
Anselme c. oo, p. 222.
(5) Richarius episcopus Tiingrensis quoddain caslcllum Bernardi comiti.s, qiiod
i|)se Bernardus apud Marceias in pairo Porcinso consfnixei'at cvertit, eo quod in
snap octlpsiae terra sidini e?set. Flddoai'd, AnnaUx. a. fl33. La terre d'Arcbes
avait été acquise pai' i'évèqne ri'ancuii en vertu d'un mutrat de précaire sdus
le roi Lotliaire II, mais il en avait été dépouillé par la .suite. En SOi, cette terre
lui fut rendue par Cliarics le Simple. Bormans et Scboolmecsters. t. I, p. 7.
Ci. diiui A. Noél, Notice hi.stori'jiic sur le canton de Cliarlerille, Reims 1890. p. I!)
et suivantes.
28 CHAPITRE II.
Mais, poui' liu ou dtnix succès de ce genre, que iannalistc
n'aurait pas enregistrés s'ils ne se présentaient à lui comme
des faits extraordinaires et exceptionnels (1), que de ren-
contres dans lesquelles l'autorité du roi et celle de l'évoque,
son représentant, étaient foulées aux pieds ! L'édit de saint
Brunonne fut certainement pas exécuté, ou ne le fut que d'une
manière partielle dans le diocèse de Liège, s'il en faut juger
par l'exemple que voici. En 9oo, un certain comte du nom
d'Etienne, dans lequel on s'accorde à voir un ascendant de
la maison de Ghiny, avait bâti le château de Mirwart sur une
terre que l'abbaye de Saiiit-IIubert revendiquait comme
sienne (2). Mir^vart, malgré l'édit de 9o9, resta debout; le
comte Etienne se contenta de dédommager l'abbaye pour le
tort qu'il pouvait lui avoir causé, et c'est seulement au milieu
du XP siècle que la forteresse fut détruite au cours de la
lutte entre le duc Godefroi IV et l'empereur Henri IIÎ (3),
pour être d'ailleurs rebâtie quelques années ensuite.
Les féodaux étaient donc à peu près les maîtres des
terres cpiscopales, et il est naturel qu'ils aient considéré la
dignité épiscopale elle-même comme une proie qui leur était
réservée. Ce qui se passait vers cette époque à Rome, où,
depuis le milieu du IX'' siècle, la tiare pontificale était livrée
à toutes les rivalités de l'aristocratie, se retrouvait en petit
dans les diocèses. Il y avait longtemps qu'à Liège les grandes
familles du pays se transmettaient l'une à l'autre les insi-
gnes é[)iscopaux. AValcaud sortait d'un l'iclie lignage do la
Famenne (4): Hartgar était certainement de haute naissance;
Francon appartenait à la noblesse et avait fréquenté l'école
du palais; Etienne, son successeur, était aj)parenté aux
Carolingiens.
A partir du jour oii la Lotharingie fut rattachée à l'Alle-
(1) On |icut ri'.ppi'ocher de lu prise d'Arches par Ricliaire celle de Warcq par
rarchevêiitie de lîfiiiis Adalbéron on 071. Ilistaria M(ni(istcrii M(<.<timiensi.<:, c. 7 cl 8.
(2) Vuir les ducunicnls réunis pai' T.. Kurlli, CJuirtcs de l'ahlntiic de Saint Hubert
en Ardauie, t. I. p. !l. Ci. le iiiriiie Les jirrmirrs siècles de l'iihlidijc de Siiiiit-
Jliihert. ilCiUl. V" série, t. VIII (1898), p. 72 et suivanles.
(;■)) Chroiiiro)! Snnrli Jlnbcrti. c. o, p. y71.
(4) Gilles d'Orval II, oi. Cf. ti. Kiirtii, Les premiers siècles de l'al)ba>je de Suint
Hubert, jip. do et 30.
l'état likgeois avant notgeu. 29
magne (925), il n'en JiHa [)lus ainsi. La dynastie était forte
et avait conscience de ses droits ; elle se rendait compte de
l'importance politique des cvcques, et elle se réserva de les
choisir elle-méine. Ce furent alors des personnages étran-
gers au x^ays, ou du moins à son aristocratie, qui occupèrent
successivement le siège de saint Lambert. Les rois en pour-
vurent tour à tour Hugues, abbé de Saint-Maximin de
Trêves, Faraberl, abijé île Prûm dans le même diocèse,
Uathier, né, il est vrai, dans le pays, mais issu de petite
noblesse.
Comme on peut le croire, les grands ne se résignèrent
pas à être évincés de cette manière systématique. Profitant
des troubles qu'avait suscités en Lotharingie la révolte du
duc Conrad (954), ils déterminèrent un soulèvement à Liège
pendant l'absence de l'évèque, et ils introduisirent à sa
place Baldéric, un parent de Régnier au Long Col et du
duc Giselbert (9oo). Le coup était d'une hardiesse sans
pareille, et il trahissait l'intention de faire l'etomber toute la
Lotharingie sous le joug de cette famille puissante qui avait
tant de fois trahi le souverain et balancé son autorité. Tou-
tefois, aux prises avec des diliicultés presque inextricables,
et tremblant qu'une attitude plus résolue ne poussât les
séditieux à quelque mesure désespérée, Brunon crut prudent
de céder : il sacrifia à regret Uathier et laissa Baldéric
prendre possession du siège (1), après avoir obtenu des
grands la promesse qu'à ce prix ils défendraient avec zèle
les intérêts de l'Eglise et ceux de l'empereur (2). L'épiscopat
de Baldéric fut digne, au surplus, de son origine : il livra le
diocèse à ses parents, à son oncle, Régnier de Ilainaut, sur-
tout, et l'on se souvint longtemps à Lobbes des déprédations
et des violences de ce dernier (3).
(1) Piuolirenis. c. 38, p. 270 ; Ualliier, Pi'ir('iir.sis,j)roœinii(m, 1; Folcuiii, Gcsta
abbut. Ijibl)., c. '23, p. C.'] ; Anselme, c. 23, p. 2()l.
Los cominentâire.s de Riiotgerus sur l'expulsion de Ralliier montrent combien le
saint dut sentir vivement ce premier échec de sa politique.
(2) Obstricti sunt sacraiiientorum iide spontanei, ut si accipere mererentur epis-
copuiii ([uem petebant, inviclu exinde firmitate aucloritatem ecclesiœ et jus impera-
torium tuerentur. Folcuin, o. c. c. 23, p. Go.
(3j Y. Folcuin, o. c. c. 20. pp. 07-CS.
âÔ CHAPITRÉ II.
La mort précoce de Baldéric, arrivée le 20 avril 959 (1),
fut pour l'archevêque de Cologne l'occasion d'une revanche
iuipaticmnient attendue : il en prolita pour donner l'évcché
de Liège à un de ses compatriotes saxons, le savant Li'acle,
prévôt de l'église de Bonn. L'aristocratie lotharingienne,
qui venait d'être humiliée dans la personne de Régnier au
Long Col, arrêté comme coupable de haute trahison, ne put
ou n'osa s'opposer à la nomination, et, de nouveau, la royauté
eut sur le trône pontifical de Liège un sujet fidèle à la place
d'un vassal remuant. Eracle, il est vrai, ne connut guère de
sa haute position que les angoisses et les épreuves. Savant
distingué pour son époque et professeur admirable, il ne
paraît pas avoir possédé au môme degré les qualités de
l'homme de gouvernement. Il vit les terres de son église
pillées et confisquées par les grands seigneurs sans pouvoir
s'opposer à leurs déprédations, et, privé de ses revenus, il
se trouva plus d'une fois dans la détresse. Il faillit môme
partager finalement la destinée de son prédécesseur et ancien
maître Uathier : un jour, déchaînée sans doute par les
grands, une émeute furieuse assaillit son palais épiscopal
sur le Mont Saint-Martin, à Liège; les tonneaux (2) de sa
cave furent défoncés, et des Ilots de vin de Woimus rouge
coulèrent jusque dans la Meuse, qui baignait le pied de la
colline. Telle fut la première émeute dont l'histoire de la
ville de Liège fasse mention. L'évoque, ajoute le chroni-
queur, supporta patiemment ces épreuves et ne chercha pas
à tirer vengeance des rebelles : apparemment, il y avait dans
cette longanimité autant d'impuissance que de vraie man-
suétude.
De tout ce qui vient d'être dit, on peut déduire quelle
(1) C'est par erreur que M. Lot, dans Les deniicru Carolinijicns, p. iG, le fait
mourir de la peste en 950, sur la foi de Flodoard. L'année 939 est donnée par
Folt'uin, c. 27, par les Annales Luiibienses cl leurs succédanés, les Annales Leodienses
et les Annales Sancti Jacubi ; le jour, par l'obituaii'e de Saint-Lambert, autorité
plus siire que Gilles d'Orval, qui dit AT /.<(/. tiuv. II. AU; cf. Fouilon, I, p. -180.
(2) Anselme, c. 2i, p. 202. A Cologne, loi'S de rémeute de lOT-'t contre Tarche-
vè([uc Annon, c'est également le palais épiscopal qu'on pille, et on défonce les
tonneaux de vin dans les caves. V. Ennen, Gescliichte der Studt KiUn, t. I, p. 332,
d'après Lambert d'ilersfeld, pp. 211-213 et le Yita Annonis, p 493.
L^ÉTAT LIEGEOIS AVANT NOTGËU. 3l
était vers le milieu du X'' siècle lu situation des évoques de
Lièjçe. Ce sont des ii^rands seigneurs entourés de toute une
ax'Uiée de vassaux à lidélité incertaine, désarmés comme prin-
ces et comme évcques, et dont le pouvoir a ])lus d'éclat que
de solidité. Ils sont à la merci de leurs grands : sont-ils choi-
sis sans Taveu de ceux-ci, on leur rendra la vie impossible. On
se permettra tout vis-à-vis d'eux, on dépècera graduellement
le patrimoine de leur église, on leur substituera, si l'on peut,
des usurpateurs laïques qui, comme Albéric l'a fait à Home,
géreront à leur gré le patrimoine de leur église.
Assurément, ce ne sont pas là des conditions favorables à
1 éclosion d'une puissance ecclésiastique, et si Ton avait du,
à cette époque, pronostiquer l'avenir du i^ays de Liège, on
se le serait figuré plutôt sous l'aspect d'une interminable
anai'chie féodale de laquelle aurait émergé, finalement, la
prépondérance de quelque grand seigneur laïque. Il fallait,
pour changer la tournure des événements, une force capable
de réagir puissamment et de donner à la politique royale un
appui solide dans le Lothier. Cette force s'appelait Notger.
CHAPITRE III.
NOTGER AVANT l'ÉPISCOPAT.
Nous ne savons presque rien de l'origine et de la jeunesse
de Notgei' (1). Son histoire ne commence, à proprement par-
ler, que le jour où, dans la pleine maturité de 1 àg'c, il monta
sur le siège cpiscopal de Liège. Des témoignages contempo-
rains parfaitement dignes de foi nous apprennent qu'il était
né en Souabe (2), et son biographe ajoute qu'il était de noble
extraction (3). Il n'y a pas lieu de révoquer en doute ce der-
nier renseignement : à l'époque où vivait Notger, ce n'est
guère qu'à titre exceptionnel que des hommes d'origine plé-
(1) Il règne la plus grande divcrsilé au sujet de Fortliograplie de ce nom. On
rencontre les tonnes suivantes : NutLcrus, AodLeruft, yotlilienis, Aotfjeriis, !^otli<jenis,
ÎSotcjerius, Sutakariiis, ?îutc!;c>iHS, Nothecherius, ?\ote<jariits, ÎS'otherm.1, yocheni.i,
iSocherius, Nortichcrus.
Si, nous attachant de préférence aux fornies les plus anciennes et aux documents
les [)lus oiiiciels, et (jue, paimi ceux-ci, nous distiiiguions les originaux des coi)ies,
alors c'est la fiu'me Nolkei'us (avec la variante Nodkerus une fois employée) qui
remporte; elle se rencontre sur l'ivoire de Notger, sur son sceau, dans l'en-lêle de
l'original du Vita Lumloaldi, et dans quatorze diplômes originaux; c'est d'ailleurs
la forme haut-allemande, c'est-à-dire celle qui était usitée dans le pays de notre
évoque. La forme Notgerus apparaît dans six diplômes originaux. Toutefois j'ai cru
devoir garder la forme i\'ot(;cr, qui est consacrée par l'usage et plus conforme au
génie de la langue dans laquelle j'écris. Cf. Foerslemann, AUdeutsclies yamcnbucli,
2« édition, t. I, col. -IICO, et FouUon I, p. l!);i.
(2) Kotkerus gêner quidem Alemannus. Anselme c. 2o, p. 203. Ip.se igitur in Suevia
natus. Vitu Xotijcri c. 1. Non sine multis querellis atque conviciis recurrit ad epis-
co|)um, illum jjerlidiae accusât et fraudis Alemannicic. Id. c. 20.
(3) Nobilitatem gencris scientia et moribus illuslravil. Vita yotgeri c. 1.
NOTGER AVANT l'ÉPISCOPAT. 33
béienne revêtaient les insignes pontificaux (1), et les chroni-
queurs avaient grand soin de relever la noblesse du sang de
leurs héros (~).
A Liège même, il n'y eut à cette époque que Durand (3)
et Wazon] (4) qui fussent de petite naissance, et l'on s'é-
merveilla longtemps de voir la crosse épiscopale dans
les mains de Durand (10i21-1025), qui était d'origine servile
et qui avait eu poiu' seigneur le prévôt de sa propre cathé-
drale (o).
Mais, si la noblesse de Notger n'est pas douteuse, la généa-
logie que lui ont forgée divers chroniqueurs peu dignes de
foi doit ctrc reléguée dans le domaine des fables. (G) La manie
(1) On cite 'NVilligis de Mayenco, Godciiard de Hildeslieim, Wolfgaiig de Ratis-
boiino.
(2) Cf. Biltiior, ir«:o 7iml die Scliulen ron Lïittich, p. 08. De saint Woll'gang on
disait : Qui lieri polosl ut istc [jaupcr et ignolus ad lionorem tanli episeo[ialus (se.
lladisponensis) merealui- pei'lingere, cuni jani iioniiulht' eelebros cognitiorcsqiie
pcrsonse hune sibi apiul iiui)oratui'eiu dignius valeant acquirere? Vitu s. Wolfijnngi,
c. 14, p. o;-]I etc. 21, p. ;j?.5.
(3) Anselme, c. 3G, p. 200.
(4) Id., 1. c.
(ÎJ) Anselme I. c. et Gilles d'Orval, II, 71 p. G9, qui donne son ('pilaplie :
Paupcris in nido palrimoni natiis et altus
Ingenio summos evolat ad proceres.
Quos tulerat dominos Iiisdem famulantibus usus.
In tlieatro mundi fabula quanta fuit !
(G) Voici celle qu'a fabriquée Jean d'Uutremeuse, IV, p. 132 :
Henri I
Otton I Hélène, épouse
i ■ Guyon duc de Souabe
Otton II I I
] Kûtgec Elissent,
Otton III.
comtesse de Boulogne
Robert,
prévôt de Liège.
De ce Guy on Guyon, des copistes distraits ont fait Gnayon, comme Placontlus,
et ce Gnayon est devenu Grayon dans notre quatrième Vie deNotger,(V. l'Appendice).
Quand celle-ci ajoute que le père de Notger est comte d'Ottingen, il ne faut voir
dans ce nom iiu'un jeu de mots : les membres de la famille de Saxe .sont t(.us de?;
Ottingcn, c'est-à-dire des parents crotton. Celle lilialion fabuleuse a été reproduite
I. 3
34 CilAPITRE lil.
cyclique, si je puis mexprimer ainsi, qui a porté les poètes
épiques de tous les temps à rattacher entre eux les héros
populaires par des liens de parenté, nos chroniqueurs, dont
les procédés ressemblent sous beaucoup de rapports à ceux
des poètes, en ont été possédés aussi, et nul n'y a plus large-
ment payé son tribut que le bon Jean d'Outremeuse, auteur
responsable de toutes les fictions qui depuis cinq siècles font
de l'histoire du pays de Liège un champ de broussailles.
Bornons-nous à constater que la famille de Notgcr nous
reste totulemcut inconnue : elle était noble et elle habitait la
Souabe, voilà tout ce que nous avons le droit dallirmer.
Ce n'est que par des conjectures que l'on peut arriver à
fixer très approximativement la date de la naissance de
Notger, aucun document ne nous fournissant à ce sujet la
moindre indication. Mort en 1008, après trente-six ans d'épis-
copat, il était, selon toute apparence, un homme d'âge mûr
quand il devint évoque, et il n'est pas téméraire de lui attri-
buer une quarantaine d'années en 972, ce qui reporterait sa
naissance aux environs de 930. Il y aurait lieu de reculer
notablement cette date, si l'on devait reconnaître Notger
dans le Notkeims notariiis qui, le 7 avril 940, à Quedlinburg,
procéda à la place de l'archichancelier à la récognition d'un
diplôme d'Otton I pour l'abbaye de Saint-Gall (1). Mais il
est à peine besoin de faire remarquer qu'à ne donner à ce
notaire qu'un âge de 23 ans — chiffre bien minime pour
l'importance des fonctions qu'il remplit — il faudrait, si
on voulait l'identifier avec l'évoque de Liège, faire naître
celui-ci en 913 et le faire mourir à 92 ans. Or, si l'on
réfléchit que jusque dans les dernières années de sa vie,
Notger déploya une activité presque juvénile, qu'il fit son
dernier voyage d'Italie en 997, qu'il y remplit des missions
non seulement par tous les écrivains dénués de eriliquc, comme Placenlius dans
son Catalogus, Adolplie Ilappart, dans sa CJiri)ni(pic de Saint- Ihibcvt, Ms. à l'Uni
versilc de Liège, et F. Ilenaux, BIAL, (. 1 (1852) p. iiS nofe. mais aussi, bien
qu'avec des réserves, par l'Histoire littéraire de la France, l.VII, p. 208. Par con-
tre, elle a été repoussée ])ar Foullon, t. I, p. 195, (jui d'ailleurs ne la connaît que
par Placent ius.
(I) Sickel 1)0. 1,\). M 5.
NOT(îKIl AVAXT ï. ÉPISCOPAT. 35
importantes et qu'on le trouve encore en 1007 au plaid impé-
rial de Mayence, on sera d'accord pour reconnaître que cette
conjecture est hautement improbable. Le notaire Notkerus
qui a rédigé le diplôme du 7 avi-il i)M) n'est qu'un notaire de
circonstance qui ne reparaît plus dans la chancellerie d'Ot-
ton I; tout indique que son rôle est purement local, occa-
sionnel, et ce n'est pas s'aventurer que d'attribuer la paternité
de l'acte qui porte son nom à Notger le médecin, surnommé
Grain de Poivre, qui, en 940, llorissait à l'abbaye de Saint-
Gall (1).
On ne sait où le futur évéque de Liège fît ses études. Une
source à peu près contemporaine laisse entendre que ce l'ut
à Saint-Gall, puisqu'elle dit que Notger l'ut moine et môme
prévôt de cette maison (2). IMais quelque valeur qu'il faille
attribuer aux Ajmales de Hildesheiin, ce renseignement est
fort sujet à caution. Anselme (3), qui a ici une bien autre
autorité, ne sait rien des fonctions monastiques remplies par
Notger avant son épiscopat, et il est peu probable qu'il aurait
omis de signaler une circonstance si importante à son point de
vue. Quant au Vita Notgeri, il contredit implicitement les
Annales de Hildesheini en nous apprenant que Notger, ayant
brillé dans ses études dès ses plus tendres années, mérita
d'être transféré de l'école au palais des empereurs (4). On
ne peut guère nier qu'Anselme et l'auteur du Vita aient été
mieux renseignés au sujet de la jeunesse de leur héros qu'un
auteur qui écrivait h une assez bonne distance et de Saint-
Gall et de Liège, et qui, n'ayant pas le même intérêt à se
renseigner d'une manière exacte sur le point qui nous
occupe, a fort bien pu se tromper ici. Selon toute appa-
rence, il aura confondu l'évêque de Liège avec l'un des trois
(1) V. y eues Ar cil h' I, pp. 4G0 et 401, oii Sickel se rallie à cet avis, émis la
première fois par Jleyer vou Knonau.
(2) A. 1008. Notligerus [irepositus nioiiaslei'ii Sancli f.alli L^oilicensis presiil ad
Chrisiiiin iiiigravit. Annales llildeshciincnses. Cl'. Wallenljacli, Ikiitsclilunds Ue-
schicUtsquellen, G^ édition, t. I p. 380.
(3) Anselme, c. 23, p. 203.
(4) A liltcrali ergo scienlia moriini qnof[iio ornanionla accoi)il et in ul raque
disciplina iaiulabililei- |h-(iiiuiIiis de seolis ad pahitiuiit Ininsfeni iiii'iuil. Vitu Matijeri
c. 1.
36 CHAPITRE m.
personnages de Saint-Gall qui ont rendu le nom de Nolger
célèbre dans l'histoire littéraire du moyen-àge (1). Entre ce
nom et celui de leur abbaye, il y avait comme une association
d'idées qui évoquait naturellement l'un quand on rappelait
l'autre, si bien que prononcer le nom de Notger, c'était faire
penser à Saint-Gall. Encore au XYI*" siècle, nous voyons que
le plus illustre érudit monastique du temps, ïritlieim, s'y est
laissé prendre ; il confond totalement l'évèque de Liège avec
l'abbé Notger-le-Bègue, et, grclfant une erreur chronologique
sur cette confusion de personnes, il fait mourir ce double
personnage en 850 (2) ! Si une telle confusion a pu être faite
par un homme à qui son érudition fournissait tant de moyens
de contrôle, à combien plus forte raison ne s'explique-t-elle
pas chez l'annaliste de iïildesheim, qui ne disposait pas de
(1) Ces trois personnages sont :
-1" Notgci- le Bègue (t 912) célèbre par ses séquences;
2o Nolger Grain-ile-Poivre, ilit aussi le médecin (f 97o) ;
3° Notgei'-à-la-Lèvre (Lubeo), (-[- 1022), réputé pour ses traductions allemandes.
La confusion avec un de ces frois personnages était d'autant plus facile pour
l'annaliste qu"il savait qu'Otton le Grand avait clé reçu à Saint-Gall (le 14 août 972)
par l'abbé Notger, et qu'il se montra plein de prévenance pour IS'otgcr Grain-de-
Poivre. V. Diimrnler, Olto der Grosse, p. '188.
(2) Tritlieim, Clmmic. Hinau<i. a. Soi, t. I, p. 22 (Saint-Gall, 1090) écrit :
Ilisdem (pioque temporibus claruit Nollvcrus e\ inonacho vel abbate ccenobli Sancti
Galli in Sucvia, episcopus Leodiensis in Gallia, vir doctus atquo sanctissimus, qui
multorum Iratrum ante Wandelbcrtum preceptor in codem loco exstitcrat, quos in
omni scientia nobiliter erudivit. Scripsit libruin sequentiarum ad Lutwardum epis-
copum Yercellensem adhuc juvcnis tempore Caroii Magni. De nuisica etiam et sym-
plionia librum unum, de cxpositionibus sacrte scriplur;e libruin unum, epislolarum
ad diverses librum nnum, et alia plura composuit quœ in manus nostras minime
pervenerunt. Ejus prosas sive sequentias Nicolaus papa primus confirniavit et ad
missam cantandas ecclesiis Galiicanis induisit, nam Itali suscipere ilias usque in
prtesens despiciunl.
Le même, Catalorjus Scriptor. ecdesiastic, f. LVII v. refait cette notice à peu
près dans les mêmes termes et aggrave son erreur : Qui propter scicntias et vilie
claritalem primum abbas, deinde in senectute sua episcopus consecratus, decimus in
ordaie Leodiensis ccclesiîe regimini prœfuit, sub Lotliario imperatore liiio Ludovic!,
anno Domini DCCCL, sub quo et moritur non sine opinionc sanctitatis.
L'origine de l'erreur de Tritlieim sur la chronologie de Notger de Liège vient
sans doute de ce que, le sachant auteur d'une vie de saint Remacle, il a confondu
cet écrit avec la première vie du saint, qui fut etrcctivement écrite au IX^ siècle
pur un moine de Stavehit.
NOTCIEU AVANT l/lh'ISCOl'AT. »W
CCS moyens crinformution et que personne ne pouvait cor-
riger en temps utile !
Mais, si nous devons renoncer à croire avec les Annales
de Hlldesheini (jue Not.'j^er a été prévôt de Saint-Gall, pou-
vons-nous conserver une partie quclcon([ue de son inibrma-
tion et admettre tout au moins que Notger a l'ait ses études
dans cette célèbre maison ? Je crois que rien ne serait plus
contraire aux régies d'une bonne critique. Si le renseignement
est le résultat d'une méprise, il disparaît tout entier (1). Qu'a-
près cela on admette, pour des raisons purement internes et
d'ailleurs peu probantes, que Notger a étudié à Saint-Gall (2),
je ne m'y opposerai pas, encore bien qu'on puisse croire avec
la même vraisemblance que c'est à Reiclienau ou dans n'im-
porte quel autre monastère de la Souabe.
S'il n'est imllemcnt établi que Notger ait jamais été moine
à Saint-Gall, il est absolument faux qu'il ait été écolàtre de
Stavelot. C'est Fisen qui a le premier avancé cette assertion,
soutenant môme que, d'abord moine à Saint-Gall, Notger fut
appelé ensuite à Stavelot, où il dirigea les écoles pendant
huit ans, et que de là il retourna à Saint-Gall pour prendre
en mains la direction de l'abbaye (3). Je crois savoir où Plsen
a pris ce petit roman, que jMabillon, sans se prononcer sur
le fond, a précisé en ajoutant, par voie de conjecture chrono-
logique, que dans ce cas Notger aura été appelé à Stavelot
par l'abbé Odilon (4). Fisen a trop bien lu son Tritheim.
Celui-ci avait, par erreur, attribué à Notger la première Vie
(1) Voir Devaulx, t. II, pp. 7-11, qui consacre (outc une dissertation à la ques-
tion (lu nionachisme de Nolper et qui conclut négativement.
(2) C'est Topinion de Dûniiuler, Otto der Grosse, p. .j-lO, note de Voigl, lùjberts
V01I Lùttkli Fecunda Ratis, p. XV, et du chanoine Daris, Histoire du diocèse et de la
■princi-pautè de Lièye depuis leurs origines jiis(iu au Xllle siècle, p. 280. — llirscli,
Heinrich [f, t. I, p. 403, dit avec plus de prudence : « Ans der Scliule, viclleiclit
von Sankt-r.allen, kani ec in den Palast. » Voilà la noie juste.
(3) Fisen, Flores, p. 20.5, et Sancta Lerjin, t. I, p. 1 i-7 : « Monasiicen ad Sancti
Gain in Ilelvetiis |)rorcssum fuisse aiunt, ubi tantam eruditionis opinionem coile-
gerit, ut Slabuletum scholis ca tempestale celeberrimuni evocatus fuerit ad altiores
disciplinas auditorihus eo concurrentibus tradendas. A Sangallensibus deinde nio-
nachis abbas creatus, annos octo sic eo nuinere funclus est, etc.
(4) Mabillon, Annales, livre XLIII, n" 40, p. 41o, reproduit par Marlène et Durand,
38 CHAPITRE III.
de saint Remacle, écrite au IX® siècle; Fiscn, constatant que
cette Vie a été écrite à Stavelot, en a tiré la conclusion
que Notger avait été moine de cette abbaye (1). La conclusion
est très naturelle, mais la prémisse était fausse. Notger n'étant
pas l'auteur de la première vie de saint Remacle, les déduc-
tions de Fisen croulent avec l'hypothèse de Tritheim (2).
Ce qui paraît probable, c'est que Notger n'a jamais été
moine. Aucun trait monastique ne reparaîtra plus tard dans
sa physionomie. Ses fondations religieuses seront toutes
exclusivement réservées au clei^gé séculier ; ce grand bâtis-
seur ne fondera pas un seul monastère, il ne terminera pas
même celui de Saint-Laurent, laissé inachevé, aux portes de
sa ville épiscopale, par son prédécesseur immédiat, et l'on
verra que c'est par erreur qu'on lui a attribué la fondation
des prieurés clunisiens de son diocèse. Et lorsque, plus tard,
il voudra connaître le charme de ces heures bénies dans
lesquelles l'àmc se dérobe à toutes les préoccupations du
monde pour ne vivre qu'en Dieu, ce n'est pas derrière les
murailles d'un monastère, c'est dans le cloître de sa chère
collégiale de Saint-Jean, à Liège, qu'il se retirera. S'il a été
assis, dans son enfance, sur les bancs de quelque école
monastique de la Souabe, ce n'a dû être que pour y faire ses
premières études.
On ne sait comment il attira sur lui l'attention de l'empe-
reur ou peut-être de saint Brunon (3), qui l'appela ou le
trouva à la chancellerie impériale. Il n'est pas le seul exem-
A. C, l. II, praefat. 17, par l'Histoire littéraire de France, t. YII, p. 208 ; pai" Jloréri,
Dictionnaire, s. v. Nolger, t. VII, p. 1081 ; par Daris, o. c. p. 280 ; ce dernier a
seuieiiienl le tort de mettre sur le compte de Fisen la mention d'Odilon.
(1) Je fais remarquer, simjili'menl pour la curiosité, (jue le nom de Notger n'était
pas inconnu au IX*^ et au X<^ siècle à Stavelot; nous le voyons porté par un paysan
qui appartenait à Va familia de l'abbaye, v. AA. SS. i. I de septembre, p. (j!)0 E.
En 011, un lidéjusseui- de Stavelot s'api)elle Notgerus. Chartes de Stavclot-Malmédij,
édil. Halkin et Roland, p. 12;!. En MTG. un échevin de Liège p(U'te aussi le nom
(le Nolger; De Borman, Les échevins delà soiirerainr justice de Liètjc, t. 1, p. 27.
(2) Fi.sen renvoie encore à Bruscliius, Mimastcrioruni Ccnturitr. Mais celui-ci ne
dit rien de la double ([uaiilé attribuée à Nolger; v. f. M4-, verso. VA. V. Pc Buck,
Acta Sanctoritm I. MI d'octobre, p. 72,3, et Devaulx, I. 11, p. 8 et suivantes.
(.3) Cette conjecture de l'Histoire Littéraire de la France, I. VII p. 208, n'a rien
XOTCtER avant l/ÉPlSCOI'AT. 39
pic iruii clerc passant du cloître au palais, pour échanger
ensuite le palais contre un siège épiscopal. La chancellerie
allait nu'me prendre dans leur cellule des moines, comme
lîoson, moine de Saint-l'mmeram de Ratisbonne, qui après
son service à la chancellerie, lut nommé ensuite, en 1)70,
évcque de Mersebourg (1). Le second successeur de Notger,
AValbodon, eut une carrière semblable à celle de Boson : sa
jeunesse s'était écoulée à l'ombre du cloître de Saint-Martin
d'Utrecht, où il s'éleva même aux fonctions de prévôt;
l'empereur Henri III l'arracha malgré lui à ce doux nid pour
l'attaclier à sa chancellerie, et lorsqu'en 1018 le siège épisco-
pal de Liège fut devenu vacant, il l'y fit monter (2).
La chancellerie impériale était si bien le vestibule de l'épis-
copat qu'Anselme croit devoir dire que lorsque Wazon y
entra, il le fit sans intention d'acquérir un évcclié (3). Et
comme il n'y était resté que neuf mois, les courtisans vou-
lurent s'opposer à sa nomination, alléguant qu'il ne méritait
pas un tel honneur, puisqu'il n'avait jamais peiné à la cour
du roi (4).
Notger, à la chancellerie, fut le collègue de WiUigis, le
futur archevêque de Mayence, de l'intrigant Giselbert de
Mersebourg (o) et du célèbre Gerbert d'Aui'illac, le futur
pape Sylvestre II, l'une des plus fortes tètes de ce siècle.
La chancellerie exigeait des hommes sûrs et des esprits cul-
tivés : Notger s'y distingua, c'est Otton III qui l'atteste (6),
et les fonctions épiscopales que lui confia Otton I sont
d"!nvraisomhI;tble, si l'on réflécliil que depuis 9.')5 suint Brunon l'emplisstiif les
l'onclions (raicliichancclier. V. Diimniler, (Jtto der Grosac, p. 211.
(1) Thietmar de Mersebourg II, 3G (23).
(2) Anselme c. 32 et 33, p. 207. Les deux premiers successeurs de Notger,
Baldcric II cl Walbodon, étaient des clercs de la capclla. De même, Héribert de
Cologne sort de la capella [Vita, c. i, p. 742). On pourrait mulliplier ces exemples.
(3) Nullo ad([iiircndi cpiscopatus desidcrio. Anselme, c. 43, p. 216.
(4) Ex capellanis i)otius episcopum constiluendnm, Wazonem nun(iaam in cuiia
régis desudasse, ut lalem promereretur honorem. Anselme, c. 50, p. 210.
(5) H. Bolimer, Willifiis vo» Mdinz, pp. V> et 8.
(0) Diplôme d'Olton 111 du 0 aviil 007 : in récompensai ione videiicef servi! il
avo patriqnc meo el milii exliibiti. Sur rauthenlicité de cet acte, voiries considéra-
lions de Sickel DO. Ilf, p. Oo8, e( cellesdeBloch, \eiies Archiv., t. XXIII, pp. I4o-Io8.
40 CHAPITRE Î!I.
la preuve éloquente que ce prince fut content de ses ser-
vices.
Nous ne savons d'ailleurs pas autre chose de cette partie
de la carrière de Notger. Il en serait autrement si l'on pou-
vait se fier à une indication d'Uglielli. D'après cet érudit, un
chapelain impérial, qu'il nomme Norticherus, fut, en 934,
détaché par l'empereur Otton I d'auprès de sa personne,
pour aller à Gaëte apaiser un conflit qui avait éclaté entre
l'évèque Bernard et une partie de la population. Le document
sur lequel Ughelli s'appuie est une lettre des ouailles de Ber-
nard à leur évoque, dans laquelle elles rappellent qu'Otton I
avait délégué, en qualité de missus, son chapelain, un clerc
du nom de Norticherus, qui vint à Gaëte, à Traetto et à
Argenti, et devant lequel fut jugé tout le débat (1). Plusieurs
historiens (2) ont vu dans ce personnage le futur évèque de
Liège. Mais il est établi aujourd'hui que le diplôme auquel
Ughelli donne la date de 9o4 est en réalité de 999 (3). Il
faut donc biiler de l'histoire de Notger le seul épisode qui
nous donnât l'espoir de jeter quelque lumière sur les pj'e-
mières années de sa carrière publique (4).
C'est seulement en gravissant les marches du trône épis-
(1) Qui vidclicet (Otto) dédit vobis suum mlssiim et capellamini simrn clcricum
nominc Norticherum, qui venit vobiscum in Cajela et in Trajctto et in Argenti.
L'gheUi, Italia sacra, I, p. 530.
(2) Entre autres Di'immler, Otto der Grosse, p. }G3 et 34.j.
(3) Le document en question contient cette formule chronoIogi(iue : Imperantc D.
nostro piissimo perpétue Augusto a Deo coronato magno pacitico imperatore Ottone
cxcellentissimo, anno iniperii ejus 18, menso martio, ind. XII. Or, dès ITùi',
Gatlola CAd historiam abtniticc Cassincnds acrcssiones Venise I73i, Pars prima,
p. 112 : Exrnrsus de Bernardi Cajetani cpiscop: nrtatej, en republiant le diplôme
d'Ughclli dans un texte plus authentique, et après lui les èdileurs du Codex Diplo-
maticus Cnjctanus, Monl-Cas.sin, 1887-189!, in-if, t. I, p. 188, n. 100 ont prouvé
que celte formule, où il faut corriger Uitpcvii en reijni et -18 en lu, se rapporte à
la If)" année du règne d'Otton III, c'est-à-dire à l'année 999; ils ont rappelé aussi
que l'évèque Bernard de Gaote n'a pris possession du siège pontifical qu'en 993. Ces
conclusions ont passé dans Hiibner, Ccrirhtsiirhiimlen dcr frânldschcn Zeit (Zcil-
schrift der Saviijuy-Stiftumj, XIV, Ànluimi. p. 123.
(4) On verra plus loin s'il y a lieu., tmit au moins, de reporler à la On de la car-
rière de Notger l'épisode relatif à Nortirhenis, en d'aulros termes, si ce dernier doit
être idenlilié avec l'évèque de Liège.
XOTCEU AVAXT l,"ri'IS(;OPAT. 41
copal (le Lièc^c que le grand lionime dont nous retraçons
rexistcnce devait émerger des ténèbres du X" siècle. Au
témoignage de nos sources, il passa directement de la clian-
celleric impériale sur le siège épiscopal (l), et il est parfaite-
ment superflu de réfuter ici Jean d'Outrcmcuse, qui croit
savoir qu'il fut dabord chanoine de Saint-Lambert et que
])endant deux ans il remplit les fonctions d'archidiacre de
Gampine (2).
Le siège avait été laissé vacant le 28 octobre 971 par la
mort de l'évêque Eracle (3). On sait comment, en pareille
occasion, les choses se passaient dès le temps d'Otton L Le
clergé de l'église veuve portait la crosse du défunt à l'em-
pereur (4), et celui-ci faisait choix, pour lui succéder, d'un
personnage à son gré. D'ordinaire il le prenait parmi les
clercs de sa chancellerie, cpii, attachés à sa personne et
initiés à sa politique, lui semblaient présenter des garanties
supérieures. II faisait ensuite coimaître son choix à l'église
intéressée, et celle-ci s'empressait d'élire à son tour l'homme
qui était déjà l'élu du roi. Parfois, sans attendre que le
souverain lui manifestât sa volonté, le clergé de l'église
veuve se réunissait, faisait un choix canoniaue, et envovait
prier le souverain de le ratifier (o). A prendre à la lettre
(1) De scolis ad palatium IransfeiTi meniit--- de palatio ad regimen Leodicnsis
ecclesi», Vita ^otyeri, c. 1.
(2) Jean d'Outreineiise, t. IV, p. 132, suivi par F. Henaux, UIAL, 1. 1 ( 18u2) p. o8no(e.
{?>) Cette date est solidement établie, quant à l'année, par les Annales de Lobbcs,
p. 21 1, suivies par Reinerus, Viia EracU, c. •!2 p. 364 et par Gilles d'Orval II, 49,
I». o7. Sur le jour, tandis (jue les sources (jui viennent d'être citées, d'accord avec
rObituaire de Stavelot cité par Koepke, préf. à Anselme, c. 24, p. 202, note 2o) don-
nent VI Kal. nov., c'est-à-dire le 2" octobre, TObiluaire de St-Lambert (aux Archives
de l'État à Liège), et ceux de Notre-Dame de Maestrichl (Franquincl, [nrcriiaris ran
het !<(ipittelv(in(). L. r/v);»."/.e;7.-, Maestriclil, 1870, t. I, p. 10, n" 4), donnent l'A'*//.
niir. (28 oct.i. On ne saurait hésiter un seul instant entre les données concordantes
de ces témoignages authentiques et celles que fournissent des narrateurs postérieurs,
même appuyés sur l'Obituaire de Slavelot. Les j-aisons ([ui peuvent avoir fait adopter
à Bûcher, suivi par Fisen, p. 144, la date de 970, sont de nulle valeur.
(4) Ainsi à Worms, Vitn Diirchardi, c. 4, p. 834; à Augsbourg, Vita Udalriri,
c. 28, p. 41o. Cf. Hauck III. pp. ;;2-34.
fo) Ainsi, à la morl de AVicfi'id de Cologne, on clioisil ([ualre prcires et quatre
laïques pour aller demander au palais un nouvel évêque et dire qu"on est unanime
42 cHAPiïRîî m.
les paroles du Vifa Notgeri, on serait tenté de croire que
c'est ce dernier procédé qui a été suivi pour l'éleclion de
Notger. C'est, dit-il, à la demande du clergé et du peuple et
par la faveur du prince que Notger passa du palais impérial
au siège épiscopal de Liège. Mais les formules de ce genre
étaient en quelque sorte de style, et pouvaient fort bien se
concilier avec le cas d'une désignation royale antérieure,
suivie d'une élection pro forma par le clergé et le peuple
du diocèse. Ceux-ci, en elFet, après avoir procédé à l'élec-
tion, en demandaient encore la confirmation au roi, tout
comme s'ils n'avaient pas connu les intentions de celui-ci.
11 est d'ailleurs bien peu probable que, si l'église de Liège
avait eu l'entière liberté de son choix, elle eût jeté les yeux
sur un étranger, qu'elle ne connaissait pas et dont peut-être
elle ignorait même l'existence. Il y a donc lieu de croire que
lorsqu'elle apprit le nom de lévêque qu'on lui destinait,
elle s'empressa de se conformer à la volonté royale en por-
tant sur lui ses suffrages.
Ce fut au mois d'avril 972 que Notger fut consacré
évcque dans l'église de Bonn, par les mains de son mé-
tro[)olitain Géron de Cologne. Toutes les sources sont
unanimes sur l'année (1), et cette date s'accorde avec les
autres témoignages. En premier lieu, avec la date de la mort
d'Eracle, que nos documents, comme on vient de le voir,
placent au 28 octobre 971. En second lieu, avec le cliiffre
de 3G ans de pontificat que les deux meilleures sources
de l'histoire de Notger attribuent à ce prélat (2). En elfet,
Notger étant mort le 10 avril 1008, il a bien gouverné 3()
années si l'on fait commencer son pontificat au printemps
de 972. En troisième lieu, avec le témoignage, concluant
à coup sur, de Notger lui-même, qui, le 19 juin 980, écri-
vant à l'abbé Womar de Gand, dit être dans la neuvième
sur Brunon, et iiuliiiclleMiciil Ollon I consent, llufitijcrus, c. l'i. p. 2uS. On |)Ciil
penser toutefois que le clergé, en pareil cas, ne faisait cette (lémai'chc que parce
ipi'il avait la ccrtitiidi; do la voir accueillir.
(1) AinKiles Lobicnses; Folcuin, c. 28; Atni'ilcs l.riKlini.ic.i.
(2) Voir les Iciiioignages à l'endroit oii nous parlons de la inorl de Not|3''er.
XOTCrEn AVANT l'ÉPISCOPAT. 43
année de son pontificat (1). Cela est absolument exact si
nous faisons courir la ])rcmière année du pontificat de Not-
ijer à partir d'avril 1)72, et ne l'est plus si nous admettons
une autre année.
Les Annales de Lobbes ont voulu nous apprendre le jour
précis de la consécration, et elles le font en ces termes :
972. Donilniis nostev Notkerus mense apr'ill octav'is paschœ
et 9 kalend. mail apiid Bonnam a domino Gerone archlepis-
copo inslituitur Leodicensiiini episcopiis.
Cette indication est contradictoire. En 972, l'octave de
Pâques tombait le 14 avril et non le 23 (9 kal. niaii), comme
le veulent les Annales de Lobbes. C'est en 971 qu'elle coïn-
cide avec le 23 avril. L'erreur est facile à expliquer. L'anna-
liste, qui semble avoir puisé à de bonnes sources, y a lu
que Not^er fut consacré en 972, le jour de l'octave de
Pâques. En cherchant dans sa table pascale le jour du mois
qui correspondait à cette indication liturgique, il aura, par
mégarde, lu une ligne trop haut, et sera tombé sur le jour
qui correspond à l'octave de Pâques 971. Voilà l'explication
toute simple dune difliculté qui était, dans tous les cas, le
résultat d'une erreur, et qui disparaît si l'on parvient à
découvrir l'origine de celle-ci.
Est-il besoin, après cela, de réfuter longuement l'opinion
des érudits qui, dans le témoignage des Annales de Lobbes,
se sont attachés surtout à la date du 23 avril, et qui, voyant
qu'elle ne concorde qu'avec 971, ont imaginé de placer en
cette dernière année le couronnement de Notger ? Nous
ne le pensons pas, bien que cette date ait rallié le suffrage
de plusieurs érudits (2). Pour l'adopter à notre tour, il
nous faudrait corriger tous les annalistes qui font mourir
Eracle en 971 , et placer sa mort en 970 ; il nous faudrait
(1) Daduii 13 kitl. julii, anno doininicic incariKilionis 980, indictione 8, impc-
rantc tlonino Oltmie |>os( morlein patris anno 8, episcopatus nostri anno '.). Vita
S. Landoaldi , p. 30 A.
(2) Bûcher, Chronicun episruponnn Trajecteiisiiim ad Mosam seii Leodietisium ail
ann. 971, dans Cliapeavillc, Gesta Pontijicum, t. I ; Fisen dans ses deux éditions de
Kîi'i , p. 2;!G, ol de 109G, p. l-'iT, ainsi (pie dans son Flores paru en 16i7, p. 20,"),
de Tlieux, l.c Chapitre de S. I.amlicri, l. 1, |). ;);) ; Koejike, préface à Anselme,
p. 13o; Heller à Cilles d'Orval, 11, oO.
44 CHAPITUE ITI.
ensuite donner un démenti à toutes les sources qui nous
racontent ravénement de Notger. Qui ne voit qu'au lieu d'un
tel tissu de conjectures il est bien préférable de suivre les
sources pas à pas, comme fait Foullon (1)?
Nous concluons donc, en ne faisant subir à notre principale
source qu'une modification très-légère, que Notger a été
consacré à Bonn, le 14 avril 972, jour qui coïncidait cette
année avec celui de l'octave de Pâques.
Le nouvel évoque de Liège héritait d'une situation trou-
blée. Le pontificat de son prédécesseur avait été attristé par
l'émeute. Lui-même, nouveau venu et étranger dans le i^ays,
il ne saA^ait pas la langue d'une moitié de ses ouailles (2), et,
quant à l'autre, il ne pouvait s'adresser à elle que dans le
dialecte liaut-alleiuand, fort dificrent du thiois parlé dans les
Pays-Bas. Il appartenait d'ailleurs à une peuplade qui était
l'objet, de la part des autres Allemands, de lazzi sans nom-
bre. Les Souabes avaient cliez les Allemands du Nord la
réputation que les Gascons ont en France : hâbleurs avec
l'esprit en moins et une certaine lourdeur en plus. Anselme
écrit en termes formels, au début de la notice qu'il consacre
à Notger : « C'était, à la vérité, un Souabe, mais, pour le
reste, un homme des plus distingués (3) ». Et l'on entendra
plus tard un seigneur liégeois, en querelle avec son évêque,
lui reprocher « sa mauvaise foi de Souabe » (4).
Mais même s'il n'eût pas été Souabe, il était étranger, et
(1) Foullon, I, 190, d'après Placentius, qui garde aussi 972; de même le G((Uia
C'iristiana, t, III, col. 843; Vtli.stoire Littéraire, I. VII, p. 209; Daris, p. 280, qui
garde cependant la fausse indication du 2o avril.
(2) Cela résulte d'un passage de Riclier, IV, 100, où Ton voit qu"au concile de
Mouzon, tenu par les évêqucs d'Allemagne pour juger la cause deOerbert, cl auquel
Nofger assisia, le r;ipport sur l'artaiie lui confie à rcv("'([ue Haimon de Verdun, co
qmid ilntjuam (jallicam norat. De même Tlicudon de Cambrai, qui est de Cologne,
ignore la langue do .sa ville Opiscopale : utpole siniplici viro et lingute regionis
ignaro. Gest. epp. Cam. I, 99, p. Ail.
fo) Génère quidcm Alcmannus, sed admodum omni morum eleganlia insignilus.
Anselme, c. 2o, p. 20o.
(4) llluiu pcrlidia' accusnl cl fraudis Alemannicic. Anselme c. 2(!, p. 20i ; Cf.
Piuperl (le Saint-Laurent, Chrouicon, c. 9, p. 205 : de pessimà gentc Alamannoi'um.
Cf. le Vita Aiiuouix, c. 1, p. i07 et i ji. i08.
xotctF.u avaxt l'kpiscopat. 45
co Jéfaul devait lai ôtro diriicilcnient pardonné par une
noblesse remuante et aniljitieuse qui voulait voir dans la
dignité épiscopale l'apanage de ses cadets, et qui, dans les
vingt dernières années, avait chassé un évcque et troublé le
pontificat d'un autre.
CHAPITRE IV
PREMIÈRE ANNÉE d'ÉPISGOPAT.
La carrière de Nolgcr ne s'annonçait pas riante, on vient
de voir pourquoi.
Etranger coninie Eraele, et, comme lui, représentant au
milieu d'une aristocratie turbulente le pouvoir impopulaire
de la royauté, il pouvait s'attendre à passer par des expé-
riences semblables à celles de ses prédécesseurs. Mais
Notger possédait à un degré éminent les qualités qui avaient
manqué à Rathier et à Eraele. Il se distinguait du premier
par un tact et par une prudence qui conjurèrent plus d'un
conflit, et du second, par une énergie de 1er qui avait raison
des résistances les plus déterminées. Au surplus, s'il ren-
contra des dillicultés, ce fut surtout dans le début de sa
carrière, lorsqu'il eut à recueillir l'héritage quelque peu
dangereux d'Eracle , puis encore après la mort d'Otton II
(983), pendant les quelques années si orageuses qui ou-
vrirent le règne d'Otton III.
Son épiscopat n'aurait j^as été si merveilleusement fécond
en œuvres de paix, s'il avait été constamment troublé par
l'anarchie féodale, et si le grand bâtisseur et le grand
pédagogue avait dû souvent échanger la truelle ou la férule
contre lépée.
Planter et arracher, tel fut, selon l'énergique expression
d une de nos sources, le programme du pontilicat de
Notger, et ce programme fut rempli (1). Notger déploya
(1) Cop-noscpiis prgo se vocaliim non ad dignitaleiii tantum sod in opiis niinis-
terii sibi ri'cditi ad desli'iiendiiiii ot cradicaiiduiii, ad itlantaudiiiii el edilicaiuluin, etc.
}'it(i .\iitijfn', c. 1. CA. J('Tt''iiiif', 1. lu.
rnr.^riKnK AXxrK d'épi^copaï. 47
une grande énergie dans la répression des abus et dans
la soumission des rebelles.
« Il i'ut, dit Anselme, terrible pour les riches orgueilleux,
redoutable pour les hommes factieux et iniques ». (1) — « Par
la vigueur de sa justice, dit de son côté l'auteur du Vit a
Notgei'L il brisa l'obstination de ceux qui avaient troublé
les jours dl'lracle, et leur inlligea de justes châtiments,
jusqu'à ce qu'il eut obtenu leur correction complète. Il avait
deux armes dans la main : ranathènie spirituel et la ré-
pression par la force ; il les mania Tune et l'autre »(2). Enfin,
l'auteur du poëuie anonyme résume en quelques mots sa
cai'rière de justicier : « Tous ceux qui troublaient l'ordre
étaient d'abord frappés de l'anathème et exclus de la com-
munion; s'ils refusaient de s'amender, ils devaient partir
pour l'exil. Les incorrigiljles étaient ou pendus, ou mutilés.
Il était sans pitié pour les parjures, les voleurs, les bri-
gands ; nul d'entre eux ne pouvait paraître devant lui (3). »
On le voit, nos sources sont d'accord sur l'énergie dé-
ployée par Notger dans sa lutte contre les perturbateurs,
et, si ceux-ci ne sont pas désignés plus expressément, c'est
parce que personne, au moment où écrivaient ces auteurs,
(1) Erat. eiiiiii |iaupcribu.s iiiitis, supei'bis divitibiis terribilis, bonis quibusque
mansuetus, iniciiiis et facliosis hominibus nicliipiiilus, etc. Anselme, c. 30, p. 200.
(2) Globiun oniiii obdiifationis eorum qui adversus dominum suiun Loodiensem
cpiscopum dominum Eraclium se conllavcrant judiciaria virtiite contrivit et eos pe-
nali discipline usque ad dignam correplionem subjecit. Vita Xutrieri, c. l. Ita sermn
Dei vivus et efficax et penetrabiiior omni gladio aii(i|)iti in eo fuit, ul quisquis dccie-
lorum ecclesie violator exstitisset, si post foinmonitionem conlumax et quasi lapi-
tiatus cordis duricia fuisset, penam obdurationis sue portaret in quem episeopali
auctoi-itale maledicta congessisset. Id. c. 8.
(3j Nam (sumus experti) quicumque fuit violaloi-
Ecclesie, postquam hune feriens anatheniate vinxit
Corpore et exclusif sacro vel sanguine Cbristi,
Ivit in exilium, resipiscere ni properasset.
Si rabic caruit sed non porrigine turpi
Kl rciiqua scabie, quam postea neino piarol.
Aut fregit collum vel amatos [icrdidil arlus,
Talis erat reprobis, tam fonnidabilis omni
Perjuro prsedoni furi ; non perfidus ausus
In faciem venisse suam. Vitd Xotijcri, c. S.
48 CHAPITRE IV.
ne pouvait s'y Iromper. Il s'agissait de ineiubres de l'aris-
toeratie. Anselme, qui les désigne comme des riches orgueil-
leux, ne laisse pas do doute à cet égard, et l'auteur du
poëme anonyme, en pai'lant de séditieux qui sont d abord
frappés danathènie et ensuite envoyés en exil, est au fond
d'accord avec Anschne. Et lorsque le même auteur fait
allusion à la peine de la hart ou de la mutilation réservée
aux coupables, il vise apparemment la tourbe des individus
de bas étage que les grands avaient à leur service, et qui
organisaient les émeutes comme celle qui fit tomber Ratliier,
ou celle qui menaça du même sort l'autorité d'Eracle. En
somme donc, malgré le vague et l'imprécision peut-cire
intentionnelle de leurs expressions, nos sources principales
ne laissent pas de lever discrètement le voile qui couvre
la partie la plus orageuse et la plus délicate de la carrière
de Notger : ses luttes pour forcer les grands seigneurs à
reconnaître l'autorité du prince légitime, et à respecter les
droits de l'Eglise et ceux de la population désarmée (1).
Un épisode plus fameux dans la légende que dans l'his-
toire nous fait connaître le nom d'au moins un des chàteaux-
forts dont l'évêque de Liège parvint à se débarrasser pour la
plus grande sécurité des habitants de sa ville : c'est celui de
Ghèvremont. Situé à sept kilomètres en amont de Liège, dans
la pittoresque et profonde vallée de la Yesdre, ce château
était Ijien le plus redoutable voisin de nos princes. On
voyait, des portes de la ville, sa sombre silhouette se profiler
(1) Cf. r.uotgerus, c. ?A-, ]). 34. Jean d'Outremcuse, IV, p. 138 veut en savoir
plus long, mais il prouve qu'il ne comprend rien à cette situation. D"api'ès lui,
Notger s'attaqua d"emblée à un chef de brigands nommé Henri de Marlagne, le même
<iui avait troublé le règne d'Eracle, et qui continuait de désoler la ville de Liège.
H alla le soir avec .ses gens mettre le feu aux maisons de ces brigand.s, s'empara
de leurs personnes et les lit pendre au nombre de 230 ; le plus haut gibet fut réservé
a Henri de Jlarlagne, leur chef. Notger, continuant le cours de ses répressions,
a tous maisfaiteurs justement enquérit ; XII'= trestouz à moit les metit cl à leur
liusserie les pendoit, etc. » Il est inutile de dire que tout cela e.st du roman,
attestant seulement la fécondité de l'imagination de notre chroniqueur. On peut lui
accorder cpie Notger a sévi contre les brigands, puisque toutes les sources le disent;
mais ces brigands sont les membres de l'aristocratie féodale, et non de pauvres
diables courant les bois et les cliamps pour détrousser les passants.
Première année d'episcopaï. 49
à riiorizon, et plus d'un évêque de Liège eût pu dire ce qu'au
rap[)ort de Suger, Philippe I, roi de France, disait à son fils
Louis VI en lui montrant la tour de Montlhéry : « Voilà une
tour qui m'a l'ait vieillir dans les inquiétudes ; jamais elle ne
m'a permis de goûter une vraie paix (1) ». Du haut de la
montagne inaccessible dont les parois descendaient presque
verticalement dans la rivière, et abordable seulement par
l'isthme étroit qui, du côté du nord, la rattachait au plateau,
le château de Chèvremont se dressait comme une menace
perpétuelle à l'horizon. Cette vaste et puissante forteresse
n'était pas antérieure à l'époque mérovingienne ; selon toute
apparence, elle avait été bâtie par Pépin d'Herstal ; au VHP
et au IX'' siècle, elle portait encore le nom de Glu\teau-neuf
(ÏVoçum Castelliun). Dans son enceinte était comprise une
église Sainte-Marie, desservie par un corps de chanoines
réguliers; les rois francs, à partir de Pépin, se plurent à
l'enrichir, de leurs libéralités (2). Grifon y fut enfermé en
741 par son frère Gai'loman (3) ; l'empereur Lothaire I y
résida en 854 et Lothaire II en 862 (4). Dans les premières
années du X^ siècle, Ghèvrcmont, (c'est le nom qui dès lors
vient remplacer l'appellation de Ghàteau-neuf) (u) passa aux
mains des ducs de Lotharingie, qui prirent dans nos contrées
la place des rois et occupèrent leur domaine. En 922, le
château est occupé par le duc Giselbert (G), et, après sa mort
tragique en 939, nous y voyons sa veuve réfugiée. Quelque
temps après, les derniers tenants de la cause de Giselbert en
étaient expulsés par le comte Immon, qui, paraît-il, garda
la place et qui, révolté à son tour, y tint bon en 960 contre
saint Brunon (7). Gomme, peu de temps après, il se récon-
(1) Sugei", Vie de Louis le Gros, éd. A. Molinier, p. 18.
(2) V. ci-dessous, p. ul, note i.
(3) Annules Einharili -à. 741 : in Novo Castello, quod juxta Arduennam situni est.
(4) Marlône et Durand, A. C, t. I, col. 188 et t. H, cul. 11.
(o) La plus ancienne mention de Vabbatiu Caprœuions est dans un diplôme de
Zwentibold en 897 ; on y voit aussi son identité avec Novum Castellum; v. Laconiblet
t. I, p. 42. Cf. Miiacula sauctl Remacli, p. 440, et deux diplômes de Louis ["Enfant
en 902 et 910 dans Lacomblet, I, pj). 44 et 47.
(G) Flodoard, Annales, p. 371 ; Cf. Hiclier, I, 39, p. 580.
(7) Flodoard, Annales, p. 403.
50 CHAPITRE lY.
ciliti avec l'empereur, et qu'on avait appris à connaître à la
fois et son lialntuellc lidélité et le danger qu'il y avait à
l'aliéner, nous devons croire qu'il aura conservé la paisible
possession de ses biens, et que Chèvremont ne lui aura pas
été enlevé. Nous savons qu'il vivait encore en 9G8 : c'est
donc à tout le moins jusqu'à cette date que le château sera
resté entre ses mains (1).
La forteresse passait pour imprenable, et non sans raison,
car les flancs abrupts de ses rochers et les parois massives
de ses murailles avaient bravé plus d'un ennemi. En 882, les
moines de Stavelot, fuyant la fureur des Normands, y avaient
trouvé un refuge avec les reliques de leur saint (2). En 922,
le duc Giselbert y avait tenu te te au roi Charles le Simple (3),
en 939, il y avait soutenu leflort des armées du roi Olton le
Grand (4), et depuis lors, comme on vient de le voir, les
armes royales l'avaient vainement assiégé à plusieurs reprises :
on n'avait pu s'en rendre maître que par la ruse (o). Telles
étaient les annales militaires de la redoutable fortei*esse (G).
(1) Voir G. Kurlh, Le comte Immon (DMIB. Illf série, 1. XXXV, 1898, p. 332).
(2) Mir. K. Jiciuacli, p. 410.
(3) Voir la note G de la page précédente.
(i) Continuât. liefjinonis, Widukiiul, II, 22 ,p. iii; Cf. Liulprand, Antapi)-
ddsis, IV, 33, p. 320.
(o) Widukiiul, II, 28, p. AVÔ.
(G) Comme on pouvait s'y attendre, Chèvremont a eu de bonne heure son histoire
légendaire. Une vie de sainte Begge qui semble du XII'' siècle, cl qui paide de Chè-
vremont comme n'existant plus (voir les imprécations de la sainte à la poterne jiar
où elle s'enfuit du château : jam in R^ternuin non exeat aut ingrediatur quisrjuam
transiens pcr te. Quod postmodum etiam compertum est) veut qu'Anségise y ait
demeuré avec sa femme sainte Begge, et y ait été assassiné par son fils adoptif Gun.
duinus fVUa S. Degf/ae dans Ghesquière, Acta Sunctoriiin Uebjii, t. V). Cette légende,
dont l'hisloricitc est admise, avec quelque hésitation, par M. J. Demarteau (yoti-e-
Dame de Chèvremont, nouvelle édition, Liège, i888, ])p. 9-17) n'a pas sutll à .Jean
d'OuIremeuse. Pour lui, le château de Chèvremont a été bâti par Sedros, roi de
Tongrcs, t. I, pp. 244), saint .Materne y bâtit les églises Notre-Dame et .Saint-
Jean et mit vingt chanoines dans chacune (I, .^32) ; saint Martin de Tongres
porta ce nombre à trente dans chacun des deux sanctuaires (II, 37) ; saint Do-
mitien bâtit au pied du château la chapelle des ss. Cosmc et Damion (II, 230) ;
saint Monulfe acheta le château de Chèvremont avec Matines et Jnpille, pour la
somme de mille livres, au duc (Juynn d'Ardenne, son pai'cnl, descendant des ,'in-
ciens l'ols de Tongres, ipi'il l'cnrontra auprès du lit de mnladedeson père à Uinaiil.
PREMIÈRE ANNÉE d'ÉPISCOPAT. 51
Dès SOU avéneaient, nous voyous Notgcr se préoccuper de
ce qu'où pourrait appeler la (jucslion de Chèvremont; je
crois en trouver la preuve dans le fait suivant. Il était à
peine depuis quelques mois sur le siège de saint Landiert
qu'un acte impérial, daté de Pavie le 1*^' août 1)72, faisait don
à l'église Notre-Dame d'Aix-la-Chapelle de l'abbaye de
Chèvremont, c'est-à-dire de l'église annexée au château et
comprise dans son enceinte (1). L'intention ici est transpa-
rente. L'octroi de l'abbaye de Chèvremont à une église
étrangère, s'il n'équivalait pas à la sentence de mort du
château, en était au moins le prélude. Notger n'avait pas
perdu son temps, et ce simple diplôme, où son nom n'est
pas même prononcé, témoigne éloquemment, et de son crédit
auprès de l'empereur, et de la singulière énergie de sa vo-
lonté. Pour le reste, il pouvait attendre, et préparer tranquil-
lement le coup suprême qu'il se proposait de porter à la
bastille féodale.
Jt'an (rOutrcmeuse a L-viilciiiinciit nssish!' à l'eiil revue; il nous reproduil les propos
échanges el les clauses du marché (il, 2;)!)). Mais il faut renoncer à suivre l'in-
ventif conteur pour ne pas alhiiiger cette note, et pour dii-e quelques mots d'un
autre conteur plus moderne, aussi inventif et moins amusant. Ferdinand Henaux
veut que le château ail été une véritable ville, une « bonne ville », comme il dit
(BIAL, I, \\\). liO-o'i). Son ai'i^umenl pi'incipal est le passage de Widukind qui, à
deux reprises (II, 22 et 23) donne le liti-e iVuiiis à Chèvremont. Mais en quoi ce
chi'oniqucur qui écrit sur les bords du Wéser peut-il infirmer le témoignage una-
nime des écrivains liégeois parlant de leur pays? Si Henaux avait connu l'historio-
graphie du X*^ siècle, il aurait su que les écrivains saxons donnent régulièrement à
des châteaux le nom (Viirhs et même de riritax. De même fait Thielmar de Mer-
sebourg, III, G (i), qui donne le nom de ciriiax au château de Boussoit-sur-llaine,
(v.ci- dessous, p. '68.) Cf. Rietschcl, Die Chittis uuf deutschem Boden, p. 43; Keul-
gen, i'ntcrsurhioujcn ïiber den L'rspniini dcr dciitschcn Stddferfa.isniiui, Leipzig,
i8i)o, p. n.
(1) Sickel, 1)0. I, p. ;>G9. L'abbaye de Chèvremont (ecclcsia Sunctac Marutc,
rclluln Sdtictiic Mariae, abbutitt CiipraciiK^n.t, k'ircnmnit, inona.^tcrlion CiiliraciiiouKj
parait être contemporaine du château ; elle tenait des donations de Pil'pin d'Iler-
stal mais ne pouvait pas exhiber son diplôme, tout comme Saint-Hubert en Ardenne.
Elle reçut des libéralités de Charlemagne (779), de Louis-Ie-Débonnaire, de Lo-
thaire I (8W). de Zwentibold (897), de Louis-l'Knfant (902, 910) et d'OKon-le-
Orand (917). C'était, comme Saint-Hubert, un établissement de chanoines irgu-
liers; on connaît deux de ses abbés : KrnuMihardus en 770, Lolliaiie en 8i4.
(V. Lacomblel, t. I, pp. I, 2G, 42, 44, 47, 08.)
82 CtlAPiTRE IV.
Une autre dinicullé, et d'un caractère beaucoup plus
urgent, réclama toute la sollicitude de Notger dès les
premiers jours de son avènement : c'était la situation cri-
tique de l'abbaye de Lobbes. Cette grande maison mo-
nastique, qui faisait partie du diocèse de Cambrai, relevait
au temporel des évèques de Liège, depuis la donation que
l'empereur Arnoul en avait faite, en 888, à l'évèque Francon.
Elle avait un domaine immense, qui comprenait en 8G8-
869, lorsque fut dressé son polyptyque, un total de 174
villages, avec le château de ïhuin qui lui servait de forte-
resse et de l'efuge (1). Ses abbés se glorifiaient d'avoir eu,
au VHP siècle, le rang et le titre d'évêques (2). Livrée
successivement, pendant le IX*^ siècle, à des abbés laïques
de famille princière, elle avait vu sa prospérité religieuse
et matérielle déchoir en même temps sous des chefs aussi
indignes que Hubert, beau-frère de Lolhaire II, Carloman,
lîls de Charles-le-Chauvc, et Hugues, bâtard de Lothaire II
(864-885). Les évèques de Liège, devenus les héritiers de
ces déprédateurs sans conscience, n'avaient qu'en partie
fermé les plaies. Se considérant, de par la donation du
roi, comme les abbés du monastère, ils l'avaient gouverné
par des prévôts, et pris pour eux la moitié de ses reve-
nus (3). Cette situation dura environ un siècle, et, au témoi-
(1) Voir ce polyptyque dans Vos, Lobbes, son abbaijc et son eliapitre, l. I, p. 418.
Je donne le chiffre de cet auteur, p. 17o; moi-même, j'étais arrivé à celui de lOi-
en énumérant les noms repi'is dans le polyptyque. Le traite De Fundatione et
lapsu mouasterii Lobiemis, qui est de la fin du Xll" siècle, donne un total de 'Iî>3,
mais dans le diocèse de Liège seulement : possidebat enim ecdesia Lobiensis villas
ad centum quinquaginta très in dioecesis pagis. pICJl. t. XIV, p. 550).
(2) De Fitmlatione et lapsu, p. ooo infra.
(3) Voir le diplôme d'Arnoul de Cai-inthic du lu novembre 880 : ut mcdielate ejus
abbatiœ, quam llucbcrtus abbas, ut nunc scimus, plus cupiens prseesse quam pro-
desse, monacliis solum reliquerat, reliqua utilitati régis genitoris nosfri serviturus,
ipsa pra-dicta medictate monaciii nunquam privenlur (Vos, t. 1, p. 427). Ce texte
semble altéré. Le Fitndatio monasterii Lobbiemis, (p, S43) œuvre du prieur Hugues,
dit, sans doute d"après cette cliarle : Franco... abbatiam Lobbiensem petit et acci])!!,
mediam partem reddituum relinquens monachis, aliam vero relinens sibi et posleris
p. î)45). De même parle le De Ftindatione et Lapsu,{p. ÎJuO), qui dit que Francon
garda dans sa ])art le cliàleau de Thuin.
PREMIl'cHE VXXÉE d'ÉPISCOPAT. 83
gnagc (les écrivains Ju lieu, elle l'ut Jcsastrcusc [)oui' la
discipline et pour la prospérité de rabbavc.
Tout fut à vendre sous des prélats comme Ilichairc et
Farabert, qui, bien qu'ayant été moines eux-mêmes, gou-
vernèrent dans un sens bien peu monastique (1). Les
choses en vinrent à un état de crise aiguë lorsque l'évêque
Baldéric I eut envoyé de Gembloux le prévôt Erluin, qui,
déjà suspect à cause de son origine étrangère et de son
accointancc avec le comte Régnier de Hainaut, se rendit
bientôt odieux aux moines de Lobbes par sa sévérité outrée.
Krluin, vénéré comme un saint à Gembloux, faillit laisser
la vie sous les coups de ses religieux exaspérés, qui lui
arrachèrent les yeux et lui coupèrent la langue. Ces choses
se passaient vers 958 (2). Instruit par de pareilles expé-
riences, et pacifique en toutes choses, Eracle avait rendu
à Lobbes ses abbés, et cet acte, en y affermissant l'autorité,
y avait ramené le calme (3). L'abbé Alétran avait eu un
règne paisible et prospère, et l'abbatiat de son successeur
Folcuin avait commencé sous les meilleurs auspices, lorsque
le retour au pays d'un ancien moine de la maison, le fa-
meux Rathier, déchaîna de nouveaux orages. L'évoque
détrôné voulut se refaire un petit royaume dans ce coin
de terre qui avait été labri de sa jeunesse; il y eut bientôt
son parti, il parvint, à ce qu'il paraît, à gagner Eracle
lui-même, et l'abbé Folcuin n'eut plus qu'à céder le terrain
à son remuant rival, qui s'installa aussitôt à Lobbes comme
dans son héritage_(4).
(1) Folcuin, c. 19 et 21, pp. 63 el Gk
(2) Folcuin. c. 2(j, p. 70. Cf. un fragment de la supplique tl'EiIuin à Otton I,
oii il parle de sa mutilation, cilé par Hampe, Nciics Avchiv, t, XXIII (1808) p. 387.
(I!) Hic (Evracus) domnum Aletrannum in Laubiis prœfecit abbatcm. Fuicuin,
c. 27. p. 09. Cf. le Compendiiiin manuscrit de Lobbes,'citéj)ar Vos, t. I, p. 283, n. 2.
It'aulie part, le Vita Nutgcri attribue à Notgei" le mérite d'avoir rétabli à Lobbes
ia dignité abbatiale : In qna (Lobiensi ecclesia) ctiam, abbatcm consliluit, quia
visum est ei quod episcopalis sollicitude, que debebatur pluribus, non salis expc-
dila esset ad vacandum monachis in cotidianïs oportunitatibus.
(4) Folcuin, c. 28, p. 70. Vos, t. I, p. 2o7, voudrait faire croire que ce récit de
Folcuin est faux, mais lui-même en accepte la partie qui lui convient, à savoir
l'expulsion de Folcuin el son remplacement par Hatliier,
54 CHAPITRE IV.
Les choses en éluient là lorsque Eraele mourut, laissant
à Notger une situation aussi embrouillée à Lobbes qu'à
Liège. Mais Notger était à la hauteur de toutes les clifli-
cultés. La pacification de Lobbes semble être devenue le
premier objet de son activité épiscopalc. S'adjoignant une
commission qui comprenait, outre quelques moines de
Lobbes, les abbés Werinfrid de Stavelot et Heribert de
Saint-Hubert, il vint lui-même à Fabbaye pour faire une
enquête sur l'origine des troubles. Il ne lui fut pas diillcile
de la constater, mais il ne devait pas être aussi facile de
la faire disparaître. Par quel prodige d'adresse et d'énergie
parvint-il, non seulement à réconcilier les moines avec leur
abbé, mais encore à décider Rathier à lâcher prise? On ne
sait, mais il faut considérer comme un vrai triomphe du
génie de Notger d'avoir à tel point apprivoisé ce naturel
amer, qu'il se réconcilia avec Folcuin et qu'il se retira de
bon gré à l'abbaye d'Aulne. L'abbé reprit possession de
son autorité; il nous a raconté lui-môme, avec un accent
de reconnaissance mêlé d'admiration, tout ce qu'il dut à
l'évêque animé du véritable esprit de Dieu (1). En ell'et, à
partir de cette heureuse intervention de Notger, l'ordre ne
fut plus troublé à Lobbes, et cette belle abbaye eut désor-
mais des jours de prospérité et d'éclat qu'elle n'avait pas
encore connus auparavant. En 973, à la demande de Notger,
le nouveau souverain, Otton II, de résidence à Aix-la-Cha-
pelle, fixa la situation de l'abbaye et la prit sous sa pro-
tection. La charte impériale consacra les mesures réforma-
trices de Notger et attesta en même temps que son crédit
n'était pas moindre auprès du fils d'Otton I qu'il ne l'avait
été auprès du père (2). Au reste, le voyage de Lobbes
n'avait pas été sans heureux fruits pour l'évêque lui-même,
s'il est vrai, comme on l'a supposé, qu'il fit à cette occasion
la connaissance de Ilerigcr (3).
Tous ces soins consacrés au bien de son diocèse n'em-
pêchèrent pas Notger de se trouver, le 17 septendjrc, au
(1) Folcuin, c. 28, p. 70.
(2) Sickfl, J) O. n. p. (i;!.
(3) Voir Dcvauix, (. Il, p. 1 i-.
«.« M
puemip:uk AWKi: n i:i'is<:oiv\t. oo
concile nalional triiiyi'l!iciin. où prcscruc Ions les évci|ucs
du royaume (VAlleniagne étaient réunis autour d'Otton 1
revenant d'Italie. Son nom figure au bas des actes de cette
assemblée, sur laquelle nous ne sonmics d'ailleurs informés
que par un document de valeur douteuse (1).
Ainsi, depuis la mi-avril, date de sa consécration, jusque
vers la mi-se[)teinbrc, cest-à-dire, en l'espace de cinq mois,
le prince avait mis la main, avec un remarquable succès,
aux alTaires les plus épineuses de sa princi[)auté, et l'évcque
avait participé aux préoccupations de l'Eglise d'Allemagne.
Va\ ce court espace de temps, il avait, selon les paroles de
son biogra[)lie, dcinoli et édifié, arraché et planté. On
pouvait attendre beaucoup d'un pareil début.
(1) Sickcl, DO. I, \). o'o. Cf. Hcfflé, Concilicmjeschichte, t. IV, p. G31.
CHAPITRE V.
NOTGER AU SERVICE D OTTON II.
Si nous avons pu, dans les pages qui précèdent, retracer
au moins en partie la première année du pontificat de
Notger, ce n'est là qu'une heureuse exception : les sources
ont oublié, le plus souvent, de dater les principaux faits
par lesquels s'est manifestée sa vaste activité, et nous
devrons nous contenter, en général, de les classer dans un
ordre logique. L'ordre chronologique n'apparaît que dans
ceux de ses actes qui ont été consacrés au service des
princes, parce que ceux-là nous sont connus par des di-
plômes et par d'autres documents datés. Cette dillerence
dans le degré de précision des dates de la carrière de notre
héros nous oblige à partager en deux parties le tableau
de sa vie : dans la première, nous exposerons au jour le
jour sa participation aux affaires de l'Empire; dans la se-
conde, nous grouperons sous quelques rubriques générales
ses actes de gouvernement et d administration. 11 sera facile
au lecteur de constater que cette division n'est pas pure-
ment formelle : tout au contraire, elle correspond bien
exactement à la réalité. Entre le rôle du vassal d'Empire
et celui de prince de Liège, il y a une telle ligne de démar-
cation, qu'on pourrait presque étudier séparément chacun
d'eux sans rencontrer l'autre.
Sous les empereurs de la maison de Saxe, un évoque
était, pour ainsi dire, un gouverneur de province. Il était
commis par le prince à la garde des intérêts royaux
dans sa région. Il avait pour tâche d'y faire respecter
NOTGEU AU SEUVICK d'oTTON II. 57
l'autorité de son muitrc, de riiiforiiicr de tout ce qui s'y
passait, d'y combattre par tous les moyens, et au l)Csoin par
la force, les ennemis de la couronne. Il continuait d'ailleurs de
faire partie de la cour, bien que relégué à un poste éloigné.
Il y devait paraître à intervalles périodiques, en qualité de
grand vassal fidèle. Il avait aussi Tol^ligation d'accompagner
le prince dans ses expéditions, à moins d'empêchement
légitime, et d'y mener les hommes de ses fiefs. Tout cela
lui créait des obligations qui n'étaient pas toujours compa-
tibles avec ses devoirs spirituels. Mais, lorsqu'il y avait
conflit, c'était ces derniers qui passaient à l'arrière-plan :
l'évéque était vassal avant d'être pasteur.
Il faut connaître cette situation si l'on veut se rendre
compte du tableau que nous allons dérouler sous les yeux
du lecteur dans ce chapitre et dans les trois suivants.
î\lais il faut en même temps se souvenir qu'il ne fait con-
naître qu'un des aspects de la carrière de Notger, et n'ap-
précier celle-ci que lorsqu'on aura envisagé l'autre.
Notger, on l'a vu, occupait depuis une année son siège
épiscopal lorsque son bienfaiteur, Otton I, mourut le 7 mai
973. Il ne paraît pas qu'il ait reçu à Liège même la visite
du jeune Otton II, ce prince, associé au trône du vivant
de son père, n'ayant pas eu besoin de faire, comme nou-
veau souverain, la tournée des diverses provinces de son
royaume (1). Mais, du 21 au 26 juillet 973, nous trouvons
Otton II à Aix-la-Chapelle, où Notger vint lui faire sa
cour, et d'où, à la requête de l'évéque, il émit le diplôme
confirmant l'immunité de l'abbaye de Lobbes. Dans ce
document, le souverain parle de Notger en termes fort
élogieux; il l'appelle le soutien et l'auxiliaire de ses volontés,
et l'on voit que ce sont les deux impératrices, Adélaïde et
Tliéopliano, qui ont fait au prélat l'honneur d'intervenir
en faveur de sa demande (2).
Notger eut bientôt l'occasion de montrer que son jeune
maître n'avait jyas fait de lui un éloge exagéré. La mort
d'Otton I avait rendu courage, un peu partout, aux vas-
(1) Ihliiz, Jdlirhi'tcfier des dciitxchni [Iriilicst miter Oito II utnl (Htii lll, I. I, p. 32.
(2) Sickcl DO, II, p. G3. Nostrie voluntalis faulor simul et adjutor.
o8 CIIAPITUE V.
saux rcijcllcs, et notamment, en Belgique, à la remuante
famille de Régnier au Long Col. Les deux arrière -petits-fds
de ce dernier, Régnier IV et Lambert, étaient rentrés en
Lothicr dès l'automne de 973, et avaient vaincu et tué, dans
une bataille livrée à Péronne près de Binche, Garnier et
Rainald, auxquels Otton I avait donné une partie de leurs
biens confisqués (1). Après cela, les deux frères sétaient
solidement établis dans le chàteau-fort de Boussoit-sur-
llaine (2). Il importait pour le prestige du nouveau règne et
pour la sécurité du Lothier que cette entreprise fût enrayée
sans retard. Malgré l'hiver — on était en janvier — Otton
accourut et mit le siège devant le château de Boussoit. Les
deux frères, désespérant de résister, se résignèrent à capi-
tuler. INJaître de la place, Otton la livra aux flammes et
emmena ses prisonniers en Saxe (3). Le 21 janvier 974,
Otton était encore à Boussoit, d'où il délivra, à cette date, un
diplôme en faveur de Tabbaye de Saint-Bavon à Gand (4).
Il est fort probable que Notger avait accompagné l'em-
pereur en Hainaut avec les contingents liégeois. Prince
d'empire, il n'était pas seulement tenu de participer à une
expédition qui avait lieu sur ses frontières, il était encore
intéressé à voir la paix régner dans un pays si voisin. Il
devait, de plus, tenir grandement à la soumission de
la famille de Régnier, qui tyrannisait son abbaye de Lobbes.
En 954, lorsque les moines, fuyant l'invasion des Hongrois,
(1) Annales Laubienses et Annales Leoclienses, 17. Annales S. Jacobi Leodiensis,
G37; Sigebcrl de C.enibloux, Chnmicon a. 973. p. 3ol; Gesta epp. Camerac. I,
93, p. 440.
(2) Les sources ne nous permellent pas do dire avec une absolue ccrlitude si
c'est Boussoit prés de Mons ou Boussu près de Saint-Gliislain. Ces deux localités
sont Tune cl l'autre sur la Haine (super llagnani); la l'orme moderne du nom de
l'un et de l'autre peut également dériver du nom ancien (Busciid, Dusmd, liuautli,
lUisciilit, Uosiiiit); toutes deux oui un ( liàleau d'anliquilé immémoriale, cl la situa-
lion géograpliiiiue de chacun lui permet d'avoir été le lliéàlre de la lutte. Mais
Boussoit, étant situé près de Péronne, semble mériter la |)rél'érence. Cf. Lot o. c,
1>. 78 note 4, à Topinion duquel je me rallie et l'hlirz, o. c. t. I, p. 40, donl les
i-aisons linguistiques pour préférer Boussu sont sans valeur.
(.3) Gcxta cpp. Cam. l. r. ; Tliielmar de Mei'sebdurg, III, i; Annales Wcissenbur-
(jenses; Annales Altalicnses Majores.
(4) Sickel, IK). U, p. 82 (n» G9). Sur toute colle guerre, cf. Lot o. c. p|). 78-79.
xoTGK[i Ai; sKiivicr, d'otïon h. 39
avaient voulu se réfugier au château de Tliuin, lléguier III
les avait empêchés de Ibrtilier cette citadelle, quoiqu'elle
iVit leur propriété (1). Pour toutes ces raisons, nous croyons
probable que Notger assista à la reddition du château du
Boussoit, avec son confrère Theudon, cvéque de Cami)rai,
dont la présence y est attestée (2).
C'est pendant le siège de Boussoit que semblent s'être
nouées, entre Otton II et l'abbaye de Saint-Bavon, des rela-
tions très intimes, qu'il y a lieu d'exposer. Gand était un
{)Oste stratégique de la plus haute importance; selon que
les comtes étaient les amis ou les ennemis de l'empereur, ils
défendaient ou ils menaçaient l'extrémité occidentale de l'Em-
l)ire, et, de cette forteresse qui dominait le cours de l'Escaut,
ils pouvaient, en s'alliant avec les rebelles du Lothier, tou-
jours sûrs de l'appui de la France, devenir un sérieux
danger (3). Il était donc de bonne politique, pour les empe-
reurs, de se ménager des intelligences du côté de la Flandre.
Or, il se trouvait précisément que l'abbaye de Saint-Bavon à
Gand avait besoin de son appui. Womar, qui gouvernait
cette maison ainsi que celle de Saint-Pierre au Mont-Blan-
din, s'était déjà adressé précédemment à l'empereur Otton I,
en le priant de restituer à Saint-Bavon des biens que l'abbaye
possédait dans l'Empire, aux pagiis de Campine, de Brabant,
(1) Folcuin, c. 25, p. 66.
(2) Gesta rpp. Camerac. I, flo, p. 440.
(3) La légende qui veut qu'Olton I ail l'ail en 946 une expédition en Flandre
pour punir le comte Arnoul, se soit emparé de Gand, ait creusé le Ottegracht ou
Fossé dOtton et enlevé à la couronne de France tout le pays situé à di'oite de ce
fossé, qu'il aurait confié à un Saxon du nom de Wiclimann, est absolument con-
trouvée. Elle ne repose que sur le témoignage sans autorité du chroniqueur Jean de
Tliielrode, qui écrivait dans les dernières années du Xin« siècle. Voici le passage :
Otlo iinperalor de Scaldi l'ossalum ante pontem Sancti Jacobi usque in mare exten-
suni a nomine suo OUingam nominavit, que regni Francorum et imperii orienla-
liuMi fines delerminavit elc. Van Lokeren, Clironùiue de Saiiit-Darun à Gand, par
.Iriui de Thirlrodc, Gand, 1835, p. 10 ; .1/67/, t. XXV, p. 363. Surcelle légende, admise
jusque dans les derniers tenqis par tous les historiens, v. A. De Vlaminek, De atud
en de lieerlijkheid van Dendeniiimdc, {Annales du Cercle arcliéoloiiiinte de Terniondc,
1I« série, 1. I, pp. 126-178 (1868); Messai/er des Srienrcs liistoriques, 1876, i)p. 158-
163; le même, MAUB, collection iu-8", t. XLV,pp. 09- 76; Waulers, DARD, III'" série,
1. A7, pp. 165, t, LX, 1 (ISOOj, p. 138-139.
60 CHAPITRE V.
de Hesbavc, de Rven et ailleurs encore. Otloii I avait
accueilli cette demande en principe, mais, prévenu par la
mort, il n'avait pas eu le temps de faire dresser un acte en
règle. Womar profita de la présence dOtton II dans le
pays pour renouveler sa demande, à laquelle l'empereur
s'empressa de faire droit par son diplôme daté de Boussoit
le 21 janvier 074. L'abbaye témoigna sa reconnaissance à
l'empereur en le recevant dans sa communauté de prières,
faveur spirituelle très appréciée à cette époque (1). Et elle
n'eut qu'à se féliciter, par la suite, de s'être procuré un
confrère de cette importance : trois autres diplômes impé-
riaux, datés, les deux premiers de 97G, le dernier de 977,
lui apportèrent, avec la confirmation de ses privilèges, la
restitution de plusieurs domaines qui lui avaient été en-
levés, entre autres celui de Wintersliovcn en Ilesbaye,
détenu pour lors par un des propres chapelains de l'em-
pereur (2).
Il n'est pas douteux que le soin des graves intérêts de
son abbaye n'ait amené au camp devant Boussoit l'abbé
de Saint-Bavon en personne, et qu'à cette occasion, Notger
n'ait fait la connaissance de ce dernier. C'est, en effet, peu
de temps après l'expédition d'Otton II en Hainaut que
l'évêque de Liège, sollicité par l'abbé, consentit à écrire
pour lui l'histoire de saint Landoald, dont les moines de
Saint-Bavon venaient de transférer les reliques de Win-
tershoven à Gand (3).
Le dévouement que Notger avait montré à l'empereur au
cours de la campagne de Hainaut ne devait pas tarder à
(1) Voir Tramlatio s. Landualdi dans AA. SS. t. III de mars, p. 43 B : Otto
nis imperatoris jnnioi'is, (lui tune temporis visiis est oblinere nostnc consortium
konfratemitutis. Et Viia, Appcndix, 12 p. 12 C : Impcrator novitcr in fralernitateni
Irutrum susceptus. Atwalcs S. Davonia ad (inn. !t83. p. 188 : Secundus Otto,
impci-ator Uomanonim, qui socictatem fralernilatis frali'uin C.andensis cœnobii desi-
dcrantei' adcptiis fucrat.
(2) Voir les diplômes impériaux dans Sickcl, UO. II. \\\). 82, lit, 112, UJ(J.
Saint-Bavon était-il en Flandfe ou en Lotharingie, c'est-à-dii-e en France ou en
Allemagne? Vandi'rkindore, Formation tcrritoriulr, t. I, p. J!!*, expose avec sagacité
les i-aisons qui plaident pour la dernièi-e iiy|)olliése.
(3) Voir plus loin,
NOTGER AU SERVICE d'oTTOX II. 61
recevoir sa récompense. Dans les derniers jours de juin de
la même année, Ollon II, se trouvant à Krfurt, émit un
diplôme par lequel il conlirinait à l'évcque de Liège la pos-
session du marche et de la monnaie de la ville de Fosse (1).
Mais on n'en avait pas fini avec Régnier et Lambert,
lléfugiés en France, ils se préparaient à un nouvel assaut
contre le Lotliier. Le roi Lotliaire les appuyait sous main :
dans son ardent désir de remettre ce pays sous l'autorité de
la France, il croyait devoir encourager toutes les tentatives
destinées à y ébraider le pouvoir des rois allemands. Deux
grands seigneurs de son royaume, son propre frère Charles
et Ollon de Vermandois prêtèrent leur concours aux exilés.
Ainsi renforcés, Régnier et Lambert avaient couru assiéger
dans Mons Arnoul et GodeiVoi, qui gouvernaient le Hainaut
pour le compte d'Otton depuis la mort de Garnier et de llai-
nald. Les assiégés firent une sortie le 19 avril 97G, jour du
mercredi saint, et un sanglant combat l'ut engagé entre eux
et les envahisseurs. Godel'roi fut blessé dans la rencontre ;
Arnoul s'enfuit à bride abattue, mais il ne paraît pas que la
bataille ait eu un résultat décisif (2). La frontière de l'empire
restait compromise toutefois, et plus menacée que jamais par
les intrigues et les entreprises du parti français.
Dans ces conjonctures, Otton II se résolut à une mesure
qui eût pu paraître téméraire, si elle n'avait été inspirée par
une profonde connaissance des hommes et des choses : il
conlia le duché de Lothier, alors vacant, à ce même Charles
de France qui venait de le ravager et qui, frère du roi Lo-
tliaire, avait été jusque là l'instrument le plus actif des visées
(1) Sickcl DO. II, p. 100. Chapeaville, qui a piiblié le premier cet acle, le date
ei TOiuMiiont (le 99i (Gcsta Episcoj). Lcod. t. I, p. 208) et il a été suivi par Liinig-,
Spkilefiiuni, t. II, p. 190 et par Waulcrs, Table, t. I, ]). 427. Jlais déjà Bûcher avait
i-eclifié Terreur en invoquant les notes chronologiques du diplôme lui-même
(Cliapeaville, appendice de l'o. c, ad ann. 974). Fisen l'avait suivi et complété
p. 108; ils ont été suivis par Borgnet, Cartulairc de Fusses, par Bnrnians et School-
meeslers, Cartitlaue de S. Lambert t. I, p. 18, par Stumpf, par Wauters, se corri-
geant lui-même, Table, supplémevt, t. VU] p. i07. Sickel, Erlauterungcn, pp. MO et
117 expose les raisons qui lui font adopter la date de 974.
(2) Gesta epp. Camerac. I, 9G. p. 440; Annales Laubienses et A'inales Leodlenses
\). 17; Fludiiard, Contiiiiint. p. U)7.
62 CHAPITRE V.
de ce dernier (I). Charles était jeune, entreprenant, ambi-
tieux ; il soudVait d'avoir été écarté du pouvoir par son
frère (2), qui ne lui avait pas même constitué d'apanage ; à
tout prix, il cherchait à se faire une situation politique, et il
ne pouvait espérer de la trouver en France. Quoi de plus
habile, en pareille circonstance, que de l'attacher à la fortune
de la maison de Saxe et de le brouiller définitivement avec
son frère, en lui donnant à défendre les provinces que celui-
ci convoitait le plus ? L'expédient réussit, et Charles de
France devint le fidèle vassal d'Otton II. Si je raconte ces
faits, c'est à cause de la part prépondérante qu'à mon sens
y a prise Notger. d n'est pas un jeune souverain tdors âgé
de 23 ans au plus, inexpérimenté et sans connaissance spé-
ciale du pays, qui aui*ait seul conçu un plan politique à aussi
longue portée, et il n'y a pas de témérité à en faire honnem*
aux conseils de l'homme qui était le mieux en situation et
pour l'élaborer et pour le faire adopter (3).
Lothaire ressentit vivement le coup qui venait de lui
être porté : ardent et vindicatif, et, sans doute, poussé par
les fils de Régnier (4), il rêva de se venger sans retard.
Brusquement, sans avoir laissé transpirer rien de son projet,
il apparut avec une armée en Lothier vers la fin de juin 978
et courut droit sur Aix-la-Chapelle, où résidait alors Otton II
(1) Gcsta cpp. Camcrac. I, 101, |). iiS; Sigeberl, Chroiiito)!, n. 977, p. ?iG2; Hugues
(le Flavigny dans Bouquet, VIII, 29G.
(2) C'est dans ce sens ((u'il faut entendre le liret ciiim a fratre de vcijno pnlsim
itiiu que Riclier, IV, 9 met dans la bouche de Ciiarles (|uand il brigue le Irùne après
la mort de Lolliaire. C'est se tromper cpie dy voir ([ue Charles aui-ait été exilé pai-
son fréi-e, comme l'ait M. Lot, Les derniers Caroliiuiiens, j). 88 et 91.
(3) M. Lot écrit p. 9!2 : « Peut-être est-il exagéré d'attribuer à l'ompei'eur de
profonds desseins politiques; il n'agit peut-être ainsi que par faiblesse, pour se
délivrer des tracas que lui causait incessamment la Lorraine (//«■: ; le Lothier).
Qu'il fût dû à son habileté ou au hasard, le résultat n'en fut pas moins heureux
pour l'Empire, etc. >> Il serait vraiment étrange ([u'une combinaison à la fois ingé-
nieuse et hardie, et dont on reconnaît les résultats heureux, fût l'ieuvre du hasard
plutôt que des hommes de talent qui entouraient Ollon II : j'imagine qu'ils savaient
aussi bien que nous ce qui convenait à leur maître.
(i) iiuvep\U)h\{,\(>\y .iiDiales Allalunises Majores a. 978 et cf., jiar contre, Matha-i,
I>ie llaeiidrl (lltii I mit l.iit.'iriin/ni iiiiil Fnuil.reiih, llaile s. S. 1882, p. 13.
jIoTGER au service d'oTÏON II. 03
avec sa rcnime Tlicopliano, qui (Hail ciicoiiilc. La nouvelle
tic l'arrivée du roi de France tondja comme un coup d(; Ibu-
drc sur la ville impériale. Ollon, d'abord, n'en voulut rien
croire, puis, forcé de se rendre à l'évidence, il s'enfuit préci-
pitannnent à Cologne, abandonnant ses bagages et ses tables
encore dressées. Le roi de France put impunément ravager
le pays et se donner la satisfaction de manger le dîner pré-
paré pour son adversaire. Il en eut une seconde, plus vive
encore, qui consista à retourner du côté de la Germanie
l'aigle qui surmontait le palais de Charlemagne. Trois jours
après cette démonstration, et sans avoir rien fait pour justi-
fier ce symbole de ses conquêtes futures, il reprenait le clie-
min de la France (1).
Quel avait été le but de cette singulière expédition? In-
contestablement, Lotliaire voulait mettre la main sur la
personne d'Otton II, qu'il savait alors aux confins de son
royaume : ce qui le prouve, c'est que, n'ayant pas réussi
à s'emparer de lui, il repartit aussitôt. S'il ne le poursuivit
pas jusqu'à Cologne, c'est apparemment parce que, comp-
tant faire un coup de main, il n'avait pas amené assez de
troupes pour tenir la campagne. Il ne faut pas ajouter foi
aux assertions de Richer, d'après lequel Lotliaire s'était
fait accompagner d'une armée de 20,000 hommes : un pareil
rassemblement de forces ne pouvait avoir lieu, à cette
époque surtout, sans de longs préparatifs, dont on n'aurait
pas manqué d'avoir vent en Allemagne, et l'extrême dé-
sarroi qui régna à Aix-la-Gliapelle, lorsqu'on y apprit l'équi-
pée du roi de France, dénient implicitement l'iiypollièse
d'une expédition en règle (2).
Nous ne nous serions pas occupé de cet incident liéro'i-
comique, si Xotger n'avait dû s'y trouver impliqué. C'est
(1) Rkher m, G8-71. Gcsta epp. Canirrar., I, !tT, p. iiO; Alpoit, De rpiscopis
Mcttensibus, 1, p. G97 ; Aiimiles Altulicnscs a. !)78; Annales Laubicn.ses et Anuale.i
l.eoiUemcs, p. 17; Tliieiinar de Mersebourir, III, G.
(■2; Cf. \\-à\{±^[c'm,(Mnuulun(i desfraiizosisclien KunitjUtiiiiis iialer ilnt Kapctinijoi,
Leipzig, 1877, p. 3il, w. I et Loi, Les derniers Carolùif/iens, p. 93, qui trouve le
iliillVc de Riclier exagéré. Riclitei-, Anualcn der deutsclien Ccsdiiclite im Millrlalter,
111, p. l.SO, croit qu'il n'y a aucune raison pour le révoquer en doute. Quant à
Ciiesebrerlit, Kuiscr-eit, t. I, p. :j^l, il parle de 30,000 hommes, ce qui n'est peut-
64 CHAPITRE V.
son pays que traversait rarnice des envahisseurs, et s'il n'a
pu prévenir en temps utile son souverain de ce qui se pré-
parait contre lui, c'est une preuve de plus du caractère
soudain et iuiprévu de l'attaque. Gomme aucun chroniqueur
liégeois n'en a conservé le souvenir, et qu'il ne devait ctre
ni dans le plan ni dans l'intérêt de l'envahisseur de perdre
du temps à soumettre des villes, au risque de laisser échap-
per le prince allemand qu'on voulait surprendre, il est assez
vraisemblable que Lothaire aura pris un chemin qui ne
passait pas par Liège. Il n'aura eu qu'à suivre la chaussée
romaine qui, de Bavay, court à travers les plaines du llai-
naut et de la Hesbaye, et se dirige sur Cologne en passant
par Tongres et Maestricht. En la quittant à partir de cette
dernière ville, on était au bout de quelques heures à Aix-la-
Chapelle. C'était le chemin que suivirent, en sens inverse,
tous les envahisseurs de la Gaule septentrionale; récemment
encore, en 954, il avait conduit les Hongrois au cœur du
Lothier (1),
Liège fut donc probablement épargnée par l'incursion
française; mais, en revanche, les campagnes de la Ilcsbaye
durent souHVir cruellement de ce passage d'une armée enne-
mie qui n'avait rien à ménager. Il y eut sans doute quelque
résistance à certains endroits, car nous savons qu'un homme
de l'armée du roi de France périt en 978 a dans la guerre de
Hesbaye » (2), On sait comment, dès le mois d'octobre de la
même année, Otton rendit à Lothaire l'étrange visite qu'il
en avait reçue. Notger fut probablement de l'expédition,
mais aucun chroniqueur ne parle de lui à cette occasion. On
peut croire que la crainte du retour d'une pareille attaque,
dans laquelle sa ville épiscopale ne serait plus épargnée, ne
êti'C qu'une faute d'impression. Ulilirz, JaUrbûcher, I, p. 107, l'LproJuit stins com-
moiUaire le liiillVc de Richer.
(1) Cf. Lot, Les derniers CaroliiKjk'ns, p. ',)?,, note o, qui défend le même itiné-
raire pour d'autres raisons non moins probantes, mais dont il n'y a pas lieu de
faire état ici. Lhlirz, p. 107, croit que l'armée française aura passé la Meuse entre
Liège et Maestricht, peut-être à Visé.
(2) C'est Tizekinus, père de saint Poppon, homme du pays de la Lys. Vitu Pup-
ponis, c. 1, p. 2'Ju.
NOTGER AU SERVICE D OTTOX H. OÔ
doit pas avoir peu contribué au projet de fortifier Liège, que
nous le verrons réaliser au cours de son règne.
Désormais aussi, les yeux de l'évêque restèrent fixes sur
la frontière française, où était le point le plus vidnérable de
la monarchie oUonienne. (^aniJjrai, qui aurait dû en être le
boulevard occidental, était le sujet dïternelles inquiétudes
et le théâtre de troubles permanents. Les évoques y étaient
à la merci des comtes, véritables tyrans locaux, qui se
désintéressaient entièrement de l'Empire. On y avait eu,
depuis le règne d'Otton I, une série de pontificats troublés,
et Theudon, qui occupait le siège épiscopal depuis 972, avait
été à la lettre le souiïVe-douleur de ses vassaux. Ce pauvre
homme fiiible et naïf ne cessait de regretter sa chère église
Saint-Séverin de Cologne, dont il avait été le prévôt, et se
considéz^ait comme un exilé en pays barbare : à la fin, n'y
tenant plus, il abandonna son diocèse et revint mourir à
Cologne. C'était en 979.
Notger avait bien des raisons pour se préoccuper du choix
de son successeur. Non seulement il était, avec son collègue
de Cambrai, le principal représentant de l'empereur en Lo-
thier, mais il avait un intérêt direct à ce que Theudon fut
bien remplacé : si l'on voulait préserver Liège des attaques
du roi de France, c'est à Cambrai qnil fallait la défendre.
Ajoutons qu'à peine la mort de Theudon connue, le duc de
Lothier était accouru, à la demande des comtes Godefroi et
Arnoul, pour protéger la ville contre le roi de France. En
réalité, il s'y était comporté en maître, et il fallait aviser sans
retard. Malgré les rigueurs de l'hiver, Notger courut trou-
ver l'empereur à Pœhlde en Saxe, où la cour passait les fêtes
de Noël, et lui recommanda vivement son ancien élève llo-
tliard (1). Déférant au vœu de son fidèle conseiller, l'empereur
donnal'évôché de Cambrai au protégé de l'évoque de Liège (2).
Rothard était de famille noble et semble avoir été populaire à
Cambrai, où l'on avait demandé sa nomination à l'empereur.
On espérait, dit le chroniqueur, que l'am.énité du nouvel
évoque adoucirait le peuple de cette ville; en d'autres termes,
(1) Gesta epp. Corn. I, 102, p. «3 ; Anselme, c. 20, p. 205.
(2) Gesta epp. Ccim. I. c.
I. i>
C6 CHAPITRE V.
on voulait rattacher plus étroitement à la cause de l'Empire
une population dont la iidélité était peut-être branlante (1).
Rothard ne trompa point les espérances de son protec-
teur : un de ses premiers actes, ce fut la destruction du fort
de Yinchy, construit à quatre milles de sa ville épiscopale
par Eudes de Vermandois, qui menaçait de devenir le tyran
de l'évêché (2). Rothard montrait de la sorte à son ancien
maître Notger comment il fallait se comporter envers ces
forteresses féodales. « C'est ainsi, dit un historien moderne,
que la nomination de Rothard et l'échec de son neveu Eudes
tirent perdre à Lothaire toute influence sur ce pays de Gam-
brésis, qui s'enfonçait comme un coin dans son royaume (3) ».
Le fait, dans tous les cas, atteste et le crédit dont Notger
jouissait à la cour, et la perspicacité de son coup d'œil poli-
tique. Aussi voyons-nous son séjour auprès du souverain
marqué par une nouvelle faveur accordée à son église ;
par un diplôme daté de Grona le G janvier 980, Otton II lui
confirmait la possession de tous ses biens et la jouissance
de l'immunité (4).
Il ne faudrait cependant pas exagérer, comme l'ont fait
quelques-uns, la position que Notger occupait à la cour
impériale, et la comparer à celle dont, grâce à d'éminents
services, il devait jouir sous le règne suivant. Sans doute,
nous le trouvons parmi ceux qui ont la confiance du roi ;
toutefois, plusieurs personnages le dépassèrent en influence
sous ce règne, et nous apprenons par les documents diplo-
matiques que ce furent Gisilher de Magdebourg, Pierre de
Pavie et Thierry de Metz (o).
A pai'tir des premiers jours de 980 jusqu'à la fin du règne
d'Otton II (983), le nom de Notger disparaît d'ailleurs des
diplômes impériaux. Nous voyons qu'il passa une bonne
partie de l'année 980 dans son diocèse. Le 25 mars, il était à
Lobbes, où il prenait des mesures pour assurer à cette abbaye
(1) Ibul. 1. c.
(2) Ibid. V. i03,\>. US.
(3) Lot, p. -lii.
. (4) Sickel, 1)0. II, p. 288.
(ii) Sur ce point, voir Kelir dans V llistorischc Zeitschrift, t. LXVI, p. ilo.
NOTGER AIT SERVICK d'oTTOX TT. QH
la paisible possession de certaines redevances (1). Peu de
temps après, il assistait à un concile d'Ingellieim qui, sous
les yeux de lempereur, confirmait l'union des abbayes de
Stavelot et de Malmedy, et précisait le privilège de la pre-
mière en matière d'élections abbatiales (2). Selon toute appa-
rence, il accompagna l'empereur à Margut sur le Ghiers, où ce
prince eut avec le roi de France une entrevue qui établit des
relations pacilîqucs entre les deux souverains; c'était en mai.
De là, il sera revenu avec l'empereur, que nous trouvons le
l" juin à Aix-la-Gliapelle. Dans tous les cas, dès le 19 juin,
il était de retour dans son diocèse, car c'est à cette date qu'il
envoya à son ami, l'abbé Womar de Saint-Bavon, la vie de
saint Landoald, dont les reliques venaient d'être transférées
à Gand (3).
Nous ne sommes pas si bien renseignés sur l'emploi qu'il
fit des années 981 et 982. Il n'accompagna pas le monarque
en Italie, dans cette expédition fatale qui devait se terminer
par le désastre de Rossano. Nous possédons un document
de 980 ou 981, contenant l'énumération des soldats à cuirasse
que l'empereur demandait aux divers princes ecclésiastiques
et laïques. Les uns de ces grands vassaux devaient partir
eux-mêmes avec leurs contingents, d'autres pouvaient se
borner à les envover, et Notger est au nombre de ces der-
niers. « L'évêque de Liège, dit la circulaire impériale,
enverra soixante hommes avec Ilerman ou Ammon (4). » Il
est donc certain que Notger fut laissé à son diocèse pendant
les années 981 et 982. Mais la catastrophe qui frappa les
armées allemandes pendant cette dernière année devait dé-
terminer de la part des princes un mouvement de loyalisme
extraordinaire : la plupart, répondant à l'appel de leur sou-
verain en détresse, accoururent se ranger autour de lui dans
la diète qu'il réunit à Vérone pendant les premiers jours
(1) Voir le diplôme publié par Vos, t. I, p. 433.
(2) Voir Sickel, DO. Il, p. 248 (diplôine impérial du i juin 1)80).
(3) Voir plus loin.
(4) Leodicensis episcopus LX mitlat cum Hermuniio aut Ammone. Monumenta
Bambergensia dans Jaffé, Bibliotheca Rertim rjermanicin-um t. V., p. i72. Sur la date
du document, voir le même, p. 471.
68 CHAPITRE t.
de juin 983 (1). Notgcr, cette fois, se trouva au rendez-vous.
Ce fut là qu'il reçut de l'empereur la dernière marque de
sa faveur : Otton lui conférait par diplôme du o juin 983
le droit de marché à Visé, en récompense, dit l'acte, de sa
fidélité et de son dévouement éprouvés. Thierry de Metz et
la duchesse Béatrice étaient intervenus, et c'est probable-
ment Béatrice qui avait provoqué la donation, car c'est de
ses mains que le droit de marché passait dans celles de
l'évoque (2).
La diète de Vérone avait eu un double but : d'une part,
elle devait rassurer les populations en leur montrant, au
lendemain du revers, l'empereur inébranlable dans son
attitude; de l'autre, il s'agissait de faire reconnaître Otton III,
enfant encore, comme successeur de son père. Ce double
but atteint, Otton II, appuyé surtout sur les milices ita-
liennes, reprit la campagne contre les musulmans, pendant
que les archevêques de Mayence et de Ravenne, auxquels,
sans doute, se joignit Notger, menaient l'enfant royal en
Allemagne pour le faire couronner à Aix-la-Chapelle. La
cérémonie eut lieu le jour de Noël 989. Une fête joyeuse, à
laquelle Notger dut assister en qualité d'évêque du dio-
cèse (3), réunissait les princes et les prélats autour de leur
jeune souverain, lorsqu'on reçut de Rome la triste nouvelle
de la mort d'Otton II. Il disparaissait à l'âge de 28 ans,
emporté par les fatigues, par les ardeurs d'un climat méri-
dional et aussi par le chagrin que lui causaient ses revers,
laissant le royaume dans la situation la plus critique, sous
l'autorité d'un prince âgé de quatre ans.
(1) Voyez parLiculicremenl Tliielmar de Mersebourg, 111, '11, p. 7G6 et Annalex
Maijdebrinjemcs iu\. ann. 983, p. lo7; et cf. Ricliter, Annalcn dcr Deut.ichen Gc-
schichtr im Mittdalhr III, p. 139, et Ciesebreclit, Deutsche Kaiserzcit, t. I, p. 570.
(•2; Sickcl, 1)0. Il, p. SGo : Proptcr siipradati Notkeii episcopi in omnibus extra
(loinique spectalam ruleni erga nostrte fidelitatis executionem.
(3) Daris. p. 28i.
CHAPITRE \'I.
\OTGER PENDANT LA MINORITE D OTTON III.
La mort prématurée d'Otton II avait créé une situation
des plus difliciles à son fils Otton III. Souverain de plein
droit, en vertu de son sacre, il était censé régner en fait, le
droit germanique ne connaissant pas les régences. Seule-
ment, comme le règne d'un enfant n'est en réalité qu'une
fiction juridique, il fallait l)ien que quelqu'un gouvernât
pour lui pendant sa minorité, et ce quelqu'un, c'était évi-
demment celui qui se mettrait en possession de l'enfant
royal. Pendant que les plus fidèles serviteurs de la maison
ottonienne se ralliaient autour de la reine-mère et ne vou-
laient pas quon lui enlevât son fils, Henri de Bavière, le
plus proche parent masculin du jeune roi, essaya de faire
valoir ses prétentions.
Henri, que l'histoire connaît sous le nom de Querelleur,
était à bon droit suspect aux loyalistes : il s'était soulevé à
plusieurs reprises contre son cousin Otton II, qui avait
fini par le destituer de son duché de Bavière et par l'en-
voyer en exil à Utrecht, où il vivait depuis cinq ans sous
la garde de l'évèque Folcmar. Les plus perspicaces disaient
que cet ambitieux et remuant personnage ne se contenterait
pas de gouverner sous le nom de son jeune parent, mais
qu'une fois maître de sa personne, il le mettrait à l'ombre
et s'emparerait de la couronne royale. D'autres, au con-
traire, préoccupés exclusivement des dangers d'une tutelle
/() CHAPITRE VI.
féminine et persuades qu'il fallait au royaume menace le
concours d'un bras puissant, sensibles d'ailleurs aux argu-
ments tirés de la proche parenté d'Henri, penchaient à le
reconnaître comme l'arbitre du royaume.
Henri ne laissa pas aux partis le temps de peser et de
discuter ses droits. A peine informé de la mort d'Otton II,
il eut le talent de se faire mettre en liberté par Tévèque
d'Utrecht, son gardien, X3uis, sans perdre de temps, il cou-
rut à Cologne, où il décida Tarchevêque Warin à lui livrer
la personne du royal orphelin. Maître de l'enfant, il pou-
vait déjà se considérer comme maître du royaume. Peu de
temps après, l'archevêque de Trêves Egbert et son suf-
fragant Thierry, évêque de Metz, se prononcèrent en sa
faveur, et il se trouva à la tête d'un parti assez puissant
pour lui permettre de tout espérer. Son intention manifeste
était dès lors de se faire associer au trône (1), sans doute
avec Tarrière-pensée de se substituer plus tard au jeune roi.
Tous ses partisans ne s'aperçurent pas, peut-être, de ces
visées lointaines. Plus d'un put, sans scrupule, se pronon-
cer en faveur de ses prétentions, en considération des maux
que devait causer à l'empire le règne d'un enfant et pour
éviter les horreurs de la guerre civile (2).
Mais l'épiscopat allemand restait fidèle au malheur, et ce
fut son opposition aux x^rojets du Bavarois qui sauva le
trône d'Otton III. Il y eut, si l'on peut ainsi parler, deux
foyers de résistance. Le centre de l'un, ce fut Wiiligis de
Mayence, qui sut grouper les Saxons et les Francs, les deux
tribus sur qui surtout s'appuyait la dynastie ottonienne, et
qui força Henri de Bavière à renoncer à ses prétentions. Le
rôle de Wiiligis, un peu éclipsé parce qu'il n'a pas laissé
beaucoup de traces dans la littérature, a été remis en lumière
récemment et mérite de rester dans l'histoire (3).
(1) Y. les Lettres de Gcvbert, ii" 2'2 htjiv.r, p. 18 fllciiiriri reiinii sr farrre ruicntisj
26, p. 20 Cconregtiantem institiiere) ; 33, p. 32 (iirc coiurf/ndiitoii institucrcj ; 3*J,
p. 38 (ncc consortem refjni faciasj el cf. 31, p. 2o-29.
(2) V. sur les menées d'Henri de Bavière les lémoignages recueillis par Ricliler,
p. 142, note a.
(3) Cf. le livre de BiJluner sur Wiiligis.
NoraEn pendant r. a :\riNoiuTK d'ottox m. 71
En Lotharingie, les droits du roytil orphelin li'ouvaient
des partisans résolus parmi les membres de Tépiscopat.
Pendant qu'Egbert de Trêves et Tlnerry de Metz embras-
saient le parti d'IIcnri, Nolger et son ami Rothard de Cam-
brai, suivis bientôt par Gérard de Toul, se prononcèrent dès
les premiers jours pour la cause du souverain légitime et de
la reine-mère. Ils trouvèrent un puissant appui dans Adalbé-
ron, archevêque de Reims, et dans son frère Godefroi, dont
Otton II avait autrefois récompensé les services en lui faisant
don des terres enlevées dans le Hainaut aux fds de Régnier.
Mais l'a me de la résistance au Ravarois fut un prêtre fran-
çais, Gerbert d'Aurillac, écolàtre de Reims, qui avait des
obligations à la famille royale d'Allemagne et qui lui gardait
un attachement profond. Gerbert était le confident de son
archevêque; par lui, le siège français de Reims devint le
foyer le plus actif de l'agitation en faveur d'Otton III.
Il ne faut pas s'étonner de voir Gerbert s'engager dans
cette cause avec un zèle qui le poussera même, plus tard, à
combattre son propre roi, quand celui-ci voudra tirer parti
de la situation pour son compte. L'empire, à cette époque,
n'avait pas encore perdu aux yeux des hommes ce caractère
d'internationalité qui faisait comme partie de son essence; il
semblait qu'il intéressât tout le monde, et que l'empereur fût,
comme le pape, chez lui dans tous les pays. Ce qui était nou-
veau au X* siècle, c'étaient les nationalités, c'était cette espèce
de patriotisme qui s'arrête aux frontières d'un royaume et
non aux confins de la civilisation. Dès lors, des hommes qui,
comme Gerbert et comme Adalbéron lui-même, devaient tant
aux empereurs, pouvaient se croire liés à eux par un lien
plus sacré que celui qui les rattachait au roi de France (1).
Nous devons à une bonne fortune bien rare de pouvoir
assister au lent et patient travail de propagande entrepris
par ces hommes, à une époque qui ne semble remplie que
de batailles et de violences, pour peser sur l'opinion de
leurs contemporains et pour les gagner à la cause qu'ils
crovaient la meilleure.
(1) .1. Havet, Lettres de Gerbert, Introduclion, p. XIII, expose les raisons per
sonnelles qir Adalbéron de Reims avait pour adhérer à Otton III.
72 ciiapitut; vi.
Les lettres de Gerbert, que nous avons conservées, s'en
allaient dans toutes les directions, encourageant ou stimulant
les uns, gourmandant, s'il le fallait, les autres, déjouant les
intrigues françaises et les intrigues bavaroises, organisant
et centralisant toutes les démarches : on eût dit qu'il était
partout, et qu'il avait fait des intérêts de Théopliano et de
son fils les siens propres. C'est en toute vérité qu'il pouvait
écrire à un ami, en le chargeant de présenter ses hommages
à l'impératrice : « Elle est souvent, comme de juste, présente
à mon esprit; j'ai suscité à sa cause un grand nombre de
défenseurs; tu le sais, et toute la Gaule m'en est témoin (1). »
Ainsi, pendant ces années critiques, la Lotharingie fut
le champ clos où se jouèrent les destinées de l'Allemagne
et de sa dynastie. L'attitude de Notger avait donc dans ce
débat une importance capitale. Elle a été jusqu'ici peu com-
prise ou pour mieux dire peu connue, et il y a lieu de la
mettre en lumière. Notger, nous l'avons déjà dit, n'avait pas
hésité un seul jour à embrasser une cause qui était pour lui
celle de la justice; tout le monde connaissait ses sentiments,
et quand on voit qu'un homme comme Adalbéron de Reims,
écrivant à notre évêque, se croit obligé de protester de son
dévouement au jeune prince, on devine quelle idée ses
contemporains se faisaient de sa fidélité dynastique (2).
Toutefois, dans l'origine, cette fidélité n'eut pas le même
caractère que celle de Gerbert, et la politique de Notger
diffère sur un point capital de celle du prêtre de Reims et
de ses alliés. Gerbert so déliait au plus haut degré d'Henri
de Bavière et voulait à tout prix éviter la régence de cet
ambitieux, dont il avait probablement pénétré les vues se-
crètes; c'est contre lui qu'il dirigeait tous ses efforts, le
considérant comme infiniment plus dangereux pour son
jeune maître que le remuant et versatile roi de France. Il
se flattait d'avoir gagné à la cause de Théopliano le duc
Charles de Lothicr, bien plus, il croyait y avoir rallié
Lothaire lui-même.
(4) Lettres de Gerbert, n" 37, p. 'SI
(2) V. ci-dessous, p. 74, note 1.
XOTGER PENDANT LA MINORITÉ d'oTTON III. 73
« Dites bien à riinj^cratricc Tliéopliano, maiulait-il â une
grande dame de ses correspondantes, que les rois de France
sont acquis à son fils, et qu'ils n'ont d'autre anihilion que
de détruire la domination usur])atrice du duc Henri, qui
essaie de se faire roi » (1). Jusqu'à quel point Gerbert était-
il convaincu de la sincérité de Lothaire? On n'oserait le
dire, et la seule chose qu'il soit permis d'aflirmer, c'est que,
dans sou ardeur à écarter la candidature de l'homme qui lui
seuiblait le plus redoutable rival d'Otton III, il ne craignit
pas d'accepter ou de paraître accepter l'alliance d'un tiers
qui, tout aussi ambitieux, lui paraissait pourtant moins à
craindre.
Pour Notger, le véritable ennemi, ce n'était pas le duc de
Bavière, c'était le roi de France. Henri, après tout, était un
membre de la iamillc impériale, et, tant qu'on ne pouvait
pas, avec quelque raison, l'accuser de nourrir une ambition
criminelle, il était plus adroit de le ménager que de rompre
avec lui. Lothaire, par contre, était l'ennemi né du Lothier,
tout autant que de la dynastie impériale. Le souvenir de
son invasion de 978 était récent encore, et on avait
tout lieu de craindre qu'il ne voulût profiter de la mino-
rité d'Otton III pour s'emparer de cette contrée, qui avait
toujours été l'objet de ses ardentes convoitises. Pour cela,
il lui suffisait de feindre un grand zèle pour les intérêts du
jeune prince, et de se faire le protecteur de sa cause. Et
déjà, déçus par ses protestations, un grand nombre de
seigneurs lotharingiens, qui envisageaient sans répugnance
l'éventualité d'une tutelle exercée par le roi de France,
s'étaient ralliés autour de son nom et lui avaient donné des
otages (2).
Voilà pourquoi, tant que la candidature de Lothaire fut à
l'horizon, Notger pencha visiblement du côté d'Henri, qu'il
(1) Lettres de Gerbert, n» 22, [i. 18 : « PiOges Francofum filio suo favere dicile,
iiiliil([uealiii(Jconari,nisitvTanni(lem Hcinricivelleregemsefacerevolentissubnomine
advocationis destruere. » Les ref/e.< Francorum dont il est question sont Lothaire
et son fils et associe Louis, qui fut son successeur et le dernier des monarques
carolingiens. Gerbert écrit dans le même sens à Willigis de Mayencc, n" 27, j). 21 :
Deniquc reges noslros ad auxiliuin ejus (Otlonis) proinovimus.
(2) Lettres de Gerbert, no 22 p. 18, v. la note précédente. N" 3o p. 3i : Adal-
74 CHAriTHE VI.
considérait comme le moindre mal. Les partisans de celui-ci
ne réclamaient d'ailleurs pour lui qu'une espèce de tutelle,
et il semblait nécessaire, en effet, que, pendant la minorité,
les affaires lussent dirigées par un bras fort. Gela étant,
le plus proche parent du roi n'était-il pas le plus indiqué
pour remplir cette mission? Notger, à ce qu'il paraît, l'a
cru avec beaucoup d'autres.
Cette opposition de points de vue entre Liège et Reims
éclate dès la première lettre que Gerbert écrivit à Notger,
de la part de son maître l'archevêque Adalbéron. Notger
avait convoqué Godefroi, le frère de l'archevêque, à une
réunion qui devait se tenir à Liège, sans doute pour aviser
à la situation politique. Adalbéron lui écrivit pour excuser
son frère de n'y avoir pas été, à cause d'un mal de pied, et
d'être allé, par contre, trouver le roi de France, ce qui
n'était nullement convenu avec l'évêque de Liège. Il lui
protestait de la communion de sentiments qui le liait à lui,
dans un même dévouement à la cause d'Otton III, et lui fixait
un rendez-vous pour le H juin 984 (1).
Quelle était la réunion à laquelle Notger avait convié
Godefroi d'Ardenne? On ne sait au juste, mais on y voit
assister Charles de Lothier, alors brouillé avec son frère, et
l'évêque Thierry de Metz, ennemi déclaré de l'impératrice
Théophano et partisan avéré d'Henri de Bavière, ainsi qu'un
bero duiii a Lothariensis regni primatibus obsides accipit, dum filio iinpcra-
loris parère cogit sub régis Francorum clientela dumque Hcinricum in Gallia regnarc
prohibet N" 57 p. o4 : Cum agerefur «t senior mens (c'est Lotliairo, et la
lettre est écrite au nom d'Adalbéron) imperatoris iilio advocatus foret eâque de
causa dati obsidcs essent. Cf. Havet p. 18, note 6.
(l) Lettres de Gerbert, n«> 30 p. 24. Les raisons données par M. J. Lair, Bulle du
jxipp Senjius IV. Lettres de Gerbert, p. III, pour contester la date de cette lettre
sont faibles, et on ne voit pas davantage pourquoi il doute que herilis vestri pi/rri
désigne Otton III. Quel autre était donc le herilis puer de l'évêque de Liège? —
Pour M. Loi, p. 134, il voit dans notre lettre la preuve qu'Adalbci'on et Gerbert
avaient gagné Ndiger à l'idée de donner l'avouerie du Lothier à Lolhaire; il
traduit comme suit : « IS"accusez pas, mon père, je vous en prie, mon frère Gode-
froi d'avoir désobligé voti'e amitié en n'allant pas trouver le roi (Lotliaire) comme
cela était convenu, et en ne venant pas où vous désirez. » Le texte dit tout juste le
contraire : i Ne maie mei-eri, queso, mî pater, de vestra exislimetis amicitia fralrem
meum G. non ex condicto regem adiisse, et ex condicto quo voluistis non venisse. »
NOTGER pi:ni)AM' r,A :minokitk n'oTTON m. 715
certain nombre de personnages de second ordre (1). Dans
cette réunion, si nous en croyons le témoignage d'ailleurs
suspect de lévcque de Metz, celui-ci aurait obtenu de
Charles de Lothier certains engagements en faveur d'Henri
(2). Toutefois, la rencontre de ces personnages chez Notger,
sous les yeux duquel ils semblent s'être mis d'accord pour
quelque temps, nous permet de deviner les bons sentiments
qu'à un moment donné l'évcque de Liège professa pour la
cause d'Henri (3).
Celui-ci se chargea lui-même d'ouvrir les yeux des hon-
nêtes gens par une de ces démarches prématurées et mala-
droites que l'impatience du pouvoir dicte presque toujours
aux ambitieux vulgaires. Le IG mars 98 i, à Magdebourg,
dans une réunion de ses partisans, il se fît saluer du titre de
(1) Non iiobilioribus, lamcn veritatc excellentioribus prsesentibus. Lettres de
Gcrbert, n» 31, p. 21j.
(2) V. dans les Lettres de Gerbert, n" 31, pp. 26-29, les reproches de Thierry
de Metz à Charles de Lothier, ({ui n'aurait pas tenu le serment prêté en présence do
Notger devant l'autel de Saint-Jean. L'éditeur, J. Havet, p. 26, note 1, a tort de
penser ici à l'église de Chèvremont, qui n'était pas alors au pouvoir de Notger; et
je ne sais si l'on peut penser à l'église Saint-Jean de Liège.
(3) Il faut cependant se garder d'aller trop loin et d'admettre avec M. Lot, o. c.
p. 170, que Notger reconnut l'usurpateur Henri comme roi. M. Lot invoque un
di(dûme dont la formule de date est la suivante : Acta sunt haec Leodii publiée V.
kal. uovcmbrlti (amw dominicœ incarnationis DCCCCLXXXVIllI, indictinne Xlf, ini-
perii vero lleinrici anno primo.) (Dachéry, Spicilcgium, p. 320 ; Ilariulf, Chronique de
Saint-Riquier, III, 30, édit. Lot, p. 170). A première vue, on ne comprend pas bien
comment cet acte de 989 pourrait prouver que, cinq ou six ans auparavant, Notger
a reconnu Henri comme roi; c'est que, dit M. Lot, la date est altérée, et qu'en
lisant OSi on remet d'accord l'année avec l'indiction XII. .Mais, cela étant, (jui
garantit que 984 vaille mieux que 999, qui concorde aussi avec l'indiction XII et qui
ressemble plus à 989? Sans doute, 999 n'est pas la première année de l'empire
d'Henri, mais 984 ne l'est pas davantage, et ce n'est pas par pure distraction, sans
doute, que M. Lot confond ici imperium et reijnum. On verra plus loin qu'en réalité
l'acte est de 1002, qui est etfectivcment la première année du règne de l'empereur
Hciu'i II. Chose cui'ieuse, pendant ([ue M. Lot s'évei'tue à nous faire croire que Not-
ger aurait favorisé Henri jusqu'au point de trahir la cause du jeune roi, M. BiJlmier,
p. 31, écrit que Notger, aussitôt qu'il se fut rendu compte des intentions d'Henri,
adhéra à l'idée de confier la tutelle au roi Lothaire. 11 invoque pour cela la lettre
n" 30, i>. 21, pleine d'allusions qui en rendent l'interprétation dilTicile, mais qui
dans aucun cas ne peut être interprélée dans le sens de M. Bohmer.
76 CHAriTRE VI.
roi (1). Alors tous ceux qui avaient adhéré sincèrement au
régent se détournèrent avec indignation de Tusurpatcur.
Lorsque, avec ses Bavarois, il fut arrivé dans le i>ays du
Hhin, à Burstiidt près de Worms, il y rencontra l'arche-
vêque Willigis de Mayence et le duc Conrad de Franconic
avec leurs adhérents : loin de les rallier à sa cause, il fut
obligé au contraire de s'engager vis-à-vis d'eux à rendre le
jeune Otton III à sa mère (2). Peu décidé à tenir cetle pro-
messe, il se porta vers la Saxe, mais, à Eythra, il tomba sur
une armée de Saxons et de ïhuringiens partisans d'Otton,
qui le forcèrent à renouveler sa promesse. Cette fois, il lui
fallut s'exécuter, et, le 29 juin, dans l'entrevue de Rohr près
de Meiningen, il remit solennellement le jeune prince entre
les mains de sa mère (3). Ainsi la fidélité des Lotharingiens
d'une part, des Francs et des Saxons de l'autre avait rem-
porté la première victoire.
Si le Bavarois avait cru ramener l'esprit public par cette
ostentation de générosité, il avait fait un faux calcul. Il ne
parvint pas à regagner la confiance de ses adversaires, ni à
garder celle de ses partisans. Privé à la fois et de cet air de
fidélité qu'il avait su se donner longtemps, et du gage pré-
cieux qu'il avait dans la personne de l'enfant royal, il n'avait
plus ni prestige ni force, et sa cause était perdue. Lui-même
le sentit si bien que, renonçant à s'appuyer sur la nation, il
ne compta plus que sur le secours de l'étranger. Le roi
Lothaire, qu'on lui avait jusqu'alors opposé comme un rival,
allait devenir son allié. Entre ces deux ambitieux également
déçus, également irrités, un rapprochement se fit. Lothaire
et Henri convinrent dune entrevue qui devait avoir lieu à
Brisach sur le Rliin, le 1*"" février 983, pour arrêter un projet
commun dont les lignes maîtresses étaient les suivantes :
Lothaire aiderait Henri à conquérir la couronne d'Alle-
(I) Annales Ifildesheimenses p. GG; Annales Quedlinbiinjenses p. 00; Tliietmar de
Jlersebour-, IV, 2, p. 7G7.
(2j V. Thietiiiai- de Merseboiirg, IV, 4 (3), p. 7G8.
(3) Thietinar de Mersebourg, IV, 7 (G) et 8 p. 770; ci. IJOliiiicr, pii. 34 et 3o;
Lot, p. 432; Richter, III, p. -143. M. Daris, p. 285, eroit ([ue Notger fut à rentreviie
de Rohr; c'est une supposition qui n'a rien d'invi'aisenibiable, mais (jui man(iue
de preuve.
NOTGEU mN'OANT T. V :mixoiîitt': d'otton Tri. 1i
niagnc (1); Henri, devenu roi, céderait la Lotharingie à
Lothaire (2).
Gerbert, dont il n'était pas facile de prendre la vigilance
en défîiut, eut vent du projet. Aussitôt il [)oussa le cri
d'alarme : « Veillez-vous, père de la patrie, éerivit-il à
Notger, vous dont la fidélité à la cavise de l'empereur était
autrelois si fameuse, ou bien ctes-vous aveuglé par la for-
tune et par l'ignorance des événements? Xe voyez- vous X)as
les droits divins et humains bouleversés à la fois? Voilà
qu'on délaisse ouvertement celui à qui, par reconnaissance
])Our son père, vous aviez promis votre foi, à qui vous deviez
la conserver une fois promise. Les rois de France s'appro-
chent en secret de Brisach allemand sur les bords du Rhin;
Henri, déclaré ennemi pulîlic, ira à leur rencontre le L'"" fé-
vrier. Prenez toutes les mesures de résistance, mon père,
[lour empêcher la ligue contre votre seigneur et votre
Christ. La multitude des rois, c'est l'anarchie des royau-
mes (3). S'il est dillicile de la conjurer complètement, choi-
sissez au moins le parti le meilleur. Pour moi, qui, à cause
des bienfaits d'Otton, reste fidèle à la cause de son lils, je
n'iiésite pas dans mon choix. Nous connaissons les projets
ambitieux d'Henri, nous savons ce qu'est la fougue fran-
çaise, nous n'ignorons pas ce qu'ils nous préparent (4).
(1) Selon Richei", III, 97-98, p. G28, cette entrevue était fixée au comniencemont
(le 984, et il est suivi par Richter, III, p. 113. Au contraire, selon les Lettres de
Gerbert, n» 39, p. 37, l'entrevue devait avoir lieu le 1'^'' ievriei- 98.", si l'on adopte
le classement chronologique de Julien Havct, qui est le bon. M. J. Lair, pp. 103-
-lu9, fait des efforts énergiques, mais infructueux, pour se débarrasser du témoignage
de la lettre n" 39, qu'il dit corroinpuc, iiiutilée et mal datée; il n'est point pai'venu
ù me convaincre.
(2) Lettres de Gerbert, n» 39, p. 3"; Uiclicr, 111, 97, p. G'28.
(3) Turba rcr/nuns, reynoruin perturbât tu. La pensée de Gerbert est claire : outre
le roi légitime, il y a le roi de France et le duc de Bavière qui essaient de s'imposer :
de là l'anarchie. C'est dans le même sens (ju' Ulysse dit à Thcrsite : Ojx àyaOôv
TtoXuxoipavîrj, Iliade II, 204. M. Lot se trompe donc en traduisant : « La royauté
de la foule, c'est l'anarchie dans les royaumes, n
(4) Noviinus Henrici alta consiiia, Francorum inipctum, sed quem finem habeant
non ignoramus. Après avoir opposé la fougue française à l'esprit calculateur d'Henri,
Gerbert continue en disant que l'un et l'autre tendent au même but, qui est, dans
sa pensée, la sp^dialifin du jeune Otlun. II ndjure donc Notger de ne pas favoriser,
78 CHAPITRE Vi.
Gardez-vous de faire associer au trône un homme que vous
ne pourrez plus écarter, une fois qu'il y sera monté (1). »
Nous voyons par cette lettre combien, à Reims, on était
préoccupé de combattre la prédilection qu'on attribuait à
Notger pour le Bavarois. Aussi le groupe des familiers et
des partisans de l'archevêque Adalbéron multipliait-il les
avances pour entretenir les bonnes dispositions de l'évêque
de Liège et pour le détacher de plus en plus d'Henri. Adal-
béron lui-môme le mettait au courant de ses démarches auprès
d'Egbert de Trêves (2). Godefroi le faisait inviter, en no-
vembre 984, à la consécration de son fils, qui venait d'être
élu évoque de Verdun, et dont l'inauguration était fixée au
3 janvier 985; pour être sûr de sa présence, il lui mandait
qu'il le ferait prendre le 28 décembre (3). Nul doute que
cette solennité religieuse ne fût destinée à couvrir, dans la
pensée des princes lotharingiens, une réunion politique des
plus importantes, où l'on arrêterait en commun une ligne de
conduite.
Cependant le danger était moins du côté d'Henri que du
côté de Lothaire. Notger n'aura pas manqué de le dire à ses
amis, et l'histoire lui a donné raison sur ce point. Le rap-
prochement des deux ennemis de Théophano, tant redouté
de Gerbert, n'eut pas lieu. Henri, on ne sait pour quelle
raison, n'apparut pas au rendez- vous de Lothaire à Brisach.
Le roi de France revint furieux, se considéi'ant comme joué,
et bien décidé, puisqu'il le fallait, à agir seul (4).
Le mois de février n'était pas encore écoulé qu'il s'empa-
rait de Verdun, et, cette ville ayant été reprise par les Lotha-
ringiens peu après son départ, il vint en faire une seconde
comme il semble le faire, l'un des deux conjurés. M. Lot, qui n'a pas compris ce
passage, veut que l'on bitte le non devant iijnoramus et traduit : (f Quelle en sera
l'issue, nous l'ignorons, u El il ajoute en note : « Comment C.erbert aurait-il su à
priori la suite des projets de Henri et de Lothaire? » 11 lui sullisait d'en connaître
le but.
(1) Lettres de Gerbert. n" 39, p. 37. .l'ai emprunté à M. Lot la traduction qu'il
donne de cette lettre, p. 143, mais non sans la rectifier par endroits.
(2) Lettres de Gerbert, n" 42, p. 40.
(3) Lettres de Gerbert, n» 43, p. 41.
(4) Richer, III, 98, p. G28.
NOTfîIîn PF.XnANT LA MINOniTK d'oTTON III. 79
fois le siège et s'en rendit maître au mois de mars 985. Ainsi
le roi de France prenait pied en Lothier, et le désastre pour
la maison de Saxe était d'autant i)lus grand que le vaillant
Godcfroi de Verdun, son frèz-e Sigcfroi de Luxembourg et
d'autres personnages de mar([ue étaient tombés dans les
mains du vainqueur. Adalbéron de Reims fut si intimidé de
cet échec qu'il n'osa plus faire op[)osition à Lotliaire ; il se
laissa même entraîner à écrire en sa faveur aux archevêques
de Mayence, de Trêves et de Cologne (1).
Mais Gerbei't restait à la cause du jeune Otton et de sa
mère, et, sans exagération, on peut dire que Gerbert sulli-
sait. Cette fois cependant, la tâche était rude, car il avait à
combattre son métropolitain, son bienfaiteur, son chef Adal-
béron, et ses lettres allaient chez les correspondants de
celui-ci détruire l'elfet des messages contraints que ce prélat
écrivait sous la dictée de Lotliaire. Voici celle que reçut Not-
ger : a Votre nom devient éclatant dans un temps où retentit
si rarement l'éloge de la probité, mais où l'improbité est si
souvent proclamée. Votre ami Godefroi voit maintenant où
sont les amis qui l'ont aimé plus que leurs intérêts, qui au-
raient été fidèles à sa femme et .à ses enfants s'il leur avait
été enlevé par la mort. La bonne opinion qu'a de vous un
homme de cette valeur est à elle seule la preuve du haut de-
gré du mérite qui brille en vous. Il exhorte donc et il engage
ceux qui l'aiment, ceux qui lui sont dévoués, à garder leur
foi à sa souveraine Théophano et à son fds, à ne pas se lais-
ser accabler par les forces de l'ennemi ni épouvanter par les
événements ; il viendra un jour d'allégresse qui fera le départ
des traîtres et des amis de la patrie, réservant à ceux-là de"
châtiments, à ceux-ci des récompenses. Ne mandez rien de
tout ceci à votre lidèle ami l'archevêque Adalbéron de
Reims : il est victime de la contrainte, comme en font foi les
lettres qu'il a écrites à vos archevêques. Il n'a rien écrit qui
vienne de lui; tout lui a été arraché par la violence de la
tyrannie (2) ».
(1) Sur tout ceci voir Lot, pp. 142- 14 i.
(2) Lettres de Herbert, n° 49, |). 4G.
80 CHAPITRE VI.
Notgcr, apparemment, n'aAait pas besoin des exhortations
de Gerbert pour se mettre sur ses gardes contre les entre-
prises du roi de France, que l'on peut considérer comme son
vieil ennemi. Aussi bien eut-il, peu de temps après, la satis-
l'action de constater que, comme il l'avait ])rcvu, Lotliaire
restait seul en i'ace du jeune Otton. En eiîet, l'ambitieux
Henri, désespérant de ses vastes projets et voulant avi moins
sauver son duché de Bavière, venait de se décider à faire
une paix décisive avec les deux reines. Cet acte important se
passa en 98o à Francfort sur-le-Mein (1). Une conférence,
convoquée à Metz pour le mois de juillet de la même année,
avait pour objet de sceller cette réconciliation. Là devaient
se rencontrer, avec les inqiératrices Adélaïde et Théophano,
la duchesse Béatrice, plusieurs princes parmi lesquels Henri,
et plusieurs évcques parmi lesquels Notger (2). On ne sait si
cette conférence eut lieu (3) ; dans tous les cas, les résultats
de la paix de Francfort restèrent acquis : Otton III garda
son royaume sous la tutelle de sa mère, Henri fut rélabli
dans son duché de Bavière.
Notger passa une partie de cette année 985 à la cour du
roi. Il était avec lui à Francfort le 28 juin, et il intervint dans
l'acte par lequel le roi accorda en propre à Ansfrid tout ce
qu'il tenait de lui en bénéfice dans la Frise (4). Il l'accom-
pagna ensuite à Ingelheim, où, le 7 juillet, il se fit accorder
tous les droits qui restaient au souverain dans le comté de
Huy (o).
Seul, le roi de France, mécontent et jaloux, rêvait de de-
mander aux armes une revanche de ses insuccès diploma-
tiques, et préparait une nouvelle invasion du Lothier. C'est
encore par la correspondance de Gerbert qu'on en fut in-
fo imié en Allemagne ; dès la fin de juin 9SG, il prévenait
l'inq^érati'ice Théophano : « Un complot s'est formé ou se
(1) Annales QuedlinlnD-rjcnses p. C".
(2) Lettres de Gerbert, n" 02 p. Cl ; n» GG p. 04; cf. la note de J. llavet, p. (M,
note 1.
(3) Lettres de Gerbert, p. 01 note 1 ; Lot, p. IGl avec la note 4.
(4) Sickel, DO. III, \>. ilO.
(3) Sirkel. 1)0. fil, p. 4i;3.
NOTGER PENDANT LA MINORITÉ d'oTTON III. <S1
trame en ce moment contre le fils de César et contre vous ;
il comprend non seulement des princes, entre autres le duc
Charles qui ne s'en cache plus, mais encore tous ceux des
chevaliers que l'espérance ou la crainte peuvent enchaîner...
On prépare en grand secret une expédition contre vos (idèles,
mais je ne sais lesquels (1). «
En même temps, Ilothard de Canibrai apprenait que les
deux postes menacés, c'étaient sa ville épiscopale et celle de
Notger. Liège et Cambrai étaient en eflet les boulevards de
la puissance ottonienne en Lothier; les conquérir, c'était
enlever tout le pays à l'Allemagne. Cette fois, l'évèque
de Cambrai ne fut plus à la hauteur de la situation : à la nou-
velle des projets de Lothaire, il accourut s'humilier devant
lui et obtint la promesse que le roi ne lui demanderait sa sou-
mission qu'après c[u"il aurait obtenu celle de Liège et des
principaux grands du pays (2). Vaines terreurs! L'heure
approchait où le remuant roi de France ne serait plus un
danger pour personne. Le 2 mars 98G, ce prince, dans lequel
revivaient toutes les vastes ambitions des rois carolingiens,
expirait à l'âge de 44 ans, et, comme dit un contemporain,
« les Belges pouvaient respirer » (3).
Sur cette période de luttes sourdes ou ouvertes déchaînées
par les intrigues de deux ambitieux, la correspondance de
Gerbert, tout intéressante qu'elle soit, ne nous apporte cepen-
dant pas toutes les indications que nous souhaiterions. Elle
allume notre curiosité plus qu'elle ne la satisfait, elle nous
laisse deviner des problèmes dont elle ne nous donne pas la
solution. Cela est vrai surtout du rôle c{ue notre évoque a
joué dans ces complications internationales. Nous avons
laissé de côté, dans notre exposé, plus d'un point de ce rôle
sur lequel nous n'avons que des allusions vagues; par
exemple, nous n'avons pas essayé de préciser quelles sont
au juste ses relations avec Godefroi de Verdun, qui semble
être de ses fidèles et pour qui on réclame sa protection.
(1) Lettres de Gerbert, n" o9, p. o8; Lot, p. tG2, note.
(2) Gesta epp. Cameruc. I, 10.j, p. 413..
(3) Richer, III, 108, p. G30 : Sed Divinitas res miindanas dcterniiiuins, et lîelgis
requiem, et liuic (régi Lolhario) regnandi linem dédit.
I. G
82 CHAPITRE Vt.
Plusieurs écrivains liégeois ont prétendu que Notger fut le
tuteur dOtton III et le régent du royaume (1). Il n'en est
rien. La tutelle a été gérée par riinpératrice elle-même;
quant aux études du jeune prince, elles ont été dirigées, d'a-
bord par le comte saxon Hoico et par Jean de Plaisance, puis,
après la retraite de ce dernier en 988, par saint Cernward,
évcque de Hildesheim. Notger lut encore moins le régent du
royaume, puisqu'il n'y eut pas de régence à proprement par-
ler, et que ceux-là étaient les maîtres du pouvoir qui avaient
la garde de l'enfant royal, c'est-à-dire, tout d'abord sa mère
Tliéopliano et sa grand'mère Adélaïde (2).
(1) Ces idées n'apparaissent pas encore dans Anselme, qui se contente de dire :
Quippe qui in palatio Ollonis III adliiic pucri inter primos consiliarios esset
(c. 25); et plus loin : Quem summi proceres, antistes dico Romanae urbis pariter-
que imperator tanto honore dignum duxenint ut alter eoruni, papa videlicet, in
disceptationibus praesulum cisalpinoruin vice sua sequeslrem saepe esse jusserit,
imperator vero in disponendis regni negotiis ])rimum habuerit. Mais déjà le Vita
\ot{irri, c. 7, fait de notre évûquc le tuleur d'Otton III : Praerogativà bonae lidei et
meritorum constitutionc principum curia fccit eum patronum pucrilis aelatis Otlo-
nis imperatoris. Cujus studio et diligentia quam super actatem siiani puer ille
profecerit etc.
Le continuateur III de la Cironiquc de Saint- T rond, III, li, p. 380, fait écho
au Vita Notgeri : Leodiensis episcopus Noigerus propter sui industriam a primori-
bus imperii tutor constituitur. Jean d'Outremeuse, naturellement, abonde dans le
même sens et raconte à ce sujet des fables bizarres, t. IV p. -153 et iM-. Enfin, on
lit dans le Vitu Notrjeri de Langius ce vers dont je ne connais pas l'âge :
A Suevo regitur rcx magnus tertius Otio.
Parmi les modernes, Fisen, I, p. loS, et Foullon, I, p. 199, croient à la tutelle ;
Daris, p. 28,'), à un conseil de tutelle sur la foi d'Anselme, qui ne dit rien de sem-
blable.
(2j V. Kelii', 0. c.
CHAPITRE VII.
NOTGER AU SERVICE I) OTÏON III.
Le zèle que notre évèque avait déployé pour la défense
des droits de son souverain légitime devait trouver une
récompense. Il devint, sous Otton III, un des hommes les
plus influents de l'empire, un des conseillers les plus écoutés
de la couronne. Sans égaler la situation d'un Willigis de
Mayence et d"un Plildebold de Wornis, qui remplissaient
respectivement les fonctions d'arclùchancelier et de chan-
celier du royaume, il occupait, immédiatement après eux,
le premier rang à la cour et dans le royaume, et les di-
plômes impériaux du règne d'Otton III nous apportent un
témoignage oiiiciel de sa haute situation.
C'est lui que l'empereur consultait sur tout ce qui regar-
dait les aflaires du Lothier. Sous ce rapport, on peut dire
que notre évoque reproduit, bien qu'avec moins d'autorité
et de prestige, la iigurc de saint Brunon de Cologne. C'est
lui, on le verra, qui disait le mot décisif dans la nomination
des évêques de Cambrai et d'Utrecht; c'est sou intervention
qui était mentionnée dans les diplômes des libéralités faites
par l'empereur aux églises ou aux grands de ce pays.
Nous rencontrons son nom dans treize actes impériaux qui
s'échelonnent entre les années 985 et 997 : sur ces treize
documents, il y en a huit qui reviennent au Lothier, quatre
à d'autres régions de l'Empire cL un à l'Italie. C'est Notgei",
les actes en font foi, qui a procuré la faveur du souverain
à l'église de Cambrai (1), ainsi c£u'aux abbayes de Stave-
(1) SicUel, 1)0. Ul, \)\). 179 et oTO (actes du '28 mai 931 et du 23 avril 99C.)
84 CHAPITRE Vit.
lot (1), de Brogne (2), de Nivelles (3) et de Villich (4) ; c'est
grâce à son intervention aussi que le comte Ansfrid a
obtenu de l'empereur d'importantes concessions en Frise (o).
Ces actes seraient plus nomiireux encore si, plus d'une fois,
sous le règne d'Otton III, des missions importantes n'avaient
tenu Notger éloigné de la cour pendant un temps assez
considérable (G), mais ils suffisent pour nous permettre de
dire, avec les diplomatistes, que lorsqu'il s'agissait d'affaires
lotharingiennes, la cour n'écoutait personne plus volontiers
que lui (7).
Nous en avons une preuve bien éclatante dès l'année 98G.
Notger en passa une grande partie, ainsi que le commence-
ment de la suivante, auprès de son jeune souverain. 11 l'ac-
compagna à Duisbourg, où il intervint le 29 novembre dans le
diplôme pour l'abbaye de Saint-Remi de Reims (8) ; il le sui-
vit à Cologne, où, le 27 décembre, il joua le même rôle dans
une donation impériale pour l'abbaye de Saint-Gérard de
Brogne (9) ; à Andernacli, où il fat intervenant pour l'abbaye
de Villich à la date du 18 janvier 987 (10), et à Nimègue, où
(1) 1(1. ibid. p. 432 (acle du 27 février 987.)
(2) Id. ibid. 1». 429 cl 502 (actes du 27 décembre 98G et du 31 mars 992.)
(3) Id. ibid. p. 501 (acte du 8 avril 992.)
(4) Id. ibid. p. 431 (acte du 18 janvier 987.)
(y) Id. ibid. p. 410 (acte du 2G juin 985.)
(6) J'admets, en effet, avec Bresslau, Uumllmch dcr l'i-l;vndenlchrc fur DeiiHtch-
latid und Italien, t. I, p. 793, que l'intervenant n"est mentionné que dans les
diplômes à l'émission desquels il assiste. L'élude des interventions de Notger con-
lirme cette doctrine; elles se produisent partout où nous avons soit la preuve, soit
un indice sérieux de sa présence; elles s'interrompent chaque fois qu'on peut établir
par les textes qu'il est éloigné de son souverain. Ainsi d'ailleurs s'explique le mieux
du monde l'évolution qui, dans les diplômes inqiériaux, substitue les témoins aux
intervenants. Cf. Fickcr, BeitriUje zur i'rkundcnlclire, t. I, pp. 232 et suivantes;
Pflugk-Harttung, Diplomatiscli-liistorixche Forschungcn.
(7) Kehr, Ilistorisclic Zeilsclirift, t. LXVI p. 427; Wilmans, Otto III, p. 71;
Richter, t. III p. 151.
(8) Sickel, 1)0. III, p. 417.
(9) Id., ibid. p. 430.
(10) Id., ibid. p. 431. L'auteur du Vita Notaeri, qui a passé à l'abbaye de Villich,
y a vu le diplôme ottonien portant mention de l'intervention de Notger; mais il
s'est persuadé, sans doute parce qu'il n'a parcouru l'acte que d'une manière super-
NOTGRR AU SKUVICi: n'oTTO.V Uî. So
son nom figure le 27 février dans une donation à l'aljbaye de
Stavelot (1).
Pendant ce séjour prolongé auprès de ses souverains, il
eut le temps et l'occasion d'entretenir l'impératrice régente
des intérêts de son pays de Liège. Une expérience cruelle
avait ouvert les yeux de cette princesse sur la nécessité de
rentbrcer dans ce pays de i'rontière l'autorité de l'Empire, en
y fortifiant la situation d'un vassal aussi dévoué que Notger,
et c'est sans doute cette considération qui la détermina à lui
prêter main forte en 987 pour la démolition de Ghèvremont.
Des documents contemporains nous la montrent occupée au
siège de cette forteresse vers le commencement de l'été de
cette année (2).
Un projet hardi germa alors dans l'esprit d'Eudes de Blois
et de Herbert de ïroyes. Ces deux seigneurs français s'étaient
rendus fameux par la capture du comte Godefroi de Verdun.
Se souvenant que, quelques années auparavant, le coup de
main de Lothaire sur Aix-la-Chapelle avait été bien près de
réussir, ils imaginèrent d'aller surprendre et enlever l'impé-
ratrice. Adalbéron de Reims, ou pour mieux dire Gerbert,
qui avait un service d'informations hors ligne, eut le temps
de prévenir cette princesse : c'était quelques jours après le
17 juin (3). Théopliano, sans doute, déjoua le complot; mal-
heureusement, nous ne savons rien de plus à ce sujet, et,
sans une allusion fortuite conservée dans la correspondance
de Gerbert, nous ignorerions et le siège de Ghèvremont, et
la part qu'y a prise limpératrice.
Si l'histoire de la destruction de Ghèvremont, sur laquelle
nous devons revenir plus loin, atteste une fois de plus le
crédit dont Notger jouissait à la cour, le fait suivant est une
preuve non moins frappante de l'espèce de patronage qui
liciellc, que c'est notre évciiue qui a fondé ce monastère : Conatitiuo super lienum
inoriit-sterio sanctimonialium in villa Vilica, aient pririlcgia ejusdein ccelcsie in bible
coiiseripta testantur, Vita Notgeri. c. 8.
(1) Sickel, DO. m, p. 432.
(2) Lettres de Gerbert, u" iO'2, p. 91- : pi'opler prcscntem obsidionem Caprimontis.
Cf. la note suivante.
(3) Ibid., n" 103, p. 96: Qui nunc furtivasjdelectorum militum conliaiiunl copias,
ul in vos, si apud Caprimontem estis, impetum faciant.
86 CHAPITRE VII.
lui était dévolu sur les affaires du Lotliier. L'abbé Erluin
de Gembloux était mort le 10 août 986 ou 987 (1), et les
moines se rendaient à la cour pour obtenir un nouvel
abbé. Passant par Liège, ils ne manquèrent pas d'aller
demander conseil et peut-être appui à Notger, qui était
d'ailleurs leur évcque diocésain. Notger les dissuada vive-
ment de leur démarclie. Il allégua que le roi, étant éloi-
gné souvent, ne pourrait pas les protéger elHcacement,
et que ses courtisans ne manqueraient pas cette occa-
sion de leur extorquer de l'argent; il leur olî'rit de de-
venir lui-même leur patron, se faisant fort d'obtenir le
consentement de l'empereur à cette combinaison. Les moines
se laissèrent convaincre, et ils élurent Herward, à qui
Notger imposa les mains. L'évêque voulut récompenser lab-
baye de la confiance qu'elle lui avait montrée : il lui lit
diverses donations parmi lesquelles étaient le village de ïem-
ploux, qui donnait un revenu annuel de 100 sous, une vigne
à Namur et d'autres terres (2). Au surplus, il n'avait pas
trop présumé de son crédit à la cour; peu de temps après,
Otton III confirmait les possessions de l'église de Liège par
un diplôme où est expressément mentionné Gembloux (3).
L'acte n'est pas daté, mais comme nous trouvons l'empereur
à Braine-lc-Comte (4) le 20 mai 988, il y a lieu de croire qu'il
aura passé par Liège, et qu'il aura émis le diplôme pendant
son séjour dans cette ville (o).
(1) GcsUi abbatum Gcmblaccns., c. 23, p. oSI. Sickel, DO. III, p.'iio, admet
la date de 987.
(2) Gesta abbatum Gemblacctis., 1. c.
(3) Sickel, DO. III, p. 445.
(4) Id. ibid., p. 444. Est-ce Brainc-le-Comfe, comme croit Sickel, ou faul-il pen-
ser à un autre Braine : Braine-le-Cliâteau, Braine-l'AIleud, ou encore Waulhier-
Braine? Je ne sais, et les érudits hennuyers ne nous tirent pas d'embarras.
(5) Sickel, DO. III, p. 445. Ce diplôme, n'étant pas daté, a été obligé, par les
divers érudits qui s'en sont occupés, de voyager d'une année à l'autre, jusqu'à ce
que Sickel d'une part, Bormans et Schoolmee.sters de l'autre, lui aient enfin assigné
sa place, bien que d'une manière approximative, dans la chronologie ottonienne.
Cliapeaville, I. 2H, avait prudemment laissé la date en blanc; Li'inig, moins avisé,
eut l'étrange idée d'en faire un diplôme d'Olton I et de le placer en 972; Fisen et
Miraeus admettaient 98i-, Slumpf et Bormans, Reaieil etc., descendaient jusqu'en
985, et Wauters même allait jusqu'en 995 environ. Enfin, revenant sur la question
xoTORP. AU s;:iivicE d ottox iir.
s:
A partir du printemps de 988 jusqu'au 18 juin 1)90, nous ne
rencontrons plus le nom de Notger dans les diplômes d'Ot-
ton III. C'est une longue disparition, dont il n'est pas néces-
saire de chercher la raison fort loin : les Annales de Lobbes
nous apprennent qu'il était parti pour l'Italie. Apparemment
il y accompagna (1) l'impératrice ïhéophano, qui allait alTer-
mir l'autorité de son fils dans ce pays, où le pape Jean XV
était toujours menacé par Grescentius (2). On a discuté sur la
date de ce voyage de l'impératrice, mais nous savons aujour-
d'hui qu'elle partit dans l'automne de 989 (3), et rien ne per-
met de croire que Notger l'aurait précédée au-delà des Alpes.
On comprend quelle importance la mère du jeune roi devait
attacher aux services d'un prélat à la fois habile et énergique,
qui avait déjcà quelque expérience de l'Italie et qui savait ce
que c'est que gouverner.
L'évoque de Liège emmenait avec lui un moine savant et
vertueux qui jouissait de toute sa confiance ; c'est Hériger,
écolàtre de l'abbaye de Lobbes, qui lui fut toujours d'un
grand secours pour expédier toutes les aifaires, tant poli-
tiques que religieuses et littéraires (4).
C'est pendant que Notger était en route pour l'Italie qu'il
(liuis l'édition (lu Cartuhiire de Sdiiit-Lainbert, Bormaiis et Scliooliiieesfers se ren-
dirent compte que l'acte était, dans tous les cas, postérieur à l'accord des moines
de Gembloux avec Notger, dont il est parlé ci-dessus. Et cet accord lui-même est
postérieur à la mort d'Erluin, qui arriva le -10 août de 986 ou de 987.
(1) 989. Notkerus episcopus vadit Romam; H (érigeras) cum eo. Annales Lau-
bicnses, p. 18. Ivehr, qui ne connaîf pas ce texte, argue à tort du silence des sources,
pour soutenir CHistoriache Zeitschrift, t. LXVI p. 487, note 1) qu'on ne sait rien
d'une mission de Notger en Italie pendant la minorité d'Otton III.
(2) 989. Theopliania mater régis Romam perrexit ibique natalem Domini cele-
bravit et omnem regionem sibi subdit. Annales Hildeshtimoises, p. (J8.
(3) C'est ce qu'a établi Sickel, MIÔG, XVI, pp. 231-243, contre Wilmans p. Go,
suivi par .1. Havet, Lettres de Cerhert, p. LXXIV, et par Richter, III, p. Ii9, qui
admettaient 988.
(4) In tantum enim (Herigerus) praedicto venerabili episcopo Notgero cliarus et
familiaris fuit, ut non solum in domesticis vel ecclesiasticis rébus, sed in palafinis
(|uu(iue negotiis, quorum tune temporis praecipuus erat executor, idem episcopus
inlcr ])rimos eum semper liabuerit, nec in Lotharingia solum sed et in Italia, ubi
Olloni II[I] adluic puero regnum praepai-abat, ejus obsequiis et consiliis usus fuerit,
Geslu abbatum Lobiensium coiitinitala, p. 309,
88 CHAPITRE VII.
reçut la lettre suivante, dont l'auteur était l'archevêque Ar-
noul de Reims, qui venait de succéder à Adalbéi'on par le
choix de Hugues Gapet : « La joie que j'avais conçue de
faire le voyage de Rome, et que rendait plus vive l'espoir de
le faire en votre société et dans l'escorte de l'impératrice
Théophano toujours auguste, est troublée par la défense que
me fait mon seigneur. Prenez donc ma place en ami ; faites
que par votre entremise nous obtenions du seigneui* pape le
palliiim, et que nous conservions les bonnes grâces de notre
souveraine, après les avoir conquises grâce à vous. Avec la
permission de Dieu, nous serons à son service à Pâques, et
il n'y aura personne qui puisse nous détacher de la fidélité à
sa personne et à celle de son fils (1). »
Théophano se comporta en Italie comme une vraie sou-
veraine ; elle prit le titre d'empereur, data d'après les années
de son règne, envoya des missi en tournée d'inspection et
siégea en justice (2). Elle n'oublia pas les intérêts de Not-
ger, puisqu'elle obtint du j)ape Jean XV une bulle direc-
tement adressée à l'évêque de Liège, et renfermant des pri-
vilèges pour l'abbaye de Lobbes (3). Elle resta dans la
péninsule jusqu'au printemps de 990. Le 1" avril de cette
année, elle était encore à lia venue; le 18 juin, nous la ren-
controns, ainsi que Notger, à Francfort, où ils interviennent
chacun dans un acte du roi daté de ce jour, lui pour Worins
et elle pour Aquilée (4); il ne semble pas douteux qu'il soit
revenu avec elle.
(1) Lettres de Gerbert, n» IGO, p. 142. Le destinataire de cette lettre n'est pas
désigné, mais je pense qu'aucun lecteur n'hésilera à y reconnaître Notger. Puur la
date, c'est évidemment 989, comme il résulte des constatations de Sickel sur la
diplomatique de Théophano, mais, contrairement à l'opinion de Havct, 1. c, c'est
plus probablement l'automne que le printemps de cette année. J'attire l'attenlion du
lecteur sur le vocabulaire politique d'Arnoul, qui est signilicatil' : Hugues Capet
n'est poui' lui que son seigneur (senior). Thénphano est sa souveraine fdumina). Ar-
noul semble avoir le point de vue international de Gerbert. Cf. ci-dessus, p. 71.
(2) Giesebrecht, t. I, p. 617; Wilmans, p. GG.
(3) Vos, t. I. p. iSG.
(4) Sickel, DO. III, p. 470 et 471. Ici l'intervention semble bien prouver la pré-
sence, car on n'admettra pas que Notger soit intervenu du fond de l'Italie, moins
encore ([ue son intervention se soit produite avant son départ pour ce pays, c'est-
à-dire deux ans avant l'acte diplomatique.
N()T(;KR au SEMVICK d'oTTON I!1. 80
A peine rentré chez lui, Notger y apprenait, avec la mort
de l'abbé Foleuin de Lobbes, la nouvelle que les moines de
cette abbaye désiraient lui donner pour successeur son fidèle
Hériger, qui venait de l'accompagner dans son voyage. Bien
qu'il ait dû éprouver de la peine à se séparer de cet excel-
lent collaborateur, il déféra toutefois au désir qui lui était
exprimé dans un document rempli des termes les plus Ihit-
teurs pour son ami (1), et Hériger alla prendre à Lobbes la
crosse abbatiale, qu'il porta jusque vers la lin du pon-
tificat de Notger. Il n'est pas téméraire de croire que ce
dernier aura assisté à la consécration abbatiale , qui eut
lieu à Lobbes le 21 décembre 990, jour de la fôte de saint
Thomas, par les mains de l'ordinaire diocésain, Rothard de
Cambrai.
Dès le 28 juin 991, nous retrouvons Notger près de l'em-
pereur à Nimègue, où il intervient dans un diplôme en fa-
veur de l'église de Cambrai (2). Pour peu que son séjour à
la cour se soit prolongé, il y aura été témoin de la mort de
sa souveraine, l'impératrice ïliéophano, qui expira dans
cette ville le lo juin de cette année, à l'âge de 31 ans, après
un veuvage de huit ans pendant lequel elle avait défendu
avec une énergie virile et un dévouement sans bornes les
droits de son fils à la couronne. Cette princesse byzantine,
élégante et d'une culture supérieure à celle du milieu où elle
fut appelée à vivre, n'y a pas rencontré les sympathies de
tout le monde ; on lui a reproché ce qu'on appelait son faste
byzantin; on a pris ombrage de sa distinction de manières,
qui contrastait avec la rudesse des moeurs saxonnes; on
s'est olfusqué de ses procédés de gouvernement, qui ne s'ins-
piraient pas de la tradition germanique; on s'est plaint de
l'éducation trop peu nationale qu elle donna à son fils, et la
calomnie n'a pas toujours respecté sa réputation de femme.
Mais Notger, qu'elle avait honoré de sa confiance et qui
pai'tageait son dévouement au royal orphelin, dut être dou-
loureusement frappé par sa disparition, et de toute manière
(1) Ce document est rt'pi'oduit 2« extenso dans le Cesta epp. Camerac. I, lOfi,
p. 445.
(2) Sickel, DO. III, p. 470.
00 CHAPITRE Vil.
il faut croire qu'il assista à ses funérailles, qui eurent lieu à
Saint-Pantaléon de Coloji^ne (1). Otton III perdait son meil-
leur appui à un âge où il avait encore grand besoin de
guides et de conseils, et sa grand'mère Adélaïde ne pouvait,
malgré son dévouement, suppléer les sollicitudes d'une mère.
Le rôle de Notger auprès du jeune roi était appelé à gran-
dir dans ces conjonctures ; aussi ne faut-il pas s'étonner de
le retrouver, pendant une bonne partie du printemps de
992, aux côtés de son roval maître.
Le 11 mars 992, il est à la cour à Boppard, en qualité
d'intervenant dans trois diplômes émis par Otton III en fa-
veur de l'abbaye de Selz, fondation favorite de sa grand'mère
l'impératrice Adélaïde (2). De là, la cour se transporta à
Aix-la-Chapelle, où elle célébra la fête de Pâques (27 mars).
Nous avons une preuve du séjour de Notger dans cette
ville le 8 avril : c'est la date d'un diplôme par lequel, à la
demande de sa grand'mère et de Notger, Otton III fît don
des terres d'Ardenelle à l'abbaye de Nivelles (3).
Pendant ce séjour à Aix-la-Chapelle, Notger fut appelé à
intervenir dans une affaire retentissante, qui passionnait
alors tous les diocèses de France et d'Allemagne, et dont le
héros était son ancien correspondant Gerbert.
Gerbert était monté sur le siège archiépiscopal de Reims
dans des conditions très discutées. Son prédécesseur Arnoul,
lors des troubles causés par l'avènement de la troisième dy-
nastie, avait trahi la cause de Hugues Capet en livrant sa
ville à Charles de Lorraine. Après la défaite du prétendant,
on demanda compte au prélat de sa conduite, et un synode
réuni à Saint-Basle le déposa et élut à sa place Gerbert (18
juin 991). Arnoul en appela à Rome, et le jîape Jean XV fit
soumettre l'affaire à un nouvel examen par un de ses légats,
qui réunit dans ce but le concile d'Aix-la-Chapelle (4).
(1) Thicliiiar, IV, iO, p. 772; Annales Quedlinbiirr/nnsc/i, p. G8; A)i)uiles Ilildrslici-
menaes et CJininicon rcd'nnn Qihmiac, p. 7 il.
(2) Sickcl, /;o. ///, i.j). 19'p-'f98.
(3) Sickel, 1)0. ///, p. 504. Il faut lire dans le texte ArdbicUa et non ArdivcUa
comme fait Siclvci. Anienelle est une dépendance île Nivelles.
(i) Wilnians, Otto lll, p. o8. llefelé, Condliemjcschichtv, t. IV, p. GM, ignore tota-
lement ces deux conciles.
XOTGER AL' SKRVICE d'oTTO.V HI. 91
« Le légat, écrit un éruditdc nos jours, n'osait évidcmuient
venir en France même attaquer une sentence portée avec
rassentiment du roi de France « (1). Il est inutile de dire
qu'aucun évcque français n'assista à cette réunion qui de-
vait juger la cause d'un évcque français. C'est cette circons-
tance, sans doute, qui infirma d'avance les délibérations du
synode sur une question si délicate : il est permis de croire
qu'il se sépara sans avoir pris aucune décision, et ainsi s'ex-
plique l'oubli dans lequel il est tombé.
Le concile doit avoir été tenu avant la fin d'avril, car, dans
les derniers jours de ce mois, nous voyons l'évcque de Liège
accompagner son souverain vers les frontières occidentales
de l'Empire. Etait-ce une entrevue projetée avec le roi de
France qui appelait Otton III dans les vallées de la Meuse
et du Chiers, ces théâtres historiques de tant de rendez-
vous royaux? On le croirait, mais l'histoire est muette, et
nous ne pouvons faire que des conjectures. Passant par
Brogne, où il doit avoir été le 30 avril (2), l'empereur, accom-
pagné de Notger, se trouvait le 19 mai à Laneuville-sur-
Meuse (3), et le 2o du même mois à Margut (4). Dès le 29, il
était rentré à Trêves (o), d'où il regagna la Saxe.
L'année suivante, Notger eut l'honneur de recevoir Ot-
ton III à Liège, comme on le voit par un diplôme impérial
daté de cette ville le 2ô mars 993 (6). Le 17 avril de la même
année, Notger était encore auprès du souverain à Ingclheim,
intervenant dans une donation impériale en faveur de Mag-
debourg (7).
Cependant le légat du pape ne perdait pas de vue l'épi-
neuse affaire de Gerbert, et, sous ses auspices, un second
concile, où Notger doit s'être trouvé, se tint à Ingelheim en
(1) ,1. Havpt, Lettres de Gerbert p. XXVI.
(2) Sickel, DO. UI, p. on2. Cf. riippemlico.
(3) Sickcl, li<i. m, p. oOi. Je rectilie le nom de !a localité, ijne Sickel appelle
erronémoiit Neuville.
(4) Id. ibid. p. oO.'i.
(.") Id. ibid. p. viOfi.
(G) Id. ibid. p. ;;28.
(7j Id. ibid. p. 329.
î^2 CHAPITRE VII.
994 (1). Les évèques français y firent défaut comme à Aix-
la-Chapelle, mais, cette ibis, le concile décida de délil>ércr
sans tenir compte de cette espèce de protestation tacite. Il
paraît bien que, dès le principe, les évoques du royaume
d'Allemagne n'envisagèrent pas d'un bon œil la déposition
d'Arnoul, et plusieurs d'entre eux, Willigis de Mayence à
leur tète, avaient réclamé auprès de Jean XV (2). Quel était
leur mobile? Etaient-ils convaincus que les prélats français
avaient en cette matière violé les droits du Saint-Siège, ou
voyaient-ils quelque danger grave à procéder contre un
évoque comme on l'avait fait contre Arnoul? N'obéissaient-
ils pas peut-être, et en partie à leur insu, à un point de vue
national qui les indisposait contre toute mesure prise en
faveur de Hugues Gapet? On peut croire que, chez plus d'un
d'entre eux, les deux raisons auront influé à la fois. Quoi
qu'il en soit, le synode d'Ingelheim condamna le concile de
Saint-Basle, qui avait déposé Arnoul, et demanda au pape de
casser sa sentence. Notger ne se sépara pas de ses confrères
dans cette occurrence, et peut-être même fut-il de ceux qui se
prononcèrent de la manière la plus catégorique, puisque,
peu de temps après, Gerbert se plaignait d'avoir perdu son
amitié et entreprenait de la reconquérir (3).
A la suite du synode d'Ingelheim, le pape crut pouvoir
s'avancer, et il lança une sentence d'excommunication contre
Gerbert. Mais l'énergique lutteur ne céda point, et un con-
cile français, réuni à Ghelles sous les auspices du roi Robert,
prit résolument parti pour lui contre les rigueurs de l'épis-
copat d'Allemagne. Il devenait évident qu'un débat purement
canonique se transformait, grâce aux intérêts qui y étaient
engagés de part et d'autre, en une querelle nationale. Le pape
le comprit : renonçant à poursuivre l'exécution de sa sen-
tence, il essaya d'une nouvelle réunion des évêques allemands
et français, qui fut préparée, cette fois, avec plus de pru-
dence et de soin que les deux précédentes. Le choix qu'on fit
de Mouzon comme siège de cette assemblée était excellent :
(1) Wilmans, Olio III, p. GO.
(2) Richer, IV, 9a, p. Co3.
(3) Lettres de Gerbert, 11° 193, p. 183,
N'OTGER AU SERVICE d'oïïON III. i)o
situé aux confins do la France et de l'Allemagne, Mouzon
appartenait ])olili([ueuient à ce dernier pays, mais dépendait
au s[)irituel de Reims, et ne pouvait ius[)irer aucune in([uié-
tuile à des évèques français. Ceux-ci, au surplus, soit qu'ils
eussent été habilement travaillés, soit (qu'ils se t'ussenî rendu
compte qu ils ne pouvaient, sans imprudence et sans injus-
tice, se dérober plus longtemps aux volontés du Souverain-
Pontife, étaient, à ce qu'il semble, disposés à se rendre en
grand nombre à Mouzon, où Gerbert lui-même se préparait à
comparaître (1). Mais Hugues Gapet crut devoir intervenir
avec éclat : au dernier moment, devinant le danger que cou-
rait son protégé, il lit défense à ses évèques de répondre à
l'appel du légat, et Gerbert, bravant l'interdiction du roi,
partit seul pour Mouzon (2). L'homme qui avait tant fait pour
allermir le trône d'Otton III allait donc comparaître devant
un tribunal où siégeaient les évèques de ce jeune prince, dans
une question où il y allait de son honnem', de sa dignité, du
repos de toute sa vie. Il n'était pas résigné à se laisser écra-
ser; une lettre qu'il avait écrite quelque temps auparavant à
Notger nous en fournit la preuve. Dans cette lettre, où il dit
connaître la cause du changement d'attitude de son ancien
ami, il lui envoie la justification qu'il venait décrire à la de-
mande de Wiiderod, évoque de Strasbourg, et il déclare
qu'il fait tous ses efforts pour obtenir la réunion d'un con-
cile sinon œcuménique, du moins franco-allemand, pour y
cire jugé, tant il a confiance dans la justice de sa cause et
(1) Lettres de Gerbert, I. c. : Et mine ad votiiin meonim hosfium, quia ex loto
orbe fioi-i non potest, ex tolo principiim nostrorum regimine, iil universalc co-
galui- conciliiini, niodis quibiis valeo elaboro. Tanium quippe a nobis abesl malefi-
ciiun, etc.
("2) Richer, IV, 9G, p. Ch>?>, Je dis au dernier moment; il est difficile, en edet, de
croire que Gerbert se fût présenté devant le concile de Mouzon, s'il n'avait eu la con-
viction que l'épiscopal français adhérait à cette réunion. D'autre part, l'interdiction
prononcée par Hugues Capet n'aurait eu aucune raison d'être, si le niènie épiscopat
avait protesté contre l'idée de réunir le concile à Mouzon. Et il est fort probable
que si cette interdiction n'avait pas été formulée à la dernière heure, Gerbert aurait
eu le temps de concerter son attitude avec celle des autres évoques de France.
C'est IVicher, IV, 100, p. GoG, qui fait dire à Gerbert qu'il est venu à Mouzon malgré
Hugues Capcl frum ipsr etiam proliibidis arces^i-.critj
lli CHAPITRE VU.
dans son innocence. « Je vous en supplie, écrit-il en finissant,
ne vous en rapportez pas, sur mon compte, à mes ennemis
plutôt qu'à vous-même. Voyez si je suis resté ce que jetais,
c'est-à-dire dévoué à votre personne, prêt à votre service, en
général fidèle à mes amis, ami passionné de la justice et de
la vérité, sans dol et sans superbe, et honoré de votre amitié.
Ne l'ayant pas perdue par ma faute, je la redemande à votre
droiture ; je m'afîligerais qu'elle me fût refusée, et j'éprou-
verai une grande joie si elle m'est rendue (1). y>
Notger dut être ému de ce langage de l'homme qu'il avait
connu si puissant, et qui aujourd'hui, dans sa détresse, était
obligé d'invoquer le secours, peut-être la pitié de ses anciens
amis. Nous le trouvons le 23 avril de cette année à Aix-la-
Chapelle, où il intervient dans une donation impériale en
faveur de l'église de Cambrai et de son évoque Rothard.
Quelque temps après, il partait pour Mouzon, où le concile
devait se réunir le 2 juin. L'évèque de Liège y trouva Suitger
de Munster, Leodulf de Trêves, et Aymon de Verdun, avec
le légat Léon (2) et le comte Godefroi. Devant cette petite
réunion, Gerbert se défendit avec vigueur et habileté ; son
discours, dont Richer nous a conservé le texte, et dont
l'authenticité ne semble pas douteuse, était en réalité un
mémoire rédigé d'avance (3). Le concile, trop peu nombreux
et considérant d'ailleurs qu'en l'absence de la partie adverse
la cause ne pouvait pas être tranchée, décida de se proroger
à une réunion qui devait être tenue le l*"'' juillet à Reims; en
attendant, il voulut, pour donner une preuve de déféi^ence
au pape représenté par son légat, interdire à l'accusé le mi-
nistère sacerdotal et la communion; mais, celte fois encore,
la défense de Gerbert fut si énergique et si modérée, qu'on
se contenta de la promesse qu'il s'abstiendrait du sacrifice
de la messe.
(1) Lettres tic Ccvbert, n" 11)3. p. ISi-,
(2) Richer, IV, 99, p. Go'k
(3) Gerberlus surrexit atijue oralioncm pro se scriptam in conciiio mox recitavit.
Richer, IV, 101. Il siidlt (railleurs de comparer les discours de Gerbert dans cet
auteur, 102-107, avec sa lettre à Wilderod de Strasbourg {Lettres de Gerbert, n" 217,
p. 203), pour reconnaître rélroitc parenté des deux documents.
NOTGER AU SERVICTÎ d'oTTON III. i)o
Xotger. dans toute cette aHairc, ne paraît pas avoir joué
de rùle prépondérant, soit parce qu'il croyait devoir à sa
dignité de s'enfermer strictement dans sa qualité de juge,
soit parce que Tévêquc de Verdun, qui fut l'orateur prin-
cipal du concile, était le seul de l'assemblée qui possédât la
langue française (1). Au surplus, l'affaire de Gerbert, tou-
jours reprise et toujours ajournée, ne fut jamais terminée,
et son départ pour l'Italie, où bientôt après il fut élevé au
siège archiépiscopal de llavenne, mit lin à un des débats les
plus embrouillés de ce tenqjs.
On voudrait savoir quelle inlluencc ces événements ont
pu exercer sur les relations des deux anciens amis, et l'on
est assez tenté de supposer que Notger aura jugé avec sévé-
rité le cas de Gerbert, quand on voit, peu de temps après, un
ancien élève et protégé de l'évéque rie Liège, Erluin, qui
avait obtenu l'évcclié de Cambrai grâce à son appui, refuser
de se faire consacrer par Gerbert, qu'il considérait connue
un intrus (2). Toutefois, Gerbert, devenu pape quelques
annnées après sous le nom de Silvestre II, ne garda pas
rancune à Notger, et c'est lui-môme qui intervint auprès
d'Otton III pour faire accorder une libéralité à l'église
Saint-Jean l'Evangéliste, que l'évoque de Liège venait de
fonder dans sa ville épiscopale (3).
Pendant cette môme année 995, la haute influence dont
Notger jouissait à la cour s'aflîrma à deux reprises, à l'oc-
casion de nominations épiscopales. L'évéque Baudouin
d'Utrecht était mort le 10 mai 994, et l'évoque Rothard de
Cambrai l'avait suivi dans la tombe le 20 septembre 99o.
C'est l'évoque de Liège, qui, en sa qualité, de conseiller tou-
jours écouté de l'empereur pour les alfiiires lotharingiennes,
va disposer des deux sièges vacants. Celui d'Utrecht fut
conféré, en 995, sur sa recommandation, à un pieux la'ique,
le comte Ansfrid, aussi distingué par ses vertus chrétiennes
que par ses qualités d'homme de guerre, et qui avait joui
(1) Episcopus Virdunensis, eo qiiod lingiiani gallicam norat, causam synodi pio-
laturus siirrexit, etc., Richer, IV, 100, p. Gui
(2) Gestaepp. Cam. I, c. 110-111, pp. i184'i9.
(3) Yoii- plus loin.
Oo CHAPITRE VU.
dans sa jeunesse de la confiance d'Otton I (i). Le siège de
Cambrai fut plus dillicile à pourvoir, et les rivalités qui se
produisirent à ce sujet nous permettent de nous rendre
compte de la manière dont, à l'époque la plus brillante de
la dynastie de Saxe, on parvenait à un siège épiscopal. La
succession de Rothard fut disputée par Erluin, archidiacre
de Liège, protégé par Notger et par Azelin de ïronchienne,
lils naturel du comte Baudouin de Flandre. Erluin était
versé dans les adaires séculières et ecclésiastiques; ayant
fréquemînent visité les antichambres des grands, il possédait
beaucoup d'utiles relations. De plus, Notger le recommanda
à Mathilde, abbesse de Qucdlinbourg et tante d'Otton lîl,
dont elle avait la confiance. Azelin, lui, se procura à pi'ix
d'argent l'appui de la princesse Sophie, sœur de l'empereur
et abbesse de Gandenheim. Ces deux influences féminimes
se disputèrent le prince; ce fut celle de Mathilde qui finit
par l'emporter, et Otton donna la crosse au protégé de l'é-
vcque de Liège (2).
L'année suivante, Otton partit pour l'Italie, où il allait
chercher la couronne impériale. Les princes ecclésiastiques
avaient été les plus empressés à lui amener leurs contin-
gents, Willigis de Mayence à leur tète. Notger fut aussi au
rendez-vous à Ratisbonne (3) : c'était le troisième voyage
d'Italie qu'il entreprenait pour le service de ses rois. En
février 990, l'armée impériale se mit en route. Par le col du
Brenner encore couvert de neige, on pénétra en Italie, et
l'on descendit par la vallée de l'Adige sur Vérone; de là on
gagna Pavie, où le roi réunit autour de lui les grands du
pays et où il passa la fête de Pâques. C'est là qu'il apprit
la nouvelle de la mort du pape Jean XV et qu'il lui choisit
pour successeur son propre cousin Brunon, qui prit le nom
de Grégoire V (4).
(1) Voir Thietmar de Mcrsoboui-g, IV, 22-24, pp. 777-778 : ad ppiscopaliiin Tra-
jeclensem per Nolgcrum, Leodii pontificem, siimnia ncccssilalc vocatiis. Cf. Alpeil,
De diversitate tevtporum, I, H- 10, p[). 70u et siiiv.
(2) Gestaepp. Cum. I, -110, p. iiS.
(3) Voir la preuve plus loin.
^4) Wilinans, Oiio lU, p. 87.
NOTGER AU SERVICE d'oTTON III. 97
Le nouveau pape semble avoir été un ami personnel de
Notger : il aAait été chapelain de l'empereur, et, comme tel,
il avait eu l'occasion de le rencontrer plus d'une l'ois à la
cour. A peine consacré — ce fut entre le 28 avril et le 9
mai (1) — nous le voyons prendre successivement plusieurs
mesures dans lesquelles rinlluence de notre évoque est
visible.
Pendant que Grégoire V gagnait Rome pour s'y faire
consacrer, l'empereur s'acheminait à petites journées vers
la Ville étei-nelle. Le 20 avril, il était à Crémone (2), et le
l^' mai à Ravenne (3). Notger, qui l'avait accompagné dans
cette ville, y assista au plaid général convoqué au palais de
l'euipereur, hors la porte Saint-Laurent. Ce plaid fut des
plus solennels : neuf évcques et un grand nombre de comtes
et d'abbés y prirent part, et,chose remarquable, c'est le nom
de Notger qui ouvre la longue liste de tous ces dignitaires,
comme c'est aussi le sien qui ligure en premier lieu parmi
ceux des signataires de l'acte (4),
De Ravenne, l'empereur et sa suite gagnèrent Rome, où
l'on était dès le 22 mai. Le lendemain, Otton III rcyut la
couronne impériale des mains de son cousin Grégoire V.
Notger avait assisté à cette cérémonie grandiose. Le 24,
le pape émettait, au profit de l'abbaye de Villich, fondation
de l'impératrice Adélaïde, une bulle de privilèges solli-
citée par Hildebold de AYorins et par Notger (5). Puis, il con-
sacra lui-même Erluin de Cambrai, élève de ce dernier,
qui, nous l'avons dit, avait refusé de demander l'ordination à
(1) Jafle, ncfiesta pont. Ihm., t. I, [>. i!)U.
(V) Sickel, DO. III, p. 599.
(3) 1(1. 0. c. GOO.
(■'i-) Id. 0. c. p. GOl. Il faut remarquci- que sur les neuf prélats, Notger est le seul
ulti'amontain. c'est-à-dire le seul qui ait accompagné Otton III dans son expédition ;
les autres occupent des sièges italiens et n"onl pas de rapports intimes avec le
souverain. De là, sans doute, le rang honorifique assigne ici à Notger. En elTet,
dans la bulle pontificale du 51 mai !}!)(] (voir ci-dessous), il signe sixième, non seu-
lement après les archevêques de Mayence et de Salzbourg, mais après les évêques
de Worms, de Strasbourg et de Spire.
(a) Lacomblet. t. I. p. 77.
I. 7
08 CITArîTRE Vil.
son métropolitain Gerbert (1). Le 2 juin, le pape accorda à
l'abbaye de Stavelot la conlirniation de ses biens, et, quoi-
que Nolger ne soit pas nommé dans l'acte, il n'y a pas lieu
de douter qu'il n'ait appuyé la demande de ce monastère,
qui était de son diocèse (2). Enfin, le 3 juin, Notger lut
intervenant dans un diplôme impérial pour le couvent de
Saint-Iîoniface et de Saint- Alexis sur l'Aventin (3).
Pendant son séjour à Rome, Notger fit la connaissance
d'un bomme qui semble avoir occupé une grande place dans
son cœur : saint Adalbert de Prague. Fils d'une grande fa-
mille, jeune, ricbe, brillant de santé, appelé, semblait-il, à
toutes les joies du monde, Adalbert était de bonne heure
entré dans les ordres et avait été appelé sur le siège épis-
copal de Prague. Mais aucune grandeur, pas même celle des
dignités ecclésiastiques, n'avait d'attrait pour le ca>ur du jeune
ascète. Il avait fui Prague et il était venu s'enfermer comme
moine dans le couvent de Saint-Alexis. Rappelé dans
son diocèse par les instances de son métropolitain, il
s'était réfugié de nouveau à Saint-Alexis, et, une seconde
fois, les démarches de AVilligis auprès du pape le forcèrent
à regagner son siège. Il quitta en pleurant le doux nid
de l'Aventin où il avait trouvé le vrai milieu de son âme, et
il prit avec accablement le chemin qui devait le ramener au
milieu de ses barbares ouailles (4). Ame délicate et sensible,
et, de plus, imagination enivrée par l'idée des héroïques
renoncements de la vie monastique et des sublimes travaux
de l'apostolat, il ne se sentait pas fait pour le gouvernement
régulier d'un diocèse. Mais ce qu'il y avait de poétique et
d'exalté dans sa nature était fait pour séduire ses contem-
porains, et le jeune empereur fut un des premiers amis du
jeune prélat.
(1) Voir ci-dessus, p. 9Î>.
• (2) Chartes de Stui'elot-Mabnedii, éd. llulkin cl lioland, t. 1, p. 19.').
(3) Sickel, I)(K 111, n» 209 \>. 020. Nouvel excinjile de la présence de ïintrrrcmtiit
il la passation de l'acte.
(4) Ergo niultis lacrimis fratrum dulce nionasterium linquens, eiun siimmae
discretionis viro Nollierio episcopo ullra Alpes |)roru-iscilur. Vilu s. Adalbcrli,
C. 22, p. 591.
NOTGKU ATT SERVICE d'oTTOX ITI. 99
Notger, lui aussi, semble avoir été sous le charme d'une
nature à tant cVécf.irds dillcrente de la sienne. Il avait eu
Toccasion de fréquenter Adalbert pendant son séjour à
Rome, et il Taccompagna à son retour en Allemagne. Les
deux amis liront en deux mois le voyage de Rome à
Mayence, où l'empereur les rejoignit vers la mi-sep tem-
bre(l). Là, ils se séparèreirt pour toujours. La cour gagna
le nord ; le 18 décembre 9'.)G, elle était à Nimègue (2), le 8 fé-
vrier 997, à Aix-la-Chapelle, où nous la retrouvons encore le
23 mars, ainsi cpie le 6 et le 9 avril (3). C'est le 9 que l'empe-
reur confirmait l'église de Saint- Jean de Liège, bâtie par
Notger, dans la possession de ses biens de Heerwaarden (4).
On peut croire, puisqu'il n'existe aucun témoignage du
contraire, qu'après cela Notger sei^a resté dans son diocèse,
et qu'il aura pu y passer au moins quelques mois, pendant
que l'empereur visitait la Saxe et les pays slaves. Il ne jouit
cependant pas longtemps du repos. Du 1^'" au 27 octobre,
Otton séjourna à Aix-la-Chapelle, où il préparait une nou-
velle expédition en Italie. Dès le 1'"'' du même mois, Notger
était auprès de sa personne, intervenant dans un diplôme
impérial en faveur de l'église de Mantoue (5). Il accompagna
encore son maître dans ce nouveau voyage d'Italie; c'était
la quatrième fois qu'il passait les Alpes. Nous retrouvons
l'empereur à Trente le 13 décembre 997; du 31 décembre au
5 janvier 998, il était à Pavie ; le 19 janvier il fut à Crémone,
où Notger assista avec lui à une réunion judiciaire dans
laquelle l'authenticité d'un diplôme de l'église de Crémone
fut reconnue (G). Le séjour de l'empereur en Italie fut long;
il y passa les années 998 et 999 en entier, et c'est seulement
le 1" janvier 1000 qu'on le retrouve à Vérone, sur le chemin
du retour. En avril 999, il avait élevé sur le siège de saint
(1) Vita s. Adalbcrti, c. 23 p. o9l. Nous voyons, par les diplômes, qu'Otlon III
était encofc à Vérone le M septembre et {[iie. dès le l.'l, il se trouvait à Ingelheim.
Sickel, 1)0. III, pp. Ci20 et 044.
(2) Sickel DO. III, p. G49.
(3) Idem, o. e. p. Go'2-Gol.
(i) Idem, o. c., p. (i.')7. Sur ce diplôme, voir plus loin,
(o) Idem, 0. c, p. (i71.
(G) Idem, 0. c, p. 087,
lOO CHAPITRE VII.
Pierre son ancien maîtz^e Gerbert, qui prit comme pape le
nom de Silvestre IL
Pendant tout ce temps, nous perdons presque totalement
de vue l'évèque de Liège. Son nom ne reparaît plus dans
aucun des nombreux diplômes que l'empereur émit depuis
le 19 janvier 998 jusqu'à sa mort, arrivée le 23 janvier 1002.
Et cela ne laisse pas d'étonner, quand on réfléchit à la place
qu'il avait conquise dans la confiance du souverain, et au
rang éminent que nous lui voyons occuper dans les derniers
actes de la chancellerie impériale qui font mention de lui.
Pourquoi Notger, qui, pendant les douze premières années
du règne d'Otton III, a été treize fois (1) intervenant dans ses
diplômes, c'est-à-dire en moyenne un peu plus d'une fois par
année, n'intervient-il plus du tout pendant les cinq deimières
du même règne ? Il ne figure même pas dans les actes émis
au sujet de la Lotharingie, dont il était en quelque sorte le
patron à la cour. L'empereur instrumente en faveur d'Utrecht,
de Metz, d'Oeren à Trêves, et même d'Aix-la-Chapelle, sans
qu'il soit parlé de Notger. Bien plus, les intérêts de son ami
Erluin de Cambrai eux-mêmes lui semblent devenus indiffé-
rents, puisque l'acte en faveur de ce prélat daté de Ravenne
le 21 avril 1001, ne fait pas mention de lui! Ajoutons que ce
n'est pas seulement dans les actes iuipériaux passés en Italie
que nous constatons son absence. Pendant le cours de
l'an 1000, Otton III, de retour en deçà des Alpes, émit 31
diplômes, et l'évèque de Liège ne figure dans aucun. Et
cependant, du 1^'' au 15 mai, la cour résidait à Aix-la-Cha-
pelle, à quelques lieues de Liège, dans le diocèse même de
Notger. Se persuadera-t-on qu'il eût manqué de venir saluer
son maître s'il avait été chez lui ? Nous croyons pouAoir
conclure que, pendant les années 998 et 999, il ne fut pas
auprès de la personne de l'empereur, et qu'en l'an 1000, il
n'était pas dans son diocèse.
Où donc était-il? Tout s'expliquera, encore une fois, si
(1) Ces treize interventions se répartissent sur un cnsr-mble de 208 diplômes
émis do 984 au -19 janvier 998. (V. le détail ci-dessus, p. 83). Depuis ce jour jus-
qu'à sa mort, Otton 111 a émis encore ll>7 diplômes dont aucun ne contient plus la
meut ion de Notger,
xoTGKiî AU sîîuvict; d'cvitox iir. 101
Ton admet que, comme en 989-990, l'évcque Je Lic'go, i)en-
dant les années 998 à 1002, eut à remplir quelque importante
mission politique pour l'empereur dans une des régions de
cette Italie, si diilicile à pacifier et à gouverner. D'abord, nous
possédons au moins une trace positive de la présence de
Notger en Italie pendant cette période. A la Noël 1001, il
paraît être venu faire sa cour à l'empereur, qui résidait
alors à Todi près de Spolète. Du moins, le 27 du mois de
décembre, il assista au concile qui y tut tenu pur les évéques
italiens, auxquels s'étaient joints, outre lui-mcme, deux pré-
lats allemands, Sigefroi d'Augsbourg et Hugues de Zeitz (1).
Ensuite, il semble que ce soit ici le lieu de se souvenir du
diplôme relatif à ce niissiis impérial du nom de Norticherus,
que l'empereur Otton aAait chargé de pacifier le pays de
Traetto. On a vu plus haut que ce diplôme, mal daté par son
premier éditeur, est en réalité de 999. Est-il téméraire de
supposer que Notger, en qualité de commissaire impérial,
parcourait alors la Basse-Italie, avec la double ndssion
de justicier et de pacificateur? (2). Cette séduisante hypo-
thèse semblerait confirmée par la circonstance que le texte
en question attribue formellement au dit missiis la qualité
de Lotharingien. Est-il admissible qu'il y ait eu dans notre
pays, sous le règne d'Otton III, un autre personnage du
nom de Notger qui aurait accompagné l'empereur en Italie,
qui y aurait été investi de missions de confiance, et dont
l'histoire aurait totalement oublié le nom? Je ne le pense
pas, et le fait que notre document, par une erreur qui s'ex-
plique, donne au commissaire impérial le titre de clej-c et de
chapelain de l'empereur, et non celui d'évèque (3), ne me
semble pas suffisant pour écarter une identification qui vient
d'elle-même à l'esprit.
(1) Tliangmar, Vita S. Bcrnvavdi, c. 36, p. 774.
(2) V. Wiliaans, (Mo III, p. 109.
(3) Quâdam die, dum predictus imperator augustus Otlo dirigeref ^uiini liiissuni
aUiiic capellaiium, unum clericum iiomine Noticheriuni, genlis Lotlieringorum
in hanc civilatem Gaietanam propter distringenduni ac derniiendiini iiereditates sacri
ei»isc(jpii sancte Gaietanc eeclesie. Codex diplomaticiis Caietanns, I p. 191. n" 101.
Il y a d'ailleurs exagération à dire avec Gfroerer, suivi par Daris, p. 29G, qu'en
102
CHAPITRE VII.
Cela élanl, on entrevoit pour quelle raison notre évoque
est si souvent appelé à accompagner son roi dans ses voyages
d'Italie. Il ne partait pas simplement pour rehausser par sa
présence l'éclat de la cour et pour prendi'c place dans un cor-
tège brillant ; il ne se contentait pas d'être l'un des conseil-
lers les plus écoutés du prince, il devenait, au-delà des Alpes,
l'un des agents de la politique impériale; il parcourait le
pays avec des pouvoirs étendus, à la manière d'un mis.siis
doininiciis de Ciiarlemagne, travaillant avec énergie à réa-
liser dans le gouvernement de cette contrée le programme
qu'il avait contribué à arrêter (1).
On peut croire qu'investi d'une mission aussi importante,
Notger aura été retenu en Italie par ses fonctions pendant
que l'empereur, dans les premiers jours de l'an 1000, repas-
sait les Alpes pour aller revoir une dernière fois l'Allemagne,
et faire un pèlerinage au tombeau de son ami Adalbert à
Gnesen. Et cette longue absence de son diocèse paraîtra d'au-
tant plus vraisemblable, qu'elle est suggérée par le texte
même du Vita Notgeri. Après avoir raconté la part prise
par l'évêque aux actes d'Otton III en Italie et fait un récit
sommaire de ce règne, il ajoute : « Notger enfin, après tant
de travaux par lesquels il s'était employé heureusement au
service de l'empire et à la beauté de la maison de Dieu, ren-
tra à Liège dans un âge déjà avancé, et là, il mit tout son
zèle à l'éducation de son clergé et de son peuple (2) ». Ces
lignes sont une allusion évidente à quehfue longue absence
de l'évêque, après laquelle son retour à Liège a eu comme la
valeur d'un événement. Elles s'expliqueraient moins bien,
s'il fallait les entendre dun de ses retours ordinaires après
999 Otlon 111 chargea Noti;er de faire la conquêlc des villes de Gaëte, Traelloel Ar-
genli dans la CampaniL', les(Hiel!cs appartenaient encore à rcnipereur deConstanli-
noplc, et qne Notger réussit à les conquérir.
(1) lilumaliqnandoiniperalor Uavennam reliquerat ad rceoneiliandos sibiindustriâ
suâ discordes. Vita x. lleribcrti, c. 4, p. 74i2.
(2) Igitur deductis Notgerus universis laboi'ibns, quibus ad honorem imperii et
decorem donuis ecclesiae Dci bona fide et bono Une diversis in locis et temporibus
felicitei' laboravit rediit Leodium jain in processà aetate, et ibi episco|)aii
opère, vcrbo et cxemplo clerum et populum ad meliora provehcre sollicilus fuit.
Vita Notfjeri, c. 8.
NOTGER VU SKP.VICK l)*OTTO\ III. 103
Tin voyage plus court clans le mcnic pays et au service du
même prince.
Si notre conjecture est fondée, le séjour de cinq années
Adl par Notger en Italie, dans un poste aussi important que
celui de lieutenant du prince, doit avoir laissé plus de traces
diplomatiques qu'une simple mention dans un acte conservé
par hasard. Qui sait si riiistoirv3 locale, judicieusement con-
sultée, ne fournirait pas encore de ci de là quelque indication
précieuse (1) ?
Ainsi que nous l'avons dit, Notger assista le 27 décembre
1001 au concile de Todi. Cette assemblée devait prononcei*
entre le puissant AVilIigis, arclievèque de Mayence et archi-
chancelier de l'empire, et l'illustre évcque saint Bernward
de Hildeslieim, au sujet de leurs prétentions respectives sur
l'abbaye de Gantlersheim en Saxe. La cause de Willigis ap-
parut si mauvaise (|ue les évcques italiens se montrèrent tout
disposés à le condamner. Ce furent sans doute Notger et ses
deux collègues allemands qui obtinrent un délai jusqu'à l'ar-
rivée de l'archevêque de Cologne et d'autres évèques de son
pays. On prorogea donc le concile jusqu'au G janvier 1002,
mais, à cette date, personne ne parut et rien ne put être
décidé (2). Peu de temps après, Otton III, mourait dans la
Heur de sa jeunesse, à Patevno, l<; 24 janvier 1002 (3).
Il est très peu probable que Xotger ait quitté l'Italie dans
lintervalle qui s'écoula entre le concile de Todi et la mort
du jeune empereur. Selon toute apparence, il devait siéger
au concile du 6 janAder 1002, et il est certain, tout au moins,
qu'à cette date il était en Italie, puisqu'il assista aux funé-
railles de son maître. Un coup d'œil sur les événements est
indispensable pour permettre de deviner comment se sera
passée la fin du long séjour de notre évcque en Italie.
Otton était rentré dans ce pays au mois de juin 1000 et
était arrivé dès le mois de novembre à Rome. On eût dit que
(t) C'est une reclieivlie ([u"il iresl guère facile crenlivi)i'eiuli'c do ce eùlc îles
Alpes: nous formulons toutefois le vieu qu'elle soit faite un jour.
(2) Thangmar, 1. c.
(3) Pour la date, voir Richter, III, p. 1G8,
104 CHAPITRE VII.
les troubles n'attendaient que son retour pour éclater. Succes-
sivement Capoue, Tibur,puis finalement Rome se soulevèrent.
L'empereur dut quitter la Ville Éternelle pour se rendre à
Ravenne, d'où nous le voyons, au commencement de l'été,
courir à Béncvent pour dompter une rébellion. En revenant
de là, il regagna la Haute-Italie, séjourna tour à tour à Ra-
vie et à Ravenne, puis, dans les premiers jours de 1002, il
vint camper dans le voisinage de Rome, à Paterno, au pied
du mont Soracte, avec l'intention de réduire la Ville Eter-
nelle. On ne peut douter que Notger ait eu son rôle à jouer
dans les difficultés que nous venons d'énumérer, et qui ne
durent pas être les seules. Il fut probablement employé, pen-
dant ce temps, à dompter ou à tenir en respect l'une des villes
soulevées. On peut croire que, voulant disposer de toutes
ses forces pour briser la rébellion romaine, l'empereur l'aura
rappelé auprès de sa personne dans les derniers jours de sa
carrière (1), et que Notger aura pu fermer les yeux du
prince. Toutefois, il n'est pas impossible qu'il n'ait rejoint la
cour qu'à la nouvelle de la mort de l'emperem*, lorsqu'il
fallut faire un suprême eflort pour protéger la retraite de
l'armée allemande (2). On avait, dans l'entourage du prince,
commencé par tenir sa mort secrète, et, en attendant, on
s'occupait en toute bâte à rassembler l'armée dispersée en
divers endroits.
Ainsi se terminait d'une manière mélancolique le long sé-
jour de l'évêque de Liège sur la terre d'Italie. C'était le qua-
trième qu'il y faisait. Il en revenait vieilli, fatigué, attristé,
mais avec la conscience des services qu'il avait rendus à son
maître et à l'Eglise. Ce long contact avec la terre classique
des arts et de la religion n'avait pas été inutile au pays de
Liège : Notger en rapportait des enseignements précieux et
aussi des reliques clières aux Liégeois. C'est notamment au
cours d'un de ses voyages en Italie qu'il avait acquis les
(1) Convcnienfe (uni oum Horiberto, saiiftac Agi-lpinae episcopo, plnrima fideliuni
turbû, iniperator laelîitur. Thiotiiuu- de JFerscboiirg, IV, 30, p. 781.
(2) Hii autem qui extremis ejus intererant, haec tamdiu celabanl, quoad excr-
cilus undiqup tuiii dispersus per iiilernunlios coiligerctur. ThietinardeMersebourg,
IV, 31, p. 782.
NOTOKH Ai: SKUVICE d'oITON lll. lOo
reliques des saints Vincent, Fabien et Sebastien : il les donna
à son église favorite de Saint-Jean (I), avec ce précieux évan-
géliaire qui est encore aujourd'hui le [)rinci[)al souvenir que
la ville de Liège ait gardé de lui.
(1) Vita yoliicri, c. i. Vers l:i iiiùme épo(iuc, nous voyons saint Beniwaid lap-
poi'tei- (le Rome les corps entiers de saint Exsupérance et du diacre saint Sabin,
donnés par Tenipereur Olton III à la ville de Goslar. Vita s. Dermvardi c. 27, p. 770.
CHAPITRE VIII.
NOTGER AU SERVICE D HENRI II.
De nouveau la situation de l'empire était critique. La
mort du jeune empereur, qui n'avait pas d'héritier direct,
laissait rAllemagiie en proie à toutes les complications.
L'Italie était hostile; elle se préparait manifestement à
secouer le jou2^ impérial, et déjà Ardouin commençait à se
remuer. Les Allemands étaient comme prisonniers en Italie;
on se levait pour leur fermer le chemin du retour : Bur-
cliard de Worms eut grand' peine à se dégager à Lucques (1).
Les rebelles ne surent pas même respecter le triste cortège
qui reportait dans sa patrie, conformément à son dernier
désir, le corps du jeune empereur désabusé de cette terre
romaine qu'il avait tant aimée. Il fallut, les armes à la main,
frayer au cadavre impérial le chemin du tombeau. Notger
était de ceux qui rendirent au défunt ce suprême devoir de
fidélité, avec l'archevêque de Cologne, les évêques d'Augs-
bourg et de Constance, le duc Otton de Lothier et les
comtes Henri et Wichmann. Après sept jours de marche et
plus d'un combat, on gagna Vérone, d'où l'on rentra en Alle-
magne par le col du Brenner. A Polling sur l'Ammer vint à
la rencontre de l'empereur défunt son cousin Henri de
Bavière, fils du remuant personnage qui, une vingtaine
d'années auparavant, avait essayé d'enlever au jeune souve-
rain le trône de ses ancêtres. Plus fidèle et plus heureux
(I) Vitas. Burchardi, c. 8, p. 83(5.
NOTOKR AU SERVICE d'iIENUI II. 107
que son père, Henri voyait s'ouvrir devant lui respcrancc
d'un héritage qu'il ne devait qu'à son droit. Il était accom-
pagné d'une grande suite d evèques et de comtes qui, avec
lui, grossit le funèbre cortège. C'est ainsi qu'on arriva à
Augsbourg, où, pour entrer dans la ville, Henri voulut por-
ter le cei'cueil sur ses propres épaules. Après que les
entrailles du dél'unt curent été déposées à Saintc-Afra, auprès
du tombeau de saint Ulric, Henri accompagna le cortège
jusqu'à Neuberg sur le Danube. Là, on se sépara, le futur
empereur allant défendre ses intérêts déjà menacés, pendant
que le cercueil continuait son itinéraire jusqu'à Aix-la-
Chapelle, où le petit-fds d'Otton-le-Grand alla dormir son
dernier sommeil à côté de Charlemagne (1).
Sans doute, Henri, qui était le plus proche parent du dé-
funt, avait profité de l'occasion pour se recommander aux
évcques du cortège et pour leur demander leur voix. Rien
n'était plus important pour lui que de se réclamer de ceux
qui avaient en quelque sorte recueilli le dernier souflïc de
l'empereur. Mais il ne paraît pas qu'alors aucun d'eux se
soit catégoriquement prononcé en sa faveur, sauf l'évèque
Sigefroi d'Augsbourg(2). Herinan de Souabe avait plusieurs
partisans; Héribert de Cologne lui-même, le jour des funé-
railles d'Otton à Aix-la-Chapelle (o avril 1002), avait chau-
dement recommandé cette candidature. On ne sait ce que
pensa et fit Notger, mais l'attitude qu'il garda par la suite
porte à croire qu'il se rallia de bonne heure à la cause
d'Henri. Bientôt le parti d'Herman faiblit, et, le fi juin 1002,
Henri II fut couronné roi d'Allemagne à Mayence par Willi-
gis. A partir de ce moment, sa cause ne cessa de gagner du
terrain (3). Il avait précédemment visité la Franconie, la
Souabe, la Saxe ; il lui restait à se faire reconnaître en Lotha-
ringie. En août 1002, il était à Duisbourg, où il avait convo-
qué les évcques lotharingiens. Notger y fut des premiers
avec son ami Erluin de Cambrai ; leurs confrères arrivèrent
(I) Adalbokl, Vita Ileinrici II, c. ;) et 4, p. G84; Thielmar de Mersobourg, IV. 3],
p. -m. Cf. Raoul Glabor, I, l.j, ('dilioii Prou et Ilirscb, I, p. 193.
(•2) liii-sch, 1. 1 p. 19;;.
(3) Giesebrecht, t. II, pp. 14-18.
lOS cuAPimr; viii.
plus tard, l'un après Tautro. L'archevêque de Cologne lui-
même n'osa pas manquer au rendez-vous (1), Suivi des évo-
ques, le roi sacliemina par Nimègue et Utreclit vers Aix-la-
Chapelle, où son couronnement solennel eut lieu en grande
])ompe, le 8 septembre 1002. Dès le lendemain, nous voyons
Notger intervenir dans le diplôme par lequel Henri II con-
firmait la propriété de Kusel à l'abbaye de Saint-Remi de
Reims (2).
Rentré à Liège après le couronnement, Notger pouvait enfin
se donner à son cher diocèse, qu'il avait quitté depuis cinq ans.
Il s'y prépara tout d'abord à recevoir la visite de son au-
guste maître. D'Aix-la-Chapelle, où il avait assisté le 24 jan-
vier 1003 à l'anniversaire de son prédécesseur (3), l'empereur
était allé vénérer les reliques de saint Servais à Maestricht,
puis il vint à Liège faire ses dévotions au tombeau de saint
Lambert. C'est là qu'au dire d'un chroniqueur, il obtint, par
l'entremise de ce saint, d'être délivré de ses soulTrances
physiques (4).
Le repos du vieil évoque de Liège ne devait être que relatif.
Dès 1004, il assistait à un concile tenu j)ar l'empereur on ne
sait au juste où, mais très probablement dans les régions
occidentales de l'empire (o). Dans cette réunion, le roi s'éleva
(1) Adalbold o. c, c. 12, p. 686; Thietmar de Mersebourg, V, 12, p. 796.
(2) Bresslau et Bloch, DH. Il, p. dS; p. o8. Marlof, Mctropolis Rcmensis lilstu-
ria, l. II, p. o8.
(3) Hirsch, Hcinrich II, l. I, p. 247.
Itinéraire : Thionville 15 janvier 1003.
Aix-la-ChapcIle o février.
Cologne 9 février.
Nimègue 23 et 28 févrcr.
Minden dO ou 13 mars.
(\) Tliietmar de Mersebourg, V, 17, p. 798. Cf. GiesebrechI, Gni-hirhtc dcr
deuluchcn Kaiscrzcit, II, p. io.
(o) Constantin, Vita Adalbcnnm, c. -l."-20, pp. 6G3-66o. Il cilc nommément les
cvêques de Strasbourg, Spire, Liège, AVurzbourg, Verdun, Toul, Metz et ajoute :
Aliicpie quamplurcs non solum ex Lotharii regno verum ex omni Gennania. On y
discute le cas du duc de Franconic, et le biographe de Tévêrpie de Metz rapporte
l'épisode à roccasion de ce prince : autant d'indices que le concile s'est tenu dans
les régions occidentales de l'empire. Hirscli, t. I, p. 21 i, croit qu'il siégea à Thion-
XOTCxER AU SEUVICE d'hKNRI II. 100
avec force contre les mariages entre proches et signala le
cas de Conrad, duc de Franconie, (jui avait épousé sa pa-
rente. Ce fut, au dire d'un contemporain, l'occiision d'une
vive querelle, et le concile fidllit dégénérer en bagarre. On
comprendra mieux l'épisode quand on saura que ce Conrad
était le gendre d'IIerman de Souabe, qu'il avait porté les
armes contre l'empereur et qu'au zèle pour la pureté du ma-
riage se joignait probablement, chez Henri II, le désir de
rompre, si possible, le lien qui rattachait le puissant duc de
Franconie à ini dangereux rival.
En 1005, nous retrouvons Notger à la cour iuq^ériale à
Aix-la-Chapelle, et c'est là que, le 5 avril, Henri II lui accor-
dait un diplôme de confirmation pour son église de Sainte-
Croix (1). Le 7 juillet de la même année, l'évoque de Liège
était au concile de DorLmund. Le roi y lit prohiber par le
synode plusieurs abus qui se passaient dans l'Eglise. Il s'y
fonda aussi une association de prières entre les évéques,
les prêtres et les laïques présents. A la mort de chaque évo-
que, les associés devaient, dans le délai de trente jours, célé-
brer la messe pour lui, nourrir trois cents pauvres, donner
trente deniers d'aumône et allumer trente cierges ; d'autres
obligations du même genre étaient faites aux prêtres et aux
laïques. Le concile détermina aussi les jevmes qui auraient
lieu aux Vigiles et aux Quatre-temps (2).
L'empereur Henri II accordait à l'évèque de Liège une
confiance égale à celle dont il avait joui sous le règne du
dernier Otton. Ce qui le prouve, c'est qu'il le choisit en lOOG
pour remplir une mission des plus dilliciles et des plus hono-
rables, en l'envoyant à Paris négocier un traité avec le roi
de France Robert (3). Il s'agissait, selon toute apparence,
ville, cl de lait nous savons que l'empereur y fut le lo janvier; du coup nous
tiendrions la date du concile, qu'il faudrait placer encore avant le couronnement.
Mais Bolimer, p. 110, établit contre llirsch qu'on ne peut pensera ThionviUe, et
place la réunion entre les 10 et 18 juillet 1004.
(1) Fisen, t. I, p. 170, publie ce diplôme en partie; Bressiau et Dloch, DU. U,
(i. 117 viennent de le publier intégralement. V. dans l'appendice les raisons pour
lesquelles j'ai cru devoir en donner une nouvelle édition.
(2) Thietmar de Mersebourg, VI, 13, p. 810.
(3) Anselme, c. 29, p. 205. Cf. llirsch, t. I, p. 401. Cet auteur croit que le voyage
110 CHAPITUE Ylli.
d'une guerre à entreprendre en commun contre Baudouin IV,
comte de Frandre, dont l'ambition offusquait également les
deux souverains. En renvoyant sa i'emme Rozala-Suzanne,
veuve en premières noces d'Arnoul de Flandre et belle-mère
de Baudouin, le roi Robert avait jeté entre lui et son puis-
sant vassal un germe d'inimitié, ou, tout au moins, lui avait
fourni un prétexte pour légitimer toutes ses entreprises.
D'autre part, le comte venait de s'emparer de Valencienncs
sur l'Escaut; il menaçait directement le Cambrésis, où
l'évêque Erluin continuait de soutenir courageusement la
lutte contre tous les ennemis de l'empire. Henri II ne
pouvait rester impassible devant une telle insolence : s'il
voulait que l'empire fût respecté de ses voisins, il devait
à tout prix mettre à la raison l'outrecuidant feudataire.
En outre, Notger, qui, dans les derniers temps, avait
inspiré toutes les mesures relatives au Cambrésis, qui était
auprès des empereurs le patron des intérêts lotharingiens,
qui était de plus l'ami particulier d'Erluin, ne sera certai-
nement pas resté étranger aux délibérations d'PIenri II; le
choix môme que l'empereur fait de lui pour négocier à
Paris semble indiquer qu'avant de préparer la mesure il
l'avait conseillée (1).
C'est pendant son séjour à Paris que Notger eut à s'occu-
per d'un clerc de son église, nommé Hucbald, qui, étant
encore adolescent, s'était enfui de Liège dans la grande ville
française, où il était entré à l'abbaye de Sainte-Geneviève, et
où il s'était fait une brillante réputation comme professeur.
A la sollicitation des chanoines de la célèbre abbaye, l'évêque
de Liège consentit à reprendre en grâce le clerc fugitif, et
même il lui pei'mit de passer trois mois de l'année dans
l'abbaye (2).
lie Nûtgci' à l'ai'is n'est pas postéi-ieur au mois de mai, parce que, dès le lU juin,
nous trouvons Notg-er au|)ri'S de lleni'i II à Ei'stcin, et que le diplôme de conlir-
mation qu'il y reeut, du l'oi était la récompense de la manière dont il avait rempli
celte ambassade.
(1) Cf. Fisen, t. 1, p. lo7, ([ui croit (lue la gueri'c de Flandre a été cnti-eprise
sur le conseil de Notger.
(2) An.selme. c. 29, p. 2U,';.
^'OTGEU AL' SERVICI:: D*IIEXni II. lli
Ce l'ait est [>lcin d'intérêt sans doute, mais on regrette de
n'être pas mieux renseit;né sur les négociations de Notger
avee la eour de France, (^e qu'on sait, c'est qu'elles lurent
couronnées de succès, car, peu après le retour de Notger, en
juin ou en juillet, les deux souverains eurent mie entrevue
sur les bords de la Meuse, aux conlins de leurs royaumes
respectifs (1). Là fut décidée l'entreprise commune contre le
turbulent comte de Flandre. Il faut croire que l'empereur
était i)leinement satisfait des services que Notger lui avait
rendus à cette occasion, car, le 10 juin lOUIJ, par un di[)lùme
tlaté d'iM'stein en Alsace, il lui accordait la confirmation de
toutes les propriétés de l'église de Liège. Si cette induction
est fondée, nous serons aiiienés à placer avant le mois de
juin le départ de l'évéque pour Paris.
L'expédition des deux rois contre la Flandre eut lieu au
mois de septembre de la même année (2); le but immédiat en
était, parait-il, d'enlever Valenciennes au comte. Mais, mal-
gré les elforts réunis des forces franc^-aises et allemandes,
aidées par celles du duc Richard de Normandie, le siège fut
infructueux, et Henri dut regagner son royaume sans avoir
pu châtier l'orgueil du lier Baudouin (3), Celui-ci, enllé de
son succès, se crut assez fort pour pouvoir menacer l'évéque
Erluin de Cambrai, dont on sait la fidélité à l'empire (4)
et le dévouement à Notger. L'attaquer, c'était attaquer
l'évéque de Liège lui-môme, et dans son patriotisme — Erluin
gardait l'extrême frontière de l'empire — et dans ses amitiés
(1) L'entrevue est allestée par un diplôme du roi Robert ainsi daté : Actum
liublice supra Mosam apiid regale collû([uium régis Ilotbcrti atque Heinrici régis.
Mabillon, Amutlcs O. S. li., t. IV, p. 183. Hirsch, I, 401, croit pouvoir placer l'entrevue
en août, après le retour d'Henri II de Bourgoijiic, mais il est à remarquer que
Texpédilion des deux rois contre la Flandre eut lieu dès le mois de septembre.
V. r.ichter, 111, r, p. 192, et cf. Pfister, [lobert-lc-Pieux, p. 3G3.
(2) AuiKilcs Ebioncnscs majarcs, a. lOO.'i, p. H.
(3) Gestu cpp. Caïuerac. I, 114, p. 431 ; Tliielmar de Mersebourg, VI, 22, p. 813;
Annales Qurdlinhiinjcnscx, a. lOOG, p. 79) ; Sigeberl de Gembloux, Cluoiiicon, a. lOOfi,
|i. ooi; Annules Klmmenxcs majores, a. 1003, p. 12; Annales Leodirnses, a. 1000, p.
18; Annales S. Jacobi Leodiensis, a. 1000, p. 038. On trouvera tous ces textes
réunis dans \'anderkinderc, La funnution territoriale des iirincipaiités hcliiett, t. I,
p. 94 et suivantes.
(4) Ccsta epp. Camerac, 1. c.
112
chapitrt: viiî.
personnelles. Aussi, quand l'cvèque de Cambrai accourut en
toute hâte auprès de l'empereur pour l'appeler au secours,
il n'est pas douteux qu'il se soit arrêté à Liège auprès de son
ami et ancien maître Notger, et que celui-ci soit énergique-
ment intervenu à la cour en sa faveur.
Le vigoureux vieillard était alors septuagénaire, mais son
ardeur au service de l'Empire restait entière. Le 25 mai 1007,
jour de la Pentecôte, il était à Mayence, au plaid impérial
dans lequel on expédia une alTaire qui touchait singuliè-
rement au cœur de l'empereur. Henri, évèque de Wûrz-
bourg, y consentit enfin, moyennant des compensations, à
laisser détacher de son évêché la ville de Bamberg, dont
l'empereur et l'impératrice avaient richement doté l'église et
où ils voulaient fonder un siège épiscopal (1). L'évéque de
Liège était encore à la cour le 4 juin, car, à cette date, il fut
intervenant dans un diplôme royal en faveur de l'abbaye de
Thorn (2). Nous avons le droit de croire qu'il ne laissa pas
oublier à Henri II les intérêts d'Erluin et la nécessité de
châtier le comte de Flandre, bien que ce souverain énergique
n'eût guère besoin qu'on lui rappelât ses amis ni ses ennemis.
Le 8 juillet, suivi sans doute de Notger, Henri était à Aix-
la-Chapelle, où se réunissait son armée, et d'où il prit le
chemin de la Flandre. Cette fois, la fortune abandonna Bau-
douin : après avoir attendu vainement son ennemi derrière
l'Escaut, dont il lui disputa le passage, il le vit passer le
lleuve grâce à un stratagème et se jeter sur Gand, où Henri
entra le 19 août 1007, accueilli en souverain par les moines
de Saint-Bavon. Alors Baudouin sentit l'impossibilité de con-
tinuer la lutte : il restitua Valenciennes à l'empereur, lui
donna des otages et lui prêta serment de fidélité. L'empereur,
préférant avoir en lui un ami, lui rendit plus tard Valen-
ciennes en fief avec les îles de la Zélande (3).
(1) V. MGII. SS. IV, p. 70.", note. Cf. Ilofelé, Cmicilivuncschkhle, (. IV, p. GG4,
eX Hirscli, t. II, p.G2.La relation reproduite dans MGIl, l.c, est extraite des actes
du concile de Francfort tenu en 1007.
(2) ^lira'us et Foiipens, Opéra diplomatica, t. I, p. o07.
(3) Thictmar de Merscbourg, VI, 22, p. 813; Annal. Saxo, annn 1001, p. CiJG;
Annales Ulnnilin. ann. 1007 p. 2o; Annales Sancii Bavonis p» 189; Sigcbert de
îs^OTGER AU SERVICE d'uENRI II. 113
Notger fut-il des deux expéditions de Henri II contre la
Flandre ? On est assez porté à croire qu'à moins de raisons
graves, comme celles qu'il aurait pu tirer de son grand âge
et de ses infirmités, il n'a pas dû manquer à des luttes où la
sécurité de son propre pays était si nettement engagée. Nous
serions plus alïii-matif, au moins en ce qui concerne la
seconde expédition, si nous pouvions ajouter foi au récit d'un
chroniqueur liégeois du XIIP siècle, dont l'autorité, à vrai
dire, est bien faible pour des événements du XP. D'après
Gilles d'Orval, l'empereur, ayant échoué dans sa première
entreprise sur Valenciennes, aurait appelé au secours Notger,
et, avec l'aide de ce prince, serait allé prendre Gand, ce
qui aurait déterminé la soumission de Baudouin (1). Il est
bien inutile de s'attarder à réfuter ce récit, mais peut-être
avons-nous le droit de voir dans la tradition conservée par
Gembloux, ami. 1007, p. 354. Gctta epp. Camcrac, I, c. llo, p. 452. Cf. Van-
derkindere, La Formation territoriale, etc., t. I, p. 95. Sur divers souvenirs de
cette expédition laissés dans i'iiagiographie locale, v. Hirsch, t. II, p. 40.
(i) On remarquera que la relation de Gilles d'Orvâl est empruntée textuellement
à la chronique de Sigebert de Gembloux, mais que la ligne relative à Notger a été
interpolée : voici les deux textes.
Gilles d'Orval : Sigebert, Chronique :
Castrum preterea Valentianas, sifum dOOG. Castrum Valentianas, situm in
in marchia Francie ac Lotharingie, quod marcha Franciae et Lolharingiae, quod
Balduinus comes Flandrensium invase- Balduinus comes Flandrensium inva-
rat, imperator Henricus obsedit, concur- serat, imperator Heinricus obsidet, con-
rentibus ad auxilium ejus Roberto rege currenlibus ad auxilium ejus Rotberto
Francorum et Richario comité Norman- rege Francorum et Richarde comité
dorum. Sed quia idem rex de obsidione Norlmannorum.
redierat inefficax, vocato in auxilium -1007. Heinricus imperator, quia de
suum predicto episcopo Nothgero, contra obsidione Valentianensi inefllcax redie-
Balduinum proficiscitur ejusque auxilio rat, contra Balduinumprofeclus, castrum
et consilio munitus castrum Gandavum Gandavum invadit, et depopulata terra,
invadit, et depopulata terra, aliquot Flan- aliquot Flandrensium primores capil.
drensiumprimorescapit.Unde Balduinus L'nde Balduinus perterritus imperatori
perterritus imperatori satisfecit, Yalen- salisfacit, Valentianas reddit, datisque
tianas reddidit datisque obsidibus cum obsidibus cum sacramento fidelitatis,
sacramento fidelitatis, manus ei dédit. manus ei dédit.
Le renseignement de Gilles d'Orval a été reproduit dans la C/(ro?;/r/!/e (interpolée)
de Saint-Laurent et dans la Chroniipie liégeoise de 1402, ce qui n'en augmente pas
l'autorité.
I. 8
114 CHAPITRE VIII.
Gilles dOrval le souvenir de la participation réelle de Notger
à la dernière guerre contre la Flandre. Si, comme nous le
supposons, Notger est entré à Gand avec l'empereur, il y
aura retrouvé, parmi les moines de Saint-Bavon, quelques
uns des amis qu'il s'y était faits dans les jours de sa jeunesse,
lorsque, une génération auparavant, il était venu visiter cette
même ville sous les drapeaux d'un autre empereur. Gand
marquait en quelque sorte le commencement et la fin de sa
carrière d'homme de guerre.
L'expédition de Flandre fut, dans tous les cas, la dernière
à laquelle il prit part, et il ne rentra dans sa ville épiscopale,
si l'on peut ainsi parler, que pour mourir (1). Il avait servi
tous les princes de la dynastie de Saxe, à part le premier,
et la plus grande partie de son existence s'était écoulée à leur
service. Il avait contribué à sauver le sceptre du troisième
Otton et à procurer l'élévation de son successeur; il avait
été quatre fois en Italie, et il s'était écoulé des années entières
sans que la sollicitude des affaires publiques lui permît de
reprendre le chemin de son pays. Jusqu'à sa dernière heure,
l'Empire eut en lui un de ses serviteurs les plus intelli-
gents, les plus énergiques, les plus dévoués. C'est lui qui
désigna au choix de l'empereur un évoque d'Utrecht et deux
évèques de Cambrai. Plusieurs fois, il avertit son souverain
des menées françaises, et on peut croire que, sans sa vigi-
lance, Otton II serait tombé aux mains du roi Lothaire. Il
marcha sous les drapeaux de l'empire contre tous les enne-
mis, et, dans ce Lothier toujours si remuant, il créa, par son
exemple et par ses œuvres, une atmosphère de respect et de
prestige autour du trône impérial.
(1) Plusieurs auteurs, notamment le Gallta Christianci, t. 111, col. 848, Vllistoire
littéraire de France, t. VII, p. 210, A. Waufers, Table chronologique, t. I, p. 449,
Daris, t. I, p. 300, croient que Notger assista au concile de Francfort le i novem-
bre 1007 (le GC. imprime lOOG), où fut sanctionné l'accord relatif à la fondation
de l'évêché de Bamberg. C'est une erreur provenant de ce qu'ils ont mal lu l'acte
du concile de Francfort. Cet acte contient : i» la relation des négociations qui
eurent lieu le 25 mai -1007 au concile de Mayence, où Notger assista (v. plus haut);
2" une confirmation des mesures qui y furent arrêtées, signée par un grand nombre
de prélats parmi lesquels Notger ne ligure pas. Les auteurs cités ont, par dis-
traction, mis dans le second acte ce qu'ils lisaient dans le premier.
CHAPITRE IX.
FORMATION DE LA PRINCIPAUTE DE LIEGE.
Le lecteui' qui s'est rendu compte, par le chapitre qui pré-
cède, de la part que Notger a prise aux affaires générales de
l'empire, se sera demandé plus d'une fois comment il a pu
trouver le temps de s'occuper de son diocèse. Les diocésains
du grand évoque eussent pu renverser la question et deman-
der comment le père de la patrie liégeoise, le créateur de la
ville et de la principauté a trouvé le loisir nécessaire pour
vaquer aux intérêts de l'empire (i). Rien, semble -t-il, ne
peint mieux que ce simple rapprochement la féconde activité
d'un homme qui a su, en quelque sorte, se dédoubler, et accom-
plir des choses également grandes à l'intérieur et à l'extérieur.
On est généralement d'accord pour voir en Notger le fon-
dateur de la principauté de Liège. Et cela est vrai en ce sens
que non seulement il fut le premier prince de ce pays, mais
encore que son initiative personnelle contribua puissamment
à l'organisation du pouvoir princier. Mais il s'en faut de
beaucoup que l'Etat Liégeois, non plus que les autres princi-
pautés ecclésiastiques de l'empire, ait été créé de toutes pièces,
et du jour au lendemain. Il est, au contraire, nous l'avons
(1) Déjà l'auteur du Vita Nutgeri a eu conscience de ce contraste : Et cum tôt et
tanta egerit in patria, ut non immerito pater diceretur patrie, non seinper tamen
totus cessit Leodiensi ecclesie, c. 7. Le Vita BurcJutrdi, c. 20, p. 844, relève d'une
manière énergif[ue les difficultés que l'évêque de AVornis trouvait, dans le service
du roi, à raccomplissement de ses travaux dans sa ville : il avait, dit-il, commencé
à bâtir le monastère de Saint-Martin, sed muro ex parte peracto, rcgalis crebrositate
serviminis et maxime adsidua infirmitatc necnon variis adversitatibus impeditus
proh dolor! peragere non poluit.
116
CHAPITRE IX.
VU, le fruit d'un lent développement, qui a fait passer l'Eglise
de Liège par toutes les phases que la grande propriété terri-
toriale a traversées depuis l'empire romain jusqu'au XP
siècle. Notger a mis le sceau à ce développement en joignant
le premier, à la qualité de grand seigneur immuniste pos-
sédée par ses prédécesseurs, celle de comte et de prince
d'empire qui lui fut conférée par ses souverains.
Jusque là, lévêque était loin d'équivaloir au comte comme
autorité publique. Sans doute, il était, dans le domaine de
son immunité, entièrement indépendant de celui-ci, et il y
exerçait un pouvoir analogue à celui du comte dans son
comté. L'évèque de Liège, avant Notger, jouissait de la
haute et basse justice dans les terres de son église et sur la
population qui en dépendait. Mais ces terres étaient dissé-
minées, tandis que l'autorité du comte s'exerçait sur une
province entière, sur de vastes territoires contigus et sur
tous les habitants de ceux-ci.
Ce fut la politique des rois de la maison de Saxe qui lit
franchir au pouvoir des évêques les deux derniers degrés qui
le séparaient de celui du comte. D'abord, ils leur donnèrent
les droits comtaux sur certains territoires; plus tard, ils
leur accordèrent des comtés entiers, avec tous les droits
qu'ils impliquaient.
Du coup, les prélats se trouvèrent à la tête de principautés
véritables. D'une part, au lieu de terres dispersées et sans
autre lien entre elles que la personne des possesseurs, ils
eurent sous leurs ordres des domaines territoriaux compacts
et d'un seul tenant, qui formaient le noyau de leur temporel.
De l'autre, au lieu de n'avoir dans leurs domaines que la
juridiction sur leurs hommes, ils furent désormais les juges
de toute la population, tant libre que servile, et ils rempla-
cèrent les comtes. Enfin, le comté étant donné à leur église
et non seulement à leur personne, les états nouvellement
constitués eurent la perpétuité et l'indivisibilité qui étaient
les caractères spéciaux du patrimoine ecclésiastique. On peut
dire que c'est la concession de comtés entiers, faite pour la
première fois, d'une manière systématique, aux évêques par
les princes de la maison de Saxe, qui doit être considérée
FORMATIOX DE LA PRINCIPAUrK DK I.IKC.K. 117
cojiinie Tacte constilutifdes pi-incipautés ecclésiastiques (1).
Il en fut ainsi à Liège. Parmi les nombreuses libéralités
que les euq)ereurs firent à Notger, nous relevons la donation
de deux comtés : celui de Huy en 985 et celui de Brugeron
vers la même date. Rendons-nous bien compte de la portée
de cette double libéralité. Nous savons déjà que l'église de
Liège, possédait, dans le comté de Huy et dans la ville même,
des biens jouissant de Timmunité, et qu'elle y exerçait aussi,
en vei'tu d'une concession impériale, le droit de tonlieu et de
monnaie. L'évèque partageait donc en quelque sorte la qua-
lité de comte de Huy avec le titulaire (2). Il la posséda seul
à partir du jour où le comte Ansfrid lui céda ce qui lui res-
tait du comté, tant dans le bourg de Huy qu'en dehors
(infra eiindein çiciiin vel extra). Cette concession fut ratifiée
par l'empereur, qui, de son coté, abandonna à Notger ses
droits de tonlieu etde marché dans la pai*td"Ansfrid, de même
que les autres revenus de la couronne (3). C'est ainsi qu'ajou-
tant aux biens de son immunité et à la part héréditaire d' Ans-
frid les droits régaliens qu'il exerçait déjà, et ceux que
(1) Les plus anciennes concessions de droits comtaux à des évêchés sont :
887. Langres, par Chai'les le Gros. Bouquet, VIII, p. 643.
927. Toul, par Henri I. Sickel, DH. I, p. 32.
940. Reims, par Louis IV. (Flodoard, Annales, 940 ; le même, Hist. Rem.
écoles. IV, 24).
948. Cambrai, DO. I, p. 182.
Les plus anciennes concessions de comtés entiers à des évêchés sont :
974. Le comté de Cadore donné à Tévêché de Frisingue. DO. Il, p. 96.
1001. Les cinq comtés de Paderga, Aga, Treveresca, Auga et Soretfeld
donnés par Olton III à l'évèché de Paderborn. DO. Ill, p. 810.
(2) Des cas semblables se rencontrent ailleurs. A Coire, l'évèque avait le ban de
la moitié de la ville, avec les redevances des serfs et des libres de la campagne.
Cl Daraus enstand ein sonderbares Zwitterverhaltniss zwischen dem Bischof und dem
Grafen von Chur, dem nachlier Otto III 998 dadurch ein Ende machte, dass er der
Kirche von Chur die ganze Stadt mit Zoll, Miinze und Bann schenkte. » K. Hegel,
Die Entstehumj des deutschen Stàdtewesens, pp. 73-74. A Cambrai, l'évèque et le
comte avaient chacun la moitié de la ville : Tune lemporis Isaac cornes abba-
tiam sanctissimi Gaugerici tenebat, dimidium scilicet Cameracae urbis castel-
him, cum medietale quoque publicorum vectigalium simulque etiam altéra monetâ.
Gesta epp. Cam. I, 71, p. 420.
(3) Quiequid camere nostre provenire poterat ex comitatu jain dicto. Sickel, DO,
II, p. 414.
lis CIIAPITllE IX.
l'empereur venait de lui concéder, Notger se trouva devenu
comte de Huy par accumulation.
Le comte de Huy s'étendait sur les deux rives de la Meuse,
dans le Condroz et la Famenne d'une part, dans la Hesbaye
et le Brabant actuel de l'autre. Parmi les localités qui en
faisaient partie, nous voyons citer : JenelTe-en- Hesbaye,
Seraing-le-Glititeau, Braives, Tourinnes-la-Ghaussée, Grand-
Rosière, au nord de la Meuse ; et au sud de ce fleuve : Honay,
Wiesme, Leiguon, Barvaux-en-Gondroz, Buzin (Verlée),
Fraiture-en-Gondroz et Somal (MalTe) (1).
C'était la première fois qu'un comté tout entier, avec tout
son territoire et avec toutes les attributions comtales, tom-
bait aux mains de Tévêque de Liège. Gette superbe acquisi-
tion le faisait, d'emblée, passer du rang d'immuniste à celui
de prince. Elle devenait le noyau qui allait assurer l'unité
territoriale de la principauté, en rattachant entre elles une
bonne partie de ses possessions.
L'acquisition du comté de Brugeron suivit de près celle du
comté de Huy, si elle ne la précéda. G'est vers 988 que, dans
un diplôme où il est question de plusieurs autres donations,
Otton III confirma à l'église de Liège la possession de ce
nouveau domaine (2), et tout porte à croire que Notger en
sera devenu le maître en vertu de négociations semblables à
celles qui firent passer dans ses mains le comté de Huy.
Le comté de Brugeron (Briinengeriiz) s'étendait de Tirle-
mont à Louvain; il était borné à l'ouest par la Dyle, au nord
par une ligne courant de Gorbeek-Dyle par Lovenjoul
àBinckom, à Meensel-Kieseghem etàPippinsvoort; à l'est, la
frontière allait de Glabbeek à Pippinsvoort, à Grimde et à
(1) Sur le comté de Huy, v. Piot, Les Pagi de la BcUjique, p. 1 17 ; J. Demarteau.
Les origines de Ilinj, etc. Cùmférences de la Société d'art et d'histoire du diocèse de
Lièr/p, l\<^ série, pp. 12 61-13); Vanderkinderc, Formation territoriale, etc., t. II,
p. 213-221. Il faut se garder de confondre ce comté de Huy avec un autre comté de
Hoio, qui est le comté de la Houille, comme fait Grandgagnage, Mémoire sur les an-
ciens noms de lieux de la BeUjiquc orientale, p. 41, suivi par Piot, o. c, p. 118,
note 3. V. sur cette question Roland dans ASA^, t. XX, pp. 77-78.
(2) Sickel, DO. III, p. 440. En ce qui concerne Tannée où fut émis cet acte non
daté, voir ci-dessous, p. 121, note 2,
FOnMATKIN I)i; T> A rillXCIPAUTK DE HÈCxE. 110
Ai'Jevoor; au sud, elle passait entre les deux Heylisscm,
entre Zctrud et Genville, et de là par Mélin, Roux-Miroir,
Longueville et Chaumont, elle revenait aboutir à la Dyle,
le long de laquelle elle se dirigeait vers Corbeek-Dyle, déjà
nommé (1).
(]ette acquisition, qui étendait singulièrement le domaine
de nos évêques, n'allait pas sans inconvénients. Les puis-
sants comtes de Louvain voyaient arriver jusqu'aux portes
de leur capitale un voisin dont ils jalousaient la richesse et
la puissance : quoi détonnant si les évoques de Liège eurent
plus d'une fois maille à partir avec eux, et si le premier
successeur de Notger, Baldéric II, se vit entraîné dans une
guerre calamiteuse contre le comte Lambert ? Vaincu, il
s'estima heureux d'acheter la paix au prix de l'engagère du
comté à son redoutable adversaire. Plus tard, en 1096,
l'évoque Otbert parvint à dégager le Brugeron et le donna
en fief au comte Albert de Namur, mais, après la mort de ce
dernier, qui disparaît de l'histoire vers llOo, le domaine
disputé retourna au duc Godefroi, gendre du comte de Na-
mur (2). L'église de Liège en garda quelques parcelles : ce
sont Hougaerde, Bauvechain, Tourinne et Chaumont, aux-
quels on peut ajouter le château de Tirlemont (3). Tout le
reste fut j)erdu définitivement pour la principauté. p]ntre
deux centres d'attraction de force à peu près égale, le Bru-
geron était allé se perdre dans la masse dont l'influence
s'exerçait de plus près.
Là ne se bornèrent pas les acquisitions que l'église de
l'I) Sur le comté de Brunengeruz, lire Gilles d'Orval. III, 13 p. 91, et cf. Grand-
gagnage, Mémoire, p. 106, Moulaert, BCRH, série II, t. X, Waulers, Géographie et
histoire des communes belges. Ville de Tirlemont, p. 26 et Vanderkindere, La For-
mation territoriale, t. II, p. 143-146. Daris, Notices, t. IX et Bets, Histoire de
Tirlemont, t. I, p. 26, se bornent à reproduire Moulaert.
Le nom de Brunengeruz (= Bruninge Rode) signifie, selon toute apparence, le
Sari de Bntnon (cf. Vanderkindere 1. c), mais cela ne nous renseigne guère sur
l'origine de cette circonscription, qui semble le résultat d'un partage auquel n'a
présidé aucune considération [lolitique ni géographique.
(2) Moulaert, 0. c, p. 168 et 169. Il y aurait beaucoup à dire .sur cet exposé,
mais ce n'est pas ici la place.
(3) Vanderkindere, La Formation territoriale, t. II, p. -146,
120 CHAPITRE IX.
Liège fit sous l'épiscopat de Notger. Dès 974, Otton III lui
avait donné le marché de Fosse, comprenant le droit de ton-
lieu et de monnaie avec celui de fabriquer la drêche des
brasseurs. Maître déjà de l'abbaye, qu'il tenait de la
jîrincesse Gisèle, l'évêque de Liège pouvait dès lors se con-
sidérer comme le vrai prince de la localité (1). En 983, le
même souverain ajoutait à cette libéralité le marché de
Visé (2). En 988, l'évêque devint encore le maître de l'impor-
tante abbaye de Gembloux dans des conditions que nous
avons fait connaître (3). En 997, il reçut d'Otton III la terre
de Heerwaarden avec ses dépendances pour son église Saint-
Jean, nouvellement fondée (4). Ajoutons encore que Notger
parvint à sauver les biens que son prédécesseur Eracle avait
légués à la collégiale Saint-Martin. A la mort de cet évêque,
le fisc royal les avait revendiqués, comme étant de simples
précaires dont Eracle n'avait eu la jouissance que sa vie
durant. Notger sut amener l'empereur à se désister, et Saint-
Martin resta en possession de son domaine (o).
Pour compléter ce tableau des acquisitions territoriales de
Notger, nous empruntons à une source étrangère l'histoire de
celle qu'il fit, en Hesbaye, de certains domaines appartenant
à l'abbaye de Saint-Riquier, en Picardie. C'étaient cinq manses
situés à Heers, cinq autres à Fumai, un à Bois-ct-Borsu et
un à Gelinden. L'abbaye, se trouvant gênée de ces posses-
sions lointaines, les offrit à Notger, qui les prit en gage pour
(i) Sickel, DO. //, p. dOO.
(2) Le même, o. c, p. 36o.
(3) Le même, DO. III, p. 44o. V. ci-dessus, p. 86. Les évoques étaient parfois
les avoués des monastères situés dans leur diocèse. Ainsi, l'archevêque de Cologne
l'était des monastères de Laach, Bitbourg, Camp, Meer. V. Blondel, De advocatiis
ecctrsiasticis, Paris, 1892, p. 23.
(i) Le même, o. c, p. 637. Sur ce diplôme, voir les observations do cet éditeur,
celles de Bormans et Sclioolmeesters, I, 24 et de Blocli dans NA., XX1II(1897), I io.
(o) Vita ^oujeri, c. 3. Si quidem ecclesia Sancii Martini in bonis relinendis
que ei domimis Eraclius contulerat laborabat. In tempore enim illo tercius Otto ea
lamquam domino Eraclio prestita, in fiscum regium, eo defuncto, revocare ceperat.
Pontifex et opife.\ Notgerus preclaris meritis suis serenavit principem, et prestita in
dati et rali convertit habitationem. Ces souvenirs semblent brouillés; s'ils contien-
nent quelque réalité, il ne peut être question que d'Otton I.
FORMATION DK L\ PIUVCU'AUTÉ DE LIKCE. 121
vingt ans, au prix de trente-trois livres de deniers versées
dans les mains de Tabbc Ingclurd. C'était en 1002(1). Nous
possédons l'acte, daté du 28 octobre, par lequel notre évoque
l'ait connaître cette condition; il est revêtu de sa signature,
de celles du prévôt Godescalc et de plusieurs clianoines et
chevaliers de l'église Saint-Lambert, ainsi que de l'abbé
Ingelard, de deux moines et de trois chevaliers de l'abbaye
de Saint-lliquier (2). A peine le pacte conclu et signé, l'abbé,
de retour chez lui, craignit que les droits de sa maison ne
fussent pas suflisammcnt garantis, attendu qu'il n'avait pas
fait insérer dans le contrat une clause portant qu'on rendrait
les terres dans le même état qu'on les avait reçues. Il écrivit
donc à Notgcr une lettre que la chronique de Saint-Riquier
nous a conservée, le priant d'entretenir lesdits domaines,
comme on dirait aujourd'hui, en bon ]»ère de famille, c'est-à-
dire de mettre en friche les terres incultes, de rebâtir les
constructions qui tomberaient en ruines, enfin, de prendre des
dispositions j^i'ohibitives à l'endroit de ceux de ses succes-
seurs qui s'aviseraient d'abuser du gage. Un petit morceau en
vers adoniques, contenant des souhaits à l'adresse de l'évêque
de Liège, terminait cette épîtrc. Notger répondit à l'inquiet
religieux qu'il était entendu qu'aucun de ses successeurs ne
pourrait entamer le gage, mais que celui-ci serait restitué à
l'abbaye n'importe à quel moment elle rendrait la somme de
trente-trois livres ; il concluait par une menace d'anathème à
l'adresse de quiconque porterait atteinte à cette convention(3).
Lorsque les vingt années furent écoulées, l'abbé Angelram,
(1) L'acte est daté comme suit : Acfa siivt hacc Leodii publiée V Kal. nnvembris,
anno Dominicae Incarnatianis DCCCCLXXXVIII, indiclione XII, imperii vero Ilenrici
primo. (Lot, p. 171). Celte date est altérée. La I>e année de Henri II est 1002, et
la preuve qu'il faut retenir cette année, c'est que le contrat devait être renouvelé
après l'expiration du ternie de vingt ans qui y est stipulé, et qu'il le fut en ePTet
en 1022 (v. ci-dessus). M. F. Lot, qui n'a pas remarqué cette circonstance, corrige
d'abord 989 en 98Î-, puis, il imagine une raison fantastique pour expliquer comme
quoi la première année du roi Henri II tombait en 984 : Notger, en cette
année, aurait reconnu pour roi Henri le Querelleur, duc de Bavière. (Les dcrnicr.i
Caroliixjivns, p. 143). Wauters, on ne sait pourquoi, assigne à l'acte la date de 1007.
(2) Hariulf, Chronique de l'abbaye de Sniiit-Uiquier, éd. F. Lot, III, 30, pp. 170-174.
(3) Hariulf, 1. c. II est intéressant de noter que Fumai et Heers se retrouvent.
1-2 CHAPITRE IX.
successeur d'Ingelurd, proposa à l'évèque Duruiul, U'oisiènie
successeur de Notger, de renouveler le contrat, ce que
Durand lui accorda par une charte du 18 septeuibrc 1022,
reproduite par le chroniqueur (1).
Ces épisodes se rattachent d'une manière trop intime à
l'histoire de la formation territoriale de la principauté de Liège
pour qu'on puisse omettre de les raconter ici. Maintenant
nous revenons à l'histoire du temporel de Liège, pour lequel
Notger se fit accorder quatre confirmations générales par les
empereurs. Ces confirmations générales mettent sous la pro-
tection du droit public de l'empire toutes les acquisitions
de l'église de Liège, tant celles de notre évêque lui-même
que celles de ses prédécesseurs. La première est d'Otton II
et porte la date du 6 janvier 980; les deux suivantes, datées
du 7 juillet 985 et de 987 ou 988, émanent d'Otton III; la der-
nière enfin fut accordée par Henri II, le 10 juin 1006 (2). Que
ces quatre diplômes ont bien le caractère de confirmations
générales que nous leur attribuons, c'est ce qui résulte des
termes formels dans lesquels ils sont conçus (3). Qu'ils ne
contiennent pas l'énumération complète des biens de l'église
de Liège, mais seulement la mention des principaux, c'est
encore ce qu'ils disent eux-mêmes, et il suffit d'y renvoyer
une fois pour toutes (4).
en -1147, parmi les localités où l'église Saint-Jean de Liège possédait des pro-
priétés, et il est vraisemblable que Notger aura attribué la jouissance de ces
domaines à son église favorite. Bulle inédite du pape Eugène III, conlirmant
les propriétés de l'église Saint-Jean, aux Archives de l'État à Liège, fonds Saint-
Jean.
(1) Hariulf, o. c, IV, 3, pp. 183 et 184.
(2) On trouve ces actes dans Bormans et Schoolmeesters, t. I, pp. d9, 21, 23,
25; dans Sickel, DO. Il el DO. III, pp. 238, 413, 443, ainsi que dans Bressiau et
Bloch, DH. Il, p. 141.
(3) Le premier : Super universas possessiones ejusdem matris ecclesiae, quarum
istae sunt capitales — — et super cetera loca. — Le deuxième : Id quod ab ante-
cessoribus nostris regibus vel imperatoribus ecclesiae jam dictae Tongrensi vel Leo-
diensi concessum fuerat concedimus. — Le troisième : Ut ea omnia quae anle-
ces.'iores noslri piissimi Bomanorum reges et imperatores ecclesiae sanctae Mariae
sanctique Lambert! contulerant et nos concederemus. — Le quatrième enfin
déclare être la conlirmalion de celui de 980.
(4) Voir la première citation de la noie précédente. On trouve des expressions
FonMATioN i)K r.A iMuxciPArri': dk likci:. 123
Sous le bénéfice de cette double observation, nous allons
exposer ci-dessous, en un tableau, l'ensemble des domaines
dont se composait à la fin du pontificat de Notger le patri-
moine de l'église de Liège. Les dates placées à côté des noms
des localités sont celles de leurs plus anciennes mentions.
LISTE ALPHABÉTIQUE DES LOCALITÉS
CITÉES NOMMÉMENT DANS LES DIPLÔMES
COMME AYANT APPARTENU A L'ÉGLISE DE LIÈGE
AYANT OU PENDANT
LE PONTIFICAT DE NOTGER :
Aldeneyck, monastère 9.32
Arches 894
Brogne, monastère lOOG
Brugeron (Bninengeniz), comté 987
Celle, monastère 1006
Ciney 1006
Dînant 985
Fosse, monastère vers 900. 974, 980
Gembloux, monastère 987
Hastière, monastère 908-915
Huy, ville 980
Huy, comté 985
Lobbes, monastère 888, 973, 980
Lustin 888
Maestricht 908, 985
Malines 915, 980
Malonne, monastère 1006
Namur 985
Saint-Hubert, monastère 1006
Theux 988
Theux, forêt 915
Tongres 980
"Ville-en-Hesbaye 831
Visé 983
identiques ou équivalenles dans le texte des autres diplômes; pour ne pas allonger
outre mesure ces notes, je me borne à cette citation unique, qui tient lieu des
autres.
!2i CHAPITRE IX.
Cette liste appelle un commentaire sans lequel elle risque-
rait fort de rester inintelligible pour plus d'un lecteur. Telle
qu'elle se présente à nous, elle se compose de deux groupes
très distincts : l'un, forme par les importants domaines énu-
mércs dans les actes de confirmation générale, l'autre, [)ortant
le nom de quelques acquisitions d'importance secondaire
faites au cours des temps par l'église de Liège, et dont nous
devons au seul hasard d'avoir conservé le souvenir. Or,
chacun des noms de la première catégorie, sans parler des
comtés, n'est que l'expression géographique désignant la
réunion, dans les mêmes mains, d'un grand nombre de loca-
lités éparpillées ou groupées, et formant elle-même un
domaine considérable. Voici quelques exemples. La seule
abbaye de Lobbes, aux termes d'un pouillé qui en fut fait en
8G8, ne possédait pas moins de 133 villages, y compris le fort
de TImin, qui lui servait de citadelle (1). L'abbaye de Saint-
Hubert possédait dès l'époque de AValcaud (817), rien que
dans le diocèse de Liège, vingt-deux villages, et ce nombre
avait été peut-être doublé par des libéralités nouvelles au IX^
et au X^ siècle. La forêt (forestiim) de Theux comprenait,
avec le districtiis du même nom, à peu près tout l'ancien
marquisat de Franchimont (2).
Toutes les autres maisons religieuses, dont malheureu-
sement nous ne sommes pas en état de dresser le terrier,
avaient une situation analogue ; l'entrée de l'une d'elles dans
le domaine de l'église de Liège constituait pour celle-ci un
accroissement considérable, et c'est ainsi que se multipliaient,
sur la vaste étendue du diocèse, les îlots régis par la
crosse. Au fur et à mesure que croissait leur nombre, ils se
rapprochaient, ils devenaient contigus; l'îlot se transformait
en île et la principauté grandissante semblait aspirer à s'iden-
(1) Vos, t. I. pp. 41S-42G, et craprès lui Duvivier, Uechcrclics sur le Uainaut
ancicu, Bruxelles, 180o, pp. 307-31o.
(2) M. Vanderkindcrc, Formation territoriale, t. II, p. ^80, éci'it : « Nofger
s'était encore empare du cliâteau de Franchimont. » Il est i)robablc qu'il existait
déjà un (lifileau de Francliimont, mais il faisait partie du districtim Tectis, et
celui-ci appartenait à l'église de Liège dès 9lo. Notgern'a don<' pas pu « s'en
emparer ».
FORMATION DE LA PRINCIPAUTÉ DE LIKGE. l2o
lifier avec le diocèse. Ce ne fut jamais le cas, même au temps
de la plus grande splendeur des princes-évèques, mais on
peut dire que la principauté se développa dans le cadre du
diocèse et que son idéal semble être de le couvrir. D'ailleurs,
elle n'est pas tellement enfermée dans ses frontières ecclésias-
tiques que dès lors elle ne les franchisse. Lobbes, en ellet,
appartenait au diocèse de Cambrai. Et, par contre, certains
domaines situés dans le diocèse de Liège appartenaient à
des principautés ecclésiastiques voisines. Ainsi, le seul évèque
de Metz possédait les abbayes de Saint-Trond, de AVaulsort
et d'Hastière.
Après ce qui vient d'être dit, le lecteur ne sera pas surpris
de ne pas rencontrer le nom de Liège sur la liste des
acquisitions primitives de l'église de ïongres. L'omission
s'explique d'une manière bien simple. Si l'on consulte le
tableau ci-dessus, on remarquera que les confirmations im-
périales ne mentionnent, à deux ou trois exceptions près,
que des comtés, des abbayes et des villes, c'est-à-dire des
domaines considérables, les uns par leur étendue territoriale,
les autres par l'importance de leur population. Or, Liège,
avant les Carolingiens, ne pouvait rivaliser, ni avec les riches
abbayes, ni avec des localités comme Dinant, Huy, Maestricht,
Namur et Tongres. On conçoit donc que les diplômes
d'immunité de l'époque mérovingienne ne l'aient pas men-
tionnée, et qu'elle n'ait pas figuré davantage dans les diplômes
carolingiens, qui ne sont que la répétition des précédents (1).
11 est vrai que, dans l'intervalle, Liège était devenue une
ville importante, et rien ne s'opposait à ce qu'on inter-
calât désormais son nom dans l'énumération oflicielle des
biens de l'église. Mais, à partir du jour où saint Hubert eut
transféré la résidence épiscopale de Maestricht à Liège, nul
n'éprouva plus le besoin d'allirmer, dans un acte public, les
Cl) Rien n'est plus certain que la fixité des formules dans les diplômes d'immu-
nité ou dans leurs confirmations : les privilèges ont beau s'étendre, les acles les
mentionnent toujours dans les termes traditionnels. Cf. Waitz, Deutsche Ver/as.
siimjKycschiclite, t. VII, p. 244; K. Hegel, Die Entstelutmj des deutschen Stâdtewexens ,
p. 71; Slengel, Die Immunitàts-Urkunden der deutschen Kmicje vom 10 bis zuin
12 Juhrhundert. Innsbriick, 4902 (dissertation).
i2G
CHAPITRE IX.
droits de l'église sur cette ville : ils allaient de soi, ils étaient
sous-entendus en toute rencontre (1).
Au surplus, tout nous autorise à croire que Liège faisait
partie des domaines de l'église de Tongres dès l'époque
mérovingienne. La prédilection de saint Lambert jDour ce
village, où il avait une habitation et où il crut devoir trans-
porter les reliques de son prédécesseur saint Tliéodard,
nous en est un indice significatif, et la translation de la rési-
dence épiscopale dans cette localité par saint Hubert en est
un autre plus éloquent encore (2). A Liège, les évoques
étaient chez eux; à Maestriclit, ils étaient chez le comte.
A ces deux indices, nous ajouterons une preuve. Nous
savons, par un témoignage très digne de foi, que saint
Lambert avait à Liège son agent (Jiidex), qui, comme c'était
l'usage dans les domaines privés et spécialement dans les
immunités, rendait la justice au nom du seigneur. Ce per-
sonnage, à qui notre source donne le nom d'Amalgisile,
ouvre la série des ofticiers du prince (avoués, puis grands
maïeurs), qui, à partir du VIP siècle jusqu'à la fin de la patrie
liégeoise, ont présidé le tribunal des échevins de Liège. Et
nous n'avons pas besoin d'un autre témoignage que la seule
(d) Foullon avait entrevu la moitié de cette vérité lorsqu'il écrivait, I, p. 497 :
Intcr loca ecclesiae Lcodiensi donata neque hse neque aliie unquam Caesareae
rcgiaeve litterae Leodii meminerunt, quia semper jam ab antique, ante alteram
Francorum regum stirpem, in jus episcoporum Leodicensium venerat, propriaque
eorum et immota res fuerat, uti supra indicamus. D'autre part, Rietschel, parlant
des trois évêchés de Passau, de Frisingue et de Salzbourg, écrit : « In allen dreien
ist das Bisthum gegriindet worden, als der Ort noch schr sclnvach bevolkert war.
Der Grund und Boden war von Anfang an in diesen Orten fast ganz bischoflich. Des-
halb findet sich mit Ausnahme einer Freisinger Urkunde keine einzige iiber Gebiet
ain Bischofsort selbst. L'ebrigens ist auch nicht ausgeschlossen, dass inan es nichl
l'iir noelliig hiell die Urkunden liber den Bcsitz am Orte selbst, den nian ja stetscon-
troUieren konntc, in die Traditionsbiicher aufzunehmen. » Die Civiina auf deutschem
Boden, p. 83. Chacune de ces lignes peut s'appliquer au cas de la ville de Liège.
(2) Je ne comprends pas M. le chanoine Daris disant, p. 133, que Liège aura été
donné à l'église Saint-Lambert par Pépin d'Herstal, le jour de la consécration
de l'église. De quelle église? De celle qui fut bâtie après la mort de saint Lambert?
Mais, il est vraisemblable que le saint possédait déjà le domaine de Liège de son
vivant. De la chapelle qui précéda l'église? Mais nul n'en connaît l'origine, et il
semble bien qu'elle soit antérieure à Pépin d'Herstal.
FORMATION DE LA PRINCIPAUTÉ DE LIEGE. 127
mention de son oflice pour en pouvoir conclure que saint
Lambert était bien le maître du territoire sur lequel il avait
un juge (1).
Il y a lieu aussi de mentionner un acte de 884, par lequel
l'empereur Charles-le-Gros cède à l'église de Liège tous les
serfs fiscaux demeurant dans cette ville et dans celle de
Tongres, quel que fût au surplus leur lieu d'origine. 11 s'agit
ici de serfs provenant de divers domaines royaux où ils
étaient attachés, les uns à l'exploitation directe du prince, les
autres aux terres données par lui en bénéfice (2). Leur éta-
blissement à Tongres et à Liège, c'est-à-dire dans les deux
principales villes du diocèse, est un curieux indice de l'af-
lluence des populations agricoles dans les cités épiscopales,
où la vie était plus douce sous la crosse. Et si ces fiscalins
— c'est le nom qui les désigne souvent — sont donnés à
l'église de Liège, n'est-ce pas parce que celle-ci possède déjà
les terres sur lesquelles ils vivent? Nous le savons de science
certaine en ce qui concerne Tongres, que les diplômes nous
montrent dans le patrimoine de Saint-Lambert depuis au
moins 98(3 : le moyen de se dérober à la conclusion qu'il en
était de même, à plus forte raison, pour la ville de Liège?
L'autorité accordée à Notger dans les deux comtés de
Huy et de Brugeron n'était pas la même que celle dont il
jouissait en qualité d'immunistc, dans les terres de son
domaine. Dans les comtés, il était investi du pouvoir public;
dans le domaine, il n'avait que la situation de grand pro-
priétaire. Dans les comtés, son pouvoir s'étendait sur toute
la population indislinctement, tant libre que servile. Dans
le domaine, il ne commandait qu'aux gens de condition
dépendante qui l'habitaient et le cultivaient. Toutefois, cette
dualité de pouvoir ne se prolongea pas. Tout porte à croire
qu'en même temps qu'il fut investi des droits comtaux dans
(1) Post anni cun-iculo explelo apparuit sanclus vir Landeberlus in visionc noc-
turna ad teiisaurarium nomine Amalgisilum, qui oliiii judcx ejus fuerat. Vita saucti
Laiiilirrti dans .1.1. SS., t. V de septembre, p. o79 E.
(2) Mancipia insuper illa utriusque sexus, que in Tongris et Leodio residere et
manere noscuntur, de quocunique nostro fisco sint aut ex dominicato aut ex bene-
ficiato. Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 6.
l28 CHAPITRE IX.
les comtés de Huy et de Brugeron, Notger les reçut égale-
ment dans le reste de son domaine, s'il ne les possédait pas
déjà auparavant. Ses diplômes, il est vrai, ne nous le disent
pas, mais il ne faut pas nous en étonner : les diplômes sont
peu explicites et ne parlent pas de tout; nous avons déjà fait
remarquer que, sous les vieilles formules d'immunité renou-
velées au X® siècle, se cache d'ordinaire l'éclosion d'une
situation juridique toute nouvelle. Si donc aucun diplôme
liégeois ne nous dit que les empereurs confèrent à nos
évèques le ban, c'est-à-dire le pouvoir de commander en
donnant à leurs ordres une sanction pénale, il ne faut nulle-
ment s'en prévaloir pour en conclure que les évéques ne l'ont
pas possédé du temps de Notger (1). Certains faits indiquent
nettement le contraire. Ainsi, quand le panégyriste à peu
près contemporain nous parle de la sévérité avec laquelle
notre évoque châtiait les perturbateurs de l'ordre public,
faisant pendre les uns et mutiler les autres, tandis qu'il en
envoyait d'autres en exil, c'est bien l'exercice de la haute
justice que nous voyons ici dans ses mains. Or, il n'est pas
douteux que ce ban judiciaire, il ait eu l'occasion de l'ajopli-
quer principalement dans les premières années qui suivirent
la mort de son prédécesseur Eracle (2). Pareillement, quand
le document de 980, qui énumère les contingents à fournir
par les divers diocèses, taxe celui de Liège à 00 guerriers
pesamment armés, c'est, encore une fois, le ban militaire que
nous voyons exercer par notre évéque (3). Il est donc établi
qu'il a les attributions du comte, non seulement dans ses
deux comtés, mais encore dans toutes les terres de son
domaine. Au surplus, ne les eût-il pas possédées dès lors,
les confirmations générales d'immunité qu'il obtint à partir
de 980 (1) les lui auraient données par voie d'extension.
Ainsi se forma la principauté ecclésiastique de Liège.
L'acquisition de deux comtés d'une part, et, de l'autre, celle
du ban ou autorité comtale dans ses propres domaines, tels
(1) Cf. Doei'ing, Beitràge ziir âlteren Geschichtc des Bisthums Metz, p. 19.
(2) Voir ci-dessus, pp. 22, 47 et 48.
(3) V. ci-dessus, p. 22.
(1) V. ci-dessus, p. 22.
t-ORMATION DE LA PRINCIPAUTK DE LIEGE. 120
furent les deux actes qui firent passer l'évêque de Liège de
la catégorie des grands propriétaires immunistcs dans celle
des princes. Et c'est parce que cette double acquisition a été
faite par Notger qu'on peut considérer ce prélat comme le
premier prince-évêque de Liège.
I.
CHAPITRE X.
NOTGER SECOND FONDATEUR DE LIEGE.
Notger n'est pas seulement le fondateur de sa principauté.
Il mérite encore d'être appelé le second fondateur de sa ville
épiscopale, saint Hubert en ayant été le premier. Ses titres
à la reconnaissance des Liégeois ont été formulés, dès son
siècle, en ce vers devenu classique, par lequel le poète,
s'adressant à la ville de Liège, lui dit : Tu dois Notger au
Christ, et le reste à Notger (1).
Les travaux exécutés à Liège par ce grand liomme sont
assez importants pour justifier cet éloge à première A'ue
hyperbolique. Monuments religieux, monuments civils, tra-
vaux de défense et travaux d'utilité publique; églises,
monastères, hospices, fortifications, canaux, Notger a créé
tout cela. Il a fait plus. A sa voix, les arts sont accourus au
secours des métiers pour embellir la jeune cité, et il a laissé
à ses successeurs une résidence épiscopale digne de ses
hautes destinées.
Sous ce rapport, il est bien de la race des grands évoques
du X*" siècle qui entourèrent les princes de la maison d'Otton.
Parmi eux, il en est un dont le nom revient souvent à l'es-
prit quand on pense à Notger : celui de Tillustre évoque de
Hildesheim, saint Bernward. Celui-ci est également le fonda-
teur de sa ville épiscopale, qu'il a, comme Notger, tirée en
quelque sorte du néant. L'œuvre de l'évOque saxon est
encore debout en grande partie, telle qu'elle est sortie de
(1) Ndigeriiui Cliristo, Notgero cetera debcs. Vita Soiijcri, c. o.
NOTGER SECOND FONDATEUR DE LIÈGE. 131
ses mains, et le voyageur peut admirer, avec la massive
enceinte tracée par lui autour des cloîtres de sa cathédrale,
ces édilices religieux d'un style si simple et si pur, ces con-
structions où les pierres blanclies et rouges alternent d'une
manière si agréable au regard, ces portes de bronze qui l'ont
vivre le cycle des récits bibliques, cette colonne, imitée de la
colonne Trajane mais ornée de symboles chrétiens, et que
l'évéque, revenu de Rome, avait dressée dans le chœur de
son église Saint-Michel. Tout cet ensemble artistique, c'est
l'efïlorescence d'une vie religieuse pleine de fraîcheur et
d'avenir, et il semble que la jeune civilisation saxonne, toute
parfumée de christianisme, ait trouvé son symbole le plus
gracieux dans ce rosier de mille ans qui, du fond de la crypte
de la cathédrale, étend ses rameaux fleuris autour de l'abside
extérieure, qu'il étreint d'une couronne de fleurs.
L'œuvre de Notger n'a pas eu le même bonheur que celle
de son illustre ami. A Liège, sauf quelques parties d'un
édifice, toutes les constructions du X^ siècle ont disparu ou,
du moins, en se renouvelant, ont perdu leur aspect premier.
Toutefois, c'est sur la base des constructions notgériennes
qu'elles reposent toujours, et, sous ce rapport, si l'on excepte
la cathédrale abattue à la fin du XVIIP siècle, on peut dire
que les monuments bâtis par Notger sont restés debout.
En essayant de présenter ici le tableau d'une activité qui
a été gigantesque, il importe de rappeler qu'elle fut la réali-
sation d'un programme qui peut se résumer en ces trois
mots : agrandir, embellir et fortifier la ville épiscopale. Mais
l'embarras est grand pour l'historien, lorsqu'il s'agit de retra-
cer les diverses phases par lesquelles a passé l'exécution de
ce programme. Nous ne connaissons pas l'ordre chronolo-
gique dans lequel se sont succédé les constructions notgé-
riennes, et nous ne disposons pas môme de moyens d'infor-
mation sullisants pour le rétablir par voie de conjecture.
Tout ce que nous pouvons alïirmer, c'est qu'en 990, c'est-à-
dire au milieu de la durée de son pontificat, Notger avait déjà
réalisé une bonne partie de son programme de bâtisseur,
puisque l'abbé Folcuin de Lobbes, mort en cette année, dé-
clare qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait enrichi l'église
132
CHAPITRE X.
de Liège d'un si grand nombre d'édifices (1). Au surplus,
chaque fois qu'on essaie de préciser la date de lune ou de
l'autre des constructions notgériennes de Liège, on s'aper-
çoit qu'elle est intimement liée à celle de toutes les autres.
Et la conclusion qui s'impose à l'esprit d'une manière irré-
sistible, c'est que tous ces monuments ont été conçus à la
fois dans la tête créatrice du grand civilisateur, c'est qu'ils
font partie d'un même plan. Les considérations que voici
viennent à l'appui de cette hypothèse.
L'œuvre architectonique de Notger comprend trois vastes
entreprises : ce sont la construction de l'enceinte, le creuse-
ment du canal de la Meuse et l'édification d'une série de
monuments. Or, nous constatons que le bras de la Meuse était
compris dans le système défensif de la ville, et qu'il servait
essentiellement à en compléter les ouvrages d'art militaire.
D'autre part, comme on le verra, plusieurs des édifices not-
gériens : Saint-Denis, Sainte-Croix et Saint-Martin ont fait
partie de l'enceinte fortifiée, et ont dû, par conséquent, sur-
gir en même temps qu'elle. La savante combinaison en vertu
de laquelle les murs, les édifices et le canal se complètent
mutuellement ne s'explique d'une manière satisfaisante que
dans l'hypothèse d'un plan d'ensemble, laborieusement mûri
avant que l'on mît la main à l'œuvre. Il fallait de toute néces-
sité que l'enceinte fût dabord tracée, au moins dans les
croquis de l'architecte, pour qu'on pût assigner leur place
aux églises appelées à en faire partie, et pour que le cours
du canal passant par la ville pût être déterminé d'une ma-
nière certaine. C'est donc le système défensif élaboré par
Notger qui devra être exposé d'abord.
Le X® siècle est par excellence le siècle de l'architecture
militaire. Sous les rois mérovingiens et sous les premiers
carolingiens, les peuples avaient, somme toute, connu les
bienfaits d'un régime relativement pacifique. Les rois
(1) Pace nobis per Dei gratiam Nothgero agente firmissimâ collatâ, dominus epis-
copus Leodium revertifur, reliquum teiiipus in innovandis sive tlecorandis edibus
et ecclesiasticis rcbus multiplicandis consumens. Nam, ut verum fatcar, nulhis prc-
decessoruin suonini, quorum recordalur opinio, illo amplius Leodiensein ecclesiain
rébus auxit, edificiis nobilitavit. Folcuin, c. 29, p. 70.
XOTGER SKCOND FONDATEUR DE LIEGE. 133
vivaient à la campagne, dans des palais qui étaient des fer-
mes, gardés par la fidélité de leurs hommes et par la vigi-
lance de quelques chiens. Quant aux villes, dont les descen-
dants de Clovis réparaient encore de temps à autre les
enceintes (1), elles avaient cessé, à partir de la fin du VHP
siècle, de craindre les barbares ; elles laissaient tomber en
ruines leurs vieilles murailles qui dataient de l'époque ro-
maine, et l'on vit même des princes et des évoques les
abattre pour en faire servir les matériaux à la construction
d'édifices religieux (2). Mais cette belle sécurité ne dura
guère : dès le milieu du IX" siècle, les invasions normandes
firent flamber toutes les villes l'une après l'autre, et il fallut
bien songer à les fortifier contre les ennemis du dehors.
D'autre part, le morcellement féodal, qui transforma chaque
seigneur en une espèce de chef d'Etat entouré d'autant d'en-
nemis que de voisins, suggéra la même précaution. Les
enceintes destinées à protéger les habitants des villes eui'ent
donc la même origine que les bastilles où se remparaient les
féodaux (3). Dans les villes d'origine romaine, on releva les
murailles qui dataient de l'époque impériale ; dans les autres,
on bâtit de toutes pièces des enceintes neuves. Le X® siècle
reprenait l'œuvre du IIP et se remettait à embastiller les
cités que les siècles de Trajan et de Gharlemagne avaient
laissées ouvertes (4). Mayence dès 882 (5) et Cologne l'année
(1) En Neusirie, Cliilpéric « iiiisit ad diiccs et comités civitatum nuntius, ut mu-
rus componerent urbium. » Grégoire de Tours, H. F., YI, 41.
(2) Ainsi Louis le Germanique à Ratisbonne (Moine de Saint-Gail, II, 11, p. 734),
et l'archevêque Ebbon à Reims (Flodoard, Hixt. Item. II, 19).
(3) Avec cette dificrence, toutefois, que les villes sont t'orti[iées par les évéques
avec le consentement implicite ou explicite des rois. V. le diplôme de Louis l'Enfant
pour révêque d'Eichstaedt en 908. Bohmer-Miihlbacher, Die Regcsteu des Kaiser-
rciclies untcr de» Karolinijen, ii» 1992.
(4) La prétendue reconstruction de l'enceinte de Mayence par le roi Dagobert
n'est qu'une légende (Schaab, Geschichte der Stadt Mainz, t. I, p. 166 et suiv.), et
celle des murs de Strasbourg par le duc Adalbert au Ville siècle est hautement
invraisemblable, malgré le diplôme de 722 qui l'aflirme. V. UieLschel, Die Civitas
auf deutsichcm Doden, p. 0.'^, note 4 et cf. p. G2, note 1.
(5) Mu rus Maguntiae civilatis restaurari coeptus et fossa muruni an)biens extra
civitatem fada, Annales Fuldenses, a, 882,
134 CIIAPITUE X.
suivante (1) donnèrent le mouvement sur le Rhin ; Foulques
de Reims (883-900) rebâtit les murailles de sa ville épiscopale
récemment abattues par son prédécesseur Ebbon (2); Dodi-
lon de Cambrai fortifia sa ville entre 887 et 901, (3) ; Geilon
de Langres fit de même en 887 (4). A Ratisbonne, c'est le duc
Arnoul qui, comme Foulques à Reims, rebâtit l'enceinte dé-
molie par Louis le Germanique (o). A Augsbourg (6) et à
Saint-Gall (7), c'est l'imminence du danger hongrois qui pro-
duisit le même résultat vers 954. Dans la seconde moitié
du X^ siècle, nous voyons surgir les murs de Constance (8),
de Verdun (9), de Rrôme (10) et de Hildesheim (11), tandis
que Worms (12) fut fermé au commencement du XF siècle.
En un mot, la génération de Notger est celle qui a travaillé
le plus activement à fortifier les villes épiscopales.
Liège, devenue chef-lieu d'un diocèse et d'une principauté^
ne pouvait donc pas rester la bourgade ouverte à tout ve-
nant qu'elle avait été jusqu'alors (13). L'heure était venue
pour elle de revêtir l'armure de fer et de pierre qui devait
(1) Agripina Colonia absqiie aecclesiis et monasteriis reaedificala et mûri ejiis
cum portis et vectibus et seris instaurati. Annales Fuldenses, a. 883.
(2) Flodoard, Histor. Remens. Il, 19; III. 4. Cf. I, 21 ; IV, 8.
(3) Gesta epp. Camerac. I, G.5, p. 424.
(4) V. l'acte dans Bouquet, VIII, p. 643, où il est dit que c'est pour proléger la
ville contre les Normands.
(o) Arnoul de Saint-Emmcram, I, 7, p. 532, cité par Hauck, t. III, I, p. 277,
note.
(G) Gerhardi Vita Oudalrici, c. 3, p. 390 et c. 12, p. 401.
(7) Ekkehardi Casus Sancti-Galli, pp. 104 et lOo.
(8) Idem, 0. c, c. 63, p. 22o, cité par Hauck, 1. c.
(9) Vita Richardi, c. 14, p. 287.
(10) Adam de Brème, II, 31, p. 317 met nettement la construction des murs de
cette ville en rapport avec le danger normand : Ex illo nimirum tempore pyratarum
crebra et hostilis eruptio faeta est in banc regioncm. In me.tu crant omnes Saxoniae
civitates et ipsa Brema vallo muniri cœpit tirmissimo.
(11) Sanctum quoque locuni nostrum murorum ambitu vallare summa iiitenlionc
aggressus, disposais per gyrum turribus, tanla prudentia opus inchoavit, ut décore
simul ac miuiimine, vdut liodic patet, siniile nil in omnia Saxonia invenias. Thang-
mar, Vita Rcrnwardi, c. 8, p. 761. Cf. Vila II Godcluirdi, c. 13, p. 204.
(12) Vita Burchardi, c. G, p. 833.
(13) Sur une prétendue enceinte de la ville de Liège qui aurait été bâtie par
saint Hubert, voir l'appendice.
NOTOER SECOND FOXDATET.'R DE LlÈOE. 13o
rester, jusqu'<à l'aube du XIX" siècle, le vêtement de toutes
les villes européennes. C'était une transformation qui allait
décider de toute sa destinée ultérieure : il convient d'en exa-
miner la portée.
Le village de Liège sort des ténèbres de l'histoire avec
saint Lambert, qui, vers 670, y transporta les restes mortels
de son prédécesseur saint ïhéodard (1). Il était éparpillé sur
les deux rives du ruisseau de la Légia, à l'endroit où ce
ruisseau, débouchant de son vallon assez encaissé, entrait
dans la vallée de la Meuse pour s'unir, un kilomètre plus
loin, à ce fleuve, dont les bras multiples se promenaient
nonchalamment dans la large plaine marécageuse. C'était une
agglomération agricole conquise sur les épais fourrés de la
forêt « leudique », qui couvrait primitivement de ses om-
brages le domaine entier de Liège. Un certain nombre de
bateliers, établis dans le bas de l'agglomération, poussaient
leurs barques de commerce et de pêche à travers les méan-
dres de la rivière. Sur la pointe de la colline où vient expirer
la ligne de faîte séparant la Légia de la Meuse, le cimetière
de Liège alignait ses sépultures orientées, que venaient frap-
per les rayons du soleil levant (2).
Ce village, comme son nom l'indique (3), était un domaine
(1) Vita S. Theudai-di, AA. SS., t. III de septembre, p. o'J2B. H siilllt de rappeler
pour mémoire la jolie légende de Nicolas. Vita sancii Lamberti, c. 16. (Dans Cliapea-
ville, t. I, p. 399) qni fait prophétiser par saint Monulphe la fortune grandiose de
Liège.
(2) Ce cimetière fut retrouvé en -1320. Jean d'Outremeuse, t. VI, p. 311 ; cf.,
t. IV, p. 86, raconte que les Liégeois s'enfuirent épouvantés, croyant voir les restes
des meurtriers de saint Lambert ; lui-même se croit plus avisé en supposant que
c'était les ossements des Normands tués dans une bataille par l'évêque Francon ; les
deux explications se valent et montrent, sur le vif, le travail de l'imagination popu-
laire qui, toujours, explique par tel ou tel fait connu les problèmes de l'histoire
ou de l'archéologie. Fison, I, p. 117 et Foullon, I, p. 117, reproduisent tacitement
Jean d'Outremeuse. A peine ai-je besoin de dire que les armes trouvées prés des
morts s'expliquent par ce fait que tout le monde alors était armé, même les simples
clercs, comme on le voit par la règle de saint Chrodegang, c. 3, qui veut que les
chanoines se désarment en entrant au réfectoire. Et l'on sait que c'était l'habitude
traditionnelle d'enterrer les morts avec leurs armes.
(3) V. G. Kurth, Les OrUjines de la ville de Liège, BSAUL, t. II, et cf. ci-dessus,
p. 12o et suivantes,
136 CHAPITRE X.
royal, et nous avons vu qu'il doit être passé de bonne heure
dans le patrimoine de l'église de Tongres (1). La translation
des reliques de saint Théodard dans l'église du lieu par saint
Lambert fut pour Liège le point de départ de nouvelles
destinées. Lambert y séjournait volontiers auprès du tom-
beau de son prédécesseur, en compagnie de son clergé, et il
habitait, à proximité de la chapelle, une maison de campagne
dans laquelle il succomba sous les coups des assassins (2). Si
l'on considère que le domaine de Liège était contigu à ceux de
Jupille et d'Herstal, qui appartenaient aux rois, on sera
fondé à croire que c'est un de ceux-ci qui l'aura détaché pour
l'abandonner aux évêques de Tongres.
Ce fut la mort sanglante de saint Lambert, massacré par
le doTnesticiis Dodon dans sa maison de Liège, qui tira ce
village de l'obscurité pour en faire le centre d'une afïluence
extraordinaire. Le tombeau du saint fut, à la lettre, le ber-
ceau de la ville. J'ai déjà rajipelé plus haut l'extraordinaire
résolution de saint Hubert, premier successeur du martyr,
qui, abandonnant Tongres et Maestricht, transporta d'une
manière définitive la résidence des évêques à Liège, où il
apporta les cendres de son prédécesseur (3). Ce fut comme la
consécration du plébiscite spontané par lequel les fidèles
enlevaient le siège épiscopal aux deux premières résidences
des évêques, pour le fixer auprès du tombeau de l'homme
qui l'avait le plus illustré. La chapelle primitive de Liège
se transforma en une superbe basilique, dédiée à la Vierge
et à saint Lambert (4), et, comme pour indiquer le rapide
accroissement de la bourgade, une seconde basilique, dédiée
à saint Pierre, surgit à l'extrémité du promontoire qui domi-
nait le confluent de la Meuse et de la Légia (o). Les habitations
(1) V. ci-dessus, p. 126.
(2) Vita .1. Lainberti, dans A A. SS., t. V de scplcmbre, p. 877-78. Il péi'il dans
sa maison et non dans la chapelle, comme je l'ai montré dans mon Etude sur saint
Lambert et son premier bior/raptie (Annales de l'Académie d'Archéologie de Delyirjue,
t. XXXIII (-1876), p. o2-56.
(3) Cf. ci-dessus, p. 48.
(4) Vita sancti Lamberti, p. 580.
(o) Vita sancti Iliiberti, AA. SS., t. I de novembre, p. 799C D.
XOÏGER SKCONM) FONDATEUR DE LIEGE. 137
se multiplièrent de tous les côtés, et, sous les rois carolin-
giens, le bourg de Liège (vicus Leiidiciis) fut à plus d'une
reprise le séjour de ces monarques : Gharlemagne y fut en
770 (1), et les fils de Louis le Débonnaire s'y réunirent en
8o4 (2). Un somptueux palais épiscopal, qui a trouvé un
poëte pour le chanter, servait d'habitation à ces princes (3).
Les invasions des Normands portèrent un coup terrible à
cette prospérité naissante : la ville, qui était ouverte, fut
pillée et presque détruite, et ses monuments réduits en
cendres. Les évoques de la première moitié du X® siècle
eurent fort à faire pour relever les ruines : ce fut surtout
Richaire qui s'y employa. Il restaura Saint -Lambert et
Saint- Pierre (4), et il bâtit dans le vallon de la Légia un
troisième sanctuaire qu'il dédia à saint Servais (o). Otton-
le-Grand paraît s'être intéressé à ces travaux de réédification,
et c'est à lui qu'une chronique, d'époque postérieure il est
vrai, en fait honneur (6). A partir de son règne, la ville de
Liège recommença de se développer rapidement : deux nou-
velles églises, celles de Saint-Martin et de Saint-Paul, bâties
par Eracle aux deux extrémités opposées de sa ville épisco-
pale, en sont la preuve, et il est certain que Notger n'aurait
pas étendu si considérablement, comme nous le verrons, le
pourpris de Liège, si les quartiers qu'il y engloba avaient
été totalement inoccupés. Liège s'étendait alors dans le vallon
de la Légia depuis l'église Saint-Servais, où était sa limite
occidentale, jusqu'au confluent de la Meuse, qui la boimait
du côté de l'est. Vers le nord, elle se terminait à peu
(1) Annales Laurissenses, p. 148.
(2) Annales Bertiniani, p. 448.
(3) Serlulius, Carvnna, II, 4, p. 469.
(4) Sur la restauration de Saint-Pierre par Ricliaire, v. Folcuin, c. 19. p. 63 :
Qui postquam in episcopatu XXII annos peregisset, in ecclesia Sancti Pétri, quam
ipse construxit, tumulatus quiescit. Cf. Gilles d'Orval, IH. 42, p. Hl.
(o) Gesta abbreviata, p. 130 : Edilicavit ecclesiain super rivum Legiain ad liono-
rem saneti Servatii.
(6) Iste Otto, meliorato regni et ecclesiae per suani industriam statu, duas eccle-
sias in Leodio a Norniannis destructas monasteriumque reedilicat et restaurât.
Chronique de Saint-Trond, Continuât. III, 3, I, p. 376. Diimmlcr, Kaiser Otto I, ne
parle pas de ce détail,
133 CHAPITRE X.
près à rentrée des rues parallèles Hors-Chàteau et Férons-
trée. Au sud enfin, elle englobait encore le terrain connu
sous le nom de Sauvenière : celui-ci avait lui-même pour
limite méridionale un bras de la Meuse, qui décrivait une
île assez vaste au milieu de laquelle surgissaient alors les
constructions de léglise Saint-Paul. Tel était le Liège de
972, la cité de Liège, comme on disait depuis que l'endroit
était devenu le séjour des évoques diocésains (1).
Partout les forêts délimitaient et ombrageaient la banlieue
de Liège. Sur les hauteurs, au-delà de Téglise Saint-Martin,
elles cernaient remplacement sur lequel Tévêque Eracle
venait de jeter les fondements de Tabbaye de Saint-Laurent;
cette maison religieuse elle-même remplaf;ait l'ancien gibet(2).
Plus loin s'étendait la belle forêt de Glain, qui ne fut défri-
chée qu'au commencement du XIIP siècle (3). Dans la vallée,
au sud de la ville, à l'endroit où s'éleva depuis le monastère
de Saint-Jacques et oîi l'on voit encore aujourd'hui l'église
du même vocable, ce n'étaient qu'épais fourrés et repaires
de bêtes fauves (4).
La capitale naissante de l'Etat liégeois gardait encore, dans
sa prospérité de fraîche date, quelque chose de ses origines
rustiques. Elle leur devait, dans tous les cas, une bonne for-
tune des plus enviables : celle de n'avoir ni comtes ni châte-
lains. Dans les villes qui avaient été, sous les Mérovingiens,
la résidence d'un comte, celui-ci, malgré l'immunité, malgré
les privilèges qui, des évêques, faisaient des princes, ne lais-
sait pas de revendiquer pour lui l'autorité autrefois inhérente
à sa charge, et c'était l'occasion d'interminables querelles
avec les prélats. Ceux-ci n'étaient guère plus heureux lorsque,
(■1) Dès le commencenu'iU de répoqiie mérovingienne, le mot de ciic est devenu
synonyme de ville ('piscf/pale.
(2) Non veritiis est sajiiens itrchitectiis quod locus infamis essel siispendiis latro-
num, rapinis exosiis praedonum, qvii proptcr silvae cireunijacentis tune condensa
sibi speluncas liie feceranl et lalibula. Renier de St-Laurenl, Vita Evemcli, c. 10,
p. o6i; cf. le même, Vita Ileijinardi, c. 20, p. 378.
{?>) Silva pulclierrinia ([uac T.Ianum vocatur, quae ad dccus eivilalis eral vicina
elantiqua, lioe annof 120!) vendituret exstirpatur. Renier de Saint-.Iacqucs,.4/?7)«te,
p. 038.
(4) Vita Balderici, c. 49, p. 731.
NOTGER SECOND FOXDATEUU DE LIEGE. I3D
débarrasses du comte, ils installaient à sa place un châ-
telain qui tenait d'eux son oHicc en fief, et qui, au lieu de
protéger l'église, la tyrannisait de toute manière. L'cvéquc
qui avait l'un ou l'autre de ces personnages dans l'enceinte
de sa ville épiscopale n'était plus le maître chez lui ; il devait
soutenir contre eux des luttes acharnées, heureux quand, à
ce prix, il parvenait à sauvegarder son indépendance vis-à-
vis du comte, son autorité vis-à-vis du châtelain.
A Cambrai, dont l'histoire offre au X« siècle comme le
pendant de celle de Liège, on avait fait successivement l'expé-
rience du comte et du châtelain, et l'on avait pu constater
que le second ne valait pas mieux que le premier . Il ne ser-
vit de rien, en effet, à l'évêque, de voir en 948 un diplôme
impérial lui donner l'autorité comtale sur la ville entière,
qu'il soustrayait de la sorte au comte. Un quart de siècle
pins tard, nous le retrouvons aux prises avec son châtelain,
qui se bâtit une maison forte dans l'enceinte de la ville.
Membre d'une des grandes familles du Cambrésis, le châte-
lain, nommé Jean, s'était probablement imposé au choix do
l'évêque; celui-ci ne s'en débarrassa que pour en accepter
un autre qui ne le tourmenta pas moins, dépouilla l'évéché,
rendit sa charge héréditaire et troubla (1) le pontificat de
trois évoques. Ses successeurs en firent autant, et, jusqu'à
la fin du XIP siècle, le châtelain de Cambrai resta le grand
perturbateur de la principauté ecclésiastique.
Déjà, le péril était devenu imminent à Liège. Cette ville
ouverte, dont l'importance et la richesse allaient tous les
jours croissant, était faite pour tenter tous les ambitieux :
s'y bâtir, au sommet de la colline qui la dominait, un château-
fort du haut duquel on la tiendrait sous la main, quel rêve
pour un féodal doué de quelque hardiesse! Notger dut
trembler le jour où « un puissant « — le chroniqueur ne le
désigne pas d'une manière plus précise — lui demanda la
permission de construire une maison fortifiée à l'emplacement
(1) Gesta t'pp. Cam. I, 71-73, 93, 99-103, 113-122. Cf. A. Diockmeyer, Die Stodt
Cambrai. Vcrfassuii(js(jcschirhtliclie Unlersur.hntKjeii nus ilcin X'"' bis gcrjcn Ende des
XW JahrhiindertK, léna, 1889, et surtout W. Reinecke, Geschichte der Stadt Cam-
brai bis ziir ErtlteUumj der Lex Godefridi (1221), Marbourg, 1896, pp. 15-62.
140
CHAPITUE X.
aujourd'hui occupé par l'église Sainte-Croix, prétextant que
de là-haut il défendrait la ville et la principauté. L'endroit
qu'il entendait se faire abandonner par l'évèque était préci-
sément le poste stratégique par excellence, celui d'où l'on
dominait à la fois les deux vallées de la ville, celle de la
Meuse et celle de la Légia (1),
Que devait faire Notger ? Céder, c'était installer au bon
endroit le tyran qui mettrait fin à l'autorité patôrnelle de
l'évèque : cela n'était pas douteux, et il est intéressant de
constater jusqu'à quel point le narrateur du XP siècle a con-
science de ce danger. Résister, c'était courir au devant d'un
conflit avec un homme redoutable, dei'rière lequel se ran-
geaient peut-être des forces imposantes. Notger recourut à la
ruse : il demanda un délai, et en profita pour faire jeter en
toute hâte par Robert, le prévôt de sa cathédrale (2), les
fondements de l'église Sainte-Croix. Lorsque le solliciteur
revint et se plaignit d'avoir été joué, Notger manda le prévôt
et affecta de le gronder ; « Si vous aviez élevé toute autre
construction, lui dit-il en présence du puissant vassal irrité,
je vous l'aurais fait abattre pour céder le sol à mon ami;
mais puisque c'est à la cioix du Sauveur que vous avez con-
sacré cet édiiice, je croirais lui faire injure à lui-même si je
mettais la ville sous un autre protectorat que le sien. » Et
l'église continua de s'élever (3). Cet incident est hautement
caractéristique; il nous apprend la gravité du danger con-
juré par le stratagème de Notger, il nous fait toucher du
doigt la situation précaire du pouvoir épiscopal naissant. On
(1) Eral in luijiis nrbis odilissimo loco spaciiiin quod talis viderelur capax esse
adificii, unde reliqua urbs ab ejusdem arcis habilaloribus violenter posscl iinpu-
gnari. Anselme, c. 26, p. 203.
(2) Jean d'Oui rcmeuse, qui raconte à l'occasion de ceci tout un petit roman,
sait que ce prévôt Hobcrt élail le neveu de Notger par sa mère Elissent, comtesse
de Boulogne. Nous laisserons aux iidèles de Jean d'Ûutremeusc la satisfaction de le
croire. Fisen, i). 150, lui, dil ijue dans les archives de Sainte-Croix Robert porte le
titre de cliorévêque et il ajoute : raruin in hac ecclesia nomen. J"ai vainement
cherché dans les archives de Sainte-Croix la trace de ce renseignement, et il est
peu probable ([u'Anselme, qui donne à Robert le double titre d'archidiacre et de
prévôt, eût oublié celui de cliorévêque, si Robert y avait eu droit,
(3) Anselme, 1. c.,p. 204,
NOT6eR SKCON!) KONDATKL'll DM LlKGi:. iU
y voit sur quel ton les vassaux de l'église de Liège pou-
vaient se pcrineltre de parler à leur prince, et avec quel
mélange de timidité et d'adresse cet homme énergiciue et
puissant défendait, contre les emjjiètements des l'éodaux, la
sécurilé de sa ville épiscopale avec les droits les plus élé-
mentaires de son autorité.
Gomme il est facile de le comprendre, une expérience de
ce genre dut faire mûrir dans l'esprit de Notger le plan de
doter sa cité d'une enceinte fortifiée, si toutefois ce plan
n'avait pas été con^u par lui dès les premières années de
son pontificat.
Dans la construction de l'enceinte, il fallut tenir compte
et de la contiguration du terrain et des besoins de l'avenir.
Notger voulut donc englober non seulement la cité propre-
ment dite, telle qu'elle avait existé avant lui, mais encore
tous les terrains contigus qui, sur la colline de Publémont et
dans la vallée de la Meuse, formaient déjà, selon toute appa-
rence, de populeux faubourgs. C'est ce qu'Anselme exprime
avec autant de concision que de netteté quand il dit que Not-
ger, par l'enceinte qu'il traça, augmenta l'étendue de sa
ville (1).
On peut déterminer avec une précision relative le pour-
tour de la première enceinte de Liège. Partant du haut du
Publémont, ovi les massives constructions de l'église Saint-
Martin étaient encastrées dans son tracé, elle dévalait vers
l'ouest dans le vallon de la Légia, qu'elle coupait transversa-
lement, passait le ruisseau sur une voûte, remontait la côte
opposée derrière la place Saint-Séverin, suivait la rue de
Bruxelles du côté du fond Saint-Servais, encastrait l'église de
ce nom, courait sur les flancs de la colline, parallèlement
à la rue Hors-Chàteau, jusque près de la caserne des Pom-
piers, où elle obliquait par la rue des Airs et par l'impasse
Babylone vers la rue Féronstrée. Là s'ouvrait une porte à
laquelle les vieux chroniqueurs donnent le nom de porte
Kasseline. L'enceinte, passant entre les rues de la Clef et
Sur-le-Mont, gagnait ensuite la Meuse au quai de la Golfe, la
(1) Urbem nienibus ampliavit.
142 CHAPITRE X.
remontait jusqu'au delà de Gheravoie, puis, faisant un angle
droit à la hauteur du bâtiment de la poste actuelle, elle allait
encastrer réglise Saint-Denis, revenait par la rue de la
Régence en longeant le bras de la Meuse, et remontait ensuite
la rue Haute-Sauvenière jusqu'au Mont-Saint-iMartin, qui la
ramenait à son point de départ près de l'église du même
nom (1).
Tel est le tracé que, en combinant les témoignages de nos
sources et en les interprétant par les découvertes de l'ar-
chéologie locale, on peut assigner avec quelque vraist3m-
blance à l'enceinte notgérienne. Une partie en subsistait
encore du temps de Jean d'Outremeuse, notamment celle qui
passait derrière le Palais, où elle supportait les maisons de
la pente abrupte qu'on appelle aujourd'hui Pierreuse, et qui
portait alors le nom de Pissevache (2), Des actes du XI V'^
siècle nous en signalent d'autres fragments du côté de la
Meuse, aux abords du Pont des Arches, dans le voisinage
de la Halle, et enfin en Sauvenière (3). Quelques restes
s'en retrouvent encore aujourd'hui vers le Mont-Saint-Martin
et au Thier de la Montagne.
Un écrivain du XP siècle, qui a vu tous ces travaux de
défense debout et tels qu'ils étaient sortis de la main des
ingénieurs de Notger, nous en donne une idée sommaire.
C'étaient des murs garnis de tours nombreuses ; devant
Saint-Martin, il y avait un triple retranchement et de hautes
tours avec des saillies ou barbacanes pour les défenseurs. (4).
Mais ce n'est pas tout. Au pied de la partie méiùdionale de
cette enceinte, c'est-à-dire en Sauvenière, coulait, nous
(1) V. la carte ci-jointe.
(2) Et aloient les murs dcl citeit tout altour de Pissevaiclic, et encore les pocis
voir en palais, à Liège, ou les maisons de Pissevaiclic sont sur fondées. Jean d'Ou-
tremeuse, t. III, p. 7, (|ui se persuade ([ue ces fragments représentent l'enceinte
de saint Hubert.
(3) Sur tout ceci, voir dans l'appendice la dissertation intitulée : L'enceinte not-
(jéricnne de IJèfie.
(i) Clauslrum exterius ejusdem ecclesie Sancti Martini, incise colle Publici
Montis, triplici vallo et uiuro cum propugnaculis et turi-ibus sublimibus communi-
vit, et eaiidem mûri et turrium muuitionem circa ambitum civitatis sua longitudine
et latitudine, sicul adhuc liodie videfur, perduxit. Vita Notfjeri, c. 3.
NOTGER SECOND FONDATKUU I)K I.ÎKC.r.. i '^',\
l'aA'ons vu, un bras de la Meuse qui s'y divisait en ramifica-
tions nombreuses et qui décrivait une île de configuration
irrcgulière. Cette île, d'une superficie à peu près égale à
celle de la ville enimuraillce, était encore inculte et boisée à
son extrémité méridionale, mais elle conunençait à se peu-
pler du côté où elle touchait à la ville, et l'évèque Eracle
y avait jeté les fondements de sa collégiale Saint-Paul.
Notger, qui ne pouvait penser à englober tout ce vaste
terrain dans le pourpris de son enceinte, voulut tout au
moins lui donner une protection quelconque en même temps
que la faire contribuer à son système général de défense.
Dans ce but, il approfondit le bras de la ^Nleusc, dont le
volume d'eau n'était pas considérable, et en fit un fossé pro-
fond qui mettait l'île à l'abri d'un coup de uiain, tout en
renforçant la défense de la Cité du côté sud. C'est ainsi que
nie fut rattachée à la Cité pour ne plus former avec elle
qu'une seule ville (1).
(1) Mosani fluvium, qui extra civilalein fluebat, civilali iiUruduxU et eum circu
claustruni sancti Paiili sanctique Johannis ad radiées iiiontis, in quo ccclcsia sancti
Martini et sanctae Grucis et sancti Pétri sita est, inter claustrum sancti Johannis
sanctique Lamberti, ut fluminis inipetus letificet civitatem Dei, per médium civitalis
in communes usus fluere fecit. Vitu Notijeri, c. o. Sur la foi de ce lémoignai^e
unique, on a répété depuis lurs que le bras de la Meuse coulant sur les boulevards
d'Avroy et de la Sauvenière, qui fut desséclié de 1838 à i84o (v. ISotice sur l'origine
de Liège et ses agrandisseiiinits, Liège 1881, p|). 19 et 20), n'était qu'un canal
creusé par Notger. Il m'est dillicile de le croire. Dès 997, le quartier qu'il circons-
ci'it porte le nom d'Ile, ce qui suppose une certaine ancienneté de l'usage; les plus
anciennes mentions de l'Ile sont, après 997, celles du Vita Daldcrici, c. 18, p. 731,
vers lÛÎJO, et celle de 1079 dans le Curtttlairc de Saint-Lambert, t. I, p. 43. De
plus, le biographe du XI« siècle a bien pu ignorer que le bras de la Meuse avait
existé avant Notger et ne se souvenir que du travail de ce dernier. Le lit du pi-é-
tendu canal semble bien être l'ancien lit de la Meuse. C'est la thèse de de Crassier,
Mémoire historique sur le lit, le cours et les branches de la rivière de Meuse dans
l'intérieur de la ville de Liège, Liège 1838, qu'il défend encore dans Cri d'un franc
Liégeois contre le projet de dérivation de la Meuse, Liège 18o0. Cette thèse, dont la
partie proprement historique est d'ailleurs très faible et criblée d'erreurs, a rallié
l'adhésion de Duvivier de SIreel dans LIAL, t. III (1857), p. 193, de M. .St.
Bormans, Recherches sur les rues de l'ancienne paroisse Saint-André à Liège, Liège
•1807, pp. 18, 2'2 et 23 et de M. Th. Gobert, Les Rues de Liège, t. II, p. 80. Duvi-
vier de SIreel invoque des arguments géologiques. « En creusant pour faire une
cave au nouveau presbytère de Saint-Jean, on a trouvé plusieurs lits de gravier el
l44 CHAifiTIlE X.
Je ne crois pas que le besoin de la défense ait été la prin-
cipale raison qui décida Notgcr à canaliser le bras de la
Meuse. Ce fossé rempli d'eau, qui alors enveloppait de toutes
parts le quartier de l'Ile, n'était pas une défense sufîisante
pour valoir les peines qu'il coûtait, et on ne comprendrait
pas le plan de Notger, s'il ne s'était agi avant tout, dans sa
pensée, d'amener jusqu'au cœur de sa ville la circulation
marchande qui avait lieu sur la Meuse. En d'autres termes,
l'approfondissement du lleuve avait un but commercial
autant que stratégique, et l'écrivain du XP siècle à qui nous
devons la connaissance de ce travail semble bien l'avoir
compris dans ce sens, puisqu'il nous dit, avec une réminis-
cence biblique, que Notger voulut que l'élan du Jleiwe
réjouît la cité de Dieu (1).
(le limon superposés, el, dans la dernière couche, un débris de poterie romaine et
une défense de sanglier ». Par contre, tout le chemin du quai d'Avroy est formé
de terres rapportées, à te point que « quand on creuse une tranchée en cet endroit,
nous ne voyons jamais paraître le limon ni le gravier. »
Ce qui vient à l'appui de cette opinion, c'est la conliguration même du canal de
Notger aux abords du Pont d'Ile. Là, comme on peut le voir encore sur les anciens
plans de la ville, il s'élargissait à l'excès, se bifurquait en plusieurs bras et formait
quantité d'îles. Pourquoi? ce n'est certainement pas la main de l'homme qui les a
formées, car cet élargissement, qui diminue la profondeur de l'eau, est des plus
nuisibles à la défense et au commerce. Dira-t-on que ce phénomène s'est produit à
la longue? Mais nous voyons que l'une de ces îles, celle qui portait le nom de
Torrent, existait déjà du temps de Notger lui-même. Voici ce qu'on lit dans l'obi-
tuaire de Saint-Denis, aux archives de l'État à Liège :
Ajvilis, IIII nouas, coimitemorutio Nofieri episcopi qui dcdit nobis duo molendina
in T or rente, etc.
D'autre part, le petit Torrent est mentionné déjà dans un diplôme du XII^ siècle.
(\) VitaNotfieri, c. o. Des travaux de ce genre ne sont pas isolés. Sans parler de
saint Félix de Nantes et de Sidonius de Mayence au VI» siècle, je noterai ici saint
Sturmi, premier abbé de Fulda : explorato passim cursu fluminis Fuldae, non
parvo spatio a monasterio ipsius amnis fluenla a proprio abduxit cursu, et per non
modica fossata monasterium influere fecit, ita ut tluminis inipetus laetilicaret cueno-
bium Dei fVita s. Sturmi, c. 20). En 1104, Robert Courte Heuse, duc de Normandie,
détourna une branche de l'Orne pour transformer en île le quartier de Saint-Jean à
Caen. Ce travail, qu'il acheva en entourant ce quartier de fossés, de murs et de
tours, avait une destination stratégique. Le canal ci'eusô par Robert s"api)elle en-
core aujourd'hui le canal du duc. (Vautier, Histoire de la ville de Caen, |jp. S-C),
NOTGER SECOND FONDATEUR DE LIEGE. 145
Ainsi une double ville : la Cité ou Château (1), avec son
enceinte fortifiée, et, au-devant d'elle, l'Ile défendue par le
cours de son lleuve, tel était le Liège notgérien.
Les deux villes, s'il est permis d'employer cette expres-
(1) Sous t'c nom de cliàtpau (atxteUum) qui. en l'espèce, équivaut absolument à
l'expression romaine castrum, on entendait au liaul m(iyen-âi,'-e non pas seulement
l'édilice aux proportions restreintes ((u'il désigne aujourd'hui, mais i" Une loca-
lité fortifiée qui n'était pas civitas, et 2» la partie fortifiée de la civitas elle-même.
Ce deuxième sens, qui semble resté inconnu des lexicographes, est attesté par plu-
sieurs exemples. A Worms, il est dit que révê(iue Burchard mum civitatcm ad instar
castelli circumdcdit Castcllo iijitur couJiniKito et ronstrncto. Vitu liuirliardi,
c. 7, p. 833. A Cambrai, la partie fortiliée de la ville s'appelait castrum; elle com-
prenait la cathédrale, le palais épiscopal et l'abbaye Saint-Aubert. Leglay, Recherches
sur Véfjlise métropolitaine de Cambrai, j). 10, cité par Dieckmeyer, p. 7, note 12.
A Cahors, l'évêque saint Didier bâtit l'église Saint-Julien extra castri munitionem,
c'est-à-dire en dehors de l'enceinte iortifiée. Yita s. Desiderii, c. 10, p. o7.j. A
Auxerre, l'église Saint-Pierre, située dans l'enceinte fortiliée, s'appelait pour cette
raison Saint-Pierre-au-Chàleau (Lebeuf, Mémoires sur l'histoire d' Auxerre, t. 111,
p. -12). La ville d'Arlon, qui avait une enceinte romaine et qui avait été un castrum
sous l'empire, a continué de s'appeler pour cette raison, pendant le moyen-âge,
Erlon-le-Chastial. A Fosse, la partie de la ville comprenant la collégiale et les mai-
sons des chanoines s'appehiit le Cliàleau, parce qu'elle était enceinte de murs, à la
différence du reste de la ville, qui était ouverte. A Tout, enfin, la rue Mi-Chàteau
coupe encore aujourd'hui par le milieu la ville fortifiée. Ces exemples éclairent le
sens du nom do llors-Chdteau porté par une des principales rues de Liège, et dont
les plus anciennes mentions à moi connues sont dé 1189 et 1191 ; il y eut alors une
inondation //( ea parte ijuar dicitur extra caxtrnm (Annales Sancti Jacobi, pp. G49-
631). Ce nom, qui désignait alors tout le quartier septentrional situé en dehors de
l'enceinte, a fini par n'en plus désigner que la principale rue. Il n'y a pas lieu de
supposer, avec les topographes liégeois, un château au sens moderne du mot qui
aurait existé à cet endroit. Jean d'Outremeuse, t. III, p. 8, ne se fait pas faute d'ima-
giner un château Saint-Georges qui aurait clé bâti par Ogicr le Danois; la rue aurait
été appelée llors-Château « car elle seoit débours dudit casteal Saint-Georges ».
Henaux, Histoire de Liège, t. I, pp. 71 et 72, s'en voudrait de laisser la palme de
l'extravagance à Jean d'Outremeuse : selon lui, une colonie romaine se fonda à
Liège : « Vers la fin du règne d'Auguste, on y institua un corps municipal, qui
élisait dans son sein deux maîtres ou consuls; on l'entoura de murailles pour pro-
téger le passage du pont qui reliait les rives de la Meuse ■ L'espace qui longeait
le mui' à l'ouest, extra castrum, est devenu notre rue Hors-Château, curieuse
dénomination qui perpétue le souvenir de la domination romaine n. L'explication
que je viens de donner s'était déjà présentée à l'esprit de Bovy, Promenades
archéolofjiques, t. I, p. 2, mais, ignorant les faits mentionnés ci-dessus, il n'a pu la
prouver, et l'on a continué de redire après lui la légende étymologique dont je
viens de faire justice.
I. iO
14G CHAPITRE X.
sion, étaient reliées entre elles par un pont situé dans l'axe
de la rue qui porte encore aujourd'hui le nom de Pont
d'Ile (1). Du côté du sud, l'Ile elle-même communiquait avec
la campagne par un autre pont dit le Pont d'Avroy, parce
qu'il menait au village de ce nom. Le Pont d'Avroy exis-
tait déjà en 1036, année où, à l'occasion d'une translation de
reliques, l'aflluence y fut tellement intense qu'il faillit crouler
sous le poids des passants (2).
La dualité de la Cité et de l'Ile correspond, à Liège, à la
dualité de la Cité et du Bourg, telle qu'on la remarque dans
plus d'une ville épiscopale de la France (3). La Cité, c'est
chaque fois la vieille ville où se trouvent la cathédrale et la
résidence de l'évoque; le Bourg, comme l'Ile à Liège, c'est
le quartier qui est venu s'adjoindre à la ville et qui en repré-
sente le premier accroissement à partir de l'ère moderne.
Seulement, tandis qu'ailleurs l'opposition des deux termes
persiste encore aujourd'hui dans la toponymie, à Liège, on
en a perdu le souvenir depuis longtemps, et la trace la plus
récente que j'en rencontre se trouve dans un auteur du
XV^ siècle disant que le Pont d'Ile menait à la Cité (4).
Par ce qui vient d'être dit, on peut se convaincre que ce
(1) M. Th. Gobert. dont rérudltion est si riche et si exacte, commet quelques
erreurs dans son article Pwit d'Ile, t. III, p. 2i k II dit que ce pont a été bâti par
Réginard et il met cette assertion sur le compte d'Anselme ; celui-ci n'a parlé que
du Pont des Arches, que Réginard a en effet jeté sur la Meuse. Il fait passer sur le
Pont d'Ile la procession qui portait à Saint-,Tacques les reliques du saint patron en
lOoG : or, il résulte des contextes, comme je rétablirai plus loin, qu"il ne peut être
question que du Pont d'Avroy. C'est d'ailleurs dans une narration contemporaine
reproduite par Gilles d'Orval, II, 6, pp. 82-8G, et non dans les Annales de Renier de
Saint- Jacques, qu'on lit la description de ladite procession. En réalité, la plus an-
cienne mention du Pont d'Ile est de l'année -iI9G : Pons Insulae fnuujltur. Renier
de Saint-Jacques, Annales, ad ami. 119(5, p. 662.
(2) Voir, à l'appendice, le mémoire sur l'Enceinte noUjérienne de Liège.
(3) Par exemple à Rodez, à Arras, à Tournai.
(4) Hoc anno scilicct 1338 tam aspera fuit hyems, (luod tribus vicibus Mosa
congelatus exstitit inter duos pontes, Insulae videlicet et Avroti, et quod homines
sicco pcdc de Civitate ad Insulam transitum faciebant. Hocsem, II, 24, dans Cha.
peaville, Gesta Puntijicmn, t. II, p. 4i8. Cette distinction est encore faite par Jean
de Looz en I4G8 : Super alium pontem versus civitatem, qui pons Insulae dicebalur.
Dans de Ram, Documents relatifs aux troubles de Liège, p. G2.
NOTGER SECOND FONDATEUR DE LIEGE. 147
n'était pas un mince travail de clore la ville de Liège.
Epanduc dans deux vallons, avec une partie qui gravissait
les luiuleurs, et une autre qui s'entourait d'un bras du fleuve,
elle était diiïicile à fortifier, et l'on peut dire qu'elle fut tou-
jours de faible défense. La vraie forteresse du pays, c'était
Huy, dont le site presque inexpugnable lui valait d'être le
refuge ordinaire des princes. Mais du moins, à partir des
travaux de Notger, l'ennemi ne viendra plus impunément
assaillir la capitale de l'Etat : il la trouvera prête ù le repous-
ser. Des vigies l'observent du haut des nombreuses tours de
l'enceinte, des portes garnies de solides verroux lui barrent
le passage; derrière les murs, toutes les maisons, même celles
des clercs, se transforment en arsenaux, et les bourgeois en
armes sont prêts, à toute heure, à défendre la liberté de la
patrie (1). Aussi la ville de Liège ne recevra-t-elle la visite
de l'ennemi que lorsque, au XIIP siècle, elle aura laissé
tomber en ruines l'enceinte notgérienne avant de l'avoir
remplacée en temps utile par une enceinte nouvelle (2).
Pénétrons maintenant dans la ville pour considérer l'im-
posant ensemble de constructions dont nous venons de
décrire la ceinture.
La première chose qui doit attirer notre attention, ce sont
les trois basiliques faisant partie de l'enceinte nuu^aillée, à
savoir Saint-Martin, Sainte-Croix et Saint-Denis. Tout per-
met de les regarder comme les plus anciens des édifices
religieux dont nous avons à raconter l'histoire. La chose est
certaine pour Saint-Martin, qui est une fondation d'Eracle ; elle
ne l'est guère moins pour Sainte-Croix et pour Saint-Denis,
puisque l'érection de la première fut commencée avant l'exis-
tence des fortifications, et que toutes les deux ont dû, faisant
partie de celles-ci, être achevées en même temps qu'elles (3).
(1) Anselme, c. 54, p. 222.
(2) C'est dans ce sens qu'il faut entendre le passnge du Tihanphiis Saticti Lam-
berti in Steppes dans Gilles d'Oi'val, p. Ho, disant : Siiiiiidein nondiim riritax mûris
circumdata crut.
(3) 11 y a encore d'autres églises de notre pays qui ont été encastrées dans les
enceintes muraillées ; ainsi, par exemple, Saint-Mirhel de Louvain (v. Van Even,
Loxivain dans le passé et dans le présent, Louvain 1898, pp. 117 et 371-372, avec,
les gravures); ainsi encore l'église de Bouvignes, comuie peut le constater de visu,
148 CHAPITRE X.
Saint-Martin et Sainte-Croix, rebâties à une époque posté-
rieure, ont subi trop de remaniements pour qu'on puisse
encore se faire une idée de leur aspect primitif et de leur
agencement dans l'œuvre de la défense. Mais Saint-Denis est
toujours debout, dans la fruste antiquité de sa haute tour
carrée, percée d'étroites meurtrières et couvrant de sa masse
opaque, comme d'un solide bouclier, tout le reste de l'édifice
sacré aligné derrière elle. L'aspect austère de ces murs nus
et sombres évoque bien l'idée d'une architecture qui fut mili-
tante et religieuse à la fois ; il devait être le même que celui
des deux autres sanctuaires encastrés. Et l'observateur qui,
placé en Ile, aurait contemplé de ce côté la muraille de Liège,
aurait été frappé de la voir courant dans la plaine au-delà du
fleuve, escaladant la colline, accentuée de tours et articulée
en quelque sorte par les trois vastes basiliques qui s'incor-
poraient avec elle.
Nous possédons quelques renseignements sur chacune de
ces trois forteresses sacrées. Saint-Martin, on l'a vu, devait
son origine à Éracle ; il lavait largement doté, il y avait mis
trente chanoines (1), il rêvait même, s'il en faut croire un
érudit liégeois, d'en faire sa cathédrale (2). De fait, il avait
aujourd'hui encore, cglui qui connaît le tracé de son ancienne enceinte. Le plus
remarquable exemple actuel que je connaisse d'un sanctuaire encastré dans des
murailles de ville est celui de l'église d'Avila en Castille. L'usage de faire servir les
églises à la défense militaire des villes semble d'ailleurs n'être que la transforma-
tion d'un usage romain plus ancien, qui consistait a bâtir les églises contre Ten-
ceinte, apparemment, selon M. Enlart, parce que le terrain y était moins cher et
que les chrétiens y demeuraient en plus grand nombre. Une multitude de cathé-
drales furent ainsi bâties contre l'enceinte, d'ordinaire avec leur abside soudée à
celle-ci; M. Enlart cite Aleth, Châlons-sur-Marne, Chalon-sur-Saône, Chartres,
Noyon, Senlis, Boulogne, Le Mans, Albi, Amiens, Angoulème, Auxerre, Beauvais,
Bourges, Carcassonne, Evreux, Langres, Meaux, Narbonne, Paris et Soissons.
Enlart, Manuel d'Archéologie Française, t. I, p. 103. Il en était de même à Cologne.
{i) Voir le diplôme de juin 9G3 dans Martène et Durand, Amplissima Collectio,
t. I, col. 320. L'authenticité de ce diplôme n'est pas garantie, mais le fait allégué
ne peut être que certain, et l'acte lui-même est dans tous les cas d'une bonne
antiquité.
(2) J. Demarteau, dans la Gazette de Liàje, 2 et 9 octobre 1890. Il invoque le
diplôme de DGo, suspect et fort mal conservé, oii dans tous les cas il faut lire Martini
au lieu de Lamberti,
NOTGER SECOND FONDATEUR DE LIEGE. 149
son [)alais sur la colline, sans doulc dans le voisinage du sanc-
tuaire. Selon toute apparence, l'église était achevée à l'avé-
nement de Notger, et celui-ci n'eut pas à y mettre la main.
Elle lui dut cependant un autre service et des plus précieux.
Les biens dont Éracle avait gratifié sa fondation furent, après
sa mort, revendiqués par Otton III comme des fiefs royaux.
11 fallut tout le crédit dont Notger jouissait à la cour pour
décider l'empereur à renoncer à ses prétentions ; grâce à
lui, la donation d'Éracle resta acquise à son sanctuaire
favori (1).
Pour Sainte-Croix, on sait déjà la curieuse histoire de cet
édifice sacré, qui venait prendre sur la colline de Publémont
la place d'un château-fort projeté. L'évêque intervint dans
les frais de la construction, et il n'eut pas de repos jusqu'à ce
qu'il le vit achevé avec son cloître, qui contenait une popu-
lation de quinze chanoines (2). Après cela, il obtint la confir-
mation de la fondation par un diplôme impérial qui lui fut
accordé par Henri II, de résidence à Aix-la-Chapelle, le 3
avril lOOo (3). Toutefois, si grande que fût la part de Notger
dans l'édification de Sainte-Croix, cette église n'oublia pas
l'homme auquel elle devait le plus après lui, et elle garda
pieusement le tombeau du prévôt Robert, qui vint reposer
dans la nef sous le crucifix, devant lautel de sainte Hélène (4).
(1) Siquidem ecclesia Sancti Martini in bonis relinendis, que ei dominus Evraclius
contulerat, laborabat. In tempore enim illo tercius Otto ea tanquam domino Evra-
clio prcstita in fiscum regiuni, eo defunelo, revocare ceperat. Pontifex et opifex
Nogerus prcclaris meritis suis serenavil principem, et preslita in dati et rati con-
vertit habitationem. Vita NoUjeri, c. 3.
(2) Anselme c. 26, p. 204. Aedificium aecclesiae cum claustris et congruis pro loco
offîcinis consummatnr, eademquc in iionore sanctae Crucis dcdicata, agris et dccimis
donatur, unde lo tratribus victus et vestitus solatia penderentur. C'est sans doute
l'expression vague de fratres, pour désigner les chanoines, dont certains se sont
autorisés pour conclure, comme nous l'apprenons par Fisen, I, p. -loO, que Sainte-
Croix fut d'abord habité par des moines, qui auraient été remplacés par des chanoines
du temps de Wazon. Je ne sais qui a soutenu cela (ce n'est pas Jean d'Outrenieuse)
et il n'y a aucunement lieu de faire état de cette allégation.
(3) Fisen, I, p. 170; Miraeus-Foppens, II, p. 808; v. l'acte à l'appendice, dans le
Catnl(Hjue des actes de iSotijer.
(4) In quà idem Robertus prepositus [G idus martii in navi ccclesie ante altai'e
béate Hélène sub crucitixo] sepulturam postea acccpit. Gilles d'Orval II, o2 p. 59.
l'JO CHAPITRE X.
Saint-Denis également fut élevé sur les terres du chapitre
de la cathédrale et avec le concours d'un de ses dignitaires (1).
Elle eut pour fondateur Nithard, chanoine- coste de Saint-
Lambert, auquel s'associèrent, nous dit un chroniqueur, ses
frères Jean et Godescalc, qui l'enrichirent de leurs dona-
tions (2). C'était une église romane à une seule nef, avec
un narthex à l'occident et une crypte sous le chœur. La
crypte a disparu (3); quant au narthex et à la nef, ils olfrent
le pur caractère de l'art roman du X^ siècle (4). Bâtie en petit
ai)pareil, en pierres de grès rongées par le temps, flanqué
de bas-côtés d'époques diverses et terminés par un chœur
gothique du XIV'= siècle qui surgit fort au-dessus du reste de
l'édifice, l'église Saint-Denis, avec son cloître méridional
aujourd'hui remanié, présente à l'historien et à l'archéologue
une des pages les plus attachantes de l'histoire architecturale
de Liège (5).
Nous savons par Anselme qu'un personnel de vingt cha-
noines fut attaché, dès l'origine, à cette église. Mais par la
suite, — c'est-à-dire, si je comprends bien, encore du vivant
de Notger — ce chiifre fut porté à trente (6). Il est peu pro-
bable que l'augmentation ait eu lieu après le règne de ce
prince, c'est du moins là l'interprétation la plus obvie du
L'épitaphe de Robert, que Fisen, 1. 1 p. 150, a encore vue sur sa tombe au milieu d9
l'église, était ainsi conçue d'après le manuscrit de Langius copié par Devaulx t. II,
p. 81 :
Hic jacet Robertus arcliidiaconus, Leodiensis, qui obiit V idus martii et dotavit
hanc ecclesiam de bonis de Bcrtonia.
(1) Anselme, c. 27, p. 204; Cilles d'Orval, II, 53, p. 59. Le Vifa NoUierV ne parle
pas de cette église; par contre, Jean d'Ontrcmcuse nous gratifie d'une collection de
légendes oiseuses. IV, pp. 455, 157, 17(j, 178, 180.
(2) llanc ergo ecclesiam diclus Nitardus decimis et agriculturis tam pcr se quam
per suos fratres Johannem videlicet et Godcscalcum beneficiavit. Gilles d'Orval,
1. c.
(5) Elle existait encore en 1738; voir Gobert, t. I, p. 394.
(4) Victor Hugo, LeUhiii, lettre VII, écrit à tout hasard : « Saint-Denis, curieuse
église du X<; siècle dont la grosse tour est du neuvième. Cette tour porte à sa [lartie
intérieure des traces évidentes de dévastation et d'incendie. Elle a été probablement
brûlée lors de la grande irruption des Normands, en 882, je crois ».
(5) Voir Gobert, t. I, jip. 392-400.
(0) In quà primum quidem 20 aggregati sunt canonici, procedente vero tempore
additis decem in tricenarium ipsorum numerus excrevit. Anselme, c. 27, p. 204,
NOTGER SECOND FOXDATKUR DE LIEGE. 13l
texte d'Anselme, et on ne comprendrait pas pom-quoi, s'il en
était autrement, cet écrivain ne nous en aurait rien dit et
aurait à dessein employé des expressions dont le vague est
fait pour induire en erreur. Les historiens liégeois ont donc
tort une fois de plus qui redisent, sur la foi de Jean d'Outre-
meuse, que Nithard avait fondé vingt canonicats et que deux
ans après Notger en ajouta dix (1). Il est manifeste que, fidèle
à son habitude, le chroniqueur du XIV*" siècle veut se donner
l'air d'en savoir plus que les sources et invente purement et
simplement.
Comme à Sainte-Croix, le fondateur de l'église Saint-Denis
trouva l'hospitalité du tombeau dans le sanctuaire qu'il avait
bâti. On voyait encore, du temps de Gilles d'Orval, la sépul-
ture de Nithard au milieu du chœur, tandis que ses deux
frères, Jean et Godescalc, reposaient, le premier devant le
crucifix, l'autre derrière l'autel de Sainte-Gertrude (2), érigé
autrefois sous la tour (3). Aujourd'hui, des pierres commé-
moratives placées, l'une dans la muraille du jubé, l'autre dans
la chapelle Saint -Pierre, rappellent le souvenir de Nithard
et de Godescalc (4).
Voilà comment la Cité se trouvait dotée au point de vue
religieux. Avec la cathédrale, dont il sera question plus loin,
et l'église Saint-Pierre, fondation de saint Hubert, à laquelle
il ne paraît pas que Notger ait touché, on y comptait cinq
grands sanctuaires, les deux anciens au centre et les trois
nouveaux aux extrémités. Il s'agissait maintenant de pour-
voir aussi aux intérêts de lllc. Là s'élevaient les assises de
Saint-Paul, sanctuaire commencé par Éracle et qu'il n'avait
pas eu le temps d'achever. Au moment de sa mort, comme
nous l'apprend indirectement le Vita Notgeri, la construc-
tion n'arrivait encore qu'à la hauteur des fenêtres (o). Nous
(1) Voir Jean d'Outremeiise, t. IV, p. loG et cf. Fisen, I, loi; Foiillon, I, 200.
(2) Gilles d'Orval, II, S3, p. o9.
(3) Gobert t. I, p. 392.
(4) « Une pierre en marbre blanc, qui ne peut être que du siècle dernier et qui
est au côté de l'ancien vestiaire devenu la chapelle Saint-Pierre, rappelle la sépulture
de Godescalc : Trium fratrum (pu haiic ecclesiam dccimis et aijricuUuris beuefecerunt
d. Godescalcu.t hic sepultiis est. Il, I. P. ». Gobert, 1. c.
(5) Vita Notrjeri, c. 3.
lo2 CHAPITRE X.
voyons cependant que cette collégiale avait déjà été dotée
par l'évèque défunt, car en 1111, Tévêque Otbert atteste
qu'elle tenait de sa libéralité le village de Lixhe (1). Notger
eut donc à achever Tédifice; de plus, il joorta à trente le
nombre des chanoines, qui était primitivement de vingt (2), et,
probablement aussi, il augmenta le patrimoine de l'église.
Voilà tout ce que nous apprennent les sources dignes de foi;
quant aux autres, elles ont tissé autour des origines de
Saint-Paul tout un réseau de légendes gracieuses autant que
fragiles (3).
Pour compléter la liste imposante des églises collégiales
que le règne de Notger vit achever ou édifier, il nous reste
à parler du sanctuaire qui fut son œuvre favorite, c'est-à-dire
de l'église Saint- Jean l'Evangéliste en-Ile. Notger la bâtit sur
un monticule au bord de la Meuse, en face des tours de la
cathédrale dédiée à Notre-Dame et à saint Lambert, afin,
nous dit son biographe, que le disciple dont le Christ, du haut
de la croix, avait fait le fils de la Vierge, eût toujours la vue
de sa mère, et que le gardien de la Vierge fût par elle
gardé (4). Notger destinait ce sanctuaire à lui servir de lieu
de retraite de son vivant, et de sépulture après sa mort. Il
l'édifia sur le type de la basilique Notre-Dame d'Aix-la-Cha-
pelle (5) : un octogone surmonté d'un dôme (6). Aujourd'hui
encore, malgré la modernité de l'édifice qui a remplacé celui
de Notger, l'œil de l'observateur est frappé à première vue
de la parenté de ces deux sanctuaires.
(1) Cartulaire de Saint-Paul, ji. 2.
(2) nta sSoUjeri, c. 3.
(3) Gilles d'Orval, II, 48, p. 56; Joan trOulremeuse, IV, 127 siiivanlcs; cf. (Tlii-
niisler) Essai historique sur l'éfjlise de S. Paul, Liège, 1867.
(4) Nam hanc ecclesiam propter dilectionem apostoli a Christo aiiipliiis dilecli et
a cliristianis ainplius diligeiuli in editiori loco insuie ex direcio ante faciom consti-
tuit ecclesie Sancii Laniberli, que pi-incipaliter consecrala est ad titulum semper
Virginis Marie, ut filius deputatus Virgini a Christo summo testamcnlo in cruce
inatris sue semper prospectuin liabeat dlvina conslilulione, et custos Virginis custo-
diatuf a Virgine. Vita Notç/cri, c. k
(5) L'observation est laite pour la iiremière i'oisiiar Jean d"Outrcineuse,IV, p. 130,
puis par Ortelius, IHmrorium, p. 17, par Fisen, 1, p. l.')l, par Foullon, I. p. 199.
(0) En voir la description dans le Voijaric de l'Ir/lippc de Htmjcs à Liètje et à
Maestricitt, publié jtar Miclielanl, Liège, 1872, p. 10,') et suivantes.
NOÏGER SECOND FON'DATîîUR DE LIKOE. .'153
Il ne reste plus rien de la construction notgcrienne. La
vieille et vénérable tour carrée qui surgit, toute bardée de
fer, avec son appareil irrégulier, au milieu du cloître silen-
cieux de Saint-Jean, est elle-même de date postérieure ;
selon toute apparence, elle ne fut bâtie que dans la seconde
moitié du XP siècle (1).
Notger fit lui-même les frais de cette construction (2). Il
y fonda un collège de trente chanoines, qu'il dota avec la
plus grande libéralité « Les revenus actuels des prébendes,
écrit un historien du XVIIIe siècle, sont une preuve certaine
qu'il n'épargna rien pour faire de cette fondation un monu-
ment éternel de sa générosité (3) ». Il emùchit l'église de
reliques insignes, notamment de celles de saint Vincent
lévite, et des saints Fabien et Sébastien (4), sans doute
apportées de Rome au retour d'un voyages dans la Ville
éternelle. Il lui donna de riches ornements : des parements
d'autel, des tapis, des draperies, des vases sacrés, des candé-
labres et d'autres ustensiles nécessaires au culte (5). Il lui
constitua un douaire important dont malheureusement la
rareté de nos sources ne permet pas de reconstituer l'en-
semble. Sa générosité envers son sanctuaire ne s'arrêta pas
(1) Pour de plus amples détails sur l'église Saint-Jean, voir dans l'appendice la
dissei'tation intitulée : Possédons-nous les restes de Notger Y
(2) Suc nomine. Anselme, c. 27, p. 204. Ex suis sumplibus Vita Notgert, c. 4.
Ces ipielques mois dérobent d'avance le terrain aux légendes de Jean d'Oui remcuse,
lY, 149, qui prétend que Saint-Jean fut bâti avec les ressources de Cliévremont.
Et cependant, telle est la prévention en faveur des récits de Jean d'Outremeuse,
que Fisen, en dépit de ces témoignages autorisés, reste fidèle à la légende. Et
sait-on sa raison ? « Fidem facit, écrit-il, quod Eburam, veterem Eburonum sedem,
in arcis conspectu sitam, hodie retinet eadem Sancti Joannis ecclesia ». En d'autres
termes, parcequc le village d'Enibourg, qui est situé vis-à-vis de Chèvremont, appar-
tenait à Téglise Saint-Jean, la preuve serait faite de l'assertion de Jean d'Outre-
Meuse. Et FouUon, t. I, p. -199, enregistre purement et simplement l'opinion de
Fisen sans oser y contredire, après s'être coutenté de faire remanpier qu'elle
est en rontradiction avec le témoignage d'Anselme et de Gilles d'Orval, c'est-à-
dire, ici, du Vita yotgeri.
(3) Devaulx, t. II, p. 38.
(4) Vita Ndtgeri, c. 4. Cf, ci-dessus, pp. iOi-iOo.
(o) Vita Notf/eri, 1, c,
lo4 CHAPITRE X.
après l'acte de fondation. Nous retrouvons dans les biens de
Saint-Jean en Ile les terres de Heers et de Fumai, dont il ne
fit l'acquisition qu'en 1002, nous y retrouvons aussi le plus
précieux livre possédé par la bibliothèque de Liège, c'est-à-
dire l'évangéliaire dont il se servait et qu'il aura légué, par
testament, à son église de prédilection (1).
Ce n'est pas tout. Il sut encore associer l'empereur lui-
môme aux libéralités dont ils se plaisait à combler le
sanctuaire du disciple bien-aimé. Le 9 avril 997, étant à
Aix-la-Chapelle, Otton III lui fit don, « pour les frères du
monastère nouvellement construit dans l'Ile devant la Cité »,
des biens de Maren, de Kessel et de Hedikhuyzen. Plus tard,
à la demande du pape Sylvestre II, il y ajouta la terre
d'Heerwaarden avec ses dépendances (2).
Mais cette couronne de collégiales ne suffisait pas à Notger,
et il voulut que la ville qu'il venait de créer eût une cathédrale
digne d'elle. Tel n'était pas le modeste sanctuaire élevé par
saint Hubert. Il ne correspondait ni par ses proportions,
ni par sa beauté, à ce qu'était devenue la capitale de la prin-
cipauté de Liège. Il convenait que le temple auguste où
(i) Montfaucon, Bibliotlwca bibliothecarum, t. I, p. 605.
(2) Sickel, DO. III, p. Go8. Sickel considérait ce diplôme comme apocryphe, mais
des pénétrantes reclicrclies que lui a depuis lors consacrées Bloch (ycucs Archir,
t. XXIII, p. 445 et suiv.), il résulte qu'il est bien l'œuvre authentique d'un notaire
BA dont il a retrouvé les actes assez clairsemés dans la chancellerie de Henri II,
et qui paraît avoir fait ses premières armes à Liège. Il est même tenté de recon-
naître en lui Adalbold d'Utrecht. La mention du pape Sylvestre II dans le diplôme
s'expliquerait, selon l'ingénieuse conjecture de Bloch, par ce fait qu'il y avait eu en
997 un premier acled'Otton III, donnant à Saint-Jean les biens des localités de Maren,
Kessel et Hedikhuyzen, qui sont des dépendances de Ileerwaarden, tandis que plus
tard, à une époque oii Gerbert était déjà pape, et à la demande de celui-ci, Otion y
ajouta Heerwaarden même. L'acte relatif à celte dernière donation aurait repris le
fexte de celui de 997, se bornant à y ajouter la mention de l'intervention du
pape et l'addition d'IIecrwaerden sans, au surplus, rien changer au reste du texte.
Ce qui tend à confirmer cette hypothèse, c'est que la vraie leçon du diplôme est non
pas nec (Ttiton, comme dans Sickel, DO. III, p. 658, ligne 18, mais tuinc autem, ce
([ui est la seule exitlication de priitinm (juidcm qui précède (1. 17). La leçon maïc
autciii est aussi celle du Caiiulairc de Saint-Lambert (I p. 2'i') dont l'édition par
Bormans et Schoolmcesters date de la même année que celle des diplômes
d'Otton III par Sickel.
NOÏGEll SECOND FONDATEUR DE LIEGE. ISo
battait le cœur de la cite, et qui conservait le palladium de
la nation, c'est-à-dire la châsse de saint Lambert, ne fût
pas éclipsé par les églises qui se rangeaient autour de lui
comme des vassales. Selon l'auteur du Vita Notgeri, il fau-
drait admettre un autre motif : la basilique du YIIP siècle,
dit-il, n'était plus capable de résister au poids des années (1).
Il est permis de douter de cette aiïïrmation, qui semble bien
n'être qu'une formule, ou tout au moins une conjecture.
Après le passage des Normands, nous retrouvons Saint-
Lambei't debout (2), non qu'en effet ce sanctuaire ait échappé
aux coups des barbares, mais parce qu'il a été restauré de
bonne heure. Le fait que les évoques Francon et Etienne y
avaient trouvé leur tombeau montre bien que dès les premières
années du X* siècle, tout au moins, la cathédrale de Liège
avait réparé les dégâts dont elle pouvait avoir pàti pendant
la génération précédente. (3). Il est donc plus conforme à
la vraisemblance d'admettre que Notger n'a pas eu besoin
de démolir la cathédrale de saint Hubert par besoin de sécu-
rité. En la reconstruisant sur un plan plus vaste, il se sera
inspiré « Jde la magnificence de son grand cœur », comme
s'exprime son biographe (4). Il bâtit en même temps l'église
paroissiale de Notre-Dame, adjacente à la cathédrale, les
cloîtres du chapitre, qui touchaient au sanctuaire du côté de
(1) Ecclesia enim quam bcatus Hvibertus edificaverat, infirmitatc minons operis
et veluslate incnmbentis temporis ad lapsum declinaverat. riV« NuUjcri, c. 2. Devaulx,
t. II, p. 16, cherchant à s'expliquer cette injirmitas, et se rappelant que la cathédrale
avait été dévasiée par les 3S'(jrm:mds, imagine que sur les débris fumants on avait
élevé a quelques cloisons d'attente » laissant à des temps plus paisibles le soin
d'élever à Dieu une maison digne de lui. Ce n'est là qu'une conjecture destinée à
fortifier la conjecture du Vita Notgeri.
(2) Ce n'est ni par Anselme ni par Gilles d'Orval que nous connaissons les ravages
des Normands à Saint-Lambert, ces deux auteurs les (tassent complètement sous
silence; le dernier parle, il est vrai, de la dévastation de Saint-Pierre et ajoute que
les Normands ont été miraculeusement empêchés de profaner la châsse de saint
Lambert (II, 37, p. 40). Mais ces réticences du patriotisme humilié sont inva-
lidées par le témoignage formel d"un Liégeois contemporain fHl.lL, t. XIII, 1877,
p. olo) auquel il faut joindre celui des Annales de Hincmar, p. 31 i, disant, à l'an-
née 882, que Saint-Lambert fut dévasté par les Normands. Cf. Reginon, ml anti. 881.
(3) Anselme, c. 19, p. 200; Cilles d'Orval, II, 37.
(4) Juxta magnificentiam dilatati cordis sui. Vita Notfjeri, c. 2.
156 CHAPITRE X.
l'est et du nord, et, enfin, le palais épiscopal : cotait un vaste
ensemble de constructions opulentes, constituant comme une
cité ecclésiastique renfermée dans l'autre cité (1). Le bio-
graphe nous parle avec enthousiasme de cette œuvre ample
et superbe, qui était l'ornement de la ville et comme le sym-
bole de la patrie naissante.
S'il était vrai, comme le croient les historiens modernes
sur la foi de textes qui semblent l'insinuer, que la cathédrale
soit la première en date d.e toutes les constructions de
Notger (2), alors il y aurait travaillé pendant toute la durée
de son règne. La chose n'aurait rien d'impossible en soi : il
fallut sept ans à Gérard de Cambrai pour bâtir sa cathé-
drale (3), et Willigis de Moyence en mit trente à achever son
église métropolitaine (4). Mais si la construction de Saint-
Lambert avait requis un temps aussi considérable, on nous
l'aurait probablement dit, et il est hautement probable que l'en-
ceinte, avec ses trois collégiales, et l'Ile, qui en avait deux,
dont une inachevée, ont sollicité plus tôt l'attention du prélat.
Au surplus, nos sources n'exagèrent pas quand elles nous
Lire dans Folcuin, c. 18, p.GS, les motifs de la reconstitution de l'église abbatiale.
Ecclesiam prioreni sub Pipino principe a sancto Ursmaro factam jam supra
diximus Quae, crescenle copia rerum per munificentiam regum seu ceterorum
lideliuHi, quia loci nobililâd parva et minus apla videbatur, destructa el hindifus
eversa est et ista quae nunc est elegantioris forniae et speciei aedificata. Combien un
pareil motif était i>lus vrai encore à Liège du temps de Notger !
(1) Anselme, c. 2.3, p. 203, avec sa concision ordinaire, nous parle de ces travaux
de Notger : Domum Sanctae Mariae et Sancti Lamberti, sicut in presentiaruin est
cum ornamentis, daustro et cdificiis episcopii renovavit. E( le Vitii \vt(irri, c. 2,
semble s'inspirer de ces paroles en les développant : Templum secundum
ampliludinem et sublimitalem operis qua cernilur — — — exaltavit, ornamentis
ditioribus decoravit, clauslra ac domorum vel officinarum edificia renovavit et
ecclesiam béate Maiie tem|»lo adjacentem et palatium donnis episcopalis — consur-
gere fecit.
(2) C'csl l'opinion de Fisen, I, p. -147, de Foullon, t. I, p. l'JG, de Dcvaulx, t. 11,
p. 10. Ils invù(iiK'!i( l'ordre dans lequel le Vita Notgeri, c. 2, relate les constructions
de Notger; toutefois, rien ne prouve que cet ordre soit chronologique, et il semble
bien plutôt dicté à l'auteur par le degré d'importance des Ifavaux (pi'il ('numère.
(3) De 1023 à 1030. Voir Gcxfa cpp. Caiii., III, 49, |). 483.
(4) lîiilinicr, p. l.'iO. tille brûla Ir jour iin'iue de la di''dicace, et Willigis en com-
mença la reconstruction dés le lendemain,
NOTCxER SECOND FONDATEUR DE LIKGE. 157
parlent de rimmensité de Tentreprise, du grand nombre des
ouvriers qu'on y employa et de lénoruiiLc de la dépense (1).
Eu ellet, c'est sur les roudemcnts du monument notgôrien
que surgit, après l'incendie de II80, la troisième et dernière
des cathédrales consacrées à saint Lambert; elle avait par
conséquent, au ras du sol, les proportions du gigantesque sanc-
tuaire du X^ siècle (2). Celui-ci mesurait donc, comme celui
du XIF, 90 mètres en longueur et 31 mètres en largeur, pro-
portions que la cathédrale actuelle de Liège est loin d'attein-
dre, car elle n'a que 70 mètres de longueur sur 3ii de
largeur.
Cela étant, il n'y a pas lieu de s'étonner que Notger ait eu
à peine le temps de mettre la main à ce majestueux édifice,
et qu'il n'ait pas eu la satisfaction de le consacrer. Cette joie
était réservée à son successeur Baldéric II, qui procéda à la
dédicace le 28 octobre 1015 (3).
La cathédrale notgérienne était un édifice roman orienté
et muni, comme un grand nombre d'églises allemandes et
surtout rhénanes, de deux absides hémisphériques, sous
chacune desquelles s'ouvrait une crypte. Dans l'abside occi-
dentale ou supérieure se trouvait l'autel des saints Cosme
et Damien et celui de la Trinité; la crypte de cette abside
renfermait les restes de saint Lambert, L'abside orientale ou
inférieure était dédiée à la sainte Vierge, qui partageait avec
saint Lambert le patronage du sanctuaire : beaucoup d'é-
vèques du diocèse reposaient dans sa crypte.
Deux portes latérales, l'une au nord-ouest et l'autre au
sud-ouest, mettaient en communication l'édifice sacré avec
les divers quartiers de la ville. Celle du nord-ouest s'ouvrait
sur une place qui fut, jusqu'à la fin du XP siècle, le marché
de la ville de Liège, et qui a été connue depuis cette date
sous le nom du Vieux Mai^ché. Au sujet de cette porte, le
biographe de Notger nous a conservé un détail plein d'in-
térêt, qui atteste, de la part de ce grand prélat, un sens
(1) Multiplicatis operariis et magnificafis impensis. Vita NuUjcri, c. 2.
(2) Jean d'Outremeuse, t. IV, pp. 483489.
(3) Yita liahkrici, c. G, p. 720. Cf. Anselme, c. 31, p. 207, el Gilles ilOrvai, II,
39, p. 63.
158 CiHAPltRE ^.
respectueux du passé et comme une préoccupation d'archéo-
logue : Notger y avait fait aligner des deux côtés les colonnes
de l'ancienne cathédrale, avec leurs piédestaux et leurs chapi-
teaux, et l'œil du visiteur pouvait ainsi comparer les propor-
tions de l'ancien édifice avec celles du nouveau (i).
Notger replaça dans la nouvelle église les sarcophages ou
les châsses de ses prédécesseurs qu'il avait trouvés dans l'an-
cienne. Nous savons par nos sources que saint Florbcrt, le
plus ancien habitant de la cathédrale souterraine, fut déposé
sous l'autel de la crypte orientale dans son sarcophage de
marbre blanc (2). D'autres évêques, parmi lesquels Francon
et Etienne, qui reposaient également dans la cathédrale pri-
mitive, reprirent probablement leur place dans la nouvelle.
L'évoque tenait à ce que le sanctuaire ne perdît rien de son
prestige ancien, tout en conquérant un éclat nouveau. Il l'en-
richit de nombreux ornements et il y fit régner toute la
majesté des cérémonies liturgiques. Dans ce but, il porta à
soixante le nombre des chanoines (3) voués à l'office divin
dans ce grandiose monument à la fois religieux et national,
diadème splendide que le prélat civilisateur avait placé au
front de sa capitale (4).
(-1) Columpne veteris templi cuiti basibus et capilellis suis anie facicm Icmpli
modernioi'is in porticu que ducit in forum reruni venaiium disposite indicium pre-
teriti ex statu presentis edificii comparalioncm prioiis et poslerioris templi queren-
tibus ofierrc possunt. Vita ?iûtijen, c. 2. 11 est à remarquci" que la destruction des
vieux monuments auxquels se rattachaient les souvenirs nationaux n'était pas tou-
jours bien vue des populations au haut moyen-câge. A Metz, quand l'évêque Thierry I
abattit l'église Saint-Etienne pour rebâtir plus beau ce sanctuaire qui, selon la
légende, avait bravé miraculeusement Attila, il y eut des méconlenls. Voir à ce sujet
des paroles remarquables de Sigebert de Gembloux, Vita Deodcrici, c. S, pp. 466-467.
(2) Processu autem temporis, elapsis plusquam 2o0 annis a transitu ejus, ut cre-
ditur, a venerabili Nogero episcopo translatum est sacrum corpus ejus a loco sue
prime translalionis et cum sarcophago de marmore Pario, qui est lapis albus, in
allari cripte inferioris nove ecclesie beati Lamberti decenler, ut dccuit, est relo-
catum. Gilles d'Orval, II, 30, p. 40.
(3) Vita yotijeri, c. 2. Selon Jean d"Outremeuse, IV, p. 440, saint Hubert avait
créé 20 chanoines, saint Florbert en ajouta 10, Piichaire -10 autres et Notger 20.
D'autres, dit-il, veulent qu'il y en ait eu 30 avant Notger, qui en aurait ajouté
trente, mais, coulinue-t-il naïvement, ilh est ensi que j"ay dis. »
(4) Hic in capile hujus civitatis, sicut hactcnus cernitur, diadema splendide fabri-
cavit, ecclesiam scilicet Sancli Lamberti a fundamento renovans cum domo episco-
pali. Rupert, Chrun. S. Laurcntii, c. 7, p. 204,
NOTGER SECOXD FONDATEUR DE LIEGE. iTiO
Les cloîtres de la cathédrale, où les chanoines de Saint-
Laniberl, conforniénient à la règle édictée en 817 par le con-
cile d'Aix-la-Chapelle, menaient la vie commune, s'élevèrent
à l'ouest et au nord du temple : disposition peu ordinaire et
qu'explique peut-être la dilliculté qu'on éprouvait dès lors à
se procurer un autre emplacement au sein de la ville déjà
llorissante. Ces cloîtres étaient entourés d'un haut mur qui
leur donnait l'aspect austère d'une forteresse ou dune prison ;
les portes en étaient fermées après compiles et la clef remise
à l'évèque (1).
La charité eut son palais dans la même enceinte. Le con-
cile d'Aix-la-Chapelle, en 817, avait exigé que chaque évoque
eût près du cloître de sa cathédrale un hospice pour les
pauvres et pour les étrangers. Cette maison devait être dotée
des ressources nécessaires ; chaque clerc était tenu de lui
abandonner le dixième de son revenu ; un chanoine respec-
table en avait la direction; pendant le carême, les clercs y
lavaient les pieds des pauvres (2). Ces dispositions, violées
ou négligées vers la lin de la dynastie carolingienne, reprirent
toute leur vigueur sous les princes de la maison de Saxe, et
l'organisation des institutions charitables atteignit en quelque
sorte son apogée (3). On ne peut pas douter, écrit un histo-
rien de la charité, qu'à cette époque chaque ville épiscopale
ait possédé les hospices prescrits par la législation carolin-
gienne (4). La vie des grands évêques qui furent les contem-
porains et les amis de Notger est remplie de traits qui
attestent leur sollicitude pour leuj-s pauvres, et pour les mai-
sons dans lesquelles ils pourvoyaient aux besoins des indi-
gents et des voyageurs.
Notger n'est pas resté en arrière d'eux sous ce rapport. Il
fut doux aux pauvres ; il aimait à leur distribuer ses aumônes
et à visiter les malades, et sa large hospitalité est glorifiée
(-1) Concile d'Aix-la-Chapelle, 817, ce. 117 et 143,dansMansi,t. XIV, pp. 230 et 242.
(2) Même concile, c. -141. Sur les canons de Liège, qui présentent des variantes
en regard de ceux de 817, voir Mansi, t. XIV, p., 283 et llefelé, t. IV, p. 17.
(3) Hatzinger, Geschichte der Kirchlichen Armenpfleye, 2e édition 1884, pp. 249, 26o.
(4) Id. 0. c. p. 238 : Es diirfte kaum zu bezweifeln sein dass in allen
Bischofstadten damais Hospitaler exislierfen, wic dies die Karolingische Gesetz-
gebung verlangl.
iGO CHAPITRE 3t.
en ces termes par un poète qui écrivait peu de temps après
sa mort : « Nulle part l'étranger n'est l'objet de soins si pré-
venants. L'exilé qui venait à Liège croyait se retrouver chez
lui : jamais la nourriture n'y lit défaut aux pauvres, ni le
vêtement à ceux qui étaient nus. » (1).
Il n'est nullement nécessaire de supposer que c'est Notger
qui a créé l'hospice de la cathédrale de Liège, et c'est même
le contraire qui est vraisemblable. Depuis Etienne, les
évèques s'étaient employés à restaurer dans leur ville épis-
copale les œuvres de religion et de charité : ils n'avaient pu
oublier l'hospice. Notger aura rebâti celui-ci, comme il a
rebâti la cathédrale elle-même, pour l'agrandir et la déve-
lopper. Nos sources, à la vérité, ne nous le disent pas, parce
qu'elles sont d'un laconisme extrême, mais elle l'insinuent en
nous montrant l'hospice en pleine activité quelques années
après la mort de Notger. Placé sous la direction d'un digni-
taire du chapitre de Saint- Lambert (2), il touchait la none
et la dîme de tous les biens de l'évêché (3). Baldéric II, pre-
mier successeur de Notger, lui fit de grandes libéralités (4),
et l'illustre Wazon, à qui la direction en fut confiée vers
1032, l'administra si bien qu'il le fit arriver à un haut degré
de prospérité (o). Plus tard, au commencement du XII'' siècle,
l'abbé Hellin l'agrandit et le dota richement (G), et eniin, dans
les premières années du XIIL\ Gautier de Ghauvency, doyen
du chapitre de Saint-Lambert, le rebâtit de fond en comble
sur un emplacement nouveau (7).
(-1) Nus([uam siccolifur tofis afiectibus liospps.
In laribus putal esse suis qui veneral exul.
Pauperibus victus, nudis non desit amiLtus. l'iia yotiieri, c. 8.
(2) Wazon l'administra du temps qu'il était prévôt (Anselme, c. 47, p. 217.)
(3) Anselme, 1. c.
(4) Le même, c. 31, p. 200.
(o) Le même, c. 47, p. 217.
(C) Chronique rythmique de 1118, p. 119.
(7) .lean d'Outremeuse, IV, 319, qui n'a connu que la construction de Gautier de
Chauvency, se persuade que celui-ci est le fondateur de l'hospice ; brouillant outra-
geusement toute la chronologie, il lui donne pour successeur Hellin (f 1118). Voir
la succession chronologique des abbés de N.-D., |irévots de Saint-Lambert, rétablie
par Bormans, dans son édition de Jean d'Outremeuse, 1. c; par .1. Demarteau,
DSAIIL, l. Yll, pp. 47-38, et par Th. Gobert, Les rues de Liège, II, p. 401.
NOTGER SECOND FONDATEUR DE LIEGE.
461
L'hospice notgérien, placé sous l'invocation de saint
Mathieu, était connu, dès 1117, sous le nom d'hospice à la
chaîne (1). Il occupait, depuis Notger, l'angle nord-ouest
des cloîtres de Saint-Lambert, à l'entrée du Marché, qui était
contigu alors au côté septentrional de la cathédrale, et il
resta, jusqu'à la fin du moyen-âge, le principal sanctuaire
de la charité liégeoise.
A cùté de la cathédrale et des cloîtres fut édifié en môme
temps le palais épiscopal (2). Dans toutes les villes diocé-
(1) In liospitali quod nunc ad cathenam vocatur. Vita s. Friderici, c. 42, p. 307.
Ce passage indique que le nom de ad cathenam était relativement récent. Quelle en
est l'origine? Je crois la trouver dans un passage de Hocsem, II, 22 (Cliapeaville,
t. II, p. 431), que voici : « Hoc anno (133G), diebus post conversionem sancti Pauli
continue sequentibus, inundatio tanla fuit aquarum, quod Mosa operuit areani
magne domus claustralis que [facil] angulum ex opposito domus supra porlam, ubi
catliene pendere consueverant, et extendit se usque ad portam magne domus oppo-
site his ambabus ». Ces chaînes pendaient donc juste au-dessus de la porte du cloître
qui s'ouvrait près de l'hospice, et ainsi s'explique le nom d'hospice à la chaîne porté
par celui-ci. Chose curieuse, il garda ce nom même après qu'en 4204, Gautier de
Chauvency l'eut transféré place du Théâtre, « en Gérardrie », comme disent nos
textes. Il resterait a savoir quelle était la destination des chaînes dont il s'agit.
On aurait pu penser à la chaîne ([ui, à Paderborn, servait à séparer l'imniunité de
la cathédrale du reste de la ville (1238, catitcna que ex antiquo tennhuuii cmn-
nitatis et civitatis divisit. Westfâlisches Vrkundenhuch, IV, n» 268, cité par Hii-
binger. Die Verfassimg der Studt Paderborn im Mitlelalter, p. 22). Celte chaîne fut,
au XIII« siècle, le sujet de perpétuelles querelles entre les bourgeois, qui ne ces-
saient de l'enlever, et le chapitre, qui la faisait chaque fois replacer. Mais l'histoire
de Liège ne nous révèle aucune particularité de ce genre. Par contre, je vois, sur
le plan historique de la cathédrale Saint-Lambert publié par Van den Steen de Jehay,
en tête de son livre intitulé : La Cathédrale de Saint-Lambert à Liège, 2"^ édition,
grand in-folio, Liège 1880, des chaînes tendues devant les portes latérales de la
cathédrale et aussi devant celles qui menaient aux cloîtres du côté occidental, et
la légende explicative, p. 7, dit : « Chaînes interceptant la circulation le jour de
l'élection du prince-éréque. » Ces chaînes servaient sans doute encore en dauti'es
circonstances; elles devaient être d'un usage assez fréquent, puisqu'on les laissait
suspendues à l'endroit même où on les tendait, et peut-être qu'au moyen-âge elles
étaient tendues tous les soirs devant les portes de la cathédrale, pour mieux pro-
téger celle-ci contre les voleurs.
Les considérations qui précèdent me forcent à écarter l'ingénieuse conjecture de
M. .T. Cuvelier, dans son article Aie Chaijne (BCR., t. LXXI, 1902, pp. 175 et
suivantes), qui croyait que ad cathenam était une retraduction, de date postérieure,
d'un aie citayne ou al chaisne signifiant ad qiiercum.
(2) Vita Notger i, c. 2.
I. 11
162 CHAPITRE X.
saines, la résidence de Tévêque s'est trouvée près de sa
cathédrale, et le nom de domiis ecclesiae, quelle a porté à
l'origine, indique assez bien cette relation de dépendance.
Nous avons le droit de croire que Liège ne fit pas exception
à la règle, et que, depuis saint Hubert, nos évèques ont
demeuré dans le voisinage de Saint-Lambert. C'est là que
Sedulius aura vu le palais de Hartgar qu'il décrit dans ses
vers (1). Mais, lors de la destruction de Liège par les Nor-
mands, le palais épiscopal subit probablement le sort de la
cathédrale, et les évèques, à ce qu'il parait, se réfugièrent
dans une maison située sur la colline de Publémont. Du
moins, c'est là que, au témoignage d'un contemporain, l'é-
vêque Eracle avait sa résidence (T). Près d'un siècle s'était
écoulé depuis le désastre, lorsque Notger imagina de rendre
à lui-même et à ses successeurs une demeure digne d'eux,
en rebâtissant sur un plan agrandi le palais qui avait abrité
Hartgar. Nos sources ne nous disent pas, il est vrai, qu'il
le construisit à proximité de la cathédrale, apparemment
l^arce qu'elles n'avaient pas besoin d'apprendre ce détail à
des lecteurs qui avaient ce monument sous les yeux ; il nous
suffît d'ailleurs de constater qu'à partir de Notger nous ne
cessons pas de rencontrer le palais épiscopal à la même place.
On comprend donc à peine l'aveuglement de certains érudits
liégeois qui, sur la foi des indices les plus fallacieux, se sont
amusés à chercher ce palais dans des sites invraisemblables,
plutôt que de s'en rapporter à ce que suggère le témoignage
du bon sens confirmé par tous les textes historiques (3).
(1) V. ci-dessus, p. 137.
(2) Anselme, c. 24, p. 202.
(3) La plupart, séduits comme d'ordinaire par Jean d'Outremeuse (II, 391 et
III, 8) admettent, sur la foi du nom de Vesquecourt (1345, curia episcopi) que l'en-
droit désigné par ce nom, et qui est occupé aujourd'hui par la Boucherie, a été
remplacement du palais épiscopal bâti par saint Hubert. D'autres, comme Bovy
(Promenades historiques, II, p. 27), interprétant de travers le passage du Vita Not-
ijeri sur la prédilection de Tévèque pour le séjour de Saint-Jean, ont imaginé de lui
bâtir un palais en face de cette église. On perdrait son temps à énumérer toutes
ces opinions sans fondement et surtout à les réfuter; je renvoie le lecteur, pour le
détail, à l'excellent article intitulé Le Palais, dans Les Rues de Liège de M. Gobert,
t. III, pp. 10 et suivantes ; cette étude a été tirée à part en un volume intitulé : Le
Palais de Liège, Liège, 1896.
NOTGER SECOND FONDATEUR DE LIEGE. 103
Tout indique que les proportions du palais de Notger
étaient considérables, et en rapport avec celles de sa cathé-
drale. Il était flanqué d'un jardin ou préau (1) dans lequel,
aux grandes occasions, se donnaient des festins solennels ;
c'est là qu'en 1071, l'empereur Henri lY banqueta avec son
entourage, et jusqu'à la lin de l'ancien régime, les princes-
évêques de Liège restèrent fidèles à l'usage d'y dîner en
public à ciel ouvert, aux fctes de leur joyeuse entrée et en
d'autres circonstances encore (2). Ce palais épiscopal lut
consumé en 1183 par l'incendie qui dévora la cathédrale,
mais déjà Raoul de Zàhringen le rebâtissait dans toute sa
splendeur primitive (3).
Il ne faut pas se figurer le palais de Notger comme un de
ces édifices somptueux et élégants qui, à partir de la Renais-
sance, se multiplièrent dans les grandes villes. Il ne ressem-
blait en rien à celui qu'Érard de la Mark, au XYP siècle,
éleva sur les fondements de l'ancien, et que certains étran-
gers admiraient comme le plus beau de la chrétienté (4)
Le palais de Notger avait plus de solidité que d'élégance,
et s'il frappa les esprits des contemporains, ce fut par la
masse imposante de ses pierres, contrastant avec la simpli-
cité des constructions en bois de l'époque. En un temps où
nul, prince ou simple chevalier, n'était en sûreté qu'à l'abri
d'une bonne forteresse, il n'est pas probable que le palais
ait été autre chose qu'une maison fortifiée. Bien plus, sa pro-
ximité des murs de l'enceinte, à laquelle il touchait au nord,
a donné lieu dans les derniers temps à une conjecture sédui-
(1) Un acte de Tliéoduin, daté de -10o7, est passé in viridario episcopi. Dom Ber-
lière, DocumentH inédits, p. 17. Cf. le Triiunphus Sancti Laniberti in Steppes, p. 177 :
dux iiil ravit in hortuiii paiatii.
(2) Triinnphiis sancti Uemacli, I, 8, p. 4o2. Cf. Gobert, t. III, p. 115.
(3) Hic Rodulplius magnum et décorum in Leodio construxit palatium. Giselbert
de Mons, 33, p. 63 (éd. Van der Kindere.) Gilles d'Orval, III, 30, p. -lOo, attribue
une reconstruction du palais à Henri de Limbourg (l'145-'l'I64), prédécesseur de
Raoul de Zidu'ingen, mais je me persuade qu'il aura fait une ronfusion.
Quomodo vel qualiter aula episcopalis Leodii ab eo restructa sit et amplificata, et
alla domus juxta aulam inchoata, quia oculis nostris eadem fabricata se offert, de
ea loqui supersedimus. Cf. Albéric de Troisfontaines, ann. 1163, p. 848.
(4) Hubert Thomas, De Tunçiris et Eburonihus. Bâle, 1341. p. 37.
164 CHAt>ITRE X.
santé, d'après laquelle le palais de Liège, comme plus tard le
Louvre à Paris, aurait fait partie de Fenceinte muraillée de
la ville. Le côté septentrional de ce vaste édifice, garni d'ou-
vrages défensifs tels que meurtrières, mâchicoulis, créneaux,
aurait formé le point de jonction des deux sections du rem-
part, dont l'une venait du côté de Saint-Martin et l'autre de
la rue Hors-Château. Mais ce tracé aurait laissé en dehors
de l'enceinte une grande i^artie de la vieille ville avec l'église
de Saint-Servais, et il est par conséquent très peu probable.
Au sud de la cathédrale, et en quelque sorte à l'ombre de
celle-ci, dont elle n'était séparée que par une sorte de cou-
loir servant de cimetière, Notger rebâtit l'église paroissiale
de Liège. Fondée probablement par saint Hubert, lorsqu'il
transporta la résidence épiscopale auprès du tombeau de
son prédécesseur, cette église, dédiée à Notre-Dame comme
celles de Tongres et de Maestricht, était à proprement parler
le baptistère de la cité. Elle avait péri avec les autres mo-
numents liégeois sous les coups des Normands, mais elle fut
parmi les premières que l'on rebâtit après le départ de ces
féroces déprédateurs (1). Notre-Dame, voisine de la cathé-
drale, en partagea d'ordinaire les destinées. Surgissant l'un
à côté de l'autre comme deux frères jumeaux, les deux sanc-
tuaires marquaient, par la différence de leui*s proportions,
celle de leurs destinations particulières, celui-ci servant au
diocèse, celui-là à la paroisse (2).
(1) Ilic (Richarius) reedificavil per diocesem suam, sicut predecessores sui Ste-
phanus et Franco, plures ecclesias a Normannis destructas, inteiiectis abbatibus,
monachis et monialibus. In quibus novenos constituerunt clericos, inter quos unum
statuerunt qui curam gereret et hospitalitatem tam presens quam absens exliiberet
ipsumque abbatem vocaverunt. ne antiqua devotio deperiret. Nomina abbatiarum :
prima Leodiensis Sancte Marie Sanctique Lamberti. Gesta abbreviata, p. 130. Le chro-
niqueur se trompe au surplus en associant ici, sans doute par distraction et par habi-
tude, le nom de saint Lambert à celui de la sainte Vierge : c'est la cathédrale
seulement qui était sous leur double vocable.
(2) C'est ici le lieu de rappeler l'opinion émise par M. J. Demarteau, Les pre-
mières églises de Liège {BSAHL), t. VI, 1892), d'après laquelle Téglise Notre-Dame
ne serait autre chose que l'ancien oratoire existant à Liège dès le temps de saint
Lambert et mentionné dans la vie de ce saint. M. Demarteau a failli me convertir à
son opinion, tant il la défend avec érudition et ingéniosité ; si je m'y suis finalement
dérobé, c'est l" parce que la tradition liégeoise relative à une chapelle des saints
NOTGER SECOND FONDATEUR DE LIEGE. 165
Comme Tindique son nom de Notre-Dame aux Fonts, ce
sanctuaire était l'église baptismale de toute la ville de Liège.
Mais, après qu'il eut ajouté à la Cité tout le vaste quartier de
l'Ile, Notger voulut donner à ce dernier les prérogatives de
la Cité, et c'est pourquoi l'Ile reçut une église paroissiale à
elle. Il l'éleva dans le voisinage de Saint- Jean et la plaça sous
l'invocation de son ami Adalbert de Prague, qui venait de
cueillir les palmes du martyre en Prusse (997) et qui, dès le
29 juin 999, avait eu à Rome les honneurs de la canonisa-
tion. Tout l'occident était rempli du nom du nouveau saint,
qui faisait descendi*e sur l'Eglise du X'' siècle la gloire dont
s'étaient empourprées ses premières années. On peut bien
se figurer avec quelle émotion ceux qui avaient été ses amis
ici-bas s'associèrent aux honneurs qui lui étaient rendus, et
on est touché de voir que Notger a été le premier à le glori-
fier. Saint- Adalbert devint l'église paroissiale de l'Ile, comme
Notre-Dame était celle de la Cité. Tous les habitants de ce
vaste quartier, à part les clercs, devaient y recevoir les
sacrements de baptême, d'eucharistie et d'extrême-onction,
et les femmes devaient y faire leurs relevailles. Le lien hié-
rarchique qui rattachait à Notre-Dame tous les sanctuaires
du territoire de Liège ne fut toutefois pas rompu : le curé de
Saint-Adalbert dut reconnaître à celui de Notre-Dame l'auto-
rité archidiaconale, et aller assister trois fois l'an aux synodes
tenus dans cette église (1).
Y eut-il à Liège, en dehors de Saint-Adalbert, d'autres
Cosme et Damien à Liège remonte au moins jusqu'au XI^ siècle (v. le VitaServatU
manuscrit de Jocundus ; le Vita Lamberti attribué à Godescalc dans Cliapeavilic,
0. c. t. I, p. 336 et le Vila Lamberti du chanoine Nicolas dans Chapeaville, o.
c, p. 405); 2" qu'elle explique seule, d'une manière satisfaisante, leculte des dits
saints dans le chœur occidental de Saint-Lambert ; 3o que ce culte est immémorial
dans le pays de Liège; à Huy, il existait dès le Vile siècle. (V. Hérigcr, c. 31. p.
179, cf. idem, c. 30, p. 177,40.)
(i) Nous voyons que l'église de Saint-Adalbert devait à la libéralité de Notger,
entre autres, un revenu annuel de dix-neuf sous, provenant de trois manses situées
à Béemont. (Charte d'Otbert, de 'l'107, en original aux arcliives de l'État à Liège,
fonds (le Saint-.7ean Évangélisfe.) Béemonf est une dépendance de la commune de
Warzée, et cette dernière localité avait été donnée par Notger à l'église Saint-Jean.
166 CHAPITRE X.
paroisses fondées par Notgcr? Il ne le semble pas (1). A
Liège, comme partout ailleurs, c'est seulement au XIP siècle
que les paroisses commencent à se multiplier. Gela ne veut
pas dire qu'il n'ait pas existé d'autres oratoires que ceux qui
viennent d'être énumérés; on a vu que Saint-Servais date
du commencement du X^ siècle (2), et nous savons que les
oratoires étaient déjà nombreux dans les villes du XP siècle.
Mais, à Liège comme ailleurs, ce n'étaient que des chapelles
et nullement des églises paroissiales (3).
Tant de sanctuaires et d'écoles ecclésiastiques supposent
un personnel de prêtres et de clercs extraordinairement
nombreux. Rien que dans la cathédrale et dans les six collé-
giales, il y avait deux cent vingt-cinq chanoines (4), et le
nombre des autres prêtres et clercs de toute catégorie devait
être plus considérable encore. Il n'y a donc aucune exagé-
ration à admettre pour le Liège du XP siècle une population
d'au moins six cents prêtres, sans compter les étudiants qui
peuplaient les diverses écoles et dont les uns formaient la
pépinière du sacerdoce, tandis que les autres étaient pris
dans l'élite du monde séculier.
(1) L'hypothèse de Fisen, p. i-lO, d'après laquelle les rollégiales étaient elles-
mêmes des églises paroissiales, semble contredite par le t'ait que Saint-Adalbert
était la seule paroisse de l'Ile, bien que celle-ci contînt les deux collégiales de Saint-
Jean et de Saint-Paul.
(2) Edificavit (Richarius) ecclesiam super rivum Legiam ad honorem beati Ser-
valii. Ge.'ita Abbreviata, p. l'SO. D'après un acte du 14 août 1303 (reproduit ])ar
M. St. Borraans, BCRH., Ille série, t. XIV, p. 91), cette église appartenait à la col-
légiale de Saint-Pierre.
. (.3) Dès la première moitié du Xle siècle. Dînant ne comptait pas moins de six
églises ou oratoires. St. Bormans, Cartulaire de Dînant, t. I, p. 2. Le chef-lieu du
diocèse n'a certainement pas été moins bien pourvu.
(4) Voici comment ce personnel se répartissail sur les divers sanctuaires :
A la cathédrale.
A Saint-Pierre.
A Sainte-Croix.
A Saint-Martin,
A Saint-Paul,
A Saint-Denis,
A Saint-Jean,
00
chanoines.
30
I)
io
n
30
»
30
I)
30
»
30
n
22o
chanoines.
NOTGER SECOND FONDATEUR DE LIEGE. 167
A la suite des grands travaux dont nous avons essayé de
présenter l'aperçu, Notger possédait une capitale qu'il devait
presque tout entière à son activité créatrice. Essayons de
nous la figurer telle qu'il l'avait faite. Pour cela, descendons
le long de la Légia (1) des hauteurs boisées d'Ans, où elle
sourd à l'ombre de la foret de Glain, et entrons avec elle
dans la ville, où elle pénètre sous une voûte du mur d'en-
ceinte. Nous traversons le frais vallon où le village de Liège
est né quelques siècles auparavant, et dont les hauteurs
gardent encore, malgré leurs transformations, quelque chose
de leur origine agreste. A main droite, nous avons la riante
colline de Publémont avec ses trois sanctuaii'es de Saint-
Martin, de Sainte-Croix et de Saint-Pierre; à gauche, ce sont
les hauteurs abruptes et pittoresques de Pierreuse, au pied
desquelles s'appuie le modeste oratoire de Saint-Servais. La
Légia, après avoir reflété ces beaux lieux, sort de son vallon
natal pour entrer dans la large vallée de la Meuse; elle
laisse à main droite, d'abord le palais épiscopal, ensuite le
chœur oriental de la cathédrale, dont elle lèche la base, puis,
coulant toujours à ciel ouvert sous une série de ponceaux
jetés devant les maisons bâties sur ses bords, elle traverse
le quartier populeux où sont logés les pauvres secourus par
la matricule de la cathédrale. C'est toujours dessous le moiis-
tiei% comme on disait au moyen âge, que cette humble clien-
tèle de la charité catholique est venue s'abriter, groupant
ses pauvres maisons de clayonnage autour du noble édifice,
comme des poussins sous les ailes de leui* mère. La matricule
a donné son nom à ce quartier indigent (2), que les Liégeois
(1) Legia est le nom porté par ce ruisseau dans la CJirnniipw njtlaniiiuc de 1118
(LecjcjiaJ ,y . 1-12, p. 417, et dans la Gesta Abbreviata du XIII» siècle, p. 130 ; ce sont les
deux plus anciennes mentions qui en sont faites.
(2) M. r.obert, II, p. 419, ne me paraît pas avoir saisi ces rapports, lorsqu'il écrit
les lignes suivantes :
« Des tentatives plus scientifiques se sont fait jour en notre temps pour dévoilei-
l'énigme (c'est-à-dire l'étymologie du mot MerchonleJ. Dans maints vieux documents,
Merclioiil apparaît avec sa première forme matricula et sa signification particulière.
La matriculo patipenn», en bas-latin, était à l'origine la liste des pauvres. Le pre-
mier mol passa ensuite au local dans lequel, près de la porte de l'église, on distri-
buait l'aumône et enfin, par une semblable bizarrerie, à l'éylise elle-même. On est
168 CHAPITRE X.
appelaient dans leur langue la Mierchoule, et elle finit même
par le donner aussi au ruisseau (1). Celui-ci va d'ailleurs
atteindre l'extrémité de son itinéraire : voici le Vivier ou
port de Liège, près duquel il se jette dans la Meuse.
Aucun pont ne relie encore les deux rives du fleuve :
c'est une vingtaine d'années plus tard que Réginard, qua-
trième successeur de Notger, bâtira, le premier, le Souverain
Pont, qui sera plus connu sous le nom de Pont des Arches (2).
Toutefois, sur la rive droite, il surgit déjà des habitations
qui forment le noyau du populeux quartier d'Outre-Meuse.
Au sud de la ville, passé l'Ile, de belles auvrayes ont laissé
leur nom au village d'Avroy (3), qui était déjà habité du
temps de saint Lambert et le quartier de Saint-Christophe
commence à se peupler aussi. Une grande partie de la vallée
est encore envahie par la végétation sauvage ; l'Ile elle-même
appartient encore à la forêt et aux bêtes sauvages (4). Mais
immédiatemenl arrêté lorsqu'on veut appliquer cette interprétation au Mercho^il de
Liège. Ce nom n'avait rien de commun avec la matricula pauperum, comme le prou-
vent les textes anciens ». Les deux phrases que j'ai soulignées sont des erreurs
manifestes. Je n'ai jamais soutenu, ni personne à ma connaissance, que le nom de
Merchoule ait été appliqué à l'église ; je dis qu'il l'a été, par métonymie, au.x pauvres
inscrits sur la matricule, puis, par une seconde métonymie, à l'endroit où ces pauvres
demeuraient, c'est-à-dire au quartier situé aux abords de la cathédrale, puis enfin
au ruisseau qui traverse ce quartier. Il serait facile d'établir ceci à coups de texte,
mais la filiation des acceptions est tellement évidente que la question est tranchée
pour tout critique.
(4) Sur le nom de Merchoule CMierchoule, Melchul, Melechu, Mercheroux, Miche-
roux, Merlechue et même Merdecuel, (v. Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 183),
donné au ruisseau de Légia, les témoignages abondent dés le commencement du
XlIIe siècle; cf. Gobert, t. II, p. 418 et suivantes. Jean d'Outremeuse, II, p. 312,
a encore conscience du lieu étymologique entre merchoule et mère, mais il ignore
la vraie raison de ce nom et raconte une historiette de son goût. Selon lui, il y
avait au milieu de la Cité de Liège une villette qui « fut li mère de le citeit, car
la citeit issoit de lu. Si le nomat ons de dont en avant Myrechoule, por tant qu'elle
estoit petite; si elle l'ust grani, elle fust appelée Meire; or fut-elle appelée Merechoule,
qui est diminution de Mère » .
(2) Pontem super Mosam magno sumptu exstruxit. Anselme, c. 37, p. 210,
(3) Avroy s'appelle au IX« siècle Arbrido; ce nom vient li' Arboretum, qui signifie
un lieu planté d'arbres. V. nCHIl, \e série, t. 111 (1833), p. 415.
(4) Le nom de Vert-Bois conservé par une de ses rues nous reporte en pleine
époque notgérienne. Sur ce nom, v. Duvivier, Le Quartier de l'Ile, BIAL, t. III
(1857) avec les observations de Gobert, t. IV, p. 82.
NOTGER SECOND FONDATEUR DE LIEGE. 169
partout la vie urbaine germe; Notgcr aura fermé à peine
les yeux que surgira le monastère de Saint-Jacques au sud
et, au nord, la collégiale de Saint- lîarthélemy hors Château.
On sent que l'enceinte tracée par le grand prélat ne sera
pas longtemps trop vaste, et qu'il n'a pas trop présumé
de l'avenir. Le XP siècle ne touchera pas à sa fin sans avoir
fait du viens Leodicus une grande ville. Ni Bruges, ni Gand,
ni Anvers, ni Louvain ne pouvaient rivaliser, à cette époque,
avec la cité de saint Lambert. Aussi longtemps que le com-
merce ne les eut pas en richies et n'eut pas fait aftluer dans
leurs murs les multitudes humaines, elles firent pauvre mine,
ces villes ouvertes et sans monuments, au regard de la belle
capitale épiscopale, où, par dessus une ceinture de murailles
et de canaux, on voyait surgir les tours des églises et des
palais. Cette capitale était avant tout une ville ecclésiastique
et savante ; elle devait son éclat à ses églises, comme Rome,
à ses écoles, comme Oxford, à son nombreux clergé, à la
présence du prince et de sa cour. Il devait venir, dans l'his-
toire du moyen âge, une heure où, grâce au progrès gigan-
tesque du commerce et de l'industrie, les localités nommées
tout à l'heure dépasseraient de beaucoup Liège en grandeur
et en richesse, mais, en attendant, Liège devait rester, jus-
qu'au XIP siècle, la ville la plus peuplée et la plus vivante
des Pays-Bas (1).
[i) H. Pirennc, Histoire de Belgique, 2e édition, t. I, p. 123.
CHAPITRE XL
TRAVAUX ACCOMPLIS DANS LA PRINCIPAUTE.
L'activité de Notger ne fut pas moins féconde dans le reste
du diocèse qu'à Liège même. Partout il intervient, soit
directement, soit en faisant agir ses subordonnés, et c'est
parce que plus dune fois il se dérobe derrière ceux-ci
qu'une partie de son rôle nous échappe. L'essai que nous
faisons ici de suivre ses traces là où elles ont pu être relevées
sera donc forcément incomplet, néanmoins il permettra,
par ce qu'il fera voir, de deviner ce que l'histoire a plongé
dans l'oubli.
L'un des principaux soucis de Notger, ce fut de mettre sa
principauté en état de défense.
Sa capitale ne devait pas être la seule ville fortifiée de la
principauté. L'acquisition du comté de Huy lavait rendu
maître d'un château de premier ordre qui devint le séjour
favori et le refuge ordinaire de plusieurs de ses successeurs,
et dont, plus tard, un pape devait dire qu'il ne vit jamais si bon
château avec si bonne cille, ni si bonne cille avec si bon
château (1). Plus haut, et toujours sur le cours de la Meuse,
qui était comme le ileuve national des Liégeois, il y avait un
autre château, celui de Dinant (2). Mais le reste de la prin-
(1) V. Maurice de Neufmouslier dans Gilles d'Orval I, il, p. 18. Ce pape est
Grégoire IX; j'ai dit par erreur Grégoire X dans mon étude sur Maurice de Nenf-
mumtier, BAnU. \\Y série, t. XXIII (1892). p. 070.
(2) 7i i- Dioiiaiitc Castro. Cliarte de Childéric III pour Stavelot dans le Cartnlnirc
des abbayes de Stavelot et Malmedij, par Halkin et Roland, t. I, ]). 'lo. Dinant entra
dans le patrimoine de l'église de Liège on ne sait à quelle date, mais l'évêque devait
TRAVAUX ACCOMPLIS DANS LA PRINCIPAUTÉ. 171
ci])aiitô, sans frontière naturelle, était ouvert à tout venant :
il ialhiit en fortifier les points extrêmes; il fallait aussi veiller
à la prospérité des monastères que l'église de Liège possé-
dait ou venait d'acquérir ; il fallait, enfin, extir])er les aires
féodales qui désolaient le pays. Les épisodes suivants mon-
trent que les trois points de ce programme ont été également
l'objet de l'attention de Notger.
Après Liège, aucune localité ne prend dans l'histoire des
travaux de Notger une place aussi considérable que Lobbes,
Gela tient sans doute en partie à ce que nous sommes par-
faitement renseignés sur cette abbaye par son chroniqueur
contemporain, l'abbé Folcuin, mais il y «i encore une autre
raison. Lobbes était la perle de la principauté de Liège :
y toucher, c'était atteindre celle-ci à la prunelle de l'œil (1).
La richesse de ce vaste domaine, l'éclat des lettres dont bril-
lait la maison, l'importance de sa situation stratégique, ren-
forcée par le château de Thuin qui lui appartenait, tout
faisait de cette abbaye l'orgueil de ses possesseurs. Nous
avons vu que, dès la première année de son pontificat, Notger
s'était intéressé à la prospérité de Lobbes, qu'il y avait
apaisé les dissensions causées par le retour de Rathier, et
qu'après avoir aifermi la position de l'abbé Folcuin, il avait
obtenu de l'empereur Otton II, en 973, un diplôme qui
confirmait et les privilèges de l'abbaye et ses propres
réformes (2). Depuis ce jour, on peut le dire, il ne détacha
plus les regards de Lobbes, et à plusieurs reprises, ))endant
sa carrière, on le vit occupé des affaires de la maison. En
980, il eut à intervenir pour protéger les droits traditionnels
de l'abbaye sur les bancroix ou croix banales des villages
environnants (3). Dix ans plus tard, il lui donna une nou-
velle preuve d'intérêt en obtenant pour elle la bulle du pape
finir par en éliminer totalement l'autorité du comte de Namur, qui partageait cette
localité avec lui. Ceci se passa avant 1070, selon Wauters, De l'oriyine des libertés
communales, p. 289, et même avant 1047, selon Pirenne, Histoire de la constitution
communale de Binant, p. 3.
(1) Ut ecclesiam Lobbiensem qui tangeret, ecclesiae Leodiensi tangeret pupillam
oculi sui. Compendium, dans Vos, t. I, p. 380; cf. ibid. p. 288.
(2) V. ci-dessus, p. 54.
(3) Sur ce point, v. plus loin.
172
CHAPITRE XI.
Jean XV, par laquelle le Saint- Siège confirmait les faveurs
que lui avait accordées l'empereur Otton II. Dans cette
bulle, rendue à l'intervention de l'impératrice Tliéophano et
de lévêque de Wurzbourg, le souverain pontife accordait à
l'abbé de Lobbes le droit de porter l'anneau d"or et celui de
se servir à la messe de sandales et de tunique subdiaconales,
faveurs honorifiques et insignes qui étaient rares à cette
époque ; il y ajoutait le pouvoir de lier et de délier sous
réserve de l'autorisation de l'évêque. Quant à l'église du
monastère, le pape voulait qu'on respectât l'usage ancien
qui ne permettait pas qu'on enterrât quelqu'un dans son
cimetière (1).
Folcuin n'eut guère le temps de jouir des faveurs pontifi-
cales que venait de lui procurer son éminent ami. La bulle
de Jean XV, datée du 1" février 990, était à peine arrivée
à Lobbes, qu'il expirait après une administration de vingt-
cinq années, au cours de laquelle l'évêque de Liège avait eu
en lui un collaborateur intelligent et dévoué. Plein d'admi-
ration pour le grand homme qui avait aplani sous ses pas
tant de diflîcultés et qui lui avait concilié les papes et les
empereurs, Folcuin a voulu nous apprendre lui-même
que la plupart des choses qu'il a faites à Lobbes, c'est sous
les auspices et sur les conseils de Notger qu'il les a entre-
(1) Voir le texte de la bulle dans Vos, o. c, t. I, p. 436. Les historiens anté-
rieurs à notre siècle ne l'ont connue que par la mention qu'en fait au XII^ siècle le
continuateur de la Chronique de Folcuin, qui s'exprime ainsi : « Immunitatem eccle-
siae nostrae, suggerente domno episcopo Nothgero, ab Ottone imperatore de no-
mine II innovari primum, postea. eodem episcopo agenle, a Joanne papa auctoritate
apostolica conlirmari obtinuit abbas Folcuinus ». Ils ont conclu, comme fait encore
JaHè, Kei/esta Prnitijinon Roinaminim, t. I, p. 477, qu'il s'agissait de Jean XIII, con-
temporain d'Otton II, oubliant que ce pape, mort le 6 novembre 972, ne pouvait
pas avoir confirmé des privilèges conférés par unacte de 973. JalTé, d'ailleurs, donne
plus loin la bulle sous Jean XV. L'auteur du De fundatiunc et lapsii, c. 13, p. o34,
a connu notre diplôme, qu'il analyse dans ses dispositions liturgiques et dont il
sait qu'il est du pape Jean XV. Il en est de même de l'auteur d'une Chronique de
Lobbex écrite vers 1 102, qui dit (MGH, 1. XXI, p. 308) : Servanfur in arcis cccle-
siae aucioritatis Imjus privilégia. El illud ([uidem quod papae Johannis habet sigil-
luiii, ([uia papiro fuit conscriptum, pro vetustate pêne obliteratum, sed ipsum sicut
aliud quod ab Ottone secundo fuit confirmatum, succedente lempore renovatum est.
TRAVAUX ACCOMPLIS DANS LA PUTN'CIPAUTÉ. 173
prises (1). Comme Nolger ù Liège, il fut à Lobbes un grand
bàtissem', et il v éleva une série de constructions remar-
quables. Il construisit un beau réfectoire précédé d'un
vestibule avec un jet d'eau. Il releva de ses ruines l'église
Saint-Paul, brCdée par les Hongrois, et il y annexa une
infirmerie. Il embellit l'église du monastère; il orna l'autel
d'un revêtement d'argent, il lit faire des peintures dans le
chœur, il fit l'acquisition d'un lutrin en dinanderie qui était
regardé comme un chef d'œuvre, et dont il se plaît à nous
donner la curieuse description. Il érigea dans ce même
sanctuaire un autel dédié à la sainte Croix : il y suspendit
une couronne de lumière en argent avec inscription. Les
tours reçurent deux cloches où il avait également fait graver
des inscriptions par le fondeur Daniel, l'une à la gloire de la
sainte Trinité, l'autre en l'honneur de saint Ursmer (2).
C'est ainsi que Notger savait communiquer son zèle aux
autres, et qu'à Lobbes se reproduisait en petit le spectacle
de son activité féconde et infatigable.
A la mort de Folcuin, les moines, qui, depuis Eracle, étaient
rentrés en possession du droit d'élire leur abbé, firent choix
pour lui succéder de leur écolâtre Hériger. (3). Hériger justi-
fiait pleinement l'éloge que firent de lui ses électeurs; il jouis-
sait dès lors de l'amitié de Notger, qui, nous l'avons vu, l'avait
emmené en Italie (4). Il n'est donc pas étonnant que son
élection ait été ratifiée et par l'évêque de Liège, et par celui
de Cambrai, Rothard, qui n'avait rien à refuser à son ancien
maître Notger. Hériger fut sacré abbé le 21 décembre 990,
jour de la fête de saint Thomas (5). Il se montra sous tous
(1) Creverunt illo tempore et in monastcrio nostro aedificia nonmilla instinctu
episcopi, opéra abbatis facta. Folcuin, c. 29, p. 70.
(2) Voir tout le chapitre 29 de la clironique de Folcuin.
(3) Gesta epp. Camerac, 1, 106, p. 44o.
(4) V. ci-dessus, p. 87 ; cf. Sigebert de Gembloux, De scriptoribus ecdcsiasticis,
c. 137.
(o) Gesta Lobb. contimtala I. c, Sepultus est ante altare sanctijThoniae apostoli
inecdesia sancti Ursmari, quod quidem altare, quod in die ejusdem apostoli ordinatus
esset abbas, eidem apostolo consecravit. Annales Lob ienses, a. 990 : obiit Folcuinus,
substituitur Herigerus natali Domini. On voit que les deux sources se contredisent;
je tiens pour la première.
474 CHAPITRE XI.
les rapports un digne continuateur de Folcuin, et l'école
monastique garda sous son abbatiat le lustre qu'elle avait
acquis sous les deux derniers abbés. Lui-même est connu
comme bâtisseur : nous savons qu'il construisit, du côté occi-
dental de l'église du monastère, un oratoire dédié à saint
Benoît, que Notger vint consacrer, on ne dit pas en quelle
année. Hériger mourut le 31 octobre 1007, devançant de
quelques mois dans la tombe son illustre patron et protec-
teur (1). Si, comme c'est probable, Notger a encore eu le
temps de pourvoir à sa succession, il n'aura pas eu la main
heureuse celte fois, car l'abbé Ingobrand gaspilla les biens
du monastère et laissa son école tomber en pleine déca-
dence : le mal en arriva au point qu'en 1020, il fut déposé
par les deux évèques de Liège et de Cambrai unis (2).
Telle est Ihistoire des travaux de Notger à Lobbes. On
comprend le souvenir reconnaissant qu'on lui conserva dans
cette abbaye, en même temps que les diplômes où étaient
consignées les preuves durables de sa générosité pour elle.
Ces documents, au dire de l'auteur du Vita Notgeri, conte-
naient encore d'autres dispositions libérales de ce prince en
faveur des clercs attachés à la maison (3).
Fortifier ïhuin, c'était encore travailler pour Lobbes, en
même temps que pour le reste de la principauté. ïhuin
appartenait de temps immémorial à l'abbaye : dans un
polyptique de celle-ci, composé vers 868, elle figure en tête,
sous le nom de Tiidinio castello (4). Cette place forte, située
à 3 kilomètres en amont de Lobbes, dominait une position
escarpée sur la rive droite de la Sambre. Les anciens abbés
aimaient ce séjour, de même que les évêques de Liège celui
de Huy; ils s'y sentaient à leur aise, et, plusieurs siècles
après, un chroniqueur retrouvait la trace de leur l'ési-
(1) Gesta Lobb. continuât, p. 309.
(2) Gesta epp. Camerac, III, dS, p. 470.
(3) In armario ejusdem ccclesie, quod numéro et merito librorum valde aiilhen-
ticum est, inler multa preclara bénéficia, que omnibus in commune providisse
scriptis aulenticis proditur, in clericos liberalissimus legitur. Vita Notijeri, c. G.
(4) Voir ce document dans Vos o. c, t. I, p. 4-18 et suivantes; il débute par
ces mots : Laubacus cum appendiliis ejus : Tudinio castello, etc.
TRAVAUX ACCOMPLIS DAXS LA PRINCIPAUTÉ. 17o
dence fréquente à Thuin dans les formules finales des
diplômes conservés à la hibliollièque de labbaye, et où
on lisait : Actani castra Tudlnio (1). Lors de l'invasion
normande de 879, ïliuin avait servi de refuge aux moines,
qui y avaient transporté les châsses de leurs saints et qui s'y
trouvèrent en sécurité à l'abri de puissantes murailles (2).
Il y avait, dans l'enceinte, une église dédiée à saint Ursmer,
qui est déjà citée au X*" siècle (3). Kn dehors de l'enceinte sur-
gissait la collégiale dédiée à la sainte Vierge et à saint Théo-
dard; ruinée par les Normands, elle fut rebâtie vers 938
par l'évoque Richaire(4). Mais le château portait de l'ombrage
aux comtes de Hainaut, qui ne voulaient pas que les évêques
de Liège possédassent à leurs frontières une forteresse de
cette importance : ils l'avaient démantelé, et l'on a vu que
l'imminence du danger hongrois n'avait pu les décider à tolé-
rer qu'il fût rebâti par les moines (o).
Notger n'était pas homme à supporter longtemps pareille
humiliation. D'ailleurs, depuis l'expédition victorieuse de 974,
à laquelle il avait participé, l'orgueil des comtes de Hainaut
avait été dompté, et l'on peut dire que la libération de Thuin
fut pour l'évéque de Liège le prix de la victoire. H voulut
que cette localité devînt le boulevard de l'état liégeois, et il
n'est rien qu'il n'ait fait pour l'élever au rang d'une ville, à
l'imitation d'Henri de Saxe, lorsqu'il bâtissait les cités qui
devaient protéger l'Allemagne contre les Hongrois. Il com-
mença par relever les ruines du château, et il donna à Thuin
la solide enceinte de murailles que l'on admirait encore
(1) De Fundatione et Lapsu, etc., c. 6, p. ooO.
(2) Quorum metu plura sanctorum corpora et optima quaeque ad lutiora loca
(leportantur. Sed nostrorum patronorum non necesse fuit longius asportari, quo-
niani adjacens Tudinii caslrum, idque nobis proprium et munitissimum, fecerat
affluentes indempnes haberi. Folcuin, c. IG, p. Gl.
(3) Tudinium denique, nobis adjacens casti-um, locum habebat ecciesiae sancti
Ursmari memoria sacrum. Folcuin, c. 41, p. 73.
(-i) Hic recditicavit per dyocesim suam plures ecclesias a Normannis
destruclas Duodecima sancte Marie sanctique Theodardi Tudiniensis.
Gesta abbreviata, p. 130.
(o) V. ci-dessus pp. S8-o9.
170 CHAPITRE Xl.
au XIP siècle (l). Cette enceinte était. surtout destinée à pro-
téger le nord et le nord-est de la ville, car, du côté du sud
et de l'ouest, l'escarpement de son promontoire, qui s'avance
entre la Sambre et le ruisseau de Biesmel, n'exigeait pas
beaucoup dœuvres d'art. L'enceinte notgérienne, beaucoup
2)lus étroite que le pourpris de la ville au XV IP siècle, ren-
fermait la partie extrême du promontoire avec le château et
la place du marché ; elle courait d'une vallée à l'autre der-
rière les rues de la Montagne et du Mont de Piété. Il
existe encore, dans la cour d'une maison située rue des
Nobles, la base d'une tour ronde en grès rouge et en appa-
reil irrégulier, comme dans les édifices liégeois du même
prince. Cette construction, dit un archéologue local, devait
être une tour de garde défendant l'angle sud-est de l'enceinte
trapézoïdale construite par les soins de Notger, et formait,
avec celle du nord-est, (dont il reste quelques vestiges con-
vertis en une terrasse), la principale force de résistance
de la place du côté oriental (2). Une courtine qui relie cette
tour à une demi-lune située dans la cour d'une maison de la
place du Marché constitue avec elle un fragment considérable
de l'enceinte notgérienne. Un autre fragment se trouve à
l'extrémité opposée, du côté de la Sambre. Ces fragments
sont, je crois, les plus anciens monuments que nous ayons
conservés de l'architecture militaire du haut moyen âge.
Dans la ville ainsi fortifiée, Notger établit, en leur donnant
des fiefs, un certain nombre de ses ministériaux, qui en
devaient former la garnison, et qui, au dire d'un écrivain du
XIP siècle, y vivaient dans de vastes maisons munies de
tours solides, sous l'autorité d'un châtelain nommé par
(1) Tuinum castrum fecit et communivit in defentionem marchie episcopalis et
protectionem Lobiensis ecclesie. Vita Notgeri, c. 6.
Evracro succedens Nothgerus episcopus et successu meliore magnis iterum mûris
et turribus firniis Tudinium munivjt et firmavit usque in hodiernum diem. De fiin-
datione et lapsii, c. 12, p. SS4.
(2) Rapport de M. l'abbé Boulmont, dans le Compte-rendu du Cuntjrès archéolo-
(jique et histurique de Bruxelles, 1891, p. 39i. Cette tour est décrite dans un acte
de 1307 dont une mauvaise copie est conservée aux archives de Thuin. Je dois une
transcription de cet acte à l'obligeance de 31. Boulmont.
Travaux accomplis dans la principauté. 177
révèque(l). Un tribunal d'échevins, présidé par un maïeur,
y exerçait la juridiction civile et veillait à l'observation des
coutumes (2). Tous les fiels donnés à ces défenseurs de
l'abbaye, soit dans le château de Tliuin, soit en dehors,
étaient prélevés sur la part qui revenait à l'évêque dans
l'opulent patrimoine du monastère. Le domaine de Lobbes,
qui faisait comme un état dans l'état liégeois, reproduisait
donc en petit les traits que nous aurons à décrire en parlant
plus loin de la principauté.
C'est grâce aux annalistes lobbiens que nous avons pu
retracer ici le tableau de l'activité déployée par Notger dans
la vallée de la Sambre. Nous sommes moins heureux en ce
qui concerne Fosse, autre abbaye appartenant à l'église de
Liège. Cette maison, font^ée au VIP siècle par un apôtre
irlandais du nom de Foillian ou P'euillien, sur une terre qui
appartenait à l'abbaye de Nivelles, était en Belgique le plus
ancien (3) de ces nombreux hospices de Scots qui servaient,
si l'on peut ainsi parler, de pied à terre aux missionnaires
irlandais sur le continent (4). Elle avait dès 870 assez d'im-
portance pour être mentionnée dans l'acte de partage qui
coupa en deux le royaume de Lothaire, et qui la mit, avec
sa maison-mère, Nivelles, dans la part de Charles-le-
Chauve (3). Mais, quelques années après, l'abbaye partagea
le sort de tous les monastères lotharingiens : elle fut incen-
diée par les Normands. Elle se releva bientôt de ses ruines,
grâce, apparemment, à l'abbesse Gisèle, fille de Lothaire II,
qui, veuve du Normand Godefroi, venait d'entrer comme
religieuse à l'abbaye de Nivelles. C'est Gisèle aussi qui
donna à l'église de Liège cette maison restaurée par elle.
(i) De fundatione et lapsu, c. 42, p. 533. Cf. les mesures prises par Erluin de
Cambrai lors de la fondation du Cateau-Cambrésis. Gesta epp. Cam., I, 412 et 113,
p. 4o0.
(2) 0. c. ibid.
(3) V. De Buck dans Acta Sanctonim, l. XIII d'octobre, p. 428b.
(4) Vita sancti Foilliani dans A A. SS., t. XIII d'octobre, et cf. Vita s. Gerirudis
dansS/Î.V, t. II, p. 402.
(î)) Annales Bertiniani ad ann. 870, p. 489. Ce monasterhan Srotorum qiiod Fos-
sae vocatur est mentionné dans Eginhard, Translatio ss. Marcellini et Pétri, c. 86.
I. 12
178 CHAPITRE Xî.
Nous ne savons pas la date exacte de cette libéralité, que le
roi Louis l'Entant ratifia par diplôme de 907 (1).
Notger a-t-il, le premier, substitué aux religieux le collège
de chanoines qui a occupé l'abbaye jusqu'à la fin ? Cette
hypothèse est assez spécieuse à première vue ; toutefois, elle
semble peu compatible avec les textes. D'une part, le conti-
nuateur de Sigebert nous apprend que des chanoines rem-
placèrent les religieux en 890 (2). De l'autre, un écrit du X*
siècle nous montre en 918 un archidiacre quittant Fosse avec
un cortège de clercs et de laïques pour aller au devant des
reliques de saint Eugène (3). Si l'on peut ajouter quelque
valeur à ce passage, il signifie que dès lors, et probablement
depuis sa reconstruction par la princesse Gisèle, la maison
était occupée par un chapiti-e canonical (4).
La localité qui était venue se grouper autour de l'abbaye
avait ou devait acquérir bientôt une certaine importance.
En 974, nous la trouvons en possession d'un marché
qu'Otton II céda à notre évoque avec les droits de tonlieu et
de monnaie (5).
Notger, toutefois, ne crut pas devoir faire pour Fosse ce
qu'il avait fait pour Thuin : s'il fortifia l'église et les cloîtres,
en'*les entourant d'une puissante muraille garnie de tours,
il laissa en dehors de l'enceinte la bourgade proprement
dite, qui ne fut emmuraillée que longtemps après lui (6). L'en-
(1) Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 12. J. Borgnet, Cartulaire de Fosse,
p. 1. Le nom du chancelier Ernuldus doit être lu Ernustus, v. Bohmer-Mûhl-
bacher, Regesta [mpevii, t. I, p. 737 et Reusens, A EB, XXV (1893), pp. 98-101.
(2) Sigeberti Contiti. p. 391 ; Cf. Albéric de Troisfontaines, p. 747.
(3) Translatio s. Eugenii, c. 7 : Copiosa sibi juncta ex monasterio sancti Foil-
lani clericorum ac laicorum turma. {AB. III, p. 34). Cf. D. U. Berlière, Monas-
ticon Belge, t. I, p. 38.
(4) Kairis, Notice historique sur la ville de Fosse, Liège, 1858, p. 78 p. 19, veut
que le changement soit dû à Notger, mais il n'apporte aucune preuve. Devaulx,
t. II, p. 30, semble vouloir établir une opinion moyenne en disant que Notger a ré-
duisit les chanoines à la vie commune ». De Buck, AA.SS., t. XIII d'octobre, p. 478,
expose les deux opinions sans se prononcer. Il serait étonnant d'ailleurs, si Notger
était l'auteur de la substitution des chanoines aux religieux, qu'aucune source ne
nous eût conservé le souvenir d'un fait de cette importance.
(5) V. ci-dessus, p. 61.
(6) Fossensem ecclesiam condidit, et muro eidem ecclesie circumdato, et lurri-
TRAVAUX ACCOMPLIS DANS LA PRINCIPAUTÉ. 179
ceinte notgcrienno portait le nom de château, que lui donne
déjà le Vita Notgeri, concurremment avec ceux à'encloîlre
ou de chapitre; c'était, si l'on peut ainsi parler, la ville des
chanoines; elle comprenait la résidence de l'évêque, l'église
collégiale, le cimetière et les maisons claustrales. La tour de
Morialmé, que les érudits, sans preuve, l'ont remonter à
l'époque de Notger, et qui subsista jusqu'en 1853, était con-
tiguë à la résidence épiscopale, dont elle avait peut-être été
le donjon dans les premiers temps (1). « C'était, dit un his-
torien local, un vaste quadrilatère bâti en moellons schisteux
et surmonté d'un toit à quatre faces; elle était percée de
trois fenêtres principales, dont l'une consistait simplement
dans l'embrasure d'un hémicycle aplati; une autre fenêtre
beaucoup plus remarquable se trouvait à l'étage supérieur;
elle était divisée par un meneau en pierre grossièrement
taillée et surmontée d'un linteau triangulaire. L'angle de la
tour, depuis le sommet jusqu'au milieu de la base, témoi-
gnait, par sa teinte foncée et par sa construction, que l'édi-
fice avait été primitivement adossé à une butte. On pouvait
voir également que le sol avait été abaissé à cet endroit,
et qu'il s'élevait autrefois jusqu'à la hauteur de la première
fenêtre, qui servait alors de soupirail (2) ».
Telle était la ville des chanoines. Quant à la ville des bour-
geois, elle resta longtemps encore une simple agglomération
ouverte, dont la population, en cas de danger, trouvait un
refuge derrière les hautes murailles de lencloître. C'est seu-
lement en lloO qu'instruit par une récente et terrible leçon,
l'évêque de Liège imagina de fortifier la ville des bour-
geois (3) en la reliant au château (4) par une ligne continue
bus in defensionem mûri constitutis, intra religione et foris eam communivit valida
castri complexione. Vita Notyeii, c. 6.
(1) J'ai suivi dans cette description le judicieux érudit J. Borgnet, Carinlaire de
la commune de Fosse, Namur, 1867, p. XVIII et suivantes.
(2) Kairis, o. c, Liège 1838, p. 18.
(3) 1149. Henricus episcopus castrum Fossense reedificat, deinde urbem nuiro
circunidat. Annales Fossenses, p. 31. Ce texte est formel, et je ne sais pourquoi
Borgnet, qui le croit « trop vague », veut faire descendre jusqu'au XlIIe siècle
la construction des murs de la ville des bourgeois.
(4) Le lumineux exposé de Borgnet réduit à néant le système de Kairis, o. c.
180 CHAPITRE XI.
de remparts. Bourgeois et chanoines ne s'entendirent pas
toujours, et, quand ceux-là croyaient avoir à se plaindre de
ceux-ci, ils obstruaient la ruelle qui porte aujourd'hui le nom
de Thée-Dinant, seul passage par lequel on pouvait arriver
du château dans la ville.
Les travaux de Notger ne semblent pas avoir profité seu-
lement à la prospérité matérielle du chapitre de Fosse. Nous
y voyons régner une activité littéraire et artistique de bon
aloi; à trois ou quatre reprises, au cours du XP siècle, on y
écrivit la vie du saint patron (1), et l'on fit exécuter, pour
renfermer ses reliques, une châsse qui, à en juger d'après
une description contemporaine, doit avoir été une œuvre des
plus remarquables (2).
C'est maintenant à l'extrémité septentrionale de sa princi-
pauté que nous devons nous transporter avec Notger. Chose
curieuse! les localités qui ont gardé quelques souvenirs de lui
sont précisément celles qui, par leur voisinage de la fron-
tière, réclamaient le plus impérieusement sa sollicitude, et
cette circonstance plaide pour la véracité des traditions
locales qui, comme celle de Malines, ne nous sont pas
conservées par des documents contemporains. Malines était,
en 870, une abbaye de bénédictins assez importante pour
être, comme Fosse, énumérée parmi celles qui furent com-
prises dans la part de Charles le Chauve (3). Dès les pre-
mières années du X^ siècle, elle appartenait à l'église de
Liège (4), mais on ne sait pas au juste comment celle-ci
l'avait acquise. Une tradition malinoise croyait pouvoir le
p. iT, qui soutient que la ville des bourgeois doit elle-même son enceinte à Notger.
Celui-ci, s'inspirant de ce qu'il avait fait à Liège, aurait voulu faire contribuer le
ruisseau de Biesme à la défense de la ville ; il en aurait donc détourné le cours
pour le taire passer au pied des remparts, de manière à contourner toute la ville,
excepté du côté de l'ouest, où elle était protégée par le Château. La description de
Kairis s'applique en réalité à l'enceinte du XII^ siècle.
(1) On trouve ces documents au t. XIII d'octobre des Acta Sanctorum.
(2) Sur cette châsse, voir mon mémoire intitulé Renier de Huy, dans BÀRE,
4903, pp, 510 et o62-So3.
(3) Annales Brrtiniani, I. c.
(4) Voir le diplôme de Charles le Simple en 9lS dans Bormans et Schoolmeesters,
Cartulaire de Saint- Lambert, t. I, p. 16.
TR4VAUX ACCOMPLIS DANS LA PRINCIPAUTE.
I8l
dire. D'après elle, Arnoul Berllioud, seigneur de Malines au
X^ siècle, avait partagé la ville entre ses deux fils aînés :
l'un d'eux, Jean, prit Ihabit à Lobbes et donna sa part à ce
monastère. Son frère s'en étant emparé injustement, Lobbes
céda ses droits à Notgcr, qui fit lâcher prise à l'usurpateur et
établit un chapitre à douze prébendes dans la moitié lob-
biennc de Malines (1). Cette tradition (2), dont la version la
plus ancienne ne remonte pas plus haut que le commencement
du XIV siècle, a le défaut de n'expliquer qu'en partie le
problème, car c'est la ville de Malines tout entière et non
la moitié de celle-ci que l'église de Liège possédait, et cela
bien avant le temps de Notger. Il est d'ailleurs à remarquer
que le plus ancien des Berthoud malinois, Wautier, n'appa-
raît qu'à la date de 1096 (3). L'origine des droits de Liège
sur Malines reste donc jusqu'à présent plongée dans les
ténèbres, (4) et il en est de même de la substitution des
chanoines réguliers aux moines bénédictins (o).
Ce que nous savons, c'est que l'église de Liège possédait
Malines depuis une date qu'on peut cù*conscrire entre les
années 908 et 91 o. En cette dernière année, Etienne, évêque
de Liège, avait passé un contrat de précaire avec im comte
du nom de Windérie, qui recevait poui^ sa vie l'abbaye de
Saint-Rombaut, mais qui, après sa mort, devait la rendre en y
ajoutant l'abbaye d'Hastière (G). Ce contrat, approuvé par le
roi Charles le Simple, avait naturellement sorti ses effets,
car, en 980, nous trouvons la ville de Malines au nombre des
domaines dont l'empereur Otton II confirme la possesion à
(1) Vos, t. I, p. 304.
(2) Vos se donne le tort de la reproduire comme un fait historique avéré.
(3) Van den Branden de Hcelh, Recherches sur l'origine de la famille des Ber-
thoiit, [MCARB, t. XVII), pp. 40 et 43.
(4) II est inutile de discuter une historiette de Jean d"Outremeuse, II, p. 2S3,
reproduite par Gramaye, Machlinium, II, p. 2, d'après laquelle Malines aurait été
vendu en 500 par le duc Guyon d'Ardenne à son neveu saint Monulfe, évêque de
Liège. Il n'a jamais existé de duc Guyon d'Ardenne.
{îî) Cette substitution était un fait accompli au moment où fut écrit le Gesta epp.
Camerac. (v. cet ouvrage, II, 48, p. 4G.'>).
(6) Bormans et Schoolmeeslers, t. I, p. 16. Cf. Lahaye, Êtudç sur l'abbaije dç
Waulsort, BSAHL, t. V, (1889), p. 219,
182 CHAPITRE XI.
Notger(l). Cette localité avait beaucoup souffert de l'invasion
des Normands, et il ne paraît pas qu'avant Notger aucun
évêque de Liège se soit préoccupé de secourir une détresse
si lointaine, ayant sous ses propres yeux tant de maux à
réparer. Il n'est donc pas étonnant que l'église et l'abbaye
aient dû attendre jusqu'à lui pour se relever de leurs ruines.
C'est lui, selon toute apparence, qui les a restaurées l'une
et l'autre, en remplaçant les bénédictins par des chanoines.
Du moins, nous pouvons affirmer que cette substitution a eu
lieu entre les années 908-913, où nous trouvons encore Saiut-
Rombaut occupé par des moines (2), et 1041-1043, où la pré-
sence des chanoines y est attestée pour la première fois (3).
Des sources du XVP siècle, qui semblent se faire l'écho
d'une bonne tradition, assurent qu'après avoir rebâti l'édifice,
Notger y aurait fondé les douze premières prébendes (4).
Selon toute probabilité, Notger a également fortifié Ma-
lines et lui a donné sa première enceinte de murs. La chose,
il est vrai, ne nous est attestée que par des auteurs assez
récents (5), mais, outre qu'ils semblent parler d'après des
sources antérieures aujourd'hui perdues, tout nous porte à
croire que Notger a dû faire pour Malines ce que nous
l'avons vu faire pour Liège, pour Thuin et pour Fosse. Les
comtes de Flandre et les ducs de Brabant, auxquels il
touchait de ce côté, n'étaient pas des voisins moins remuants
(1) V. le diplôme d'Otton II cité et analysé ci-dessus, p. 66.
(2) V. ci-dessus, p. -181.
(3) C'est la date à laquelle fut écrit le Gesta episcoporum Cameracensium, dans
lequel nous lisons 11, 48, p. 465 : Apud Maslinas quoque est monasterium canoni-
corum, ubi quiescit preciosus Dei martyr Rumoldus, génère Scotus, qui vitam
eremiticam ducens, inibi martyrizatus est. Hoc autem monasterium ab antiquitate
constructum regalibus emolumentis maxime augmentatur.
(4) In eccifcsia collegiata sanctl Rumoldi Mechliniensis instituit Notgerus duode-
cim primas praebendas. Vita Notgeri de Langius, p. 72. Gramayc, llistoriae et anti-
quitatum urbis et provinciae ilecfiiinietisis libri III, Bruxelles, 1609, I. III, cli. 4,
dit avoir lu apjid scriptores qu'aux douze chanoines de Notger la comtesse Gerlende
en ajouta d'autres : quaenam illa Gerlendis sit fateor me ignorare. Remmerus Vale-
rius, Cfiruiiijke van Mechelen, Malines. s. d. p. 7, l'appelle Gela, comtesse de Namur.
(o) Gramaye, o. c. III, 6; Remmerus Valorius, o. c, p. 7; David, Geschiedenis
van Mechelen, p. 27, note; Van den Brandon de Reeth, o. c, p. 41 et tous les
historiens de Liège, notamment Fisen, Foullon, Bouille et de Gerlache.
TRAVAUX ACCOMPIJS DAXS LA PRINCIPAUTÉ. 183
que les comtes de lîainaut. En vain alU'guera-t-on qu'au
témoignage d'un chroniqueur du XIIF siècle, Malines n'était
pas encore fortifiée en 1208, lors du siège qu'y vint mettre
Henri de Gueldre (1) : à supposer qu'on ait bien compris les
paroles de Jean Van Heelu et qu'il faille le prendre au pied
de la lettre, ce chroniqueur n'a pu penser ici qu'à la
seconde enceinte, considérablement élargie, et avant la
construction de laquelle la plus grande partie du Malines
d'alors était ellectivement sans défense (2). L'enceinte not-
gérienne, nous disent les historiens, allait de la porte d'IIans-
wyck à celle de Neckerspoel et consistait en un mur protégé
par un fossé ; tout le reste était formé de simples palissades (3).
(1) Jean Van Heelu, Rijmkronijk, v. 350 et suivants :
Al woudic seggen nu en conde
Vanden heeren nlet tgetal
Die de bisscop met lien al
Voor Mechelen doen brachte
Daer hi vore mure ende graclite
Noch ancler porte en f/hcne en tant
Sonder die van Brabant
Ende heeren Berthouts mage,
Die fiadden soe sterche lagfie
Voor Mechelen soe (jheleegt
Dut dicwile wert (jheseegt
Dat men en wiste van steenen
In al tlnnt muer en ghenen
Soe seker ende soe vasten
Aise Mechelen hadde metten gasten
Die hen te hulpen comen waren
Ende bereet met haren scaren
Hilden, torsse ende te voete
Den bisscop Hein rie te ghemoete;
Soe dat hire door moeste liden
Soude hi te Mechelen in ridcn.
(2) C'est de la même manière que les chroniqueurs liégeois du XHI^ siècle nous
disent que, lors de l'attaque de cette ville par le duc de Brabant Henri Ie>" (1212),
elle était encore sans fortifications (Siquidem nondum civitas mûris circumdata erat.
Triumphus s. Lamberti de Steppes, c. 3, p. 17o). Ils pensent à la seconde enceinte,
élargie, qui surgit à cette époque, et non à celle de Notger, qui ne protégeait que le
cœur de la ville.
V. David, Gcschiedenis van Mechelen. p. 27, note : a Het Mechelen der XHIe eeuw
was veel grooler dan dat der tiende, en zoo is de schijnbare tegenspraak gemak-
kelijk weg te ruimen.
(3) Gramaye, III, 6 : Et quidem Notgeri Leodicensis episcopi aevo, constat urbis
184 CHAPITRE XI.
Tels sont les travaux accomplis dans la principauté par
Notger, et dont le temps a laissé subsister quelques traces.
Us donnent une haute idée de lui comme homme de gouver-
nement. Chef d'un territoire extrêmement déchiqueté, sans
cohésion, sans frontières naturelles, il ne recule pas devant
les obligations que lui impose sa qualité de prince, et il
aborde résolument la grande tâche de fortifier ses frontières
et d'opposer la force à l'invasion. On appréciera ce que
vaut cette initiative si l'on réfléchit que les plus grandes
villes du voisinage ne furent fortifiées que longtemps après
les siennes : Aix-la-Chapelle entre 1172 et 1176 (1), Louvain
en 1156 (2).
Fortifier les villes, c'était une nécessité ; démolir les châ-
teaux des seigneurs pillards, c'en était une autre, et plus
impérieuse encore, à laquelle ne s'est dérobé aucun des
grands évêques du X^ siècle (3). Dans ce combat pour la paix
publique, les prélats pouvaient comiîter sur le concours des
rois, et ceux-ci, à l'occasion, ne le leur marchandaient point.
Lothaire, en 958, vint en personne prêter main forte à
Artaud de Reims devant Coucy; le château, au siège duquel
se trouvaient un grand nombre de comtes et d'évêques, fut
restitué à l'église de Reims. Le même roi prêta un concours
non moins efficace à Roricon de Laon, qu'il aida à reprendre
le château de La Fère (4). On n'en finirait pas s'il fallait
énumérer tous les exemples de ce genre de collaboration
royale à l'œuvre des grands feudataires.
Notger, à en juger d'après la situation de son j)ays et
d'après l'exemple de ses contemporains, aura abattu plus
d'un repaire féodal, bien que, de toute sa campagne contre
illud latus ab Hanswyckana, quae tum Leodicensis vocabatur iisque ad Neckerspo-
liam portam muro fosrâqiie munitum fuisse, alla parte ligneis scpimentis instructa.
Reniinerus Valerius, Chronijke van Mechelen, p. 7, écrit : 992 wordt door Notger
gemaekt den muer ende veste tusschen de Hanswyck-en de Neckerspoelpoort.
(1) Hagen, Geschichte Achens, t. I, p. 13o.
(2) E. Van Even, Louvain dans le passé et dans le présent, p. 100.
(3) Adalbéron II de Metz en détruisit trois pour son compte : Lanfrocourt, Ven-
doeuvre et Alteriacum.
(4) Lot, pp. 23 et 24.
TRAVAUX ACCOMPLIS DANS LA PRINCIPAUTE. 185
les châteaux, lliistoire nous ait garde à grand' peine le sou-
venir d'un seul épisode, et encore combien déiiguré par la
légende ! Le hasard a voulu que cet épisode soit devenu,
grâce à elle, la page la plus célèbre de l'histoire de notre
prince; il nous importe donc de l'étudier avec quelque détail.
De tous les châteaux auquels en voulait Notger, aucun ne
le préoccupait plus vivement que celui de Ghèvremont, dont
il voyait de sa propre capitale les hautes et sombres tours
surgir vers le ciel comme une menace vivante. Depuis la
mort du comte Immoii, son dernier possesseur connu, cette
forteresse avait eu de nouvelles vicissitudes. Elle semble bien
avoir été au pouvoir de l'empereur le jour où celui-ci en
donnait l'abbaye à l'église d'Aix-la-Chapelle (1), mais elle
était retombée ensuite, selon toute apparence, au pouvoir de
quelque vassal plus puissant que fidèle. Ainsi s'explique le
nouveau siège qu'elle eut à soutenir, pendant l'été de 987,
de la part de l'armée impériale (^). Deux raisons ramenaient
sous ses murs les soldats allemands. D'une part, le château
avait servi et peut-être servait encore d'asile aux ennemis du
jeune roi Otton III, à qui son parent Henri de Bavière avait
fait une si rude opposition, et il importait de les débusquer si
on ne voulait laisser ouvert au roi de France le chemin de
l'Allemagne. De l'autre, Notger occupait à la cour impériale
une jiosition des plus élevées, et il n'est pas douteux qu'il
aura mis en jeu toute son influence pour obtenir le secours
des souverains contre le plus dangereux de ses voisins. Le
siège, auquel nous voyons assister l'impératrice en per-
sonne (3), dura assez longtemps. En effet, Gerbert de Reims
(1) Voir ci-dessus, p. SI.
(2) Il ne nous est connu que par la mention qui en est faite incidemment dans
une lettre de Gerbert à Adalbéron de Reims : Quâ fiduciâ quàve cautelâ colloquio
0[donis] et H[erberti] expetenda vobis sint pervidete, ne forte propter praesentem
obsidionem Caprimontis nova in vos novis dolis undecunquo comparentur consilia.
Lcttre.1 de Gerbert, n» 102, p. 9i. Cette lettre.comnie le montre l'éditeur, fut écrite
en avril- juin 987.
(3) Lettre d'Adalbéron de Reims à Tliéophano : Num castra ad eoruiii
votum exlruerepatiemini, qui nunc furtivas delectorum militum contralumt copias,
ut in vos, si apud Caprimontem estis, impetum faciant ? Lettres de Gerbert. n" 103,
p. 93. Cette lettre est de juin 987, de l'avis concordant de Havet et de Lair.
186 CHAPITRE XI.
s'y trouvait ; il date de Chèvremont la lettre qu'il écrivit, au
I)rintemps de 987, à son maître l'archevêque Adalbéron de
Reims. Cette même lettre nous apprend qu'il devait y re-
tourner, porteur d'un message de l'archevêque à l'impéra-
trice. Voilà qui suppose quelques semaines de siège prévu.
C'est, sans aucun doute, à la demande de Notger et pour lui
rendre service que Théophano avait amené l'armée impériale
devant cette forteresse, qui défiait l'effort de ses armes,
Anselme nous l'insinue en nous disant que Notger s'employa
à délivrer ses sujets de ce mauvais voisinage (1). Etant
donnée l'extrême concision de cet auteur, qui suppose les
faits connus et les rappelle souvent par voie d'allusion, cela
signifie bien que ce n'est pas par lui-même, mais grâce à l'ap-
pui d'autrui que Notger parvint à détruire l'odieuse bastille.
Nous ignorons d'ailleurs si le château fut emporté de vive
force ou s'il capitula ; mais comme, quelques années plus tard,
nous le trouvons détruit, il n'est que logique de supposer
qu'il le fut à cette occasion. Rien ne nous défend de nous
figurer ce siège de Chèvremont à la manière de tous ceux de
cette époque. Je ne dis pas que les assiégés jetèrent des
ruches d'abeilles sur les assiégeants, comme la chanson
populaire veut qu'ait fait le comte Immon, enfermé, quel-
ques années auparavant, derrière ces mêmes murailles qu'as-
saillaient aujourd'hui les armées impériales (2). Mais je vois
que, peu de temps après Notger, un évêque de Liège, qui fut
comme lui un dénicheur de brigands féodaux, emploie des
claies, fait transporter des fascines, recourt à des béliers
pour battre les murailles et à des cataxmltes pour lancer des
pierres, pendant que, du haut de leurs remparts, les assiégés
adressent des injures à l'ennemi et lui demandent s'il est fou
de s'attaquer à une enceinte aussi redoutable. L'évêque,
pendant ce temps, implore le secours d'en haut, en veillant
et en chantant des psaumes (3).
Et ce n'est pas le seul côté intéressant que présente à cette
époque le siège d'une bastille féodale par un prince-évêque.
(1) Libcrare studuit. Anselme, c. 2o, p. 203.
(2) Cr. G. Kurth, Le Comte Immon, BARB, 1898, p. 323.
(3) Anselme, c. 53, p. 222.
TRAVAUX ACCOMPLIS DANS LA PRIXCIPAUTE. 187
Lorsque Rothard de Cambrai, contemporain et ami de Not-
ger, marchait contre la tour de Vinchy pour la détruire, il
comptait dans son armée, à côté des milices féodales placées
sous les ordres des comtes Arnoul et Godefroi, des bourgeois
de sa ville et même de pauvres paysans (i). C'est le chroni-
queur de Cambrai qui nous le rapporte, et il n'est pas dou-
teux que nous lirions la même chose dans l'histoire de la
destruction de Chèvremont, si l'histoire avait parlé ici avec
autant d'éloquence que la légende. Ce sont, tout me porte à
le croire, les Liégeois eux-mêmes qui montèrent à l'assaut
de la forteresse, tout comme les paysans français à l'assaut
de la tour du Puiset sous les ordres de Louis VI (2).
Chèvremont enfin, de quelque manière que ce fût (3),
tomba au pouvoir des assiégeants, et l'impératrice s'empressa
de le faire démolir. Ce dut être un beau jour pour l'évêque
et son peuple, et il est facile de se figurer avec quel enthou-
siasme furent exécutés les ordres de la souveraine. Le X^ et
XI" siècle ont assisté à plus d'un épisode de ce genre ; tout
le monde s'employait alors à l'œuvre de destruction : les
clercs, les citadins et les paysans. Qu'on lise, par exemple,
l'histoire de la démohtion du château de Mirwart, dont l'abbé
Thierry de Saint-Hubert avait enfin arraché la sentence de
mort à l'évêque de Liège Henri P^ Dans cette page où vibre
encore l'enthousiasme du narrateur contemporain de l'évé-
nement, on retrouvera, à n'en pas douter, quelque chose de
l'explosion de joie passionnée avec laquelle, Chèvremont pris,
les Liégeois se ruèrent sur la bastille maudite pour l'efTacer
de la surface de la terre (4).
(1) Gestaepp. Cartier., I, ^03, p. 444.
(2) Suger, Vie de Louis- le-Gros, c. 48, pp. 63-66, éd. A. Molinier.
(3) Ce serait à la suite d'une capitulation, s'il fallait admettre avec Raikem,
Quelques événements du temps de Notcjer, Liège i870, pp. 30 et o\, que la lettre de
Gerbert à Notger (n» 66, p. 63) dans laquelle il lui parle d'un château assiégé
devant se rendre le lendemain, doit s'entendre de Chèvremont. 11 n'en est rien.
Havet assigne a cette lettre la date de 985 (Lair, p. 180, préfère 984), alors que le
siège de Chèvremont a lieu en 987. D'ailleurs, Gerbert assiste au siège et Notger
n'y assiste pas : cela suffit pour Indiquer qu'il s'agit d'un autre siège que celui de
Chèvremont.
(4) Clirunicon Sanrti Iluberti, c. 48, p. 594; cf. Gesta ej>p. Camerac, I, 103,
p. 444 (destruction du château de Vinchy).
1S8 CHAPITRE XI.
La démolition du diàteau entraînait nécessaircinent celle
de ses chapelles : ainsi le voulaient les nécessités militaii'es.
Mais ri^'glisc ne permettait pas qu'une fondation religieuse
fût supprimée sans plus, et les prébendes de Ghèvremont
furent rattachées à Fégiise d'Aix-la-Chapelle, qui, depuis 972,
ainsi qu'on l'a vu, possédait l'abbaye du lieu. Anselme fait
honneur à Nolger de la modération avec laquelle, pouvant,
dit-il, enrichir son église des dépouilles du château détruit,
il aima mieux les laisser à la ville de la résidence royale,
pour ne pas prêter à la suspicion. S'il entend parler ici de
l'usage qui fut fait des dîmes de l'abbaye castrale, il commet
une erreur. L'église d'Aix-la-Chapelle étant le légitime pro-
priétaire de 1 abbaye détruite, il ne pouvait pas être question
de lui enlever ce qui était à elle, et il n'y avait aucune modé-
ration à respecter son droit. Mais il est probable qu'Anselme
pense au butin fait dans le château même et que Notger aura
agi, en cette occurrence, avec la modération prudente qu'en
pareil cas d'autres prélats déployaient aussi (1).
Les Liégeois se souvinrent longtemps de ce qu'ils avaient
.eu à craindre et à pâtir de la redoutable bastille, dont les
ruines menaçantes continuèrent, pendant bien des siècles, de
dominer la côte abrupte baignée par les flots de la Vesdre (2).
S'il faut en croire un historien, ils auraient pris l'habitude
de faire jurer à chacun de leurs princes, lors de son avène-
ment, que jamais il ne rebâtirait Chèvremont (3). C'est aussi
(1) Voir par exemple ce qui est dit d'Adalbéron II de Metz dans la vie de ce pré-
lat par Constantin, c. 21, p. GG6, à l'occasion de la pi'ise d'un repaire de brigands :
Quia vero pietalc magis quam avaritiâ haec faciebat, ea res indicio erat, dum ab
aliquo maligno quippiam lege accipiebat, suis usibus exinde nihil unquam miscerc
voiuit, sed aut pauperibus ea statim distribuenda, aut restaurandarum ecclesiarum
usibus largienda dispertiebatur.
(2) Veterum sane muroi'um ruinae — • — indicant loci amplitudinem, écrit Fisen,
0. c, I. p. i^i, col. 2, hij'ra. Il n'en existe plus aucun vestige depuis longtemps,
ce qui n'empêche pas F. Henaux d'éci'ire en 1872, Histoire du pays de Lièye, 3» édi-
tion, t. I, p. MO, note 2 : « Des restes considérables des murailles de Chèvre-
mont subsistent encore. Elles sont construites en pflit appareil. On est frappé de
leur caractère antique (!) ». Cela est faux, et l'était en 1872 tout autant qu'en
dOOi.
(3) Caverunt Leodienses tanto studio, ([uantum perpessi fuerant malum. Suis
profecto principibus, dum inaugurarentur, solenne id esse sanxerunt pcr tôt jam
TRAVAUX ACCOMPLIS DANS LA PRINCIPAUTÉ. 489
le spectacle des ruines, si bien fait pour tenir les imaginations
en éveil, qui devait, quelques générations plus tard, donner
naissance à une dramatique légende. A une époque où le
souvenir des circonstances dans lesquelles avait péri le châ-
teau était perdu, et où Ion ne pouvait se figurer qu'un évoque
à lui seul eût eu raison de ces maçonneries formidables, il
fallait s'expliquer leur destruction par quelque stratagème.
Voici donc lliistoire qu'à partir de la fin du XIP siècle on
se raconta à Liège et dans les environs.
Le château de Chèvremont était habité, du temps deNotger,
par un homme puissant et redoutable, et l'évéque se deman-
dait comment il parviendrait à s'en emparer, quand une cir-
constance fortuite lui en olïVit l'occasion. La châtelaine ayant
mis au monde un fils, son mari invita Notger à le venir
baptiser. L'évêque promit d'aller un jour déterminé procéder
à cette cérémonie avec un grand cortège. Mais il devança la
date fixée, de peur que le châtelain ne vînt à sa rencontre à
Liège et ne découviùt la ruse qu'il ourdissait. Habillant donc
en prêtres un grand nombre de ses soldats, qui cachaient
leurs armes sous leurs surplis, et leurs casques sous des
capuchons, il partit en procession solennelle. On annonce au
châtelain que Notger vient le visiter avec presque tout
son clergé : il accom^t au devant du cortège et l'introduit
dans le château avec toute sa suite. Mais à peine les guer-
riers de Notger y sont-ils entrés que, sur l'ordre de l'évêque,
ils jettent bas leur costume ecclésiastique, massacrent tout ce
qui leur résiste et s'emparent de la forteresse, qu'ils détrui-
sent de fond en comble. Après quoi ils retournèrent à Liège,
emportant avec eux les reliques des saints, qu'ils déposèrent
avec respect dans la cathédrale.
Telle est la légende qui, consignée pour la première fois, au
commencement du XlIP siècle, dans un résumé de la chro-
aetates, ut roncepti junsjurandi religione tenerendir impedire, ne quis aliquando
novis operibus locum inuniret. Ita fama est. Et priscis fortasse temporibus usur-
patum fuit, quando recens toieratorum malorum memoria novum ab aliis metum
incutiebat. Hodie nullam hujusce jupisjurandi mentionem invenio. Fisen, Sancta
Legia, t. I, p. loi.
190 ' CHAPITRE Xï.
nique d'Anselme (1), s'est répandue ensuite dans les chroni-
queurs et dans les historiens comme un fait avéré. Accueillie
par Gilles d'Orval, dont la compilation absolument dépour-
vue de critique est devenue, à partir du XIIP siècle, la base
de l'histoire liégeoise, amplifiée et dramatisée au XIV*
par la féconde imagination de Jean d'Outremeuse, introduite
au XV", avec une variante assez considérable, dans la chro-
nique de l'abbaye de Saint-Laurent, elle a été rééditée suc-
cessivement par tous les historiens tant liégeois qu'étran-
gers, et c'est de nos jours seulement que les érudits l'ont
définitivement éliminée de l'histoire (2).
Nous venons d'énumérer les souvenirs que la principauté
de Liège a conservés des travaux de son premier souverain.
Tous, on le voit, se rapportent, comme dans la capitale,
à un même ensemble de grandes constructions religieuses et
militaires, ou à des luttes pour défendre le pays contre la féo-
dalité pillarde et oppressive. Ils se groupent autour de quel-
ques noms : Liège, Thuin, Fosse, Malines, Chèvremont. Les
autres villes auraient-elles été oubliées par le grand initiateur?
Non certes, et ce n'est pas parceque leur nom ne figure pas
sur les feuillets de l'histoire qu'on aurait le droit de le penser.
Gomment se figurer que des centres aussi intéressants que
Tongres, Maestricht et Huy, pour n'en pas citer d'autres,
n'auraient eu aucune part dans les solhcitudes du père de la
patrie? Mais il faut bien renoncer à savoir ce qui ne nous a
pas été raconté, et nous ne ferons pas d'effort pour en savoir
davantage. Tout au plus nous arrêterons-nous un instant,
avant de clore ce chapitre, devant une allégation qui fait de
Notger le restaurateur de la belle éghse Notre-Dame de
Maestricht.
Ge n'est pas qu'il ait fondé ce sanctuaire, dont l'existence
(1) On trouve ce résumé dans le manuscrit i78 de la bibliothèque de l'université
de Liège. Waitz a signalé et décrit ce manuscrit dans le Neues Archiv, t.VlI, p. 73
et suivantes, et en a réimprimé une partie dans le tome XIV des MGll, pp. 107-
i20. Sur ce texte, dont l'importance a été exagérée par Waitz, il faut lire R. Gor-
gas, Veber den kûrzeren Text von Anselms Gesta pontijicum leodensium, Halle, i890
(dissertation).
(2) Voir la note complémentaire à la fin du chapitre.
Travaux accomplis dans la phincipauté. 191
plonge dans la nuit des temps et qui est probablement
la plus ancienne église de la ville. Mais Notre-Dame a été
reljàtie au cours des âges, et, si son vaisseau actuel n'est pas
antérieur à l'époque romane, en revanclie son étonnant nar-
thex évoque bien l'idée du X^ siècle et olïï'e une frappante
analogie avec celui de Saint-Denis de Liège, œuvre du grand
évêque. Un document très ancien nous apprend que la crypte
de Notre-Dame fut creusée par Baldéric II, son successeur
immédiat, et qu'elle s'écroula le jour même où ce prélat sor-
tait de l'église pour aller, avec son armée, participer à l'expé-
dition contre la Hollande (1). Ce renseignement concorderait
avec l'hypothèse de la reconstruction de l'édifice par Notger.
Celui-ci serait mort avant de l'avoir achevé, et le soin de
consacrer l'église de Maestricht, comme la cathédrale de
Liège, serait échu à son successeur (2).
Mais ce n'est pas tout, et l'on veut que Notger, après avoir
construit Notre-Dame, y ait transporté le chapitre séculier
de Malonne avec son abbé. A cette occasion, continue l'au-
teur moderne auquel j'emprunte ce renseignement non sans
hésitation, il donna à l'église un moulin banal et le droit de
pâturage sur le patrimoine de l'église Saint-Pierre (3). Il ne
m'est pas possible de contrôler ce renseignement et je laisse
à un plus heureux que moi le plaisir de résoudre un jour ou
l'autre ce petit problème de l'histoire de Notger.
(1) Gesta epp. Camerac. III, 19, p. 471.
(2) Voir la note 3.
(3) Lenarts, Opkomst en VoorUjang der stad Maestricht, édité par J. Habets dans
les Publications de la Sncicté d'Archéologie dans le duché de Linibourg, t. II, 18Go,
p. 4. Lenarts est un Maestrichtois qui a vécu de 1741 à 1828; il appartenait à une
famille patricienne établie à Maestricht depuis le XV^ siècle. Lenarts ajoute que cet
abbé s'appelait Eligibel et était chanoine de Saint-Lambert, double renseignement
qu'il m"a été impossible de contrôler. Fisen. auquel Lenarts renvoie, mais avec la
fausse indication Historia Leodiensis, p. 213, ne dit rien de cela, mais affirme aussi,
sans d'ailleurs donner aucune preuve, que Notger transporta le chapitre de Malonne
à Notre-Dame de Maestricht. Barbier, Histoire de l'abbaye de Malonne, et dom
Berlière, Monasticon Belge, p. d41, ignorent cette translation, et les érudits maes-
trichtois d'aujourd'hui pareillement. D'autre part, il est peu probable que le ren-
seignement de Fisen et aussi celui de Lenarts soient pris en l'air. La question
attend donc une solution.
19ïî CHAPITRE XI.
NOTE COMPLÉMENTAIRE.
SUR LA LÉGENDE DE CIlÈVREMONT.
La légende se bifurque en deux versions à l'endroit du stratagème par lequel
Notger pénétra dans la forteresse. L'une de ces versions est celle que j'ai analysée
ci-dessus ; l'autre, qui se trouve dans la chronique interpolée de Saint-Laurent, c. 8,
p. 264, veut que Notger ait spontanément imaginé de pénétrer dans le château en
faisant dire au seigneur qu'il voulait y célébrer l'oflice du jeudi saint. Cette variante
prouve tout au moins qu'a l'origine, on se bornait à raconter que Chèvremont avait
été pris grâce à un stratagème, mais sans savoir lequel. C'est plus tard seulement
qu'on imagina de préciser, et rien n'est mieux fait pour attester le caractère légen-
daire de la tradition relative à Chèvremont.
Gilles d"Orval (II, SO, p. 08), écrivant au XIII^ siècle, a imaginé de greffer diverses
légendes accessoires sur la principale, et Jean d'Outremeuse (IV, pp. 143-149), est
trop heureux de développer ces nouveaux thèmes à sa suite.
C'est ainsi que, selon Gilles d'Orval, il y avait dans le château de Chèvremont
trois églises : Notre-Dame avec ses douze prébendes, qui furent transportées à
Aix-la-Chapelle, Saint-Jean et Saint-Denis. Or, Saint-Jean ne voulut d'aucune manière
se laisser abattre, jusqu'à ce que Notger eut fait le vœu de bâtir dans sa ville une
autre église sous le même vocable. Alors seulement les démolisseurs en vinrent à
bout. Jean d'Outremeuse s'en voudrait de ne rien ajouter à cette légende, et il
nous apprend que celui qui conseilla à Notger l'expédient du vœu, ce fut « un grand
maistre théologien » du nom d'Eustache de Chamont : « et tôt ausi tost qu'il l'ol
voweit, écrit-il comme s'il avait été présent, elle chaiit sens cop férir ». Jean
d'Outremeuse sait encore que l'église Saint-Jean de Chèvremont contenait 30
chanoines, dont 20 avaient été fondés par saint Materne et 10 par saint Martin.
(IV, p. ■149).
On peut s'étonner que Jean d'Outremeuse ait résisté à la tentation de développer
le thème que Gilles d'Orval lui fournissait avec ses renseignements sur la troisième
église de Chèvremont, dédiée à saint Denis. Notre chroniqueur, sans doute parce
qu'il était fatigué, s'est borné, pour n'en pas perdre l'habitude, à corriger sa
source : Saint-Denis de Chèvremont n'est pas, d'après lui, une église distincte,
c'est une simple chapelle de l'église Saint-Jean. Néanmoins, sa mégalomanie l'em-
portant au dernier moment, il ne peut s'empêcher de placer douze prêtres dans ce
« petit oratoire ». Jean d'Outremeuse comble aussi une grave lacune du récit de
Gilles d'Orval et épargne au lecteur la torturante question : Que sont devenus les
châtelains de Chèvremont, à savoir le père, la mère et l'enfant? Et tout d'abord, il
a soin de nous faire connaître les noms de ces personnages ignorés avant lui : le
père s'appelait Lidriel, la mère Isabeau, et l'enfant (que Notger baptisa aussitôt
après la prise du château), Anchelay. Lidriel donc, se voyant trahi, se précipita du
haut des murs du château et périt brisé sur les rochers; « la mère del enfant et
l'enfant ons metil en Vais (Vaux-sous-Chèvremont) ou à Chayenée, à un hosteil
suffissant, mains ilh moururent andois. » Comme on le voit, il est impossible d'être
mieux renseigné que ne l'est notre chroniqueur sur une histoire qui s'est passée
TRAVAUX ACCOMPLIS DANS LA PRINCIPAUTÉ. 193
quatre siècles avant lui, et que ses prédécesseurs avaient racontée en quelques
lignes. Mais ce n'est pas tout. Jean d'Outrcmeusc sait aussi ce que devinrent les
cloches de Clièvroinont. Kilos étaient douze, ni plus ni moins, et chacune avait
son petit nom, iialnreilement connu de noti'C omniscient chroniqueur. Dardar fut
donnée à Sainl-Paul de Liège, Primetle à Saint-Pierre, et ainsi de suite. Dardar
(qu'il faut sans doute lire dare-dare), et Primelte sont de charmants noms de
cloche, et il est peu probable que Jean d'Outremeuse les ait inventés; ou je me
trompe fort, ou c'était des noms portés de son tcnips pai' des cloches de Saint-
Paul et de Saint-Pieri'O, auxquelles il a voulu forger une histoire.
Les fables de Jean d'Outremeuse ont encore été amplifiées par lesérudits liégeois
à partir de la Renaissance. Il serait oiseux de relater par le menu toutes leurs
inventions nouvelles ; je me contenterai de ce spécimen. Albert de Lymborcb, cha-
noine de Saint-Paid au XVP' siècle, a trouvé sans doute que Jean d'Outremeuse n'a
p:ii; fait la part de sa collégiale assez belle en ne lui attribuant dans les dépouilles
de Chévremont qu'une simple cloche. 11 sait que Daniar appartenait a une quatrième
église de Chévremont restée inconnue de Jean d'Outremeuse, et qui était dédiée à
saint Caprais (Saint-Caprais à Ca-praemom, c'est bien imaginé et digne d'un huma-
niste!) Il y avait à Saint-Caprais dix chanoines que Notger transporta, avec leur
cloche, dans l'église de Saint-Paul de Liège, oii ils furent désormais au nombre de
trente :
Census tituiumque Caprasi
(Sic primi primis qui successere sequentes
Ordine, sic prisci nos edocuere récentes)
Transtulit ad Pauli lemplum numerumque tricenum
Inceptamijue aedis moleni complcvit.
Albert de Lymborch, Fundntio Sancti Pauli, dans 0. J. T.,
Essai historique sur l'ct/lisc de Saint-Paul, p. 321.
Quant aux chroniques vul()aires, cette vraie peste de l'historiographie liégeoise,
qui se sont bornées à reproduire et à amplifier les légendes de Jean d'Outremeuse,
elles n'ont pas manqué à la lâche. Dès le commencement du XVI« siècle déjà, elles
racontaient, en contradiction formelle avec leur auteur, le triste sort de la châte-
laine, se précipitant dans le puits du château, selon les uns avec son enfant, selon
les autres sans lui. Déjà Placentius et dom de Waha (celui-ci vers dS96, v. Bormans
dans son Introduction à Jean d'Outremeuse, p. CC) citent cette légende, mais pour
s'en moquer, et de même fait Foullon, t. I, p. 199. Ils ont tort : l'histoire est bien
plus dramatique ainsi, et d'ailleurs, chaque fois qu'un château est pris, la châtelaine
se jette soit dans un puits, soit du haut des murs ; sans sortir de notre petite
Belgique, nous avons quantité d'exemples de cette mode féodale.
On me demandera pourquoi je me suis infligé la peine de suivre à la piste les
développements successifs d'une légende dont le caractère fabuleux saute aux yeux
de tout lecteur ayant un peu d'esprit critique.
Il le fallait à cause du crédit extraordinaire qu'elle a gardé, ju.sque dans les
derniers temps, auprès des historiens liégeois, et qu'elle a conservé chez plus d'un
de ceux du dehors. Je citerai, sans essayer de faire une énumération complète :
Fisen, t. I, p. ioO; Foullon, t. I, p. 198; Bouille, t. I, p. 72; Gallia Christiana,
h 13
194 CHAPITRE XI.
t. III, col. 84,'); Histoire littéraire de France, t. VII, p. 209; Villcnfagne, JSssa«
historique sur ISdtfjrr, p. 20, oii on lit ce passage curieux : a II m'aurait été bien
satisfaisant de disculper l'illustre Notger de la surprise de cette place, mais, après
avoir approfondi ce trait historique, j'ai trouvé que cela est impossible. Si ciuelques
personnes traitent encore ce strataqème de fable, c'est qu'elles n'ont point pris la peine
d'examiner comme moi, dans de bonnes sources, l'histoire de ce prince. » Les histo-
riens du XIXe siècle font écho à ceux du XYII" et du XVIIIe; tels sont de Gerlache,
Histoire de Liège, 3e édition, p. 45 et suivantes; Polain, Histoire de Liètje (-1844),
1. 1, p. -138; Hirsch, Jalirbi'icher des dcutschcn Heichs untcr Heinrich H, t. I, p. 404;
F. Lot, Les derniers Curolimjiens, p. 21îj; Bohmer, Willigis von Mainz, p. W^, qui
n'hésite pas à conclure de la légende « que les évêques du Xe siècle ne craignaient
« pas de recourir à des moyens d'une moralité douteuse pour protéger l'intégrité
a du patrimoine de leur église. » Mais la palme de l'extravagance était réservée,
cette fois encore, à F. Henaux. Cet historien, qui n'entre jamais dans l'écurie
d'Augias de la légende que pour .... en mettre, selon une expression spirituelle,
nous a déjà présenté Chèvremont comme une ville (v. ci-dessus, p. SI, note). Ce
n'est pas tout. Il sait encore que le seigneur de Chèvremont n'était autre que le
comte de Liège, ignorant qu'il n'y a jamais eu de comte de Liège. Il veut, on ne
sait pas pourquoi, que ce personnage se soit appelé Guidon, et, après l'avoir
dépouillé du nom que lui avait donné Jean d'Outremeuse, il en gratifie sa femme,
qui devient Idrelle par aphérèse.
Après nous avoir appris une première fois que Notger prit Chèvremont, le 21
avril 972 [BtAL, I, p. iJ8) il s'aperçoit un peu tard que c'était deux jours avant la
consécration èpiscopale de ce prince à Bonn, et il imagine alors, pour des raisons
dont il a cru devoir conserver le secret, de placer l'événement en 993. (Histoire du
pays de Liège, 3^ édition, t. I, p. ilO). Enfin, il couronne toutes ces énormités par
une idée saugrenue qui, par bonheur pour lui, n'a jamais été réalisée : il propose
de faire des fouilles dans le puits de Chèvremont pour retrouver les restes des guer-
riers de ce château qu'on y a précipités en 972 ! (F. Henaux, Les ruines de Chèvre-
mont, DÎAL, 1. 1, pp. 30-64).
Cependant, dès le XYIII^ siècle, on avait commencé à révoquer en doute l'histoire
du stratagème de Chèvremont. Le premier qui s'y soit employé à ma connaissance,
c'est Devaulx, dans sa dissertation manuscrite « Sur la manière dont Notger s'est
rendu maître de Chèvremont. » (En manuscrit à la bibliothèque de l'Université de
Liège). Un plus rude coup fut porté à la légende par Ernst, Histoire du Limbourg,
t. I, p. 33o, qui versa le premier au débat la correspondance de Gerbert. La ques-
tion fut reprise ensuite par dom ViU'A,.CtHAL, t. I, p. -iSo), et après lui, par
J.-J. Raikem, Quelques événements du temps de Notger, Liège, 1870 ; par J. Demar-
teau, Notre-Dame de Chèvremont. Liège, d874; par F. Gonne, Notger, dans les
Conférences de la Société d'Art et d'Histoire du diocèse de Liège, 1™ série, Liège, d888
(d'après des notes fournies par l'auteur de ce livre); par le chanoine Daris, Histoire
du diocèse et de la principauté de Liège depuis leur origine jusqu'au XHI« siècle,
Liège, -1890, pp. 286 et suivantes. On peut considérer le sujet comme épuisé après
tous ces travaux.
CHAPITRE XII.
LA PRINCIPAUTE.
A la tête du gouvernement d'une principauté, Notger avait
à l'organiser. Tout y était à créer. Les sources ne nous font
connaître qu'une seule des nombreuses initiatives qu'il aura
prises, mais quelle lumière ce trait isolé jette sur toute sa
carrière d'homme de gouvernement ! Écoutons ici Anselme :
« Notger, dit-il, par une mesure pleine de sagesse, partagea
en trois parts égales les biens de son église. Il en réserva
une pour lui-même et pour ses successeurs, il en attribua
une autre aux serviteurs de Dieu dans les églises et dans les
monastères, et il accorda la troisième à ceux qui se consa-
craient au métier des armes » (1).
Ceci mérite quelques explications.
En règle générale, l'évoque était, dès les premiers siècles,
l'administrateur de tous les biens possédés par son église,
c'est-à-dire par son diocèse, et il en faisait l'usage que récla-
maient les besoins du culte et de la religion (2). De bonne
heure les canons en avait déterminé l'emploi : un quart devait
(1) Idem prudcnti consilio prœdia aecclesiae in très aequas portiones divisit,
quai'um unam suis et successorum usibus, alteram Deo servientibus per aecclesias
et monasteria, tertiam his qui miliciam exercèrent concessit. (Anselme, c. 29, p. 20G).
(2) Cette règle, déjà formulée dans les Constitutions Apostoliques, était en vigueur
dès le V« siècle; voir la lettre du p;ipe Simplicius en -iT.'j.
En 494, le pape Gclase II la formule nettement : quarum sit una poiilifuis, altéra
clericorum, tertia pauperum, quarta fabricis applicanda.
En 723, Grégoire II rénonce à son tour ■• Quatuor iaciat portiones quarum unam
sibi ipse rctineat, alteram clericis pro ofiiciorum sedulitate distribuât, tertiam pau-
peribus et peregrinis, quartam ecclesiaslicis fabricis noverit reservandam {MGIl.
Epistolae, 1, p. 2G7). Cf. Schneider, Die bischiijlichen Domkapitel, p. 38, n.
196 tiHAPITRE XII.
être réservé à l'évêque, un second au clergé, un troisième aux
églises et un quatrième aux pauvres. L'évêque exerçait la ges-
tion de cepatrimoine ecclésiastique avec le concours et sous le
contrôle de son presbyteriiim ou conseil épiscopal, embryon
du chapitre catliédral qui devait hériter du preshj'terium le
di'oit de coadministration des biens de l'église.
Ce mode de répartition des revenus ecclésiastiques, que
nous voyons appliqué, à l'époque de Notger, par son ami
saint Adalbert de Prague (1), et que Rathier avait observé à
Vérone (2), n'était cependant pas usité seul. De bonne heure,
à côté de l'usage romain de la division quadripartite, nous
en voyons apparaître une autre en trois parties, qu'on dési-
gne parfois sous le nom d'usage espagnol (3), mais que,
chose curieuse, le pape Gélase I lui-même semble inculquer
concurremment avec l'autre (4). Elle attribuait un tiers au
clergé, un tiers aux pauvres et un tiers à l'évêque. Un capi-
tulaire de 802 recommande aussi la division tripartite, mais
le tiers que Gélase I réserve au clergé y est donné aux
fabriques d'église, si je comprends bien le texte (o).
La division tripartite de Notger procède d'un autre prin-
cipe et répond à d'autres nécessités. L'église de Liège se trouve
placée dans une situation nouvelle : elle doit subir la loi
commune de l'inféodation des terres ecclésiastiques, prati-
quée sur une si large échelle depuis Ghai'les Martel ; de plus,
elle est devenue une puissance temporelle et, à ce titre,
(1) Res aecclesiasticas ut aequa divisionc dislribuit in quatuor partes : primain
partem pro necessariis vel ornatibus aecclesiae, sccundam canonicorum commodi-
tatibus asscripsil, terciam vero in agmina pauperum proflua miseratione espcndens,
ultimae partis sunimulam pro suis usibus servabat. Vita Adulberti auctore Canapario,
c. 9, p. 584-583; cf. la vie du même saint par Bruno, c. 11, p. 599. disant la
même chose en termes un peu différents.
(2) Cum auctoritas quoque contineat ecclesiastica, ut de rébus ecclesiasticis
quatuor iieri debeant partes e quibus una episcopi, altéra fabricae ecclesiae, tertia
clericoruni, quarta debeat esse pauperum et hospitum. Sijnodique, 420.
(3) Concil. Tolet. IX (a. 653), c. 6, dans Mansi, Concilia, t. XI, col. 28.
(4) JalTé, Ilegcsta Pontiftcum llomanorum, t. I, 391.
(5) El ad ornamentum aecclesiae priniam eligant partem, secundam autem ad
usum pauperum atque peregrinorum dispensent, tertiam vero partem
semetipsis soiis sacerdotes reservent. Boretius, Capitularin Regimi Francorum,
t, I, p. 106.
LA PniXClPAUTÉ. 107
elle a des oljligalions spéciales. Elle ne pouviiil pus se passer
de vassaux qui, pour prix des fieis qu'elle leur accordait, lui
engageaient leurs services et formaient le meilleur de son
armée. Déjà au IX'^ siècle, nos prélats s'étaient habitués —
peut-être faut-il dire résignés — à conférer des fiefs aux
nobles du pays. Le régime se généralisant, l'évèque Kracle
avait été réduit à une espèce d'indigence par les féodaux
qui s'étaient emparés des terres de son église (1).
Tout fait croire que la mesure prise par Notger, en
régularisant la situation, porta des fruits heureux. En effet,
on n'entend plus reparler, après lui, d'un évoque de Liège
spolié par ses vassaux. Il est vrai que ses successeurs res-
tèrent fidèles à son système et inféodèrent spontanément de
nombreux domaines. Ainsi fit notamment Baldéric II pour
se procurer une solide armée, à l'occasion de sa lutte contre
le duc de Brabant (2). Pareillement, Durand convertit en
fiefs une partie des terres de l'abbaye de Saint-Laurent,
encore inachevée (3). A ce prix, ils mirent fin aux violences
qui avaient désolé les âges précédents, et disposèrent de
milices vaillantes. Un pacte de fidélité qui, en somme, a été
tenu pendant des siècles, rattacha à l'église de Liège les
principales familles du pays.
Les vassaux du prince de Liège, à cette époque primitive,
se groupaient dans deux catégories bien distinctes, que le
temps s'est chargé de fondre et d'unifier. D'une part, c'étaient
des puissants qui possédaient leurs domaines en toute pro-
priété, mais qui ne détestaient pas de s'enrichir encore en se
faisant donner en fief des terres de Saint-Lambert : ce sont
les « hommes libres » (liheri homines) mentionnés dans nos
plus anciens diplômes. D'autre part, c'étaient des gens de
service, des ministériaiix, comme on disait dans la langue
du temps, que le prince appelait au métier des armes et à
qui il accordait des fiefs. Le nom sous lequel nos sources
(1) Et quamvis innumeris premeretur molestiis et multâ familiaris rei angustià,
iiuippe qui a viris militaribus episcopio appcndiciis privatus esset villis. Anselme,
c. 24, p. 202. Cf. Renier de Saint-Laurent, Vita Everacli, c. 5, p. S63.
(2) Vita BaUhnci, c. 2. p. 72o.
(3) Renier de Saint-Laurent, Vita Wolbodonis, c. 20, p. S70.
198 CHAPITRE XII.
désignent ces derniers exprime bien leur condition; ils
étaient les soldats (milites) de la principauté (i). Ces deux
catégories de vassaux, répandues sur toute la surface du
pays, étaient loin, à cette époque, d'être confondues comme
elles le furent plus tard. Tandis que les hommes libres
"vivaient sur leurs terres et jouissaient d'une indépendance
presque complète, les soldats se voyaient souvent assigner
des garnisons et devaient loger là où les intérêts du prince
l'exigeaient (2). Ainsi nous en voyons un bon nombre fixés à
Thuin, où ils protègent la ville et assurent la sécurité de
l'abbaye de Lobbes qui les paye (3). Avec le temps, hommes
libres et soldats vinrent à se fusionner et formèrent la classe
noble du jDays. Ce que le règne de Notger nous montre,
c'est la naissance de cette chevalerie liégeoise, si vaillante et
si réputée (4), qui avait pour profession la défense de la
patrie, et pour passe-temps la guerre civile ou les grandes
aventures au dehors.
Les deux autres tiers de son budget, Notger les réserva,
dit Anselme, l'un pour lui, le second pour le clergé des
monastères et des églises. Ceci paraît indiquer une autre
importante mesure d'ordre financier : je veux dire la distinc-
tion de la mense épiscopale et de la mense capitulaire. A
l'origine, c'est l'évoque seul, nous l'avons vu, qui adminis-
trait tous les biens de son diocèse, et il continua de le faire
même à une époque où ces biens avaient reçu leurs diverses
aliectations spéciales (5). Mais une modification considérable
(1) Et, comme ils servaient à cheval, le langage populaire les désignait sous le
nom de chevaliers. Le terme de miles dans les chroniques liégeoises est donc l'équi-
valent de celui de chevalier.
11) Cî. Waitz, VcrfassKmjsiieschichte, t. V, p. 348.
(;3) De Fiindaiionc et lapsu numanterii Lobiensis, c. 12, p. bb3.
(4) Folcuin, c. 2o, p. 66, l'appelle : laudata illa et cunctis saeculis praedicata
Lolhariensis mililia.
(i)) Quand la repurenl-iis? Il est exlraordinairemenl diflicile de répondre à cette
question. Selon toute apparence, c'est à la longue, avec des diversités de diocèse à
diocèse, et non en vertu de quelque décision conciliaire, que les différentes églises
arrivèrent à disposer elles-mêmes de leurs revenus. Sans doute, elles eurent à se
ronronner à la règle de la répartition (luadripartife .o\\ tri[)arlile , mais ce fut leur
clei'gé spécial et non l'autorité épiscopale qui y présida dès une époque qui n'est pas
rV PRINCIPAUTÉ. 199
se produisit dans le régime économique des diocèses Iorsq;uo
le concile d'Aix-la-ChapcIlc, en 817, eut soumis le clergé des
grandes églises à la vie canonique. Les actes de ce concile,
reprenant, pour l'étendre et la compléter, Tœuvre commencée
au VHP siècle par Tévcque de Metz Chrodegang, transfor-
maient les chapitres des cathédrales en de véritables corpo-
rations, et leur donnaient une organisation dont le trait
princijial était la vie commune. Le prévôt du chapitre devint
le chef et aussi l'administrateur de la corporation, et eut à
gérer les biens de celle-ci à la place de l'évêque. Voilà com-
ment naquit, on ne sait au juste à quel moment, la distinc-
tion des deux menses.
Nous la rencontrons pour la première fois à Cologne en
866 (1), puis à Hildesheim entre le IX'' et le X" siècle (2), à
Cambrai en 911 (3), à Autun en 922 (4), à Reims vers 973 (o\
à Verdun sous le pontificat de Heymon (988-1024) (6). Tout
nous autorise donc à interpréter dans le sens dune distinc-
tion faite par Notger entre les deux menses le passage
d'Anselme cité plus haut. Et, de fait, nous voyons que sous le
règne de Notger la distinction existe : en effet, c'est avec les
revenus de la cathédrale que le prévôt Robert et le chantre
Nithard bâtissent, sous les auspices de l'évêque, les églises
postérieure à la première moilié du XI^ siècle pour les Pays-Bas. Voir sur cette
question W. Moll, Kcrkgescliiedcnis tan Nedcrland roor de Hervorming, t. I, pp. 348
et 349.
(1) Ennen, Gesehichte der Stadt Kolu, t. I, p. 203-206. Cf. Ennen und Eckertz,
Qiiellen, etc., t. I, p. 447.
(2) Sous Wigberl (880-903) qui commença le partage des revenus entre l'évêque
et le chapitre, et sous Walbert (903-919), qui l'acheva. V. Bertram, Gesehichte des
Bistnms Hildesheim (Hildesheim, 1899), t. I, pp. 47 et 49, d'après le Chronicon
Hildesheimen.ie, p. 851.
(3) Gesta epp. Camerac., I, (j7, p. 424.
(4) Villam ecclesiae S. Nazarii destinamus, obsecrantes ul nuUus episcopus aut
cornes a mensâ eorumdem canonicorum subtrahere praesumat. Ducange, a. v. mema.
(o) Jlistoria Mmuisterii Mosomemis, p. Gif».
(6) Gesta epp. Virdun. cotiti». c. 7, p. i7.
Adam de Brème, I, G7, p. 331, écrit de l'évêque de Hambourg Bescelin (1033-
i04o) : Mensam canonicis ipse primus instituit. Prius enim, cum praebenda tenuis
fere videretur, triginta convivia quae Libentius episcopus per annum dare statuit,
adjectis ex una parte quibusdam decimis ita ordinare videlur, etc.
200 CHAPITRE XII.
Sainte-Croix et Saint-Denis. Et l'épisode où est relatée la
fondation de Sainte- Croix nous fait voir bien clairement que
le prévôt Robert gère le patrimoine du chapitre de Saint-
Lambert dans une parfaite indépendance vis-à-vis de l'auto-
rité éj)iscopale. Notger se couvre, en quelque sorte, de la
responsabilité du prévôt pour se dérober aux sollicitations
du puissant qui lui demandait l'emplacement de cette église.
Or, nous savons que le terrain sur lequel elle s'éleva appar-
tenait au chapitre de Saint-Lambert. Il semble donc bien
qu'à la date où surgit Sainte-Croix, la distinction entre les
deux menses fût déjà chose accomplie à Liège. Au surplus,
les témoignages ne manquent pas qui confirment la chose
pour les pontificats de la première moitié du XP siècle.
L'évêque Durand, entre 1021 et 1023, attribua à la mense
épiscopale divers biens de l'abbaye de Saint-Laurent (1).
Quelques années plus tard, Wazon, alors doyen du chapitre
de Saint-Lambert, rappelle au despotique prévôt de ce col-
lège qu'il ne lui est pas permis de disposer arbitrairement
des biens de la cathédrale et que l'évêque lui-même n'a pas
ce droit (2). Devenu évèque, le même Wazon, nous dit un
contemporain, augmenta les rations quotidiennes qu'on dis-
tribuait aux chanoines de la cathédrale et trouva encore le
moyen de faire des libéralités aux collégiales, disant « qu'il
« était juste que l'abondance de la cathédrale vînt en aide
« aux besoins des églises inférieures » (3). Enfin, en 1083, la
(t) Hic bona plurima, qiiae antecessor ejus ecclesiae Sancti LaureiUii dederat,
abstulil et pailim ad mensain episcopalem retinuit, partim mililibns beneficiavit.
Renier de Saint-Laurent, Vita Wolbodoiiis, c. 20, p. 570; Gilles d'Orval, II, 71,
p. 68.
(2) Praesumis claustralia bona inconsullis fratribus dare Non poterunt
fratres consilionini esse participes, ([iii insliluiioiiis deposilionisque tuae possunt
esse opilices? (Anselme, c. 41, p. 212). Wazon tut obligé, à la suite de son débat
avec le prévôt Jean, d'abandonner ses fonctions dccanales en 1030; c'est vers celle
date ou peu auparavant qu'il convient de placer l'explosion de la querelle. V. S. Balau,
Quelques dates concernant Wazon, dans Leodium, mai '1904, pp. u2-§6.
(3) Qualinus inde et rationabiliter mensura potus augeietur, et ex relique fra-
tribus ecclesiarum, quibus vinum non esset, consuleretur, dicens juste ex majoris
ecclesiae habundantia minorum necessitalibus esse suppeditandum. Anselme, c. 46,
p. 217.
LA PRINCIPAUTE.
201
mense épiscopale possède son administrateur en titre (1), et
en 1116 un acte public nous montre le prévôt de Saint-
Lambert passant une transaction relative aux biens de la
cathédrale (2).
Ces quelques renseignements sont trop vagues pour nous
édifier sur le régime iinancier de la principauté à l'époque
de Notger, mais nous sommes en état, grâce à une source
digne de foi, de nous faire une idée plus exacte de l'admi-
nistration d'un domaine épiscopal. 11 s'agit de l'abbaye de
Lobbes, avec ses cent cinquante trois villages et son chàteau-
fort de ïhuin. Lorsque le roi Arnoul la donna à l'évêque
Francon, celui-ci partagea l'opulent patrimoine de cette
maison en deux parts égales : il en laissa l'une aux moines,
et il prit pour lui l'autre, comprenant le château de Thuin et
les fiefs militaires (3). Ce régime dura jusqu'à ce qu'Eracle
rendit à Lobbes son abbé. Seulement, à cette occasion, il fit
un nouveau partage de ce qui restait à l'abbaye, si bien que
celle-ci ne conserva plus que 30 de ses domaines environ.
En d'autres termes, il ne laissa rien à l'abbé pour sa mense
personnelle, ni à l'abbaye pour les nombreuses dépenses que
nécessitaient les besoins croissants d'une si grande maison,
mais il se chargea lui-même de la défendre partout où elle
avait du bien, et ce régime se prolongea jusqu'au milieu du
XIP siècle (4).
Mais le rôle du chapitre ne devait pas se borner à celui
d'une corporation religieuse ayant l'administration indépen-
dante de ses biens; il était appelé à devenir, à la lettre, le
co-seigneur de Liège, et nous le voyons associé au gouver-
nement de la principauté, au point que rien d'important ne
pourra se faire sans lui. Cette haute situation, il n'en jouit
pas encore au moment où naît la principauté de Liège ; elle
sera le fruit d'une succession de circonstances historiques
dont le récit n'appartient pas à ce livre. Toutefois, il est
intéressant de trouver, au berceau de cette principauté, les
(1) Dodo dispensator cpiscopalis mensae. Chronicon Sancd llubcvti, c. oO, p. 595.
(2) Dormans et Schoolmeestcrs, t. I, p. 32.
(3) Dr Fundatione et lapm Monastcrii Lobicnsix. c. 0, p. ooO.
(4) Ibidem, c. 10, p. Soi.
202 CHAPITRE XII.
germes qui, en se développant, produiront lu constitution
liégeoise, et c'est pourquoi il semble qu'il y ait quelque
intérêt à les étudier ici.
De ces germes, le plus intéressant est sans contredit celui
d'où devaient sortir les trois Etats de la patrie liégeoise : il
remonte jusqu'aux origines de l'épiscopat lui-même. Tout
évoque avait son conseil sacerdotal ( presbyte riam) qui
l'assistait dans les grandes aflaires et dont il prenait les avis;
ce fut l'origine des synodes diocésains. Lorsque naquirent
les principautés ecclésiastiques, les synodes, dont la compé-
tence avait été jusque-là purement religieuse, eurent à
s'occuper aussi d'affaires temporelles. Le synode devint
ainsi le conseil du prince, de même qu'il était déjà le conseil
de l'évêque. Le caractère mixte du synode ne tarda pas à
trouver son expression dans la composition de ses assem-
blées, où l'on vit désormais des laïques figurer à côté des
ecclésiastiques. Tout naturellement, on ne convoquait que
les personnages les plus importants, les hommes libres
notamment. Ils participaient aux délibérations sur les
questions d'ordre temporel ; ils figuraient, tout au moins
comme témoins, dans les actes qui émanaient du synode.
Ce groupe des vassaux principaux de l'église liégeoise, c'est
l'embryon de l'Etat noble ou secondaire, venant prendre
place à côlé de l'État ecclésiastique ou primaire dans les
conseils du pi-ince. On voit d'ailleurs, dès l'époque de
Notger, apparaître par-ci, par-là, dans les actes synodaux,
des noms de vassaux d'origine servile, de ministériaux
qu'ennoblira peu à peu leur fief, mais qui sont encore
désignés sous des qualificatifs modestes (1).
Cinq d'entre eux ont signé la convention de 1002 entre
Notger et l'abbaye de Saint-Riquier en Picardie (2); ce sont :
Wautier, Hiserelm, Norbert, Odelm et Butso, qui se titrent
tous les cinq de soldats (milites) (3). Ces cinq personnages
(1) [[oniiitrs ccclcsia^tiri, liuinhus dcfamilia sancti Lamberli.
(2) V. ci-dessus, pp. 120-1S2.
{?>) Ilariulf, m, :<0, édition F. Lot, p. 171. Ajoutons à ces noms celui d'un antre
chevalier liégeois, Hubert, qui, avec sa femme Alguidis, prend en ilef de l'abbaye
de Saint-Uiquier, la terre de Milmorte, 0. c. III, 32, p. 174.
LA PRINCIPAUTÉ. 203
sont, si l'on peut ainsi parler, les j)lus anciens membres de
l'État noble liégeois dont l'histoire ait retenu les noms (1).
Une assemblée de vassaux qui se réunit autour de l'cvèque,
quelques années après la mort de Nolger, nous laisse
entrevoir un tableau qui, sans doute, est aussi celui des
réunions tenues sous ce prince. Lorsque Baldéric II eut sur
les bras la guerre de Hougaerde avec le duc de Rrabant,
« l'évêque, dit son biographe, ne voulut rien faire sans le
)) conseil des comités, qui, à cause de leur serment de fidé-
» lité, avaient pour devoir de défendre la ville et tout
» l'évcclié. Il les rassembla donc, il convoqua le noble sénat
» de ses frères, et leur exposa la situation, ajoutant qu'il
)) avait vainement essayé, pendant trois ans, d'arriver à une
)) solution pacifique de ce conflit. Il leur demanda d'aviser
» et d'agir conformément au serment de fidélité qui les liait
y> à lui, mais, pour que cette fidéh'té ne fut pas tentée de
)) branler, il leur donna des fiefs militaires. Tous furent
» d'avis qu'il fallait répondre à la force par la force et pro-
» mirent leur concours. » (2) Ce passage est instructif à plus
d'un titre; on y voit s'esquisser, en quelque sorte, les futures
journées des États liégeois.
On voit aussi apparaître dans la pénombre la figure du
principal agent des domaines ecclésiastiques : je veux dire
l'avoué. Toute église avait son avoué, c'est-à-dire son défen-
(1) Nous ne connaissons pas les noms de leurs terres, l'usage ne s'ctanl pas en-
core répandu alors d"ajouîer cette indication aux noms propres d'hommes, mais
plus tard, lorsque ce sera le cas, les plus anciennes terres mentionnées à côté des
noms de vassaux de Téglise de Liège seront : Hognoul, Ouflct, Colmont, Bauve-
chain, Huy et Theux, localités que nous trouvons en effet dans le patrimoine de
Saint-Lambert, la première en -108o, les suivantes en Hoo, de même que les indé-
chiffrables Trexonia et Hesmris. Ajoutons aux cinq p.crsonnages nommés dans le
texte : en 1093, Lambert du Pont et son fils Thierry, Lambert du Pré; en 1H6,
Jofroi du Marché; en 1111, Lambert de Camarbarbe (?). Ce sont sans doute des
habitants de Liège, vassaux de l'église au même titre que les précédents.
(2) Vita Baldcrici, c. 9, i)p. 727-8. Quels sont ces personnages? Ce sont des co-
mitex, une patricia tiirba, un notniis auorum fratrum scnatiis ; et l'évêque leur
demande un srnadis conniiUinu. Voilà donc bien des seigneurs laïques, des nobles,
mais en même temps pcnes quos erat, ob fucUun JidcUt'ttem, noatram civitntein et tutiim
tiieii epiaciifatum et ils doivent le secourir srcinuhnu inilitaria sacramciitn, qinbiis
quasi quàdam catenà oblirjati tcnebantur .
204 CHAPITRE XII.
seur, et tout imiministe avait le sien, c'est-à-dire son lieute-
nant. L'avoué des principautés ecclésiastiques réunit ce double
caractère : il les représenta au dehors, il participa à leurs
transactions, il l'ut le chef de leurs milices et le pré-
sident de leurs tribunaux criminels. Peu à peu, comme toutes
les fonctions de l'époque féodale, l'avouerie devint hérédi-
taire, et se transforma en une puissance qui s'entendit aussi
bien à opprimer qu'à protéger. A Liège toutefois, il n'en fut
pas ainsi, et l'on ne voit pas que l'avoué de cette église soit
jamais parvenu à se créer une autorité réellement mena-
çante pour celle de l'évêque. Ce n'est pas que la bonne
volonté lui ait manqué, si, comme je me le persuade, c'est
l'avoué qui imagina [de se bâtir sur les hauteurs de Sainte-
Croix une forteresse d'où il aurait dominé toute la ville.
Quel autre, en elfet, que le défenseur attitré de l'église de
Liège pouvait réclamer de l'évêque la concession d'un chà-
teau-fort « pour mieux protéger la ville et le pays contre les
attaques de rennemi? » (1) On sait comment Notgcr parvint
à écarter le danger : il fut obligé de recourir à la ruse, et, de
fait, il ne devait pas être facile de refuser à l'avoué une fa-
veur qu'il demandait pour mieux remplir son olïice de pro-
tecteur !
Nous sommes d'ailleurs mal renseignés au sujet des avoués
de l'église de Liège. Alors que, dans les abbayes voisines, à
Stavelot et à Saint-Trond notamment, des pages entières de
l'histoire sont remplies des faits et gestes de l'avoué, à Liège,
rien de semblable : c'est à peine si on le rencontre dans cer-
tains actes solennels, où il joue un rôle purement décoratif,
et prend possession, au nom de l'église, des biens qui sont
cédés à celle-ci. Il n'appartient pas aux grandes familles du
pays. Tandis que les abbayes du diocèse avaient pour
avoués les ducs de Lotharingie ou encore les ducs de Bra-
bant ou de Liuibourg, Liège se contente d'un agent d'ordre
bien inférieur. C'est la preuve que les évoques étaient par-
venus à éviter des protecteurs trop encombrants. On ne se
trompera pas, sans doute, en faisant honneur de cette poli-
(I) Quasi iiiile (otani urbcm ot universas episcopii tacultates conlra hostiles insi-
dias deïensaturus, Anselme, c. 2G, p. 203.
tique adroite à Notger, au moins en partie. Il y a grande
apparence, en elïet, que c'est lui qui a institué le premier
avoué de l'église de IJège dont l'histoire nous ait conservé
le nom. Il s'appelait Hcllin, et il apparaît dans un document
à la date de 1011 (1).
Je ne voudrais pas jurer que son successeur Wiger, que
nous trouvons investi de l'avouerie de 1015 à lOoi, était son
fils, ni que dès lors l'avouerie a été héréditaire; mais elle le
fut, dans tous les cas, bientôt après, car l'avoué Renier, qui
succéda à Wiger, lui était rattaché par les liens du sang (2).
Les avoués de l'église de Liège ne portèrent d'abord que
le simple titre à'adt'ocatus; c'est plus tard, en 1029, que
surgit pour la première fois celui d'avoués de Saint-Lam-
bert (3), et ce n'est pas avant 1171 qu'apparaît celui d'a-
voués de Hesbaye, sous lequel ils sont connus dans l'histoire
de la principauté (4). Mais ce nom est d'une significa-
tion si restreinte au regard du titre glorieux d'avoué de
Saint-Lambert, qu'il semble déjà marquer la décadence de
l'institution. Si je le comprends bien, il veut dire que l'église
de Liège n'a plus que des avoués locaux; que, parmi ceux-ci,
le premier rang reste acquis par tradition aux avoués de
(-1) Signuni Hillini advocati per cujus manum haec tradilio factaest. (Charte iné-
dite de Baldéric II pour l'église Sainte-Croix de Liège. Archives de l'Etat à Liège).
(2) Voici un croquis généalogique des avoués de l'église de Liège à partir de
Hellin :
Hellin, 1011.
Wiger, 101o-10o4.
Renier (1079-1117). Libert.
I
Wiger de Waremme 1127.
I
N., épouse Euslache de Chinv, avoué de Hesbaye.
I
Louis, •1163-1207.
I
N., épouse Frédéric de Linibourg -j- 1211.
Mathilde, épouse Louis d'Audenaerde, 1241.
(3) Wigerus, advocatus Sancti Lamberti, AHEB, XXI, p. 390.
(4) Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 90, et le Triumphus de castro Bullonio,
c. 17, p. 508. Ce dernier écrit tut composé entre 4153 et 1182 ; cf. Balau, p. 324.
206 CHAPITRE XII.
Hesbaye, mais qu'ils sont loin d'exercer leur autorité sur
tout le territoire de la principauté (1). En fait, ils n'ont con-
servé de leurs anciennes attributions que le droit lionorifique
de porter l'étendard des milices liégeoises à la guerre (2). Et
leur dignité, qui aurait pu devenir si redoutable, n'a jamais
gêné les princes-évèques de Liège. Ailleurs, les avoués ont
été bien souvent les fléaux des églises qu'ils protégeaient; il
a fallu soutenir contre eux des luttes opiniâtres dont on ne
sortait pas toujours victorieux, et ils ont troublé les plus
beaux siècles des principautés ecclésiastiques. Une heureuse
fortune, à laquelle le premier prince-évôque n'est pas resté
étranger, a voula que le pays de Liège ne conniit pas plus
ies exactions de ses avoués que la ville n'a connu celles des
burgraves.
De la cour de Notger, nous ne savons rien. Sans doute
elle ressemblait à celle des autres princes et elle prenait
modèle sur les cours royales. Elle aura donc possédé de
bonne heure ses principaux olîiciers féodaux : un sénéchal,
un maréchal, un échanson, un conseiller, un connétable, un
camérier. Mais les textes nous laissent dans l'ignorance : le
sénéchal de hiège (senescalciis, cf^pi/e/') n'apparaît pas avant
1083, l'échanson (pincerna) est mentionné à la même date (3),
et des autres officiers il n'est parlé que beaucoup plus tard (4).
(4) On sait que l'église de Liège n'acquit le comté de Hesbaye qu'en 1040 et elle
avait des avoués bien avant cette date. Mais la famille des avoués avait ses domaines
patrimoniaux dans la Hesbaye méridionale (Borloo, Haelen. Cortenaeken) et le nom
désigne leur pays d'origine. Le capitulaire d'Aix-la-Chapelle de 801-803, c. 14,
p. 172, voulait que les avoués eussent des possessions dans les comtés placés sous
leur protection. S'en suivrait-il, d'après le nom, que dès la fin du Xllt^ siècle, les
avoués de Saint-Lambert n'exerçaient plus leur autorité qu'en lîesbaye?
(2) Leodiensis militiae signifer Reynerus (1119). Rodolphe de Saint-Trond, XI,
4, p. 2'J9. Suum episcopus vocavit exercitum et Rasoni militi portandam mandavit
banneriam, quia Hasbanîae advocatus factus de medio (Hervard dans le
Triiunphus de Steppes, III, c. o, p. 17o). Cf. le record de 1321 dans Bormans et
Schoolmeesters, III, p. 229.
(3) V. E. Poncelet, Les sénéchaux de Véi'êché de Lièrje, DSAIIL, t. XI, p. 315. Le
sénéchal porte en 1083 le nom de dapifer et en 1107 (charte dOtbert) celui de
senescalcus.
(4) Le maréchal n'apparaît qu'en 1214. Cf. E. Poncelet, BIAL, XXXII, dont je
jie saurais accepter les conclusions. M. Toncelet croit que, contrairement à ce qui
LA PUIXCIPAUTE. 207
Il est certain, toutefois, qu'un nombreux personnel se grou-
pait autour du j)rince-évèque. Ecclésiastiques consultés sur
les ailaires quotidiennes, clercs attachés à sa personne, laï-
ques de tout rang occupant nnn l'onction honorifique, servi-
teurs de toute catégorie pour vaquer aux diverses besognes
qu'exige un grand train de maison, tout ce monde vivait au-
près du prince et faisait de sa cour un centre important
d'affaires et de dépenses. Si modeste, si austère que fût 1 e-
vêque, le prince ne pouvait se dispenser de faire honneur à
son titre et de sacrifier aux exigences de son rang (1). Aussi
faisait-il grande figure au X*^ et au XP siècle, si nous en
croyons un témoin bien informé.
« L'évcque de Liège, armé du double glaive, siégeait dans
la chaire de saint Lambert comme un roi et comme un pon-
tife. Tout un peuple de chevaliers sages et vaillants remplis-
sait, ornait, fortifiait sa cour épiscopale. On y rencontrait de
grands princes, un clergé nombreux et respectable, qui comp-
tait dans son sein des hommes éminents revêtus de hautes
dignités : à leur tète les sept archidiacres, hommes de grande
valeur, qui possédaient à fond la loi divine et la loi liu-
maine » (2).
existait dans la plupart des principautés ecclésiastiiiues allemandes, le maréchal de
Liège n"élait pas un viinifiterialis ; or, dans le premier acte où il est question de ce
personnage, je lis : De familia nostra Rodulplius senescalcus, Godefridus marescalcus,
II croit aussi que le maréchal ne fut créé qu'en 1214, et cela pour la seule raison
qu'il est mentionné alors pour la première fois; celte raison est illusoire. Enfin,
M. Poncelet blâme Ilocsom de dire qu'en l?>i7 l'étendard de Saint-Lambert fut porté
par le maréchal : « Oi', il est prouvé par les actes authentiques et par raffîrmation
constante des historiens ([ue la bannière était remise non au maréchal,
mais à l'avoué de Hesbaye », p. 12o. Mais nous voyons en 13G4 l'étendard de Saint-
Lambert porté par Lambert d'Oupeye (Raoul de Uivo, c. 7, p. 40) qui est bel et
bien maréchal du pays de Liège, cf. Poncelet, p. 240. Il ne reste donc qu'a con-
clure qu'à la date de 1347 le maréchal a été substitué aux fondions de l'avoué de
Hesbaye. Je ne puis pas non plus accorder à Wohlwill, p. 44, la conclusion qu'il tire
du nom de marescalcus patriae employé une fois par Hocsem, p. 370, car le même
Hocsem, à plusieurs reprises, donne à cet officier le litre de mariscalciis episcopi,
par exemple, pp. 372 et 388. Tout montre que le maréchal de l'évcque de Liège a la
même origine que les autres oiriciers de la même catégorie, sénéchal, échanson, etc.,
c'est-à-dire qu'il a été d'abord un des ministériaux de l'évêque.
(1) Cf. Waitz, Deutsche Verfassumjsrjeschîchte, t. VII, p. 188.
(2) Episcopus Leodiensis duplici gladio potens, quasi rex magnus, quasi sacerdos
208 CHAPITRE XII.
Nous sommes dépourvus de renseignements sur la clian-
cellerie de Notger. Il faut môme dire, d'une manière générale,
que la chancellerie des princes-évcques de Liège nous est à
peu près totalement inconnue. On ne possède aucun docu-
ment qui nous la fasse connaître, et des divers actes de
cette époque, il n'y en a que deux où l'on puisse recueillir à
ce sujet de faibles indices. L'un de ces actes nous montre
un notaire Hardulfus, souscrivant vers 972 une charte de
régli?e Saint -Martin par ordre de Notger (1). L'autre,
rendu en 980 par notre évoque pour l'abbaye de Lobbes,
est revu et signé par un certain Tancrède (ego Tanci'ediis
recognoçi et siibscripsi) (2). Mais Tancrède est un moine de
Lobbes, et c'est lui, et non la chancellerie de Notger, qui a
rédigé le diplôme accordé à l'abbaye (3).
Toutefois, il n'y a pas lieu de révoquer en doute l'exis-
tence d'une chancellerie de Notger, et il est probable qu'elle
fut créée par ce prince (4). Mais elle a dû avoir une situation
magnus, in cathedra Leodiensis sedere solcbat ; implebant et ornabant atqiie rob(v
rabant curiani frequenlem militum familia magna, fortis et sapiens, magni principes
et prudentes, clerus magnus et honestus, in clero viri summi, magnis dignilatibus
honorati, ante omnes archidiaconi septem, viri slrenui, humanâ et divinâ lege ple-
llius eruditi. [De Fundatknie et la-psu, c. dl, p. u32).
Cet éclat de la cour de Licge ne dura que jusqu'au règne d"Alexandre II (llGo-
dl67) selon notre écrivain.
(1) Ego Hardulphus notarius jubente domino meo Notgero venerabili episcopo
subscripsi. Schoonbroodt, Inventaire analijtitpie et clironoUxjiqne des chartes du cha-
pitre de St-Martin, à Liège, p. 2o7.
(2) V. Vos, t. I, p. 434 (cette page, par suite d'une faute d'impression, porte le
chiffre 334).
(3) Les diplomatistes sont d'accord pour reconnaitre que les chancelleries épis-
copales sont d"origine relativement tardive, et que, dans les premiers siècles, les
diplômes étaient rédigés en général par les impétrants ou pour leur compte par des
scribes V. 0. Posse, Die Lehre von den Privatnrkunden, p. 2 ; Bresslau, llandbuch der
Uriiundenlehre fiïr Deutscliland nnd Italien, p. 44G ; Reusens, AHEB, t. XXVI
(1896), pp. doQ et dCO.
(4) Cf. Reusens, qui en place la naissance aux environs de l'an 4000, sans doute
parce qu'il la fait coïncider avec les origines de la principauté. AHEB, t. XXVI,
(1896), p. 181. Cette chancellerie n'empêche pas qu'encore au Xl^ et au XIK siècle,
les impétrants aient fait rédiger eux-mêmes les actes qu'ils obtenaient des évoques;
ainsi, en 1078. le doyen de Saint-Barthélémy de Liège, Etienne, écrit lui-même la
charte que lui accorde l'évêque Henri 1. (V. Daris, Notices sur les églises dv dio-
LA PRINCIPAUTÉ. 209
assez modeste, et, comme dans plus d'une autre ville (''[)isco-
pale, elle était unie à l'ccolàtrie. Eu 1011, l'écolàtre ^^'azon
Ibnctionne comme chancelier; en 1057, l'écolàtre Francon se
donne aussi le titre de cancellariiis (1). Il faut descendre jus-
qu'en 1192 pour rencontrer les fonctions de chancelier dis-
tinctes de celles d'écolàtre, sans que toutefois elles prennent
beaucoup d'ampleur. L'institution est donc loin d'avoir à
Liège l'importance que nous lui trouvons, par exenqile, à
Cambrai (2), où elle fut également réunie à l'écolàtrie, à
Tournai, où elle était rattachée à l'oillce du chantre (o), et
à Reims, où dès l'origine, elle subsista indépendante de toute
autre fonction (4).
Après ce coup d'œil jeté sur les principaux officiers d'ordre
central qui sont à la disposition du prince, il reste à voir
encore quels sont ses agents locaux dans les villes.
A Liège, on le sait, les évoques avaient au VIP siècle,
comme tous les immunistes, un juge privé dont la juridiction
s'étendait sur la population de l'immunité (o). A une date
inconnue, mais qui, selon toute probabilité, coïncide avec la
naissance de la principauté ecclésiastique, ce juge privé fut
remplacé par un avoué, à moins qu'il ne soit plus vrai de
dire qu'il changea simplement de nom. En même temps, sa
juridiction prit un autre caractère : c'était une juridiction
publique et non plus privée et, de ce chef, il eut pour justi-
ciables non plus seulement les gens dépendant de l'immunité,
mais toute la population urbaine. L'avoué de Liège est resté
ccse de Lièye, YI, p. 182. J"ai trouvé dans le fonds de Neufmoustler, aux Archives
de l'Élat à Liège, un original de l'évêque Alexandre I, entièrement prêt, sauf ([u'il
n'est pas scellé : il est manifeste qu'il a clé confectionné par un moine de la maison
et qu'une cause inconnue a empêché l'évêque d'y apposer son sceau.
(-1) Ego Wazo recognovi et scripsi, 1011. Charte de Baldôric II dans Wauters,
La Belgique ancienne et iniidcrne. Canton de Tirleninnt, rommunes rurales, I, p. 100.
Ego Franco scolasticus recognovi (1000) BCRll, III, 2, p. 281.
Cf. Reusens, 1. c, pp. -181-182, qui n'a pu recueillir que de très rares passages
sur la chancellerie liégeoise au moyen-ùge.
(2) Reusens, o. c. pp. -107-180.
(3) Id. 0. c. pp. 182-192.
(4) Id. 0. c. pp. -192-200.
(o) V. ci-dcs.sus, p. -126.
I. 14
210 CHAPITRE XII.
jusqu'aujourd'hui bien peu connu, au point que la plupart
des Iiisloricns l'oiit confondu avec ravoué de Saint-Lambert.
Cela s'explique. Au XIÎI" siècle, l'autorité de l'avoué de
Liège n'est plus qu'un souvenir, et le maïeur dvi prince lui
a succédé dans l'exercice de sa juridiction ; înais il garde son
office, que le temps a rendu héréditaire, ainsi que les droits
honorifiques ou pécuniaires y attachés, et il a soin de les
faire attester par des records (1). Ge qui nous intéresse dans
l'histoire de cet agent, c'est ctu'il est choisi, à l'origine,
dans la catégorie modeste des ministériaiix, c'est-à-dire que
le prince se trouve assez fort dans sa ville épiscopale pour
ne x^as laisser tomber l'avouerie dans les mains dangereuses
de quelque grand seigneur. Le plus ancien avoué de Liège
dont le nom soit cité dans nos chartes est Meinerus, qui
apparaît en 1030 avec la double désignation de judex et
d'adçocatiis (2).
Dans les autres domaines possédés par l'église de Liège,
c'est un avoué encore qui représente primitivement l'évêque.
Il en est ainsi à Huy, où le plus ancien avoué connu, Wau-
tier de Barse, est en fonction à la date de lOOG (3); c'est
l'héritier, sans doute, de celui que Notger aura installé
lorsque le comté lui échut (4). Il en est de même à Dinant,
(1) Ces records ont été publiés par Polain dans DLIL, i. III, pp. 297-304, puis,
sous leurs dates respectives, par Bormans et Schoolnieesters, t. I et II.
(2) Le premier nom lui est donné par Rupert, Chron. S. Laurentii, c. 32, p. 273,
le second par Renier de Saint-Laurent, Vita llefjinanli, c. 10, p. 374 et par Gilles
ri'Orval dans Chapeaville, t. I, p. 272. Après Meinerus, nous rencontrons Wéry du
Pré, qui a pour successeur son fils Thierry. Il est à remarquer que Wéry II, frère
de Thierry, est investi des fonctions de sénéchal, autre office réservé aux ministériaux.
Je ne puis développer ici ce que j'ai a dire sur la distinction entre l'avoué de Liège
et l'avoué de Saint-Lambert ; cette distinction éclate dans une charte datant du pon-
tificat d'Otbert et antérieure à 1117, où ces deux agents apparaissent côte à cote :
Wilhelmus advocatus Leodii, Rcnenis advocatus Sancti Larnberti. BCRII. IX, p. lOC.
(3) LCIUi, lY^^ série, t. I. (1873), p. 93.
(4) Je crois devoir mettre le lecteur en garde contre une étude sur Vavmierie de
Iliiy par M. F. Tihon, qui a paru dans les Annales du Cercle hutois des Sciences et
des Dcaux-Arti, t. XI (1898). C'est une œuvre d'amateur, dénuée de foute valeur
scientifique et oii, entre autres énormités, on lit cette assertion qu' « il est pro-
bable que les comtes de lluy furent ses premiers avoués. » On saura toutefois gré à
M. Tihon d'avoir publié en tête de son mémoire quelques dorumcnls concernant
l'avouerie de lUnj, dont Thistorien peut tirer parti.
L.V l'UIXCIPAUTK. 211
à Fosse, à Malines et ailleurs encore. A Dinant, l'avoucrie
était, depuis le XP siècle, aux mains dos seigneurs de
Montaigu-llochefort (J). L'avoucrie de Fosse était attachée
à la seigneurie de Morialnié (i2). Celle de Tongrcs était
exercée depuis un temps immémorial par les comtes de
Looz (3), et celle de Malines, par la puissante famille des sei-
gneurs de Grimberghe (4). Malines est, au surplus, la seule
ville où les avoués soient parvenus à gêner sérieusement le
prince-évèque, et cela s'explique par la position excentrique
de cette ville, séparée du reste de la principauté par le duché
de Brabant. Partout ailleurs, les évèques surent tenir en
bride l'ambition de leurs avoués, et Unirent par rester les
seuls nuiîtres de leurs villes.
A côté des avoués locaux et siégeant, en quelque sorte,
sous leur protection, nous devons mentionner aussi les tri-
bunaux échevinaux. Cette institution plonge ses racines dans
l'époque mérovingienne, et l'on sait que chaque tribunal
avait pour ressort une subdivision du comté, la centène.
Mais cette vieille organisation avait été détruite depuis long-
temps, et les villes, se détachant de leur centaine, formèrent
de bonne heure des circonscriptions judiciaires à elles seules.
On ne sait quand Liège devint un de ces centres, et il serait
téméraire de faire remonter l'origine de son tribunal à saint
Hubert, qui, nous dit Anselme, donna un droit civil aux
habitants de cette l)ourgade (o).
Il fallut d'abord que Charîemagne eût réorganisé le régime
judiciaire des Francs et créé une magistrature à vie, il fallut
ensuite que les villes eussent acquis une importance sulli-
(1) V. sur ravouei'ie de Dinant, Lainotle, Élude liiatorùiiic sur le comté de Ruclie-
fort, Namur, 1883, pp. 303-308.
(2) Le plus ancien avoué connu de Fosse est Godescalc, Fussensis uppidi advo-
catus, en -H7G. DS.illL, t. I, (1881) p. 102. Après lui, je rencontre en 1211,
Arnoul de Morialmé, probablement son fils (Uormans et Schoohnecsters, 1. 1, p. 167).
(3) Bormans et Sclioolineestcrs, t. I. p. 323.
(4) Ce n'est d'ailleurs ([n'en 12i-l que nous voyons le litre û'adrocatus MarjUni.
ensis porté pour la première fois par un membre de cette famille, mais il n'est pas
douteux qu'elle en ait exercé les fondions depuis un temps immémoi-ial. Cf. F. Van
den Branden de Reeth, Recherches sur l'origine de la famille des Berthout, p. 84 du
tiré à part {RICARD, coll. ;n-4<', t. XVII).
(5) Anselme, c. 10, p. 198.
âl2
CHAPITRE XII.
santé pour justifier la possession d'un tribunal exclusive-
ment réservé ù leurs habitants. Et cette importance, Liège
la possédait-elle avant que Notger eût transformé la bour-
gade en véritable ville ? Je pose la question, mais je n'y
réponds point, parce que les éléments me font défaut pour
la résoudre. Je me borne à attirer l'attention du lecteur sur
ce fait que Liège possède de temps immémorial quatorze
éclievins : c'est justement le double du chillre normal fixé par
Cliarleniagne (1), le double aussi de celui des éclievins de
toutes les bonnes villes du pays. Dans beaucoup de cas, ce
chillre s'explique par l'unification judiciaire de deux terri-
toires auparavant distincts (2). Si, comme tout nous porte à
le ci'oire, il en a été de même à Liège, nous devrons faire
remonter à la création du quartier de l'Ile la duplication du
nombre des éclievins liégeois. En rattachant à la Cité ce
quartier plein' d'avenir, et presque aussi grand qu'elle, Not-
ger aura voulu lui donner, dans le tribunal urbain de même
que dans la vie paroissiale, une place proportionnée à son
importance future. Ce n'est là, à vrai dire, qu'une conjec-
ture, et il sera fort difficile d'arriver à quelque certitude en
cette matière, aussi longtemps que nos sources ne nous per-
mettront pas de remonter plus haut que le commencement du
XII*^ siècle. En ellet, les plus anciens membres du tribunal
échevinal de Liège ne sont mentionnés qu'à la date de 1113(3).
Une particularité qui vaut la peine d'être notée dans l'his-
toire de ce tribunal, c'est que, jusqu'en lo89, il ne posséda
j)as de local à lui; son destroit (4), comme on disait, c'est-à-
(1) V. le Capitulaice de 803, c. 20, p. IIG.
(2) A St-Tronil, il y a quatorze éclievins parce qu'il y a deux seigneurs : Tabbé et
l'évêque, qui établissent chacun sept éclievins. A Maestrichl, oii il y a deux sei-
gneurs, le duc de BrabanI et l'cvcque de Liège, il y a deux éclievinages et deux
niaïcurs. A Tournai, il y a quatorze éclievins, ceux de la cité cl ceux du iiuartier de
Saint-Brice. On poui-rait multiplier ces exemples de cas où le nombre double repré-
sente, tantôt deux seigneurs, tantôt deux territoires. Je conviens d'ailleurs volon-
tiers que l'on trouve plus d'une ville avec 14 éclievins sans qu'il y ait jamais eu
dualité de territoire; ainsi par exemple Cambrai (Beinecke, p. •191).
(3) De Borman, Les éclievins de la souveraine justice de Liège, t. I, p. 2S.
(4) Destroit, venant de distrirtits, a eu successivement trois sens découlant l'un
de l'autre. Il signille : 1" Le droit de contraindre CdistritujereJ exercé par une auto-
rité judiciaire ; 2° le ressort territorial sur lequel elle exerce ce droit (d'où le
LA PRINCIPAUTE. 213
tlirc le siège de sa juridiction, était établi sui' un caiplacement
qui faisait partie des dépendances de la cathédrale de Saint-
Lambert. C'était, dans les derniers temps, une maison située
sur le marché actuel, et contiguë aux degrés qui menaient au
chœur oriental du sanctuaire (i).
Il n'en était pas ainsi à l'époque de Notger. Le tribunal
des échevins était alors situé au nord de la cathédrale, à
l'endroit connu de temps immémorial sous le nom d'à la
chaîne. Il touchait, par conséquent, à l'hospice, qui portait la
même désignation topograpliique, et qui, lui aussi, à partir
du XIII'' siècle, quitta cet emplacement primitif pour celui
de la rue Gérardrie. Mais, en ce printemps de la vie civile
liégeoise dont nous essayons de retracer l'aspect, l'hospice
et le tribunal vécurent fraternellement côte à côte : la justice
et la charité, selon le mot de l'Écî'iture, échangeaient le baiser
de paix à l'ombre du même sanctuaire. Le souvenir de cette
cohabitation familière s'est perpétué au cours des siècles :
depuis longtemps, l'hospice Saint-Mathieu, établi à partir du
XIII*' siècle rue Gérardrie, y avait emporté son vieux surnom
d'à la chaîne, que les échevins de Liège continuaient de reve-
nir parfois, obéissant à la vieille tradition, tenir leurs séances
« à la chaîne en Gérardrie » (2).
Le destroit de Liège fat donc, dès son origine, l'hôte de
la cathédrale : établi sur un sol qui dépendait d'elle, il sem-
blait y plonger ses racines et al'irmer ainsi son caractère
spécial (3). Il faut d'ailleurs ajouter que, de tout temps,
ses relations topographiques avec le marché furent aussi
nettement accusées qu'avec la cathédrale. En eiï'et, c'est au
wallon destroit) ; 3" le lieu où elle siège. Les historiens liégeois se sont longtemps
amusés à interpréter le nom de destroit par l'ctroitesse du passage qui séparait ce
local de la Violette ou luJtel-de-villc.
(1) C. de Borman, o. c, t. I, p. 20.
(2) Par exemple en 1310. V. Bormans et Sclioolmcesters, t. III, p. 107.
(3) Il en était de même à Cologne. « Der Sitz des stadtischcn Gerichtes befand
sich auf dem Domhof, \\o die Gericlitssitzungen anfangs wohi nach aller Sille unter
freiein Ilimmol, spâter in eincm bosondern Gebiiude slatt fandcn. » Lau, Enttvick-
lutig der l;o»iiiui)ialcn VerJ'tmsiimj und ]'rnvaltiiini der Stadt Kiiln, p. o. On peut se
demander si, à Liège aussi, les échevins ne siégèrent pas en plein air à la chaîne,
du moins pendant les premiers temps.
214 CHAPITKK XII.
côté nord de ceîle-ci que, comme nous l'avons vu, s'étendait
le plus ancien marché de Liège, et il y a lieu de croire que
le destroit le suivit le jour où, aux environs de 1100, le
marché lut transféré à l'est de la catliédrale, à l'endroit
qui! n'a cessé d'occuper depuis. Selon toute apparence, le
perron, qui est l'antique emb'éînc de la vie publique de la
Cité, surgissait déjà sur la place du Vieux Marché, en face
du destroit. Ainsi, le Marché, le Destroit et le Perron sont
nés à l'ombre de la cathédrale notgérienne et auront émigré du
nord à l'est en môme temps que le régime municipal s'affer-
missait sur des bases plus larges. Il n'était pas inutile de
mettre en lumière cette phase si antique et si profondément
oubliée de leur dramatique liistoire.
Si maintenant nous abandonnons le terrain des institu-
tions publiques pour nous enquérir de l'état des populations,
nous constaterons un phénomène économique qui donne une
assez bonne idée de leur prospérité. Le commerce déploie
au X^ siècle une sérieuse vitalité dans la plupart des villes
du pays. Nous voyons qu'il y a des marchés à Maestricht (1),
à Yisé (2), à Dinant (3), à Fosse (4), et nous avons tout lieu de
croire qu'il en existait à Liège et à Huy. Les caravanes de
nos marchands sillonnaient toute la région mosane ; des
sources nous montrent les lîutois passant à Florennes (o) et
à Verdun (G), et il y avait, pour cette classe de voyageurs,
un entrepôt à l'abbaye de Lobbes (7).
Un commerce très actif circulait sur la Meuse; les barques
marchandes remontaient et descendaient ce beau ilcuve,
faisant escale, si j'ose employer cette expression, dans les
])orts de Dinant, Nauiur, Huy, Liège, V'isé et enfin Maes-
tricht, et y acquittant un droit de stationnement qui fut de
(1) Ti'indatio S. Eit'jenU dans AB, (. \\\, c. 10, p. Sfi.
(2) DO. //. p. 363.
(3) Trawslatio S. Eajcnii c. 23 dans Àl), f. III, pp. 4G-i7.
(4) M). IH, p. dOO.
(îj) Mirmtila sancti Gnirjnlji, c. 23, p. 794.
(6) Laurent, Gexta ppi.icupfiniin Virditncurinnu c. 3.').
(7) Charte d'Otbfirt, 1102, dans Vos, li, [i. 444 : Il aniodo, sii ut anliquihis,
nocturna sive diurna diveitioiila conîmeanliuin negotiatoruiii cnin doposilione et
impositione sarcinarum eornindein Laiiliiis habeatls.
LA PRINCrPAUTÉ. 21 0
bonne heure cédé parles empereurs aux évcipTP? rie Liège (]).
On remarquera la qualification de port attribuée à nos
villes mosanes (2) : le mot à lui seul atteste l'importance
qu'avait le commerce pour ces localités naissantes. Au sur-
plus, le fleuve était le vrai chemin du trafic; tout le monde
voyageait par eau, et l'on utilisait, pour la navigation, des
rivières qui, de nos jours, ne portent [)lus la plus mince
embarcation. La vieille route romaine de Bavai à Cologne,
dont l'importance avait toujours été j)lus stratégique que
commerciale, cessait peu à peu d'être employée, et le tron-
çon qui traverse la Heshaye commençait k prendre le nom
significatii' de Chemin cert, qu'il a conservé dans le langage
de ses riverains (3). Ainsi s'explique la prospérité des six
villes mosanes que nous avons énumérées ci-dessus.
Le laconisme de nos sources ne nous permet pas d'assister
de près à l'activité commerciale de ces villes; nous ne pou-
vons relever ici que quelques traits. Nous voyons qu'àDinant,
au X'' siècle, il n'y a pas encore de pont et que néanmoins le
marché se tient sur les deux rives du fleuve, morne au plus
fort de l'hiver (4). A la foire annuelle de Visé, on vendait du
bétail, des étofles, des habits et diverses espèces de métaux (o).
(1) Ce droit {rcditiis de sUitumc naviuin) est cédé à Notger par le diplôme de 980,
et lui est confirmé par ceux de 98S et de 1000.
(5) Notamment à Iliiy en 8()2 (Halkin et Roland, Chartes de Stavelot-Malmedij,
I, p. 85) à Dinant (8G2, texte cité; et au X» siècle, TramUitio sancti Eugenu, c. 2o,
p. 46); cette dernière ville est aussi appelée emporium dans le Vita s. Uadalini,
•12, p. 380 C. Chose remarquable! chez les Anglo-Saxons, on rencontre la même
acception du mot part, mais plus accentuée encore : « Port ist weder Hafcn noch
Thor, sondera Stadt », écrit K. Hegel, Stâdte iind Gilden, t. I, p. 37.
(3) C'est plus tard, au Xle siècle, que l'on commence à fréquenter une route nou-
velle, celle qui va de Maestricht à Bruges par Louvain, Bruxelles et Gand, et qui
met Cologne en rapports avec la mer. En -1088, l'auteur du Translatio S. Scrvatii,
p. 92, ne connaît encore, comme on le voit par son exposé, que le tracé Bavai-
Maestricht-Cologne ; une ligne Cologne-3Iaeslricht-Bruges ne semble pas exister
pour lui.
(4) Translatio sanrii Eia/cnii, 1. c.
(o) Quidquid videlicet ex cocmptione animalium vel ex omni génère tam vestium
qnam fei'ri et inotallorum ;iossit provcnire, DO, II, p. 3Go; cf. Chr()7ucon
S. Lauretitii, c. 2G, p. 271, où l'un voit un moine de Saint-Laurent aller acheter
des habits ad Viseti forum.
216 CHAPITRE XII.
Maestricht possédait dès la première moitié du IX* siècle
une nombreuse population de marchands (1).
Les Mosans ne se contentaient pas du trafic local; déjà
ils s'étaient ouvert les marchés internationaux, et ils y
faisaient quekjue fijçure. Au X^ siècle, nous rencontrons
les commerçants de Liège, avec ceux de Huy et de Nivelles,
sur le marché de Londres. S'embarquant je ne sais où, peut-
être à Damme, ils prenaient terre dans quelque ville du
littoral sud-est de Tîle et gagnaient la grande cité de la
Tamise à pied, ce qui leur permettait de faire certaines
affaires en route et leur valait l'obligation de payer un
double tonlieu (2). Pendant le cours du XP siècle, on retrouve
dans File des gens de la Hesbaye et un marchand de Gem-
bloux (3). Peu de temps après (1104), on signale, sur le
marché de Coblence, les négociants de Liège, de Huy, de
Namur et de Dinant, qui mettent en vente des pelleteries,
des chaudrons et des bassins : c'est, comme on le voit, le
commencement de la dinanderie (4). A la même date (1103),
Liégeois et Hutois vendent sur le marché de Cologne de
l'étain, de la laine, du lard, de l'onguent, de la toile et du
drap (5).
La charte de Cologne où nous trouvons ces intéressantes
particularités nous donne une assez vive image du mouve-
ment du commerce mosan dans la grande cité rhénane.
Parmi les Liégeois que leur trafic y appelle, les uns sont des
capitalistes pouvant fréter eux-mêmes les bateaux sur les-
quels ils transportent leurs marchandises, tandis que d'autres
(1) In vico (lui liodieqiie Trajectus vocatur cl- dislat ab Aquensi palatio octo cir-
citer leugas, estque habitanliuin et praecipue iiegotiatorum inuKitudine frequcntis-
simiis. Eginliard, Translat. sa. Marcellini et Pétri, c. 81, dans Migne, P. L. t. 104,
col. o87.
(2) Voici un extrail du droit, de Londres sous le roi Kllielrcd (978-lOlG), relatif
aux tonlieux qui se payaient dans cette ville; on y lit :
Ilogge et Leodium et Nivella qui per terras ibant ostensioncm dabant et lelo-
neuin (Hohlbanni, Ilanshchea Urkundenbitcli, t. I, p. \).
(3) Stepelinus, Miracula suncti Trudonis, II, 74, p. 827 ; Miracula S. Wicbcrti,
p. 520.
(4) Ilulilbaum, Uansisches l'rlaindenbncli, t. I, p. 3.
(5) Hohibaum, 1. c; Jean d'Outrcnieuse, I. Y, p. 264.
LA PRIXCIPAUÏÉ. 217
sont obligés de recourir à des vaisseaux <lc cotnmerce. A
côté de ceux qui empruntent la voie lluviale, nous en ren-
controns qui prennent la voie de terre et arrivent avec leurs
chariots; d'autres encore, véritables prolétaires du monde
commercial, chargent modestement toute leur maj'chandise
sur le dos de leur monture.
Le vaste marché colonais n'absorbe d'ailleurs pas seul
l'activité de nos Liégeois : il en est qui vont jusqu'au fond
de la Saxe pour y acheter du cuivre, et qui paient un droit
de transit en repassant par ('ologne (1). Souvent, les intérêts
de leur commerce les fixaient pendant des années à l'étran-
ger : tel ce marchand de Ilalmael qui s'établit en Angleterre
et s'y maria, puis revint au pays natal (2), ou encore ce
pelletier de Huy, fixé à Falaise en Normandie, dont la fille
eut l'équivoque honneur de devenir la mère de Guillaume
le Bàtai'd, dit le Conquérant (3).
Quant à la ville de Liège, la Meuse, véritable chemin qui
marche, y faisait affluer les marchandises et les marchands (4).
Nous connaissons le nom de l'un de ceux-ci, qui vivait en
1056 : il s'appelait Marianus, et c'est lui qui fournit le sac
dans lequel furent rapportées d'Espagne les reliques de saint
Jacques (5). Le commerce liégeois, qui n'avait cessé de
s'étendre, atteignit, au seuil du XÎP siècle, un développe-
ment considérable : son organisation était assez forte pour
qu'il j)ût entreprendre, et avec succès, de faire respecter ses
droits sur le marché de Cologne. Pour donner jdIus de poids
à leurs réclamations, les marchands liégeois et hutois les firent
appuyer par leur prince-évêque, qui se trouvait alors à une
réunion épiscopale dans la grande ville rhénane, et Otbert
— car c'est lui — fut témoin de l'acte par lequel rarchevéque
Frédéric donna pleine satisfaction aux gens de Liège et de
(1) Voii' le iliplùiiie cité, note.
(2) Charte deSaint-Troiul en 109o dans Piol, CnrinUdre de S.aint-Troml, 1. 1. p. 28.
(3) Albéric de Tfoisfontaines, p. 784, cf. G. Kiirtli, lienicr de lluti, dans DARn,
1903, p. 542.
(4) Variis nierciiim commeatibus habilis. Gozechin dans Mabiilon, Vetera Aiia-
lecta, p. 438.
(o) Récit d'un contemporain leproduil par Gilles d'Orval, III, 7, p. 8G.
218 CÉÎAPIÏIIE XII.
Huy (1). Plusieurs do ceux-ci ont mis leur nom au bas du
document, qui laisse entrevoir, si je ne me trompe, l'exis-
tence d'une gilde de marchands liégeois. Ce sont, outre
Henri le maïeur, les marchands Mascelin, Godefroi, Lanfroi,
liambert de Liège, Lambert de Huy et Baldéric.
Le patriciat urbain de Liège, représenté par les noms que
je viens de citer, nous apparaît, au cours du Xi'' siècle,
comme une véritable puissance financière. Les capitalistes de
Liège prêtent do l'argent à de riches abbayes, comme Saint-
Laurent (2) ou Saint-lîubert en Ardenne (13); le prince-évcque
les appelle à signer ses actes (4) et seinble avoir appuyé sa
politique sur cette classe opulente. Un contemporain l'accuse
formellement de se 1 être attachée au moyen de libéralités
et de promesses, j^our pouvoir mieux oppriruer les petits (5).
Ceci est significatif. L'opposition entre gi^ands et petits à
la fin du XI*^ siècle et l'existence avérée de griefs populaires
semblent insinuer qu'il y avait dès lors une certaine organisa-
tion communale à Liège. Peut-on la faire remonter jusqu'à
l'époque de Notger? Il y aurait de la hardiesse à le soutenir,
encore bien que nous en trouvions au XII'' siècle plus d'une
trace. On a déjà fait remarquer la charte de li7o, par laquelle
le comte de Looz accorde à sa ville neuve de Brusthem « la
loi, le droit et la liberté de Liège, tels que par l'intermédiaire
d'hommes de bien, nos fidèles, nous les avons appris des
Liégeois eux-mêmes ». Cette charte atteste l'existence d'un
droit spécial à l'usage des bourgeois de Liège, et ce droit, il
y est déjà fait, allusion dans l'acte de 1107 par lequel l'empe-
(1) lluhlbauni, o. r., (. I, p. 3; Jean cl'Outrcnieuse, t. V, p. 2G-k Olbert se trou-
vait à Cologne, parait-ii, à l'occasion d'un concile provincial, en même temps que
les autres suHragants de la métropole, comme on le voit par les termes de la duirle.
(2) CIn-nnicon Saurti Laiircntii, c. io, p. 277.
(3) C'irotiiciDi Smirli lluberti, c. 49, p. 594.
(4) Di|iIÙ!ne d'Olbeit (I09G) dans le Mexsaijcr des .sciences liist:>r!!jtics, 18i8,
p. .381.
(o) Olberlus ir.terea nimis imiriodei'atus dominai ionis cxercendae, coepit Leodii
civilia jura evellere, Icgcs majorum inutarc, consueludines annullare, ut-jue liberius
compriincret iiiinurrs, (Ujj'rrrbnl c.riisprrave iutcr'nii majores, diiiiis etioiit et paiininsis
ad cinisenticintitjn sHii ciiulni'tehdt puteiiliorcs. Clinmici'ii Suncti iliibcrli, c. 90,
p. 628.
L\ PRIN'CIPAUTÉ. 210
reiir Henri V décide que quiconque a la qualité de marchand
(incrcatoj' pnhUcus), relève de la juridiction scabinale. Nous
])Ouvons remonter une génération plus haut et constater que
lorsqu'on fonda le tribunal de la [)aix, en 1082, les Liégeois
furent exemptés de cette nouvelle juridiction (1), apparem-
ment parce qu'ils étaient en possession d'un droit urbain qui
donnait les mômes garanties. Nous voilà bien près de l'année
!0(jG, en laquelle Huy, la seconde ville de la principauté,
reçut sa charte d'alTranchissement.
Or, si, au milieu du XP siècle, nous trouvons à Huy une
bourg'eoisie déjà organisée, à qui le prince accorde le précieux
privilège de garder elle-même son château pendant les inter-
règnes, qui est assez riche pour player fort cher les droits
qu'on lui concède, et assez respectable pour que le prince
traite avec elle d'égal à égal, peut-on supposer crue la capi-
tale du pays fût moins bien lotie ? Le seul fait que les Hutois
ne sont tenus d'entrer en campagne pour le service du
])rince que huit jours après les Liégeois ne montre-t-il pas
que la situation de ceux-ci est déjà réglée au point de vue de
leurs devoirs militaires? Et comment croire que Liège, qui
fut toujours le type d'organisation municipale sur lequel se
modelèrent les autres villes de la principauté, n'eût point
précédé celles-ci dans la voie de l'affranchissement (2) ? Dans
(1) Lcgein, jus et libertaleni Lcodienscm, sicut ;ib ipsis pi-udcntioribus Lcodii
viiis pei' fratres nostros fidèles viros didiciiinis, Piot. Cartuktire de Saint-Trond,
I. I, p. 123; Bormr.ns, Recueil dex Edits, etc., t. I, p. 22. Ce passag-e semble prou-
ver que les dites libertés n'étaient pas encore mi.ses pai- écrit à cette époiiue, et le
passage suivant vient à l'appui de cette manière de voir : Et si quid de jure Leo-
diensi in hàc chartà est praetermissum, quod postea possit adjicere, hoc bénigne
coinedimus e'S habere. Toutefois, il n'en résulte pas encore la preuve que Liège
iraurait pas eu alors de ciiarle de liberté, attendu que celle-ci ne devait [las conte-
nir nécessairement tous les articles de son droit municipal.
(2) Je ne suis donc pas d'accord avec M. Pirenne, Histoire de Belgique, 2^ édition,
t. I, p. 177, disant que » dans la principanlé de Liège, les villes secondaires telles
ijue Dinant, Huy et St-Trond devancèrent la capitale dans la voie de lémancipa-
fion politique. » Cette manière de voir s'explique par la disparition des archives de
Liège; on s'est habitué à ne croire à la liberté de cette ville qu'à partir de la date
oti elle est attestée par écrit. M. Pirenne ajoute, en parlant du droit concédé par
Thcoduin aux Hutois de ne prendre les armes que huit jours après les Liégeois :
« Ceci indique bien que la liberté de Huy a devancé celle de Liège. » H nie paraît
que ce texte indique plutôt le contraire.
220 CHAPITRE XII.
tous les cas, ses privilèges ne peuvent guère être postérieurs
à ceux de Huy.
Si ces raisonnements sont fondés, ce serait dans la pre-
mière moitié ou, du moins, vers le milieu du XP siècle que
nous aurions à placer la naissance de la commune de
Liège (1). Et le lecteur se convaincra facilement qu'une
recherche de ce genre n'était pas hors de propos à la lin de
ce chapitre consacré aux institutions du temps de Notger.
En effet, Torigine de la constitution commumde liégeoise se
rattacherait directement, d'après cela, à la clôture de la ville
par les soins de ce prélat. Une enceinte muraillée était tou-
jours, pour les agglomérations urbaines, la mère d'une paix
spéciale, c'est-cà-dire d'un ordre public garanti par une pro-
tection plus efficace de la sécurité et par une douceur plus
grande du régime légal (2).
Je m'arrête ici, craignant qu'on ne puisse me reprocher
d'avoir abusé de la conjecture. Si c'était le cas, j'aurais
droit à une certaine indulgence. Une étude sur le règne de
(1) .l'aiTÎve, bien que par un auti-e clicmin cl sans entente préalable, au niênie
résultat (jue A. Wauters, qui écrit :
(( L'une des attributions que l'homme libre réclame en premier lieu, c'est le
droit de s'armer pour la défense de ses foyers et de la patrie. Vers le milieu du XI''
siècle, nous voyons l'évêque de Liège, Wazon, (1043-1061) qui jouissait d'une
haute réputation de sagesse et de loyauté, chercher un appui dans l'armement de
ses sujets contre les révoltes dos princes voisins. La ville de Licr/e, dit un chroni-
queur, farlijicc tnitant que le temps et la xittiatiim des lieu.r le permirent, fut mise à
l'abri des atta(jues des ennemis; le prélat ordonna de remplir d'armes les maisons
Unit des clercs que des laïques ; les citoyens furent plus d'une fois appelés sous les
armes (Anselme). Alors sans doute fut fixé le délai dans lequel les Liégeois devaient
rejoindre les troupes de l'évêque, comme on le rappelle dans la charte de Huy de
l'an 1000; alors aussi, selon toute apparence, fut rédigé pour Liège un diplûme île
liberté qui a péri, mais dont les dispositions paraissent avoir été reproduites par-
tiellement dans celui qui fut accordé au\ habilants de Brusthem en 117o. Les libertés
communales, Bruxelles-Paris, 1878, t. I, p. 282.
(2) « La construction d"une enceinte forliliéc ou le creusement d'un fossé autour
de la ville va de pair avec Tocti-oi d'une paix spéciale pour le territoire urbain. »
H. Pirenne, o. c. 21^ édition, t. J, p. 182. Cf. Keutgcn, Untersuchumien ïtber den
l'rsprunij drr drutsehen Stadt:<erfassnn(j, p[). ol-02. K. Hegel, Die Entstehun;/ der
deutsclien Stddtrwescns, p. HI, dit, à la vérité, que ce n'est pus la seule enceinte
cmmurailléc qui fait la ville, et à cela personne ne contredit.
LA PRINCIPAUTE. jÎ21
Notger ne pouvait passer devant les multiples problèmes que
soulève l'histoire des institutions du X^ siècle sans poser au
moins quelques points d'interrogation. Ils seront, si l'on
veut, des jalons indiquant aux chercheurs de l'avenir les
endroits où il faudra creuser.
CHAPITRE XIII.
LE DIOCESE.
Il peut sembler étrange, ù première vue, que nous soyons
beaucoup mieux renseignés, par nos ciironiqueurs ecclésias-
tiques, sur l'histoire du })rincs que sur celle de l'évêque.
Gela s'explique. D'une part, on ne consignait par écrit que
le souvenir d'événements éclatants et d'actions qui sollici-
taient le regard; or, l'administration d'un diocèse est quelque
chose de régulier et de tranquille qui ne iVap[)e guère l'atten-
tion. En second lieu, un évèque de cour, incessamment
appelé auprès du roi, comme on l'a vu, et obligé souvent de
le suivre dans des expéditions lointaines, devait être plus
d'une fois empêché de remplir les fonctions de son ministère,
qui consistaient à tenir les synodes annuels, à visiter son
diocèse, à administrer le sacrement de confirmation, à ensei-
gner son troupeau et à veiller à tous les besoins religieux.
Pour ces deux raisons, il n'est nullement étonnant que nos
sources, déjà si laconiques en ce qui concerne le gouverne-
ment de la pi'incipauté, deviennent à peu près muettes lors-
qu'il s'agit de l'organisation et de l'administration du diocèse.
Nous sommes donc réduits à quelques mentions épisodiques
trouvées, en général, dans des documents étrangers à l'his-
toire de Notger, dont nous tacherons de tirer tout ce qu'ils
peuvent nous apprendre.
Le lecteur sait déjà quelle était l'étendue du vaste diocèse
de Tongres ou de Liège. Une moitié en était comprise dans
le domaine de la culture latine, où on parlait un idiome
roman, tandis que l'autre plongeait dans ces régions sur
T.iî DiocKsiî. 223
lesquelles, de bonne heure, s'était répandu le flot de linva-
sion gcriiKinique. Si bien que deux bnu^ues se pai'ta|:çeaient
le diocèse, qu'elles coupaient en deux parts presque égales :
la septentrionale parlait le thiois ou néerlandais, la méridio-
nale, un dialecte roman connu aujourd'hui sous le nom de
wallon, sans compter des populations du sud-est (1), dont
l'idiome se rapprochait du haut allemand.
Que les frontières de cet immense diocèse n'aient pas été
partout également fixes, on ne s'en étonnera pas; ce qui
surprend plutôt, c'est qu'elles n'aient pas fait l'objet de plus
fréquentes contestations. Il s'en était produit une au A'P siècle
avec l'archevêque de Reims, au sujet de la juridiction spiri-
tuelle de ^louzon, qui relevait de cette église métropolitaine,
mais où l'évcque de Liège avait, sans doute par ignorance,
procédé à des ordinations. Ce fut l'occasion d'une lettre des
plus vives par laquelle saint Rémi reprochait à Falcon de
Tongres cet acte d'usurpation (2).
Notger eut à s'occuper aussi d'une dilliculté de ce genre,
et il la trancha d'une manière pacifique. Gomme nous l'avons
déjà dit, du côté de l'est, le diocèse de Liège était contigu à
l'archidiocèse de Cologne, et il englobait, entre la Meuse et
le Rhin, un certain nombre de paroisses aujourd'hui com-
prises dans la Prusse Rhénane (3). Les plus septentrionales
(1) Equivalent à la pointe septentrionale du Grand-Duché de Luxembourg-.
(2) Voir la lettre de saint Henii dans Epistolar Aevi Mcrorinyici fMGllJ, p. llo.
Plus tard, au XI^ siècle, il y aura un autre conflit, cette fois avec Cologne, au sujet
de l'abbaye de Malmedy, unie à celle de Stavelot qui dépendait de Liège, mais rat-
tachée elle-même au diocèse de Cologne. Mais la querelle fut surtout entre les deux
abbayes, et la question des frontières diocésaines ne fut pas soulevée. V. le Trium-
phiis sanrti Rcmacli. Une qi'.erclie non moins retentissante, et contemporaine de
Nolger, fut celle de rarchevêi[ue de Mayence et de l'évcque de Hildesheini au sujet
de l'abbaye de Gandersheiin, que les deux diocèses se disputaient ; une enquête au
sujet de leurs frontières donna des résultats incertains. V. Thangmar, Vita S. Bern-
wardi, c. 20, p. 768. Il faut lire, sur rindécision des frontières dans les diocèses
nouveaux, un curieux passage d'Adam de Brème, lY, 33, p. 383.
(3) Est-il vrai, comme le croit Bintorim-Mooren, Die Erzdiikese lûHn lin Mhtcl-
alter, Dûsscldo'rf, 1892, t. I, p. 49, suivi par Alberdingk-Thym, p. 481, qu'Aix-la-
Chapelle ait appartenu au diocèsede Cologne jusqu'au XI*-' siècle? J'en doute beaucoup :
il est peu probable que la ville du couronnement ait pu passer d'un diocèse à
l'autre sans que la chose ait fait du bruit, et, surtout, sans que l'archevêque de
224 CHAPITRE xm.
se groupaient autour de Wassenberg, qui en était le centre
et qui donnait son nom à une des ciirétientés de Tarcliidio-
cèse.
Dans une paroisse de cette chrétienté, nommée Glad-
bacli (1), Tarclievêque de Cologne Géron, celui-là même qui
avait imposé les mains à Notger, avait bâti, en 974 ou 975,
une abbaye de bénédictins. On ne sait pas au juste pourquoi
il avait cru devoir fonder cette maison précisément au-delà
des frontières de son diocèse, et il y a apparence que, de
même que saint Remacle lorsqu'il édifia Malmedy, il ne con-
naissait pas exactement les confins de Liège et de Cologne.
Gladbacli se trouva donc, dès l'origine, dans la dépendance
temporelle de Cologne et sous la juiùdiction spirituelle de
Liège : situation semblable à celle de plusieurs autres ab-
bayes du diocèse ou du pays de Liège (2) et qui créait, tant
au diocèse qu'aux abbayes elles-mêmes, de sérieuses diffi-
cultés. Gladbacli n'eut pas à se louer de cette dualité de maî-
tres. Son premier abbé, Sandrad, fut accusé à Cologne
d'avoir plus de zèle pour le service de Liège que pour celui
de la métropole, bien que, dit la chronique locale, il s'acquit-
tât humblement de son devoir envers l'un et l'autre prélat.
Finalement, il fut rappelé par l'archevêque Warin et ne put
rentrer dans son monastère que grâce à la protection de
l'impératrice Adélaïde. E verger, successeur de AVarin, en-
nuyé d'avoir à entretenir un monastère dans le diocèse d'au-
trui, imagina de transporter les moines de Gladbach à Saint-
Cologne ait protesté. La seule preuve alléguée par Binlerini est (ju'en 887, Fol-
charius, abbé du Palais d'Aix-la-Chapelle, assista au synode de Cologne avec Nevelung
d'Inda et Andolf de Werden (Ilartzlicini, II, f. 3CG) mais ce synode n'était-il pas pro-
vincial? Les arguments ajoutés par A. T. ne prouvent rien ou prouvent trop, car si
le fait que les arclievêques de Cologne se sont employés pour Aix permettait de
conclure qu'ils sont les diocésains, ceux de Maycnce et de Trêves pourraient, de ce
chef, revendiquer le même titre. Dans tous les cas, à partir du XI'' siècle, Aix
apparaît bien liégeois.
(d) Aujourd'hui Miinchen-Gladbach, ou, selon roi'thographe oflicielie, M. Glad-
bach.
(2) Ainsi Saint-Trond et Waulsort relevaient au spirituel de Liège et au temporel
de Metz. Lobbes, par contre, relevait de Liège au temporel, et au spii-ituel de
Cambrai.
LK DIOCÈSE. 225
Martin de Cologne; déjà il se disposait à l'aire emporter les
reliques, lorsqu'il en fut détourné par une vision dans laquelle
il crut voir apparaître saint Vitli. Alors, il se décida à res-
taurer l'abbaye, mais, en môme temps, il résolut d'en acqué-
rir le domaine spirituel, et il ouvrit des négociations à ce
sujet avec Notger. Les deux diocèses procédèrent à ce
qu'on appellerait en langage. moderne une rectification de
frontières : Liège céda à Cologne la juridiction religieuse sur
Gladbacli et sur Reitli, Cologne donna à Liège les trois pa-
roisses de Tegelen, de Lobberich et de Venlo. Cet accord
l'ut conclu entre l'année 984 et le 11 juin 999, date de la
mort d'Everger (1). Depuis lors, et jusqu'au morcellement
des diocèses belges en loo9, les trois localités cédées à
Notger fii*ent partie du diocèse de Liège, où nous les
retrouvons dans l'archidiaconé de Campine, au doyenné de
Wasscnberg (2).
Notger n'était pas seul à administrer son vaste diocèse. Dès
les premiers temps, les évèques eurent un archidiacre avec
qui ils partageaient la sollicitude de toutes les affaires maté-
rielles : charité, discipline, gouvernement. A partir du IX®
siècle, les fonctions archidiaconales subirent une modifica-
tion profonde ; chaque évêque eut plusieurs archidiacres, et
chaque archidiacre fut à la tête d'un ressort territorial
déterminé (3). La subdivision des diocèses en archidiaconés
(1) Chronkon Gladbacense, c. 20 et 21, p. 77. Cf. Molaïuis, Natales Sanctorum
BeUjii, 24 août ; Knippenbcrgh, Hintoria ccclesiastica ducatus Geldriae, p. 43; Fisen,
pars I, p. 149. — Keuller, Gescliiedenis en besclin'jvinri van Venlo, p. 14 et Peeters,
Clironolo(jische Deschrijvimj van Tetjelen {Piibl. de lu Soc. Iiist. et archéol. dans le
duché de Limhotirg, t. XIII, p. 8), n'ajoutent rien aux renseignements de nos
sources. Pour être complet, je crois devoir reproduire ces lignes de Binterim-
Mooren, Die Erzdiôcese Kôln im Mittelalter, Dïisseldorf, 1892, t. I, p. 49 : « .Merk-
wùrdig ist es noch, dass die Sage Diilken im Kôlnischen zu einer Filiale von deni
unter Liittich liegenden Birgeln niacht. »
(2) Venlo e( sa voisine Tegelen, à une demi-lieue au sud, font partie aujourd'hui
de la province de Limbourg hollandais et du diocèse de Ruremondc (Habets, Gescliie-
denis van liet bisdom Roermond, p. 408). Lobberich est une commune du cercle
de Kempen, régence de Diisscldorf.
(3) Selon M. le chanoine Daris, I, p. 177, (jui, avec raison, ne croit pas à lacréa-
li(in des archidiaconés de Liège en 799 par Léon III, la division serait antérieure à
I. 13
22G CHAPITRE Xllt.
devient la règle à cette époque. La pluralité des archidiacres
semble déjà établie en 813 (1); toutefois, ce n'est qu'à la
lin du IX" siècle qu'on peut la prouver pour un diocèse déter-
miné : Hincmar de Reims avait au moins deux archidiacres
et probablement davantage (2).
On a soutenu, il est vrai, que la division du diocèse de
Liège en huit archidiaconés datait de 799, et qu'elle fut déci-
dée par le pape Léon III, lors du voyage qu'il fit auprès de
Charlemagne (3). Mais que n'ont pas fait nos chroniqueurs
de ce voyage pontifical? Ils y ont rattaché, à peu près, tous
les faits religieux imaginables (4). En réalité, c'est seulement
au début du X^ siècle que nous voyons à Liège des archidia-
conés territoriaux. Celui de Hainaut est cité en 903-920 (o),
celui de Hesbaye en 980 (6), et ce sont les plus anciennes
mentions. Deux archidiacres simultanés apparaissent pour la
première fois dans nos textes en 901 : ce sont celui de
Hesbaye, Bovon, et Gislebert, dont le ressort est inconnu (7).
Enfin, en 1007, trois archidiacres signent à la fois un acte
l'époque de Charlemagne, « car le capitulaire de 779, dit-il, la suppose déjà
généralement établie ». Le capitulaire d'Herstal en 779, c. 19, dit :
De mancipiis quae vendunt, ut in presePtiâ episcopi vel comitis sit, aut in itre-
sentià archidiaconi aul centenarii aut in presentiâ vice domini aut judicis, comitis
aut ante bene nota testimonia (Boretius, p. 31). Mais ce passage n'est pas assez
explicite pour qu'on en puisse tirer argument.
(1) Concile de Châlons-sur-Saône, c. 4o, dans Sirmond, Concilia Galliae, t. II,
p. 3 H,
(2) Mansi, XV, 497 et cf. Hinschius, t. Il, 489, note 3.
(3) Fisen, Historia Ecclesiae Leodietisis, pars I, 1. V, § 28, suivi par Van Espen,
Jus ecclesiaaticum, pars I, tit. XII, cap. 1, § 23.
(4) V. dans BSAHL, t. XIII (1903) l'intéressante étude de M. l'abbé J. Paquay
sur la Consécration de icijlisr de Tongres far le pajje Léon III en 804, oii il est l'ait
bonne justice de la légende indiquée par le titre. La réfutation qu"un anonyme qui
signe Robert d'Aluins a essayé de faire de ce travail dans une brochure intitulée Le
pape Léon lU et la consécration de l'église de Notre-Dame à Tongres, Tongres, 1904,
ne mérite pas l'honneur d'être lue.
(5) Translatio S. Eugenii, c. 7, dans Analecta Bollandiana, III, p. 34.
(0) Translatio S. Landoaldi, p. 004. Martene et Durand, A. C. II, 47-48. Encoi'e
faut-il remarquer que les textes ne prononcent pas le nom de Hainaut ni de Hes-
baye; ils montrent seulement, en parlant de localités situées dans ces contrées,
qu'elles ont un archidiacre régional.
(7) Mart. et Dur. A. C. II, 47-48. L'authenticité de ce diplôme ne me semble pas
établie.
LE DIOCESE.
227
de Notger : ce sont Oll)ert, Albold et Jean (1), mais no as ne
savons pas à quel archidiaconé ils président.
Ces maigres renseignements ne nous permettent pas de
dire avec certitude ni à quelle date remonte la division du
diocèse en arcliidiaconés, ni combien il y en avait à l'époque
de Notger. Nous pouvons admettre que l'organisation est du
IX^ siècle, comme partout ailleurs. Quant au nombre, nous
avons à cet égard des renseignements que je crois devoir,
dans l'intérêt de la clarté, résumer dans le tableau suivant :
903-920. Plus d'un archidiacre et notamment Adalelm, archi-
diacre de Hainaut.
960. Plus d'un archidiacre, et notamment Bovon, archi-
diacre de Hesbaye.
961. Bovon, archidiacre de Hesbaye, Gislebert, archi-
diacre.
1007. Trois archidiacres : Otbert, Albold et Jean.
Encore trois archidiacres en 1026 : Bodon, Otbert,
Robert et en 1029 : Gobert, Jean, Lanzon.
1031. Cinq archidiacres : Geldrad, Lambert, Robert, Sic-
con, Wazon.
Encore cinq en 1030 : Gérard, Gobert, Jean, Rotfrid,
Robert.
1057. Six archidiacres :Bernier, Gérard, Godescalc, Gode-
zon, Gobert, Humbert.
1066. Sept archidiacres : Boson, Godescalc, Godescalc,
Godescalc, Gobert, Herman, Théoduin.
1178. Huit archidiacres : Albert, Baudouin, Berthold,
Brunon, Henri, Olton, Rodolphe, Thierry (2).
Cette progression si étonnamment régulière est-elle l'ex-
pression de la réalité et faut-il croire que les arcliidiaconés
du diocèse de Liège sont allés en se multipliant dans l'ordre
qu'on vient de voir? Je ne suis pas en état de répondre à
cette question. Toutefois, je ferai remarquer qu'au dire d'un
auteur du XIP siècle cité plus haut, il n'y avait que sept
(1) Hariulf, Chronique de Saiut-Ptiquicr, éd. Lot, p. 17o.
(2) V. de Marneffe, Table cliroiiolofjique des dignitaires du chapitre de Saint-
Lambert de Liège {AHED, L XXV).
228 CilAPITRE xiii.
archidiacres au XP siècle (1). Ce témoignage confirmerait
singulièrement les conclusions qu'on tirerait des données
fournies par les dates de 106G et de 1178.
Les archidiaconés eux-mêmes étaient subdivisés en doyen-
nés, c'est-à-dire en cii'conscriptions rurales dites chrétientés
ou conciles, à la tête desquelles était un prêtre revêtu des
fonctions de doyen. Le doyen était ce qu'il est encore aujour-
d'hui (2), et nous savons par une source du X'' siècle l'exis-
tence d'un doyen d'Entre-Sambre-et-Meuse, nommé Flodinus,
dans la circonscription duquel se trouvait le monastère de
Saint-Gérard de Brogne (3). Les trente doyennés liégeois qui
existaient en 1559 ne remontent pas tous à l'époque de
Notger, mais les plus anciens sont peut-être antérieurs à la
subdivision des archidiaconés.
S'il est vrai, comme semble l'avoir établi récemment un
ingénieux chercheur, que les ressorts des croix banales co'in-
cident avec ceux des doyennés (4), alors l'antiquité de ceux-
ci apparaîtra dans tout son jour, car les croix banales sont
elles-mêmes attestées dès le X^ et le XP siècle, non pas comme
une invention de cette époque, mais comme une tradition
remontant à une date immémoriale. Un épisode de l'histoire
de Notger nous fournit l'occasion de considérer de plus près
cette curieuse institution.
Les bancroix ou croix banales étaient des processions qui,
tous les ans à la même date, amenaient au sanctuaire le plus
ancien et le plus respecté de la région les populations des
villages avoisinants, apportant leur redevance traditionnelle :
une obole et un pain. Elles avaient un double caractère : celui
d'un hommage rendu au saint dont elles visitaient le sanc-
tuaire et celui d'une redevance régulière, dont le payement
se faisait, selon l'esprit du temps, d'une manière collective et
solennelle.
(1) De fundatione et liipsu mouasterii lobitnsis, c. 11, p. 552; le passage est
reproduit ci-dessus, p. 207.
(2) Avec cette différence toutefois que le doyen n'était pas nécessairement le
curé du chef-lieu de la chrétienté, mais qu'il était choisi indifféremment parmi les
curés de toutes les paroisses de celle-ci.
(3) Translatio s. Eugenii ûâns Analecta Bollandiuna , t. III, c. n, p. 3G.
(4) V. le mémoire de M. l'abbé J. Paquay, Les antiques processions des croix
banales à Tougres. Tongres 1903.
LE DIOCESE.
229
Comme la plupart des institutions dontrorij^ine se perd dans
une antiquité reculée, elles eurent leur légende, qui avait la
prétention d'expliquer leur origine : d'ordinaire, on racontait
qu'un fléau de la nature, (inondation, sécheresse, épidémie,
épizootie) avait été conjuré par l'institution de ces croix, et
que les fidèles reconnaissants avaient voulu perpétuer le
souvenir du miracle obtenu en le commémorant chaque an-
née (1). Ces cérémonies, à la longue, parurent onéreuses à
beaucoup de localités qui, sans vouloir se soustraire à la
double obligation de la procession et de la redevance, préfé-
rèrent porter leurs hommages à des sanctuaires moins éloi-
gnés. De là, pour la plupart des monastères, l'occasion de
fréquents conflits avec les populations (2). A Lobbes, le
conflit éclata de bonne heure. Soixante-douze paroisses de-
vaient apporter leurs redevances annuelles à l'abbaye le 23
avril, jour de la fête de saint Marc. Mais, trouvant sans doute
l'itinéraire trop long, vingt-neuf d'entre elles préférèrent les
(1) Ainsi, à l'abbaye de Saint-Hubert, les bancroix auraient été imaginées en 837
pour conjurer des pluies diluviennes qui détruisaient les récoltes; l'empereur
Louis le Débonnaire cl un synode diocésain auraient confirmé l'institution (V.
Miracitla snncti lliiberti, II, 6, p. G7). A Ecliternacb, c'aurait été une épizootie qui,
éclatant avec violence au XIV*; siècle, aurait décidé la population à invoquer le
secours de saint Willibrord. A Luxembourg, les croix banales qui allaient tous les
ans en procession à Trêves, chef-lieu du diocèse, auraient été instituées au X^ siècle
à la suite d'une sécheresse désastreuse. A Lobbes même, au dire d'un écrit du
Xlle siècle, on croyait que les bancroix de cette abbaye étaient destinées à tenir lieu
des pèlerinages que les fidèles faisaient autrefois jusqu'à Rome, et que les papes
auraient, par la suite, commués en processions à des sanctuaires anciens. V. le
document publié par M. St. Bormans dans BCRH, II, 8, pp. 318 et suivantes.
(2) Ainsi à Saint-Hubert, cf. la Chronique de Saint-Hubert, c. 30, p. 380;
et c. 123, p. 627. Les paroisses qui devaient ces processions ou croix banales à
l'abbaye sont énumérées dans une bulle d'Innocent II datée du il avril 1139
(G. Kurth, Chartes de l'atfbaiie de Saint-Hubert, t. I, p. 107). A Saint-Trond, les
paroisses voisines devaient apporter leur obole à l'abbaye dans l'octave de la
Pentecùte, et, ce droit ayant été contesté à l'abbaye par l'église de Diest, l'évêque
Albéron II le confirma en 1139 par un diplôme qui énumère les paroisses rede-
vables de l'obole annuelle (Ch. Piot, Cartulaire de l'abbaye de Saint-Trond, t. I,
p. 49). A Luxembourg, les croix banales qui allaient à Trêves se rendirent à partir
de 1 128, avec l'approbation du pape Honorius II, à l'abbaye de Munster dans le fau-
bourg de la première de ces villes. V. J. Wilhelm, La seiijneurie de Mïtnsler ou l'ab-
baye de Xotre-Dame de Luxembourg pendant les cinq premiers siècles de son exis-
tence, dans le programme de l'athénée de Luxembourg, 1904, pp. 14-13.
230 CHAPITRE XIII.
porter, les unes à l'abbaye de Nivelles, les autres à celle de
Fosse, dont elles étaient plus rapprochées, frustrant ainsi
Lobbes de l'honneur et du profit qui lui revenait. Folcuin
s'en plaignit à Notger, qui examina sa revendication dans un
synode épiscopal, et, l'ayant trouvée fondée, enjoignit aux
paroisses récalcitrantes d'avoir à respecter désormais les
droits de l'abbaye. L'évêque était venu en personne à Lobbes
pour faire son enquête et tenir son synode, et c'est là que,
le jour même de la fête de saint Marc, il promulgua son
décret (1).
En examinant de près ce document, on constate que les
paroisses récalcitrantes dont il y est question sont précisé-
ment, à deux près, celles qui composaient le doyenné de
Fleurus en 1706 (2). C'est donc bien ce doyenné tout entier
qui, vers 980, s'était avisé de renoncer au vasselage religieux
de Lobbes, et, du coup, nous avons la preuve de son exis-
tence à cette date reculée, ainsi que de l'immutabilité de sa
circonscription pendant sept siècles. La division paroissiale
est ici un fait accompli, et il n'y sera presque plus touché
par la suite (3). Tout nous autorise à croire que ce grand
(i) Le document a été publié, non sans lacunes et incorrections (ainsi Dar-
mienses pour Darnuenses, fortitudine pour tortitiuUneJ , par M. le chanoine Vos,
0. c, t. I., p. 433, et, d'après lui, par Lejeune, o. c, p. 304. M. Vos a pris le texte
dans un placard in-folio publié à Mons en 1706 sous ce titre : Institutio utipplica-
tionum (jencralium qitae viihjo bancruces vocantur. M. Vos et son caudataire Lejeune
intitulent à tort ce document Sentence d'cjccommunication etc., car la menace Csi
qiiis deinceps hanc elemusynain ecclcsine (d> anti<iuis statutnm avertere viduerit, ami-
tlieina sitj n"est qu'une formule de chancellerie et fait partie de ce qu'on appelle
en diplomatique la sanction. Malgré les recherches que j'ai faites à Mons, je n'ai pu
me procurer le placard de n06. Sur les bancroix de Lobbes, voir aussi le travail
de M. F. Hachez, Le pèlennntje des croix à Valybaiie de Lobbes (Annales du Cercle
archéolofjiqiie de Mons, t. II).
(2) V. VInstitutio Siipplicatiomtm dans Vos, 1. c.
(3) Voici, dans Tordre alphabétique, les noms des 29 paroisses reprises dans
l'acte de 980 :
Baisy-ïhy (Daisius). Courcelles (Courcella).
Bidien (a). Dampremy fDampremiJ.
Buzel (Bosonis Vallisj. Fleurus (FlerosiitmJ.
Charleroi (Carnois). Frasnes-lez-Gosselies (Frnneisj.
(a) Dans Tacte de 1706, cotto localité porte le nom de Gulietia, et Vos, t. I, p. 300, l'inter-
prète par Glatiny bous Eansart.
LE DIOCÈSE. 231
progrès de la vie religieuse, réalisé sous la puissante impul-
sion de Charlemagne (1), n'était pas limité au pays de la
Sambre. On se tromperait toutefois si l'on croyait qu'il en
était de même partout. Tandis que les régions fertiles voient
de bonne heure leurs diverses agglomérations dotées d'un
service paroissial, la plupart des villages des contrées pau-
vres, comme, par exemple, l'Ardenne, durent attendre beau-
coup plus longtemps ce bienfait (i).
Nous voyons aussi fonctionner sous Notger une autre
institution canonique, le synode diocésain. Issu du preshy-
teriiini de l'église primitive, le synode diocésain est, comme
lui, un conseil épiscopal. On y promulgue les décisions des
conciles provinciaux, en nu^me temps qu'il y est pourvu,
par l'autorité épiscopale, à la solution des questions d'ordre
religieux et à la répression des abus. Les canons prescri-
vaient à l'évèque deux synodes diocésains par an et en
fixaient même la date (3). Nous avons indiqué plus haut
que le caractère à la fois spirituel et temporel de l'autorité
Gilly (GislirJ. Mellet (Melens).
Gosselies (GocileaJ, Hontignies-le-Tilleiil (Montiniacus).
Ooiiy-lez-Piéton (Gaudiunis). MoiUignies-s/Sambre {item Montiniacus).
Heppignies {llepcniaj. Obaix (Otbaise).
Houtain-le-Val (Holtoini. Petit Piœulx lez-Nivelles (Ilodaraj,
Jumet (GimiaciisJ, Pont-à-Celles fCella).
Libei'chies (Librcceis) . Pioux flîliodimn).
Lodelinsart tOduin SartliJ. Thiméon (Tiimions).
Loupoigne CLuponium). Trazegnies {Trasineia)
Jlarchiennes (Martianis). Vies-Ville (Vêtus VillaJ faj.
Mai'cinelle (item Martianis).
(1) Imbart de la Tour, Les Paroisses rurales du IVe au AV^ siècle, p. 98.
(2) Je renvoie aux belles recherches de 31. .[. Brassinne sur les paroisses de l'an-
cien diocèse de Liège, parues dans BSAIIL, t, XII, (1900) cl XIV (1904). On y voit
que le concile de Saint-Pieniacle, qui est représenté en 1904 par IT6 paroisses, n'en
avait encore que 36 en i5S8 et seulement 15 au IX^ siècle.
(3) C'était le lo octobre et la 4^ semaine après Pâques. V. concile d'Auxerre
r)73-G03 c. G, p. iSO; cf. premier concile d'Orléans, c. 19, p. 7 et liinschius,
Das Kirclienreclit der Katholiken nnd Protestanten in Deutscliland, III, p. 384, note
3. Toutefois, nous voyons l'iric d'Augsbourg tenir un synode trois jours après
Rameaux, afin d'avoir autour de lui une plus grande foule pour solenniser le jeudi
saint. Vita Udalrici, c, 4, p. 392; cf. ibid. c. 19, p. 407.
(a) L'acte de 1706 contient la même liste, sauf Baiey-Thy et IIoiitain-le-Yal en moins et
MarbaU en plus.
232 CHAPITRE XIÏI.
des évêques de Liège eut pour résultat de tranformer plus
d'une fois leurs synodes diocésains en réunions mi-partie
religieuses, uù-partie politiques, et que les trois Etats du
pays sont sortis de ces assemblées (1). Mais nous n'avons
à parler ici des synodes qu'au point de vue religieux.
On en a tenu dans le diocèse de Liège longtemps avant
Notger, et c'est dans un synode de l'évèque Etienne que fut
autoi'isé le culte de saint Eugène, dont les reliques avaient
été récemment transférées à l'abbaye de Saint-Gérard de
Brogne (2). Notger lui-même a tenu plusieurs synodes; on
vient de lire un résumé de celui de Lobbes, qui siégea
en 980.
C'est la même année 980 que fut examinée, en synode, la
délicate question des saints de Winterslioven. Si, comme c'est
probable, cette affaire fut traitée le plus près possible du lieu
d'où devaient venir les témoins, c'est à Liège ou à Tongres,
et non à Lobbes, que l'assemblée aura siégé, et alors nous
devons admettre qu'il y en a eu au moins deux pendant cette
année 980. Et cela montre aussi que, lorsqu'il était dans son
diocèse, Notger vaquait activement à ses fonctions épiscopales.
L'affaire des saints de Winterslioven était, en réalité, un
procès de canonisation : on sait que, jusqu'à la fin du XP
siècle, c'est l'autorité diocésaine qui prononçait la béatifi-
cation des saints personnages et qui leur décernait les hon-
neurs du culte public. Ce n'était pas, d'ailleurs, comme on
vient de le voir, la première affaire de ce genre qui était
portée devant un synode liégeois. Mais celle dont il s'agis-
sait cette fois était plus importante et plus difficile.
Winterslioven, près de Tongres, était une terre qui appar-
tenait à l'abbaye de Saint-Bavon de Gand, mais dont les
comtes de Flandre s'étaient emparés et qu'ils avaient succes-
sivement donnée en fief à plusieurs vassaux. On y rendait
un culte à des saints locaux dont l'évèque Eracle (939-974)
avait ordonné l'élévation, à la prière de Lambert, alors
possesseur du fief de Winterslioven. Cette cérémonie avait
été accompagnée de plusieurs miracles qui, comme bien on
(4) V. ci-dessus, p. 202.
(2) Ali. l. 111, c. 8, p. 3o.
LE DIOCÈSE. 233
pense, avaient joie un nouveau lusti'c sur la mémoire dos
dits saints. Aussi, lorsqu'on 97(5, un diplôme d'Otton II eut
remis l'abbaye de Saint-Bavon en possession de la terre de
AVintershoven (1), les moines de Gaud voulurent-ils avoir
chez eux de si précieuses reliques. Ils envoyèrent à Winters-
hoven une commission, qui procéda à TexlRunalion des corps
saints et qui les transporta à Gand(2). C'était en 980. L'abbé
AVomar pria Notger, avec qui il était lié d'amitié, de faire
recueillir tout ce qu'il savait sur les reliques et d'écrire la vie
des saints de Winterslioven. A cette supplique était joint un
mémoire racontant la vie des saints d'après les renseigne-
ments recueillis sur place par la commission monastique, et
dont la plupai't avaient été fournis par Sarabert, le curé du
lieu. Kn voici la substance :
« Au YIP siècle, saint Amand, évèque régionnaire, était
allé demander du renfort au pape saint Martin pour ses
missions apostoliques. Le souverain pontife lui adjoignit
l'archiprêtre Landoald et une dizaine de pieux personnages
des deux sexes, parmi lesquels il y avait les diacres Aman-
tius, Vinciane, sœur de Landoald et Adeltrude. Ils rejoigni-
rent Amand dans le pays de Tongres. Peu de temps après,
Amand fut appelé sur le siège épiscopal de cette ville, à la
mort de saint Jean l'Agneau. Il ne l'occupa que trois ans et
le quitta pour retourner à sa vie errante d'évangélisateur.
Pendant les neuf années qui, dit-il, s'écoulèrent entre sa re-
traite et l'avènement de saint Remacle, le siège vacant fut
administré par saint Landoald.
« Etabli dans le village de Winterslioven, près de Tongres,
Landoald y devint le précepteur de saint Lambert qui, en-
core enfant, fit là ses deux premiers miracles. Le roi Gliildé-
ric II, qui résidait alors à INIaestricht, envoyait tous les jours
des vivres à la pieuse colonie. Adrien, le messager qui cir-
culait du palais royal à la maison des saints, fut un jour
assassiné en route, à Waltwilder, parcequ'on supposait qu'il
(1) Voir cet acte dans Sickcl, DO. II, p. 143.
(2) Le Vita s. Laudouldi, p. 41 U, prétend que l'empereur s'intéressa à la trans-
lation el ([ue le pape Jean l'autorisa; mais il ne reste aucun document qui nous
permette de contrôler cette double atlirmation.
234 CHAPITRE XIII.
portait des trésors. Saint Lantloald mourut dans une bonne
vieillesse, le 19 mars d'une année restée inconnue, et fut en-
terré à Wintcrshoven, dans l'église qu'il avait lui-même
bâtie et dédiée à saint Pierre le 1'='^ décembre. Au VHP
siècle, saint Floribert, évêque de Liège, fit la translation des
reliques des saints, le 1" décembre, jour anniversaire de
la dédicace de l'église. Leur culte se célébra dans le village
jusqu à l'invasion des Normands, donc jusqu'en 882, que l'on
réenterra leurs corps pour les soustraire à ces déprédateurs.
A cette cérémonie, disait notre narrateur, assistèrent le vieil-
lard Frangerus, alors maïeur de AVintershoven depuis neuf
ans, et le prêtre Hildebrand, que j'ai moi-même enterré il y
a quelques années. Il existait aussi une vie de ces saints, que
j'ai vue; mais elle était écrite en caractères si anciens et tel-
lement maculée de taches de cire, qu'elle a été bien peu lue :
malheureusement, il y a un quart de siècle, lors de l'invasion
des Hongrois (1), ce livre, grâce à l'incurie de ses gardiens,
a péri dans un incendie ».
Notger déféra au désir de Womar. H commença par sou-
mettre à son synode diocésain la question du culte des saints
de Wintershoven. Un grand nombre de prêtres et de clercs
vinrent déposer au sujet de leurs miracles, dont ils avaient
été les témoins oculaires et auriculaires. A la suite de cette
enquête, Hériger reçut mission d'écrire l'histoire de nos
saints. Prenant pour base la déposition de Sarabert, s'aidant
du mémoire de Womar et recueillant tout ce qui se disait
dans le pays, il rédigea, sous le nom de Notger, une Vie de
saint Landoald que l'évêque, sous la date du 19 juin 980,
adressa à l'abbé de Saint-Bavon (2).
Tout n'était pas fini, cependant. Il ne manquait pas de
gens qui ne voulaient rien croire de l'histoire racontée par
Sarabert. Selon eux, loin d'être des corps saints, les préten-
dues reliques n'étaient que des ossements de malfaiteurs :
au lieu de les élever sur les autels, on devait plutôt leur
(1) Donc en 954.
(2) Les détails que je viens de donner sur rhisloire du Vila s. Landoaldi sont
extraits d'un Tramlntio s. Landoaldi qu'on trouve aux AA. SS., t. III de mars,
pp. 39 et suivantes,
LE DIOCÈSE. 235
faire subir l'épreuve du feu. N'ayant pas réussi à persuader
l'abbé de Saint-Bavon, les opposants s'adressèrent à son mé-
tropolitain, c'est-à-dire à l'arclicvcque de Reims. Ce fut
l'occasion d'un nouveau synode tenu dans cette dernière
ville, et qui réunit autour de l'arclicvcque sept de ses sufl'ra-
gants. Saint-Bavon avait envoyé des délégués qui produisi-
rent une relation de miracles faits par les saints de Winters-
hoven ainsi que la déposition écrite de plusieurs prêtres.
L'assemblée se laissa convaincre par ces preuves, et, à la
suite de cette séance, l'archcvcque autorisa formellement le
culte des reliques. Les moines, pleins de joie, allèrent aus-
sitôt trouver leur évoque diocésain, Liudulf de Noyon-Tour-
nai, qui consentit à faire l'élévation des corps saints le 13
juin 982. Lorsque Liudulf arriva de Gand, avec une suite
nombreuse, pour présider à cette cérémonie, les opposants,
si je comprends bien le texte, firent auprès du jeune prélat
une dernière tentative, qui ne fut pas plus heureuse que les
précédentes. Les saints de AVintershoven prirent définitive-
ment place sur les autels.
Que faut-il penser de cette curieuse histoire, et en parti-
culier, de la résistance acharnée que rencontra, au X^ siècle,
le culte des saints de Wintershoven ? Il y a lieu, à notre
avis, de procéder comme dans la plupart des cas semblables,
et de distinguer nettement entre le culte de nos saints et leur
biographie (1). Le culte est antérieur à celle-ci : il est attesté
dès le règne de Tévcque Eracle tout au moins. En autorisant
l'élévation des reliques, Notger, de même que les évêques de
la province ecclésiastique de Reims, se rendait sans doute à
de bonnes raisons.
Il en est autrement de l'historicité du Vita Landoaldi. Ce
document, qui émane tout entier du prêtre Sarabert, a
tout l'air d'un petit roman pieux forgé par lui. Il cite des
témoins, il est vrai, mais ces témoins sont morts. Il invoque
un écrit, mais cet écrit n'existe plus (2). Tout se ramène
(1) C'est ce que n'a pas su faire M. Holtier-Egger dans son curieux mémoire
intitulé : Zu den lleilUinKieHchicliten des Sankt Bavo Klosters (Historische Aiifsdtze
dem Audenken an G. Waitz iicwidwet. 1887).
(2) V. une historielte semblable racontée par Hincmar, au sujol île la première
Vie de saint Rémi de Reims, dans Sft.V, t. III, p. 2o!2.
236 CHAPITRE XIII.
donc, en dernière analyse, à son seul témoignage, et celui-ci
est fort suspect. D'abord, le cadre du récit est d'une rare
invraisemblance. Je ne parle pas ici de fautes grossières
contre la chronologie, comme celle qui fait donner le siège
de Tongres à saint Amand, promu en 646, par Dagobert I,
mort en 638, ou qui lui fait adjoindre des auxiliaires, avant
son épiscopat, par le pape saint Martin, qui ne monta sur le
siège de saint Pierre qu'en 649. De telles erreurs n'effarou-
chaient guère l'ancienne critique : il restait toujours possible
de sauver la réputation d'un document compromis en suppo-
sant que l'auteur s'était simplement trompé sur le nom du
pape et du roi mis en cause. On ne peut pas en dire
autant d'un saint Lambert enfant vers 650, puisqu'on le fait
mourir en 696 après 40 ans d'épiscopat : cette fois, aucune
erreur sur la personne n'étant admissible, on était en pré-
sence d'une fiction pure. Il en est de même de la prétendue
vacance du siège de Tongres pendant neuf ans et de son
administration temporaire par saint Landoald. On sait que
saint Remacle succéda immédiatement à saint Amand, après
la retraite de celui-ci eu 649 : le rôle attribué à saint Lan-
doald était donc une nouvelle fable qui rendait le récit de
plus en plus suspect.
On chercherait d'ailleurs vainement, dans l'histoire du
haut moyen âge, un diocèse du nord de la Gaule confié par
le pape à un administrateur apostolique, et il faudrait une
autorité plus sérieuse que celle du 'Vita Landoaldi pour
nous y faire croire. Ce n'est pas tout. On possédait à cette
date deux Vies de saint Lambert, dont l'une avait pour
auteur un contemporain : or, elles igmraient entièrement le
séjour que le saint aurait fait dans sa jeunesse à Winters-
hoven, sous la direction de saint Landoald. Ce silence était
d'autant plus remarquable, qu'il laissait dans l'ombre deux
éclatants miracles faits par Lambert enfant, alors que,
d'ordinaire, les vies des saints n'avaient d'autre but que de
faire connaître les faits merveilleux de ce genre, et on n'a
pas d'exemple qu'elles les aient tus sciemment.
L'analyse critique du récit n'était pas moins probante et en
découvrait la singulière incohérence, Ktait-il possible d'ad-
LE DIOCÈSE. 2H7
mettre qu'après avoir l'ait le long- voyage de Rome en Belgique,
pour pai'licipcr aux travaux apostoliques de saint Anuxnd,
Landoald et ses compagnons se fussent retires dans une vil-
légiature aux environs de la ville ôpiseopale, et que Landoald,
en particulier, eût borné son activité à l'aire l'éducation d'un
petit garçon? Enfin, celte administration du diocèse de
Tongres, pendant neuf ans, par le précepteur de saint Lam-
bert, n'est-elle pas elle-même suggérée tout simplement par
le nom du personnage? Landwald signifie, en langue germa-
nique, V administrateur du pays : de là à imaginer que Lan-
doald avait eff'ectivement administré le diocèse de Liège, il
n'y avait qu'un pas, et l'inspirateur du Vita Landoaldi ne
s'est fait aucun scrupule de le franchir (1).
La critique du X^' siècle n'était pas assez développée pour
se formaliser de pareils indices de supposition, et puis, les
idées du temps n'admettaient guère que la critique se permît
de pénétrer sur le terrain de l'hagiographie : élever le moindre
doute au sujet d'un miracle , c'était de l'impiété (2). Bien
plus : il suffisait d'agrémenter un écrit de quelques belles
histoires de miracles pour désarmer ordinairement les plus
incrédules et pour lui donner de l'autorité. Notger était de
son temps, et, pas plus que ses contemporains, il ne paraît
s'être ému des indices de supposition que contenait le récit
de Sarabert. Nous nous bornons à en prendre acte, sans
nous aviser de lui en faire un reproche (3).
(1) Je dois cependant avouer, poiu- rendre justice à Sarabert, que sur ce point
il n'est pas absolument atlirmatif, et qu'il semble trahir ses propres hésitations dans
ces lignes : Imcompertum est deinde, quanta temporis intercapedine plebs Trajec-
tensium fueritusque ad b. Remaclum sine paslorali benedictione, nisi quod famâ ad
nos usquc perferente accepimus, b. Landoalduni illic remansisse, et per novem
annos vices pontilicis administrasse. Vita s. Landoaldi, p. 36 F.
(2) Dans la vie de sainte Berlinde, qui est précisément, bien qu'avec peu de pro-
babilité, attribuée à notre Hériger (cf. G. Kurtli, Biographie nationale, t. IX, col.
231 article Hériger et S. Balau, p. 249), on raconte le trait suivant : Sainte Berlinde
avait été enterrée dans un sarcophage en bois; sept ans après, quand on ouvrit sa
tombe, le sarcophage était en pierre ! Une femme, qui ne voulait pas le croire, vint
pour s"en assurer : elle fut saisie par le démon, et, pendant trois jours, elle resta
comme morte en punition de son incrédulité. Vita s. Bcrlendis, c. 14, dans Mabil-
lon, AA. SS. 0. S. B., t. III, i, p. 16.
(3) Pour les divers documents relatifs à l'histoire de saint Landoald, je renvoie
238 CHAPITRE km.
Nous aurons achevé de dire tout ce que nous savons de
l'administration épiscopale de Notger, quand nous aurons
fait connaître quelques fondations ecclésiastiques et quelques
consécrations d'églises. Il ne sera pas reparlé ici, cela va sans
dire, des sanctuaires qu'il bâtit ou consacra dans sa princi-
pauté, mais de ceux dont, en qualité d'évêque, il eut à s'occuper
dans le reste de son diocèse. Et ici, nous avons tout d'abord
à mentionner son rôle à Aix-la-Chapelle. Cette ville, la ville
impériale comme elle aimait à s'appeler, faisait partie du dio-
cèse de Liège (1), et l'on a déjà vu que ce n'est pas sans l'in-
tervention de Notgcr que son église Notre-Dame avait reçu
de l'empereur, en 972, le don de l'abbaye de Chèvremont (2).
Lorsque le château de Chèvremont et avec lui son abbaye
furent détruits en 906, ce fut naturellement Notre-Dame
d'Aix-la-Chapelle qui reprit possession de tous les biens de
celle-ci. Elle avait jusqu'alors un chapitre de vingt chanoines;
grâce à la dotation nouvelle, le nombre en fut doublé et
porté à quarante (3). Malheureusement, il n'est resté dans
aux Acfa Sanctonnn. M. A. Patjuay, dans sa brochure intitulée De Ilcilhien van
Wintersiioven, Tongres, 4897, se contente de reproduire les données tradilion-
nelles.
(d) Gilles d'Orval III, 5, p. 81.
(2) V. ci-dessus, p. 223, note 3.
(3) Voici le passage d'Anselme, c. 25, p. 203, pailant des trois églises du château
de Chèvremont : In quarum unâ 12 presbiteri ad serviendum Dec erant deputati,
ad quorum usus respiciebant de adjacentibus villis nonnuUae decimarum partes, et
praeterea quorumdam ex integro agrorum ususfructus. Quae omnia cuni post ipsius
oppidi excidiuni in suas suaeque ecclesiae utilitates posset retorsisse, quippe qui et
antistes ejus dioeceseos foret, et in palatio Ottonis tercii adhuc pueri inter primos
consiliarius esset, simul ut a loco suo invidiam facti transi'erret, maluit sedem regiara
honorare his quae prius ad niemoratum oppidum erant appenditia. Unde et in ora-
torio sanclae Mai'iae, quod est Aquisgrani, quantus illic antea inerat numerus cleri-
corum, tantumdem adauxit ibidem Dec servientium, sibi suaeque credens suflicere
aecclesiae, si, etc.
D'autre part, Gilles d'Orval écrit, II, 57, p. Gl : Ipse (Otto III) et dominus Noge-
rus tutor ejus 28 canonicos partim de suis prediis partim de reditibus ecdesie
Capremontis conslituit et addidit, quia in dicta Aquensi ecclesià, postquam vastata
exstitit a Normannls, non erant nisi 42, et sic modo sunt in eâ 40 canonici, cum
sanctus Karohis qui eam l'undavit dicatur 20 clericos statuisse. J'ai tâché
de combiner ces deux témoig-nages.
t.V. DIOCÈSE. 230
l'iiistoire aucune trace des modilicalions qui curenl lieu, à
cette occasion, dans le régime de celte collégiale, ni de l'in-
tervention de Tévêque diocésain.
Par contre, nous avons une autre preuve de Tintérct porté
par Notger à Téglise vénérable dont le dôme ombrageait la
tombe de Gliarlemagne. C'est une bulle du pape Grégoire Y,
en date du 8 février 997, accordant à ce sanctuaire le privi-
lège d'être desservi par sept cardinaux prêtres et par sept
cardinaux diacres. Les cardinaux prêtres étaient les seuls,
avec l'archevêque de Cologne et l'évêque de Liège, à pouvoir
oiïicier sur l'autel de la Sainte Vierge (1). Il n'y avait guère,
de ce côté des Alpes, que Reims et Cologne qui fussent en
possession du même honneur. Un artiste italien du nom de
Jean fut chargé [)ar l'empereur de la décoration du sanc-
tuaire et fut ensuite reconnnandé par lui à Notger, qui l'em-
ploya à orner les églises de Liège : (2) c'est un indice de plus
de la collaboration de l'empereur et de l'évêque à Aix-la-
Chapelle.
Cette collaboration, toutefois, n'eut pas pour objet, comme
on la cru jusqu'à nos jours, la construction d'une église à la
mémoire de saint Adalbert, leur ami commun. Qu'y avait-il
de plus poétique et aussi de plus vraisemblable que l'histoire
de l'érection de ce sanctuaire par les deux hommes qui pro-
fessaient ensemble le culte d'une mémoire chérie et dont l'un,
l'évêque, est connu pour avoir honoré cette mémoire en lui
consacrant une de ses églises de Liège? Et pourtant, il faut
renoncer à cette belle légende, car il est établi aujourd'hui
que c'est Henri II et non Otton III qui a fondé l'église Saint-
Adalbert à Aix-la-Chapelle (3). Notger, au surplus, a dû porter
à l'initiative d'Henri II le même intérêt qu'il aurait porté à
celle d'Otton III ; il a x^eut-être encouragé l'empereur dans
(1) Quix, Codex diplomaticus aquensis, I, 36; Miraeus-Foppens, III, 563.
(2) Sur le peintre Jean, \oir G. Kuitli, Le peintre Jean, DIAL, t. XXXIII (1903)
cl cf. ci-dessous, ch. XV.
(3) Voir les deux diplômes d'Henri II, en date du 6 juillet lOOo et du mois de
mai 1018, (Z>//. //, pp. 122 et SOo), auxquels il faut ajouter ceux du 7 juillet 1003
et du 13 août 1005, iDII. Il, pp. 124 et 127), et cf. P.. Pick, Hat Otto lU die St-Adal-
berti Kirclie in Aachen (jefjrundet? (Dans le recueil du même intitulé : Ans Auchens
Verganijenheit. Aix-la-Chapelle, 1893).
240 CHAPITRE XIII.
son projet, et, sans doute aussi, il a consacré l'église quand
elle fut achevée.
Deux autres églises du diocèse de Liège furent consacrées
par Notger : ce sont celles de Florennes et de Waulsort. Sur
la première, nous sommes assez bien renseignés. Elle avait
été bâtie par Arnoul de Rumigny, seigneur du lieu (1), en
l'honneur de saint Gengoul, dont les reliques y avaient été
apportées de Gedinne (2). Cette consécration eut lieu en
1002 (3).
Nous connaissons moins l'activité épiscopale de Notger à
Waulsort. L'évoque de Liège, qui était déjà venu à Waul-
sort consacrer l'abbé Thierry (4), y fut rappelé sous ce dernier
pour consacrer l'église abbatiale, qui venait d'être rebâtie
à la suite d'un incendie. A cette occasion, il prit quelques
mesures liturgiques dont le chroniqueur nous entretient avec
plus de détail. Sous l'abbé Forannan, l'abbaye célébrait le
même jour, c'est-à-dire le 3 décembre, trois fêtes à la fois :
celle de la dédicace de son église, celle de la déposition de
saint Éloque, et celle de la translation du même saint. L'é-
vêque de Liège décida que la fête de la déposition du saint
continuerait d'être célébrée le jour traditionnel, c'est-à-dire
le 3 décembre ; il porta celle de la translation au 8 octobre,
(1) Sur ce personnage, v. Roland, Histoire généalogique de ht maison de Itiimi-
gnij-Florciines dans Annales de la Société archéologique de Nnmttr, t. XIX (1891).
(2) V. Miracala S. Gcngulji auctore Gonzonc abbate Florinensi dans MGH., t. XV,
p. 792.
(3) Albéric de Troisfontaines ad ann. 4002, p. 778 et Gilles d'Orval II, 59,
p. 23, qui reproduisent une source commune oh Notger n'est pas cité. L'année
n'est d'ailleurs fournie que par une conjecture d'Albéric, comme le fait remarquer
Holder-Egger, 1. c. Au dire du Gesta ejrp. Cani.,111, 48, p. 470, Arnoul de Rumigny
aurait laissé l'église inachevée, et ce serait son fils Gérard, évêque de Cambrai, qui
l'aurait achevée et consacrée du consentement de Baldéric II, évôcjne de Liège. Mais
ce témoignage ne saurait contrebalancer celui de Gonzon, qui écrivait à Florennes
avant 40S0, et il paraît bien qu'il y a confusion dans les souvenirs du chroniqueur
cambraisien. Il est inutile de réfuter Jean dOutremeuse, IV, p. 478, qui place la
consécration en 4004.
(4) La chronologie de Waulsort est très embrouillée pour le X» siècle; elle no
nous permet pas de dire si Notger a aussi consacré les abbés Immon et Forannan,
prédécesseurs de Thierry. Cf. dom trsmer Berlière, Monasticon Belge, 4890, f. I,
p. 40 et L. Lahaye, Étude sur l'abbaye de Waulsort, dans BSAHL, t. V (4889),
p. 217 et suivantes.
LE DIOCESÏî.
M
et celle de la dédicace de l'église au 14 mai, qui est proba-
blement le jour où il la consacra. Le chroniqueur de Waul-
sort se félicite de ces mesures, qui, dit-il, donnèrent à chacune
de ces solennités l'éclat dont elles furent entourées depuis
lors (1).
Là ne se borna pas l'intérêt que Nolger porta à l'abbaye
de Waulsort. Il est permis de croire qu'il aura inspiré ou
tout au moins encouragé les remarquables travaux qui y
furent exécutés par l'abbé Érembert, et qui rappellent, dune
manière instructive, ceux de l'abbé Folcuin à Lobbes (2).
Les autres abbayes du diocèse ne laissèrent pas Notger indif-
férent. Bien que celle de Saint-ïrond relevât au temporel de
l'évêché de Metz, elle était trop voisine de Liège et elle avait
trop souvent besoin, dans ces temps troublés, de la protec-
tion de l'évèque diocésain pour que celui-ci se soit désinté-
ressé de ses destinées (3). On le voit aussi en bons rapports
avec l'abbé de Saint-Hubert (4), et on sait qu'il est parvenu
à mettre Gembloux sous le patronage de Saint-Lambert (o).
Des traditions un peu altérées, mais qui ont un fond liisto-
(1) Deinde quia res exigebat ut ararum consecrationes renovaronlur episcopali
benediclione, très a beato Forannano sollemnes celebritates tertio nonarum decem-
brium sub unius diei observantiam conslitutae mutantur. Nam tempii consecratio
pridie idus maii staluitur et depositio beati Eloquii in propriam diem relinquitur,
et ejusdem franslalionis observanlia propler connuentiam populi, qui eo fempore
quotannis congregabatur, sicut nunc observalur, octavo idus octobris ob tempo-
l'alem aflluentiain prudeiitiuin consilio constituitur. Renovati igitur a domino No-
ciiero Leodiensium pontifice tribus sollemnibus cclebritatibus, honorein proprii
cultus unaquaeque celebrilas per se reformata et dignitatem suae venerationis
resumpsit sicque dierum istorum exullatio et devotionis ordinatio longo tempore
permansit. (CItronicon Walciodorerise, c. 40, p. o24 et S4, p. 528). Cf. L. Labaye,
Etude sur l'ubbaije de Waulsort, o. c, p. 233).
(2) CItronicon Walciodorense, c. 41-44, p. 824-523.
(3) Je n'ose toutefois pas reconnaître Notger dans Tévêque de Liège non nommé
qui, au dire de la Chronique de Saint-Trond de l'abbé Rodolphe, I, 2, p. 230, pro-
tégea l'abbé Adélard contre l'évèque de Metz, Thierry II. La raison en est que
Adélard fut abbé de 999 ou 1003 à 1034, et que Thierry II occupa le siège de Metz
de ICOG à -1046. Cela nous forcerait à admettre que les débats de Thierry II avec
Adélard eurent lieu dès les deux premières années de son règne, ce qui est fort
peu probable.
(4) V. ci-dessus, p. 34.
(o) V. ci-dessus, p. 86.
I. 46
24iJ CHAPITRE XIII.
rique, nous font connaître aussi sa présence à Saint-Gérard
de Brogne, et la bienveillance dont il entoura celte maison
religieuse. Mais nous sommes particulièrement bien rensei-
gnés sur ses relations avec l'abbaye de Thorn. Cette maison,
située sur la rive gauche de la Meuse, entre Maeseyck et
Ruremonde, fut fondée en 992 par Hilsuinde, femme du
comte Ansfrid, avec le consentement de son époux. Elle
la dota richement et, devenue veuve, elle s'y retira avec sa
fille Benoîte, qui en devint la première abbesse (1). En
qualité dévèque diocésain, Notger était appelé à approuver
cette fondation, mais d'autres motifs encore le portaient à
s'y intéresser (2). Ansfrid était son ami : ils avaient tous
les deux servi les rois saxons, à la cour desquels ils
s'étaient probablement rencontrés plus dune fois. C'est à la
demande de l'évêque de Liège qu'en 98o, Otton III avait
accordé à Ansfrid des avantages considérables en Frise et
dans le Maesland (3). Notger obéissait donc autant aux
suggestions de l'amitié qu'à la voix de son devoir pastoral
en contribuant à cette importante fondation de la pieuse
famille qui renonçait tout entière aux joies du monde pour
(1) Voir la charte de fondation de Hilsuinde dans J. Habets, De Archieven van
het Kapittel der hoogadellijke rijksabdij Thorn, t. I, p. 6. L'éditeur, dans son intro-
duction, pp. XII-XXXV, défend vigoureusement l'authenticité de ce diplôme, dont
le protocole final seul serait altéré; sa démonstration m'a paru convaincante. Selon
Hirsch, II, 330, n. 3, suivi par M. Vanderkindere, Formation territoriale, II, p. 121,
l'acte serait, au contraire, eiu plumpes Machwerk.
(2) Je ne crois pas inutile de donner ici un aperçu des établissements monastiques
existant dans le diocèse de Liège sous le ponfilicaf de Notger.
Abbayes d'hommes. Abbayes de femmes.
Stavelot. Nivelles.
Saint-Trond. Suesteren.
Saint-Hubert. Andenne.
Gembloux. Moustier-sur-Sambre.
Brogne. Aldencyck.
Celles. Thorn.
Malonne.
Malines.
Aulne.
Florennes.
(3) 1)0. m, p. 4H.
LE DiocKsi:. 243
suivre, dans le clergé ou dans le cloître, les traces du divin
Rédempteur (1).
L'abbaye de Thorn lui resta chère; il lui lit don des trois
églises de Britte, de Ilemert et d'Avezate; plus tard, l'année
qui précéda sa mort, il lui lit concéder par diplôme impérial
les droits de tonlieu et de marché à Thorn, avec celui de juri-
diction (2). Dans l'intervalle entre ces deux donations, il eut
l'occasion de témoigner dune manière plus éclatante la haute
considération qu'il avait pour le comte Ansfrid; l'évèché
d'Utrecht étant devenu vacant en 995, il décida l'empereur
Otton III à confier ce siège à son ami (3).
Le reste de l'activité épiscopale de Notger échappe à notre
connaissance, et son biographe ne nous en a rien dit. Nous
n'essayerons pas de suppléer à son silence, et nous n'énumé-
rerons pas ici des rubriques sous lesquelles nous serions
obligés de laisser des blancs. Certes, ces lacunes de notre
exposé sont pénibles. Avec quel intérêt, par exemple, on
assisterait au travail de l'organisation paroissiale, qui dut
être actif! Sous un pontificat si prospère, en un temps où le
rajeunissement de la vie religieuse était si vif, où un mouve-
ment universel faisait sortir de terre les églises neuves, sans
doute aussi les paroisses durent se multiplier, et plus d'une
se sera détachée sous Notger de son église-mère pour conqué-
(i) La fondation de Thorn nous est connue : 1° par le diplôme de Hilsuinde,
sur lequel voir la note ci-dessus; 2» par le récit de Thietmar de Mersebourg, IV,
32; 30 par une notice de Gilles d'Orval, II, o3, p. GO, que Habets, p. XV, a le tort
d'attribuer à Anselme, n'ayant consulté que l'édition vieillie de Chapeaville. Ces
récits ne s'accordent pas complètement sur les circonstances de la fondation, mais
leurs contradictions sont faciles à lever. Si Thietmar et Gilles d'Orval attribuent la
fondation à Ansfrid et non à sa femme, cela prouve simplement qu'ils n'ont pas eu
une connaissance exacte de l'affaire, et le diplôme de Hilsuinde, qui les contredit,
semble emprunter à cette opposition une preuve d'authenticité de plus, car il est
évident qu'un faussaire aurait eu soin de le rédiger en conformité avec les récits
existants. Thietmar ajoute qu'Ansfrid donna le nouveau monastère à Saint-Lambert,
ce qui est une inexactitude flagrante; Thorn resta toujours une abbaye impériale et
ne dépendit jamais des évêques de Liège. D'après cela, il faut corriger Hirsch,
Heinrich II, t. I, p. 330, qui reproduit le renseignement de Thietmar sans le con-
trôler.
(2) DH. Il, p. IGG ; Habets, 0. c. I, p. 7.
(3) Thietmar de Mersebourg, IV, 24, pp. 777-778,
244 CHAPITRE XIU.
rir une existence indépendante. Il est dit d'un évoque du X*
siècle que dans un grand nombre de localités il vint au se-
cours des populations trop éloignées de l'église, soit en y
créant des paroisses nouvelles, soit en y bâtissant des cha-
pelles (1). Gela est vrai, dans une mesure variable, et de notre
évêque, et de tous les pontifes du X*^ siècle en Allemagne.
Il faut savoir gré au biographe de nous avoir au moins
laissé entrevoir Notger dans l'exercice du ministère de la
parole. Ce ministère était en effet une des principales mis-
sions de l'évoque, et Fulbert de Chartres s'inspirait de la
tradition quand il recommandait au roi Robert de ne point
permettre d'élire un évèque incapable de prêcher (2). Les
évêques du X^ siècle ne se sont pas dérobés à ce devoir. Nous
voyons saint Brunon (3) et saint Héribert (4), à Cologne;
saint Ulric, à Augsbourg (5) ; saint Adalbert, à Prague (6) ;
saint Frédéric et Willigis, à Mayence ; saint Gérard , à
Toul (7), haranguer leurs fidèles, et une des qualités épisco-
pales les plus vantées, c'est l'éloquence. Elle ne manqua
pas à Notger. Un poëme écrit presque au lendemain de sa
mort nous dit qu'il enseignait le peuple en langue vulgaire
et le clergé en langue latine, nourrissant, à l'exemple de
Tapôtre, les petits de lait et les grands d'aliments solides.
Et il continue, faisant allusion, sans doute, à la vigueur ora-
toire du prélat : « Devant ce vaillant chevalier du Christ,
les hérésies tombaient d'emblée. La fraude, les fausses doc-
(i) In plerisque parochiis misericorditer subveilit populo in difficultate longissimi
ecclesiarum itmeris, sine parrochiis novis in divisione aliarum factis, sive capellis
in eis constructis. Vita Metmverci, c. -ISG. p. d39.
(2) P. Fournier, Les Officialités au moi/en-ûge, Paris, 1880, p. VIII.
(3) Jam vero in praedicalione verbi Dei qualis quantusque fuerit, admi-
rari possumus, diflinire non possumus. Ruotgerus, c. 33, p. 267.
(4) Vita S. Heriberti, c. 9, p. 747.
(5) Vita S. Udalrici, c. 4 et 6, pp. 391-39S. Le même ouvrage, c. 24, p. 409,
vante Adalbéron, neveu et successeur présomptif de cet évèque, comme étant in
eloquentid dulcisotid cautus.
(G) Vulgari plebem, clerum sermonc latino
Erudit et satiat magnà dulcedine verbi.
Lac teneris praebens solidamque valentibus escam.
Dans le Vita Notgeri, c. 8.
(7) Vita s. Gerardi TiiUcmis, c. 4, p. 494.
LE DIOCÈSE. 245
trilles, l'orgueil des sectaires et leurs iiiveiûious, tout fuyait,
tremblant de se voir démasqué par ce redoutable juge des
mœurs. » Il n'y a là que quelques traits, mais ils sullisent
pour nous intéresser.
J'ai d'ailleurs fait remarquer plus haut que Notgcr ne
savait pas le roman ou Wallon (1), qui était parlé par une
moitié de ses ouailles et notamment par la population de sa
ville de Liège. Cela était fâcheux, sans doute, mais des
inconvénients de ce genre étaient fi'équents dans la Lotha-
ringie, qui était pourvue d'évêques par la cour d'Allemagne.
C'est ainsi qu'à la môme époque, deux évéques de Cambrai,
Bérenger et Theudon, ont ignoré le français et ont pu se
considérer comme des étrangers dans leur cité épiscopale (2).
Il faut ajouter que la plus grande partie du diocèse de
Cambrai et une lionne moitié du diocèse de Liège parlaient
l'idiome germanique. Cet idiome, à la vérité, se distin-
guait notablement du dialecte natal de Notger, et celui-ci
aura dû faire des efforts pour se rendre intelligible à ses
auditeurs thiois. Plus d'une fois, en l'écoutant, ils auront
reconnu le Souabe à sa langue chuintante, tout en admi-
rant son éloquence.
Est-il vrai que Notger ait contribué pour une large part à
la diffusion de la fête des Trépassés, que l'abbé Odilon de
Cluny venait de créer dans son monastère, et qui de là se
répandit sur tout le monde chrétien? Gilles d'Orval nous dit
qu'il l'introduisit dans son diocèse et voulut qu'elle y fût
célébrée solennellement (3). Ce renseignement est sommaire
(1) C'est le nom d'origine allemande qu'on trouve dans la chronique de Rodolphe
de Saint-Trond I, -1, p. 229 : Igitur primus Adelardus nativam linguam non habuit
theutonicani, sed quam corrupte nominant romanam, theutonice walonicam.
(2) V. Gesta epp. Camerac, I, 80, p. 431 ; I, 99, p. 441.
Par contre, quand un évèque liégeois du IX^ siècle, Hartgar, est vanté par Sedu-
Ijus (II, 1, 27, p. 167), comme ayant su les trois langues :
Aurea iingua cluit triplici cui famine vocis
c'est évidemment du latin, du thiois (flamand) et du roman (wallon) que veut parler
le poète. Le même éloge est fait du pape Grégoire V (f 999) par un contemporain :
Usus franciscâ, \'ulgari et voce latinà
Insfituit populos eloquio triplici.
La langue ridijairc en question est ici l'italien.
(3) (Odilo) constituit per omnia monasteria sibi subjecla, ut sicut primo die no-
246 CHAPITRE XIII.
et tardif; toutefois, il serait téméraire de l'écarter pour cette
seule raison, et tout indique que Gilles d'Orval parle ici
d'après une source plus ancienne. C'est vers 998 que, selon
Sigebert de Gembloux, Odilon institua la fête des morts (1);
la chronologie ne s'oppose donc pas à ce que Notger ait pu
s'y intéresser et la répandre. Et il fut certainement l'un des
premiers qui accueillirent une solennité si touchante, autre-
ment l'histoire n'aurait pas pris la peine de nous apprendre
son initiative, puisqu'on sait que tous les diocèses, l'un après
l'autre, consacrèrent par leur liturgie l'œuvre d'Odilon de
Cluny. Cela suffit pour nous autoriser à revendiquer pour le
diocèse de Liège, qui avait créé la fête de la Trinité et qui
devait créer celle de la Fête-Dieu, l'honneur d'avoir été des
premiers à répandre celle des Trépassés.
Ce qui vient d'être dit permet de croire que d'excellentes
relations existaient entre Notger et les Clunisiens. Nous en
avons une autre preuve. L'un des hommes les plus illustres
de cette famille monastique, Richard de Saint-Vanne, qui a
réformé plus d'un monastère du diocèse de Liège, professait
vembris sollempnitas omnium Sanctonim agitur, ita sequenti die memoria omnium
in Christo quiescenlium ceiebretur. Qui ritus ad multas ecclesias transiens, fidelium
defunctorum memoriam sollempnizari facit. Qucun consiietuiUnem etiam episcopus
Christi Nothgents ad suam dyocesiam transluUt, eamque soUempniter fieri ordinavit.
Gilles d'Orval, II, 53, p. 60, reproduisant Sigebert de Gembloux, a. 998, p. 333, à
part la phrase soulignée qui est de lui.
(1) Cette date, donnée par Sigebert de Gembloux, Chronicon, p. 353 et par le
frère André d'Anchin, est admis par Mabillon. Sackur, Die Cluniacenser , t. II.
p. 473, conteste, mais sans raison probante, qu'elle soit de Sigebert et veut qu'elle
repose sur une fausse interprétation du texte de cet auteur. On allègue, à la vérité,
que le décret par lequel Odilon rendit la fête obligatoire pour toutes les maisons clu-
nisiennes semble postérieur à la mort d'Henri II (1024) ; mais il s'en faut que ce
décret lui-même soit nécessairement contemporain de l'institution de la fête. 0. Ring-
holz a prouvé qu'il se compose de deux parties, dont la première (jusqu'à Ergo qiui-
liter) est antérieur tout au moins à 1009, puisqu'à cette année la Disciplina Farfen-
sis, (jui la reproduit, existait déjà. Y. Ringholz. Die Einfùhruu'j des Allerseelentages
durch den II. Odiio von Clunij dans Wissemchaftliche Studien nnd Mittheilimcjen ans
dem Benediktiner Orden, II* année, 11^ volume, p. 23G-2oi. La discussion sur la date
serait sans objet si l'on avait la preuve de l'existence d'une bulle de Sylvestre II,
confirmant la fête (Oldoini, Vitae Bomamn-itin pontijicnm, I, p. 737), mais la preuve
que Ringholz tire du Martyrologe Romain fqncni vilum postea unirersalis ecclesia
recipiens comprobavitj est trop faible.
LE DIOCÈSE. 247
pour Notgcr une véritable vénération et îe considérait com-
me un saint (1). Gela étant, la tradition d'après laquelle l'abbé
Odilon aurait fondé dans le diocèse de Liège cinq prieurés
de son ordre (2) ne manque pas d'une certaine vraisemblance
interne. En réalité toutefois, aucun de ces établissements
n'est antérieur à la fin du XP siècle, et il faut bilTer de l'his-
toire de Notger toute la part qui lui est attribuée dans leur
fondation (3).
Au dire d'Anselme, le pa[)e aurait eu pour Notger une
si haute estime, qu'il l'aurait plus d'une fois chargé de tran-
cher à sa place des différents entre évcques cisalpins (4).
Nous ne savons à quels événements Anselme fait allusion,
mais il est bien certain que son témoignage est ici de grande
portée, et nous pouvons l'accueillir avec certitude, bien qu'il
soit malheureusement trop vague à notre gré. Anselme n'a
pu penser d'ailleurs qu'à Grégoire Y ou à Silvestre II (o).
Notger les connaissait personnellement l'un et l'autre : on
sait déjà ses relations avec ce dernier; quant à Grégoire V,
sous le nom de Brunon qu'il avait porté dans le siècle, il
avait appartenu avec Notger à la chapelle de l'empereur, et y
avait probablement noué avec notre évèque des liens d'amitié.
Notger fut deux fois en Italie pendant le pontificat de Gré-
goire V, la première en 996-997, la seconde de 997 jusqu'en
1000 et peut-être plus tard. Il eut donc l'occasion de revoir
à plusieurs reprises son ancien ami. Avec Gerbert, ses rela-
tions avaient subi une crise lors du procès de celui-ci, mais,
quand Gerbert fut devenu ioape, elles restèrent bonnes, sans
(1) Hugues de Flavigny, II, p. ,382.
(2) Gilles d'Orval, II, o3, p. GO. Jean d'Outremeuse, IV, p. I7.j, connaît la dale
exacte de la fondation, comme il fallait s'y attendre; c'est l'an iOOO. Cf. Foullon, I,
p. 201; Fisen, I, p. 130; Devaulx, II, p. 38.
(3) Il y a eu en réalité, dans le diocèse de Liège, six prieurés clunisiens, sur les-
quels voyez .1. Halkin, Les prieurés clunisiens de l'ancien diocèse de Lièije, BSAHL,
t. X (1896) pp. -133-293, et le même, Documents concernant le prieuré de St-Sérevin
en Condroz de l'ordre de Chinii (BCKH, Y, t. 4).
(i) Anselme, c. 30. Cf. Histoire littéraire de la France, t. VII, p. 210.
(5) A la vérité, Jean XV a accordé une bulle à Notger à la demande de Théo-
pliano, mais Notger était alors encore un inconnu pour le pape et il n'eut pas l'oc-
casion de faire sa connaissance.
248 CHAPITRE XIII.
que rien nous montre que Notger aurait joui de la faveur
spéciale du souverain pontife. C'est donc, très probablement,
de Grégoire V qu'il faut entendre le renseignement d'An-
selme.
Il nous reste, pour épuiser l'objet de ce chapitre, à faire
mention encore de certains récits relevant de ce qu'on pour-
rait appeler l'histoii'e légendaire de Notger. Ces récits, qu'on
rencontre pour la première fois dans Gilles d'Orval, sont
d'ingénieuses amplifications de thèmes fournis par Sigebert
de Gembloux. En 1006, d'après Gilles d'Orval, un été sec,
suivi de neiges précoces et de grandes pluies d'automne, qui
empêchèrent les semailles, avait produit une famine. Notger
ordonna un jeune général et ses prières furent efficaces, car
il plut du blé en Hesbaye, d'aucuns disent même des pois-
sons. Ce ne fut pas la seule calamité de l'année. Il y eut un
tremblement de terre; une comète apparut dans le ciel. Le
14 décembre, dans l'après-midi, on vit comme une grande
torche ardente traverser le firmament et tomber sur la terre,
après quoi apparut une espèce de dragon à la tête garnie
d'une crête et aux pattes bleues. Mais tous les dangers ainsi
pronostiqués fm^ent conjurés par les prières de Notger » (1).
(1) Voir ces légendes dans Gilles d'Orval, II, o9, p. 60, d"oii elles ont passé, pro-
bablement au XlVe ou au XVe siècle, dans la chronique interpolée de Saint-Laurent.
Je crois utile de faire voir, ci-dessous, le rapport entre Gilles d'Orval et Sigebert
de Gembloux : on pourra, en le constatant, se rendre compte de l'origine des
éléments légendaires :
Gilles d"Orval, II, 53, p. 60. Sigebert, Chronicoii.
Temporibus ejus siccitas magna ver- 1006. Famés et mortalitas jam gravi-
nalis, unde et satio primitiva impedita et ter per totum orbem invaluit, ut tedio
famés ingens secuta est. Fertur enim sepelientiiim vifi adliuc spiritiiin trahen-
etiam precibus ejus annonam pluisse de tes ubnierrntiir cinn iiwrtitis.
celo in Hasbanio, alii etiam pisciculos
parvos de celo pluisse ferebant. Postea
nix de celo nimia decidit, ymber etiam
continuus, qui autumpnalem sationem
denegaret omnino. Episcopus vero Noth-
gerus, indicto communi jejunio, pericu-
lum imminens reppulit. Terre motus
quoque factus est permaximus, corne- '003. Cmnctcs hnrribiU sprcie Jhim-
lesque apparuit splendidissimus. Kono mas Inic iUuajUcjactaiis, in australi parte
decimo kalendas januarii circa horam visitsest.
LE DIOCESE.
249
Outre les légendes populaires ou monastiques qui ont
envahi la biographie de Notger, il nous l'aut aussi éliminer
celles qui naissent aujourd'hui dans les sillons de l'érudition.
La fameuse tradition des terreurs de l'an mil, si elle était
fondée, créerait un inexplicable contraste entre les préoccu-
pations d'avenir du grand civilisateur et les préjugés de son
époque : il est inutile de dire qu'elle est une pure liction des
érudits du XVIIP siècle et qu'elle reçoit du règne de Notger
un éclatant démenti. L'intense activité déployée par lui et
ses collaborateurs dans le double domaine religieux et civil
pendant la génération qui précéda l'année fatidique est une
des réfutations les plus péremptoires d'une croyance aujour-
d'hui démodée. Le seul récit que nous avons fait de cette
carrière de prince et d'évcque exclut irrémissiblement de
l'histoù'e les prétendues terreurs de l'an mil, et il n'y a pas
lieu de nous en occuper davantage (1).
noiiam, lisso ccio, quasi facula ardens
cum longo Iractu instar fiilguris illapsa
est terris tanto splendore, ut non modo
qni in agris erant set etiani in teetis,
irrupto lumine, ferirentur. Qua eeli fis-
sura sensim evanescente, intérim visa
est figura quasi serpentis, capite quidem
crescente, cum ceruleis pedibus. Que
pericula oratione viri Dei sunt adnichi-
lata.
On trouve des récits analogues, mais d'un caractère plus liistoi'iquc, dans la vie
de saint Héribert de Cologne, contemporain de Notger, c. 7 et 8, pp. 74o-746. Gilles
d'Orval, qui a certainement lu cet ouvrage, s'en est manifestement inspiré.
Alpert, De dirersitate tempnrum, I, 6 p. 704.
Post hinc triennium quam rex in solium regni sublimatus est (lOOo) commetes
liorribili specie flammas hac illaque jactans, in anstrali parte coeli visus est. Se-
quenti anno (1006) famés et mortalitas gravissima per totum orbem factae sunt, ita
ut in multis locis prae multitudine mortuorum et taedip sepelientium vivi adhuc
spiritum trahentes, vi qua poterant renitentes, cum mortuis obruerentur.
La terrible famine de iOOG a laissé aussi des traces dans la chronique de Ro-
dolphe de Saint-Trond, I, p. 229.
(1) C'est dom Plaine qui a le mérite d'avoir le premier attaqué la légende et de
l'avoir anéantie dans son magistral article intitulé : Les Terreur.i de l'on mil {Revue
des qucstifuis histniiqircs, janvier 1873). Après lui, M. Raoul Rozièrc a repris le
sujet dans La Icçicnde des terreurs de l'an mil (Revue p(diti<iiie et littéraire, t. XXI
(1878). y\. Rozière, qui a d'ailleurs le mérite d"avoir élucidé les origines de la
230
CHAPITRE XIII.
NOTE.
LE CLERGE DE NOTCiER.
Prévôts.
Robert.
Godescalc [de Morialmé] i002.
Archidiacres.
Robert.
Erluin (avant octobre 995).
Otbcrt, 998,d002 (12 mars).
Albold, 1002 (12 mars).
1002 (12 mars).
Jean,
Ëcolâtres.
Adalboid.
Wazon, 1007.
Clercs.
Nitho
1002.
Si 00
»
Egbert
»
Frédéric
Notaire.
Hardulfus,
vers 973.
(Anselme c. 26, p. 20i.)
(Hariulf, Chronique de Saint- Riquier,
c. 30, p. 171. Sur la date, v. ci-dessus,
p. 121, note 1.)
(Anselme, c. 26, p. 204.)
{Gesta epp. camerac. I, 110 p. SiS).
(Hariulf, Chronique de Saint- Riquier,
c. 31, p. 175. Sur la date, v. ci-des-
sus, p. 121, note 1.)
(Anselme, c. 40, p. 210.)
(Hariulf, Chronique de Saint -Riquier,
C. 30, p. 171. Sur la date de 1002,
V. ci-dessus p. 121, note 1.)
(Manuscrits Lefort II, 18, aux Archives
de l'État à Liège, f. 3. Cf. BCRIl, III, ii,
p. 278.)
légende, s'est audacicusemenl attribué Thonncur de la découverte de dom Plaine
en passant totalonjent sous silence le travail de celui-ci ; il est ainsi parvenu à faii'e
illusion à ceux qui ont étudié le sujet après lui, et qui ont confirmé les conclusions
du savant bénédictin sans savoir qu'ils étaient les complices incon.-^cients d'une
laïcisation d'un genre spécial. Ce sont Von Eicken, Die Mittelalteriiche Weltan-
schauung dans Forschunrjen zur dcutschen Grscliichte, t. XXIII ; Jules Roy, L'An
Mille, Paris, Hachette, 1883 [Bibliothèque des merveilles); P. Orsi, L'anno mille
{llivista Stnrica Italianu, 1887). Ces résultats généraux sont contrôlés et confirmés
jiar ceux des chercheurs qui ont étudié le sujet dans un domaine étroit comme (Mgr.
Schoolmeesters) dans Le Mémorial, janvier-mai-juin 1874 et le P. Beissel, Der hei-
lifje Dernward rou llililrshcim ah Kïinstlvr uvd Fordercr dcr drnlsrhcn Kunst,
pp. 69-70.
CHAPITRE XIV.
l'instruction publique (1).
Un des plus beaux aspects de la carrière de Notger, c'est
le zèle qu'il déploya pour l'instruction publique. Sous ce
rapport, il fut le digne successeur d'Eracle et l'émule de
cette pléiade d'hommes distingués qui, sous le règne d'Otton
le Grand, gardaient les tradition du siècle de Cliarlemagne.
Pour bien nous rendre compte de l'activité qu'il déploya dans
ce domaine, il faut jeter un coup d'œil sur l'état dans lequel
il trouva les lettres et les études à Liège.
Selon toute apparence, la prospérité de l'instruction
publique dans cette ville remontait à Cliarlemagne. La
puissante impulsion donnée par ce grand homme au mouve-
ment intellectuel devait se faire sentir principalement dans
les régions de son vaste empire qu'il habitait lui-même.
Quoi d'étonnant, dès lors, que Liège, voisine des séjours
carolingiens d'Herstal, de Jupille et d'Aix-la-Chapelle, et
qui eut même un jour l'honneur de donner l'hospitalité à
Cliarlemagne (2), ait eu de bonne heure des écoles et des
lettrés? Le seul document qui nous montre l'application des
instructions données par l'empereur à l'épiscopat, c'est préci-
sément un mandement de l'évêque de Liège Gerbald (78o-810)
(1) Sur les écoles de Liège au moyen-âge, il faut lire : A. BiKner, Wazound die
Sduclen von LïUtich, Brcsslau, 1879 (dissertation) ; Dute, Die Schulc» im Bistlnun
Lïtttiiii im XI" Julirliundert ; Marbourg 1882 (programme) ; S. Balau, Etude critique
sur les Sources de l'histoire de Lièije au moiien-âfje, chap. IV, ^ H, pp. 14G-1G2).
(2) Le 22 avril 770 (fête de Pâques). Annales Laitrissenses.
252 CHAPITRE XIV.
à son clergé (1), pour lui inculquer Thorreur de l'ignorance
et la nécessité de Tctude (2).
Après la mort du grand empereur, Liège continua d"étre,
pendant la première moitié du siècle, visitée par les souve-
rains, dont la présence n'aura pas peu contribué à y main
tenir le culte de la vie littéraire. Sous l'évèque Hartgar (840-
8oo), la ville reçut la visite du savant irlandais Sedulius, qui
y fit un long séjour. On croit qu'il enseigna les lettres à la
cathédrale de Liège (3); dans tous les cas, son influence n'y
sera pas demeurée stérile à une époque tourmentée par la
fièvre du savoir. Sedulius lui-même, par-dessus le règne ora-
geux de Francon, toujours en lutte avec les Normands, tend
pour ainsi dire la main à Mienne, successeur de ce prince.
Poète, liturgiste et liagiograplie, Etienne ne laissa point
s'éteindre dans sa ville épiscopale le foyer de la culture
intellectuelle. Richaire, dont l'histoire nous signale les grands
travaux de restauration, Hugues et Farabert, trois abbés du
pays de Trêves qui apportèrent à Liège un zèle sincère pour
les études et d'excellentes traditions monastiques, durent, eux
aussi, veiller à la bonne marche des écoles, bien que les
trop rares données des chroniques nous aient laissé ignorer
leurs actions. Toutefois, il ne paraît pas qu'avant la seconde
moitié du X® siècle, les écoles de Liège s'élèvent au-dessus
d'une honnête moyenne. Elles n'atteignent pas l'éclat dont
brillent alors celles d'Utrecht, où des maîtres irlandais ensei-
gnent le grec à saint Brunon enfant; elles sont éclipsées par
(1) La lettre de Gerbald est dans Martene et Durand, A. C, f. VII, col. io.
(2) Beaucoup d'historiens, notamment Cramer, Geschichte der Erziehung iind des
l'ntenichts in den Niederlanden wâhvend des Mittelalteis, p. 72, ont été les jouets
d'une étrange illusion en se persuadant, parce que nous n'avons conservé que
l'exemplaire liégeois de la circulaire de Charlemagne aux évêques, qu'elle n'a été
écrite que pour Liège ; il suflll de lire le texte pour en reconnaître le caractère géné-
ral. Il y a d'ailleurs deux documents émanés de Gerbald : une instruction pastorale
à tous ses diocésains et une lettre à son clergé; cette dernière est écrite en exé-
cution des ordres de Chai'lemagne dont nous avons conservé le texte. Ces trois
documents forment un petit dossier qu'on ti'ouve dans Martene et Durand, A. C,
t. VII, col. 15-21.
(3) Bûmm\er, Jahrhuch fin- Vaterk'indisclie Gescliiclite, I (18G1), p. 170; Ebert,
AWjemeine Gcsrliichte der Literatnr des Mittelalters im AhcndUtndc, i. II, p. 191;
II. Pirenne, Sedulius de Liège, p. 23.
l'instruction publique. 253
celles de Metz (1), et elles ne sauraient rivaliser avec celles
de Lobbes. C'est cette maison qui, dans la naissante princi-
pauté de Liège, tient le sceptre des études.
La vie littéraire était ancienne dans cette abbaye; au VHP
siècle, elle avait produit des écrivains comme saint Ermin et
Anson (t 800), les plus anciens noms littéraires du moyen-
àge belge (2). Interrompues dans la seconde moitié du IX**
siècle par l'invasion des Normands et par l'intrusion des abbés
laïques, les études avaient repris vigueur à Lobbes sous
l'abbé Richaire (920-945) et trois hommes s'y firent alors un
nom par leur savoir : Scaminus, Tliéoduin et Ratliier (3). Ce
dernier est l'écrivain le plus érudit et le plus original de son
temps. Il a beau nous dire qu'il a peu appris chez ses maîtres
et beaucoup par lui-mcme (4), il n'en fait pas moins honneur
à l'école dont il sort et qui, sans doute, lui a donné tout au
moins la passion de la science avec les moyens de la satis-
faire (o). Ce qui prouve bien, d'ailleurs, que Rathier devait
à Lobbes plus que Lobbes ne lui devait, c'est que la tradition
littéraire de l'abbaye ne fut pas interrompue par son départ ;
elle se continua sous les doctes abbés Aléti^an et Folcuin (6).
Mais le grand homme qui devait imprimer à la vie litté-
raire de la Lothai'ingie la plus vigoureuse impulsion qu'elle
eût reçue depuis Charlemagne, ce fut saint Brunon. Parfai-
tement au courant des langues grecque et latine, lisant tous
les grands écrivains de l'une et de l'autre, versé enfin dans
les sept arts libéraux, l'archevêque de Cologne était un
homme de haute culture intellectuelle. En conformité, d'ail-
leurs, avec l'esprit de son temps, il voyait dans les lettres
(1) A. Hauck, Kirchenijeschichte Deutschlands, III, \, p. 283.
(2) V. S. balau, Étude critique mr les sources de l'histoire littéraire de Liège au
moijen-dfje, pp. 4o-i9. Sur saint Ermin, voir sa Vie métrique de saint Ursmei'
dans AD, t. XXIII (1904), p. 317, récemment éditée par dom Germain Morin.
(3) Folcuin, c. 19, p. 63.
(4) Pauca a magistris, plura per se magis didicit. Phrenesis, 3, p. 3G9.
(5) Sur Rathier, lire Vogel, Ratlierius von Verona, léna, 1859, et Hauck, III, 1,
pp. 283-297, qui l'appelle le seul théologien de son époque.
(6) Hic (Evcracrus) domnum Aietrannum undecunque doclissinnim et in lege Dei
exercitatum ac eloquentem volentibus omnibus Laubiis prefecil abbatem. Folcuin,
c. 27, p. G9.
254
CHAPITRE XIV.
un moyen plutôt qu'un but; il leur demandait avant tout
le secret d'une belle forme, mais il entendait les mettre au
service des vérités éternelles, et un mot de son biographe
caractérise bien son tour d'esprit : il lisait avec plaisir tous
les poètes anciens, mais il s'était surtout nourri de Pru-
dence (1). Avec cette noble passion pour les éludes, il était
parvenu à posséder à un degré remarquable l'éloquence
latine et à l'apprendre à ses disciples : ceux-ci, à leur tour,
avaient porté dans tous les j)ays le zèle littéraire qu'il leur
avait communiqué. On comprend quelle action il dut exercer
sur la Lotharingie après qu'il eut réuni dans ses mains les
deux principales dignités de ce pays : l'archevêché de
Cologne d'abord, le gouvernement du duché ensuite.
Liège ressentit immédiatement les effets du goût de Brunon
pour les choses de l'esprit. Il était à peine monté sur le siège
épiscopal de Cologne, qu'il faisait asseoir Rathier sur celui
de Liège. La consécration des deux prélats eut lieu à Cologne
le même jour (23 septembre 953) (2). Brunon aimait à se dire
l'élève de Rathier : leurs relations intellectuelles semblent
dater du jour que ce dernier, après son exil de Vérone, était
venu vivre à la cour d'Allemagne, où il avait fait partie du
clergé de la chapelle royale et où il avait été admis dans
l'intimité de Brunon (3). On ne peut pas dire toutefois, que,
malgré sa science et son talent, Rathier ait eu une action
directe et personnelle sur le progrès des études dans son
diocèse ; il n'en eut pas le temps, et puis, son tempérament
combatif ne se prêtait pas à l'exercice d'une influence paci-
fique et régulière. Par contre, il était réservé au saxon
Eracle, que Brunon donna en 959 pour successeur à Bal-
déric !'="■, de devenir l'un des principaux promoteurs du mou-
vement intellectuel dans les Pays-Bas.
Eracle avait été lui-môme, à Cologne, l'élève de Rathier;
il se plaisait à le lui rappeler longtemps après, dans une
lettre affectueuse où il invitait son ancien maître à rentrer
au pays, ajoutant qu'il ne rougirait pas, en ce cas, de se
(1) Ruotgerus. c. 4, p. 2oG.
(2) Vogel, Ratherius von Veroua, pp. 480-181.
(3) Folcuin, c. 22, p. G4. Cf. Vogel, o. c, p. i74.
l'instruction publique. 235
remettre à son école (1). C'est Éracle qui, au dire d'un
écrivain du temps, a le premier fait ileurir à Licf^e les études
et la relii^ion (2). Les contemporains liégeois, dit un autre,
avaient depuis longtemps perdu jusqu'au souvenir des études
libérales, et c'est lui qui établit les écoles auprès des collé-
giales (3). Mais ce n'est pas seulement sa ville épiscopale,
dit un troisième, c'est tout son diocèse qu'il a appelé à la vie
intellectuelle, en le couvrant d'écoles et en y appelant les
maîtres distingués (4). Il est manifeste qu'il y a dans ces
éloges une part d'exagération : ni Liège ni le diocèse n'étaient
à ce point dénués de culture littéraire avant Kracle, et ce
que nous avons dit plus haut le prouve sans réplique. Ce qui
semble résulter des textes, c'est qu'à l'école de la cathédrale,
qui existait de temps immémorial et dont il aura augmenté
l'éclat, Eracle ajouta l'école de Saint-Martin.
Le tableau qu'Anselme nous trace de l'activité pédago-
gique d'Kracle est charmant, et il ne faut pas en omettre ici
un seul trait. Une de ses principales occupations était de
visiter à tour de rôle les classes des écoles de Liège. Il se
chargeait lui-même de présider à la leçon des élèves les plus
avancés (o); à l'occasion, il leur expliquait avec la plus
(1) Prislinam soleo ante oculos dulcedinem ponere, itlqiie crebris libenter sernio-
nibus repetere, et, si mane non, vel posl prantlia inter bibendum, quoniodo me fo-
vistis, ut commanducandum cibum, sicut nutrices infantibus edentibus, in os meum
trajecistis Sub vestro pollice docto et artifice nianum ferulae non erubes-
cam subducere. Chapeaville, I, p. 190-191.
(2) Qui primus in hae urbe studium et religionem iniciavit. Vita Balderici,
c. 18, p. 731. Renier de Saint-Laurent, Vita Evracli, c. 4, p. Ml, veut qu'Éracle
ait créé des écoles à Liège même dans les monastères : adeo ut scolas ctiam per
claustra urbis monasterialia instilueret ; il oublie que les monastères liégeois sont
postérieurs à Éracle.
(3) Cum jam pridem aput illius temporis nostrates funditus libérale studium cum
memoria absolvisset, ille soolas per claustra stabilire curavit. Anselme, c. 24, p. 201.
(4) Totam Leodicnsem ecclesium, immo totam provinciam, nuilis hactenus stu-
diis illustratam, ad studium coaptavit, scholas constituit, peritos quaquaversum
dericos coUegit, eosque magistros instituere sua ope liberaliter pavit. Rupert, Chro-
niron Sancti LaureiUii, c. I, p. 2G2.
(o) Lectiones majusculis tradere. Anselme, c. 24, p. 201. Cramer, p. 94 (?) écrit
à ce sujet : « Weil es an Lehrern (ehlte, so scheint Everaclus eine dem gegensei-
tigen Unteri'iclit abnliche Méthode, die wir schon frûlier bei den Juden kennen
Icrnten, eingefiihrt zu haben. » Rien de plus fallacieux que cette interprétation du
texte, qui dit tout autre chose.
2oG CHAPITRE XIV.
grande douceur ce qu'ils n'avaient pas compris, promettant
de s'y reprendre à cent fois, s'il le fallait, pour leur résoudre
toutes les dillicultés (1). Lui arrivait-il de devoir quitter sa
ville pour aller à la cour ou participer à quelque expédition
lointaine, il ne cessait de correspondre avec les maîtres, les
stimulant, leur envoyant des poésies, récliaulfant leur zèle
pour l'étude par des messages qui leur arrivaient parfois
du fond de la Calabre. Il était avec eux comme un père
avec des enfants bien aimés, et il ne cessa, dit le narra-
teur, de se dévouer à sa glorieuse tâche; aussi beaucoup de
jeunes gens ignorants et grossiers acquirent-ils en peu de
temps, grâce à lui, la connaissance des sciences sacrées et
profanes (2).
Il nous reste un témoignage touchant de la reconnaissance
que gardaient ses anciens élèves au maître dévoué : c'est la
lettre d'un Anglo-Saxon qui ne se désigne que par l'initiale
de son nom, B,, et qui, écrivant à l'archevêque de Ganter-
bury Ethelgar (988-989), rappelle avec émotion le souvenir de
lévèque de Liège. « J'ai été, écrit-il, au banquet de la science
sacrée, où m'a introduit ce maître chéri, et j'y ai pu, comme
un petit chien, lécher les miettes que laissaient tomber les
convives. Une mort cruelle m'a ravi le doux maître qui
m'a distribué à moi-même et à beaucoup d'autres le prix de
la science, et nul ne sait combien, depuis ce jour, la faim et
la soif intellectuelles ont tourmenté mon esprit désormais
privé des festins du savoir » (3). A la date où fut écrite cette
lettre, il y avait dix-sept ou dix-huit ans qu'Ei*acle était mort;
peu de bienfaiteurs, on en conviendra, laissent un aussi long
souvenir dans le cœur de leurs obligés !
Les études étaient donc en pleine prospérité à Liège lors-
que Notger prit en mains la direction du diocèse. Nourri au
(1) Cf. Vit. s. Wulfijangi, c.l8, p. 334 : Ut autein adolescentes in capiendis scien-
tiae liberalis noticiis parent agitiores, fréquenter voluit tabules eorum cernere dic-
tales. Pierosque etiam eorum profifiendi causa beneficiis incitavil ; qui aulem
desides erant et négligentes increpavit.
(2) Anselme, c. 24, pp. 201-202. Cf. Renier de Saint-Laurent, Vita lù'iacli,
c. 4, p. 562.
(3) W. Stubbs, Mémorial of saint Diinstan, arclibisliop of Gante rhunj, j). 38(5. Cf.
VJntroditctiun, p. XI et suivantes.
l'instruction publique. 257
palais, et peut-être élève lui-même de saint Brunon, il conti-
nua, sous tous les rapports, la tradition de son prédécesseur,
et leur action s'est si bien mariée et fondue, qu'il est diflicile
de dire à qui des deux revient la plus grande gioii'e dans le
lustre que jeta après eux leur ville épiseopale. Au lieu d'en
essayer le départ, nous allons tâcher plutôt d'en tracer un
tableau d'ensemble : nous y trouverons l'occasion, plus d'une
l'ois, de mettre en relief la haute initiative et l'énergique
activité de notre prélat.
Comme on l'a pu voir ci-dessus, il y avait plus d'une école
à Liège dès le temps d'P]racle (1), avec un personnel de plu-
sieurs professeurs (2). Or, comme, en dehors de la cathédrale,
il n'existait alors que la collégiale de Saint-Pierre et celle de
Saint-Martin, force nous est de supposer ou bien qu'il y avait
une école à Saint-Pierre ou que celle de Saint-Martin devait
son origine à Éracle. Il n'est d'ailleurs pas douteux que Not-
ger, qui acheva Saint-Paul et qui fonda Sainte-Croix, Saint-
Denis et Saint-Jean, aura traité toutes ces églises comme
cette dernière, où il nomma un maître des écoles (magister
scolariim) (3), et qu'il les aura toutes également dotées
d'un enseignement organisé. Si cette conjecture est fondée,
Liège aura possédé à l'époque de Notger une école de cathé-
drale et six écoles de collégiale (4).
(1) nie scolas per claustra stabilire curavit, quas ipse vicissim non indignum
duxit frequentare. Anselme, c. 24, p. 201.
(2) Si qiiando autem eum contingeret aut ad palatium aut in expeditionem lon-
gius ab hàc urbe discedcre, quos reliquisset scolarum magistros litteris animare,
ipsis crebro dulci carminé alliulere solebat. Id., 1. c.
(3) Vita Notgeri, c. 9. Cf. Voigt, Eijberts von Lïutich Fecunda Ratis, Halle s. S.,
1889, p. XXXVII.
(4) Voici quelques données à l'appui de cette conjecture. C'est un fait admis que
les écoles des collégiales se sont généralisées au commencement du Xl^ siècle.
V. G. Bourbon, La licence d'enseigner, p. o2o. A Liège, l'écolâtrie existe certai-
nement dans les diverses collégiales en 1109, témoin ce passage d'une charte de
celte date : Confirmantibus reliquis fratribus de Sancto Lamberto et collaudan-
tibus prepositis, decanis, scholasticis, cantoribus, custodibus et reliquis totius civi-
tatis fratribus. Bormans et Sclioolmcesters, t. I, p. 51.
Avant cette date, nous rencontrons les écolâlres suivants :
A Saiîite-Croi.r, en 10G3, Nizo. (Registre de Sainte-Croix, aux Arcliives de l'État
à Liège, f. 84j.
I. 17
258 CHAPITRE XIV.
Ce qui vient d'être dit contient la réfutation anticipée
d'une conjectui'e émise par certains érudits (1), et qui doit
nous arrêter quelques instants. Selon eux, il n'y aurait pas
eu d'écolàtre à la cathédrale avant Wazon, que nous trou-
vons en fonctions du vivant de Notger : c'est l'évêque lui-
même qui aurait gardé la direction des écoles, comme firent
à Chartres non seulement l'illustre Fulbert, mais tous ses
successeurs jusqu'au XIII* siècle (2). Il est impossible de se
rallier à cette manière de voir, qui ne s'appuie que sur un
argument négatif. Gomment croire que l'école de la cathé-
drale, qui était de beaucoup la plus importante, ait manqué
de ce que possédaient les collégiales et ait dû se contenter,
pour directeur, d'un évêque presque toujours absent? L'ex-
emple de Ghai'tres, qu'on invoque ici, est loin d'être probant,
A Saint-Martin, en 1092-1'101, Héribert (Registre Lefort, dS, p. 8, aux Archives
de l'État à Liège, copié par St. Bormans). Cf. Chapeaville, I, p. 316 et BCRH, Ve sé-
rie, t. 6, p. 513.
Ce qui est concluant, c'est l'exemple de Saint-Barthélémy. Fondée en 1016, huit
ans après la mort de Notger, cette collégiale fut d'abord la plus modeste de Liège, puis-
qu'elle ne comptait que 12 prébendes. Or, dès 1026, elle avait son écolâtre, ce qui
prouve sans doute que celui-ci y existait dès l'origine. Ce fait résulte d'un diplôme
de l'évêque Réginard, daté de 1031, (publié par Fisen, t. I, p. 198) et attestant
que l'évêque Herman (Hezelo) de Toul, neveu du fondateur, avait ajouté à ce cha-
pitre cinq clercs, sans compter les bénéfices du prévôt, du doyen et de l'écolâtre.
Or, Herman de Toul est mort en 1026 ; c'est donc celte date et non celle du di-
plôme (1031) qui est celle de la plus ancienne mention de l'écolâtre de Saint-Barthé-
lémy. Il faut corriger d'après cela la note de Voigt, o. c, p. XXVII, note S, qui a
déjà corrigé certaines erreurs d"A. Bittner, pp. 24 et 27. Si maintenant l'église Saint
Barthélémy, la plus humble des sept collégiales liégeoises (Wazon l'appelle paiipe-
rem ecclesiam Sancti Bartltolomaei dans un diplôme publié par Martene et Dnrand,
A. C, I, 142) possédait son écolâtrie dès l'origine, comment se refuser à croire que
des fondations plus importantes et dues à Notger lui-même en fussent privées? Con-
cluons donc sans crainte que chacune des collégiales liégeoises possédait son éco-
lâtrie sous le règne de ce prince. Il en était de même à Cologne au XI^ siècle : il y
avait des écolâtres à St-Pantaléon, à St-André, à St-Cunibert, (Ennen, t. II, pp.
299, 749), à St-Géréon, où Herman de Toul, qui fut évêque de 1018 à 1026,
reçut une éducation très soignée (Gesta epp. Tull. c. 37, p. 043). (Cf. Césaire
d'Heisterbach, VI, S).
(1) Léon Maître, Les écoles épiscopales et monastiques de l'Occident, Paris, 1866,
p. 185. Voigt, Erjberts von Lïittich Fecunda Ratis, p. XVI.
(2) Clairval, pp. 30 et 40. On voit encore Yves de Chartres enseigner lui-même,
p. 143.
l'instruction publique. 259
car Chartres avait des écolâtres depuis le conimeneemeut
du X^ siècle (1), et l'on verra plus loin qu'il en était de môme
à Liège.
Il est probable, au surplus, que les écoles des collégiales
n'étaient guère, comme nous dirions aujourd'hui, que des
établissements d'enseignement moyen (2), tandis que l'école
de la cathédrale avait le caractère d'un grand séminaire ou
d'une université. Le personnage placé à la tète de cette
dernière portait concui-remment, vers le milieu du XP siècle,
le titre de magister scolariim et celui de scolasticiis (3), ce
qui prouve l'identité des deux appellations. Et il semble
même avoir cumulé ses fonctions avec celles de chancelier,
comme c'était le cas à Chartres (4) et à Cambrai, où, de
1037 à 1101 et encore en 1132, nous rencontrons une série
de chanceliers qui portent le titre d'écolâtre (o). Ce qui nous
confirme dans cette supposition, c'est qu'à Liège aussi, Fran-
con nous apparaît revêtu, en 1037, de la dignité de chance-
lier (6), en 106G, de celle d'écolâtre (7). D'ailleurs, la chan-
(1) Voici leur succession :
Clémenl, 931.
Sugger.
Fulbert, 987.
Evrard I, 1023.
Hildegaire, 1024.
Evrard II, 1032.
Sigon, 1033.
Ingelram, 1048.
Gauslin, 1084-1090.
V. Clairval, o. c. pp. 22-23, 39 et o7.
(2) V. Voigt, Egberts von Lûttich Fecunda Uatis, Halle, 1889, pp. XXYI-XXVII,
(3) Franco est qualifié en 1078 de scolasticus (Mantelius-Robyns. p. 15) et en
iOSd de magistei- scolarum Sancti Lamberti (Rodolphe, Chvonicun Sancti Trudonis.
II, 5). De même à Cologne, les écolâtres de St-Séverin et de St-Cunibert prennent
dans un acte de 1174 le titre de maijister scolanun, et dans un autre de 1176, celui
de scolasticus, pour reparaître dès 1180 sous celui de magister scolamm. Ennen et
Eckerlz, Quellen zitr Geschichte der Stadt Kôln, I, 571 , 573, 584, cilé par Specht,p. 184.
(4) Clairval, Les Écoles de Chartres au moyen-âge, pp. 22 et 23.
(o) Reusens, AHEB, t. XXVI, p. 169; cf. ibid., p. 180.
(6) Miraeus et Foppens, Diplomata, IV, 394 ; Muller, Het oudste cartularîum van
het sticht L'trecht, p. 103 et suiv. ; cf. de Marneffe, Tableau chronologique, p. 8.
(7) Charte de Théoduin pour Huy, dans Chapeaville, Gesta pontijicuni, II, p. 4 ;
et BCRH, IV, 1, p. 90-96. Cf. de Marneffe, p. 8.
260 CHAPITRE XIV.
cellerie était un ollice compris dans les attributions de la
capella ou chapelle ; or, à Liège, nous pouvons constater que
les écoles relèvent également de la capella. Quand Notger
emmenait les élèves de son école en voyage, c'était un des
chapelains qui avait la direction de la classe et, nous dit le
chroniqueur, il y faisait régner une discipline aussi stricte
que sur les bancs (1). C'est dans la capella que Wazon s'em-
ploie d'abord; il y exerce des fonctions obscures, portant les
livres et la machine à calculer, jusqu'à ce que, sélevant de
degré en degré, il parvient au rang de maître des écoles (2).
Or, n'est -il pas remarquable que nous lui voyions éga-
lement signer des chartes comme chancelier (3), attestant
par là que l'écolâtrie, la chancellerie et la capella étaient
reliées entre elles par les liens les plus étroits (4) ? C'est
même parce que l'écolàtre et le chancelier sont si souvent
une seule et même personne que nous verrons plus tard,
dans les universités, rechange des deux noms, et celui d'éco-
lâtre finir par disparaître devant celui de chancelier (o).
Quelles étaient les atti-ibutions de notre chancelier directeur
des écoles ? Apparemment, son autorité ne s'étendait pas
seulement sur l'école de la cathédrale; il devait avoir, du
moins à l'origine, une certaine direction ou surveillance
de l'enseignement dans toutes les autres églises (6). En
(4) Anselme, c. 28, p. 20S.
(2) Id. c. 30, p. 20G.
(3) dOll. Ego Wazo recognovi et subscripsi. A. Waulers, Communes belges, Can-
ton de Tirlemont, Communes rurales, l'e partie, p. 167. — 1029. Ego Waso archi-
capellanus recognovi sigilhim domini Reginaldi, Leodiensisepiscopi. AHEB, t. XXI
(1888), p. 392.
(4) Ailleurs, l'office d'écolâtre était cumulé avec celui de chantre. Thomassin en a
déjà fait la remarque, et G. Bourbon, La licence d'enseirjner (Revue des questions
historiques, t. XIX, 1876, p. 322) dit que t dans un certain nombre de diocèses, le
chantre resta en possession de la régence des écoles et fut chargé d'accorder ou de
refuser la licentia,docendi. » Cf. Specht, p. 184. J'ignore quelles ont été à Liège
les relations entre l'écolâtrie et la chanlrerie.
(o) G. Bourbon n"a pas bien vu cela et semble croire que la confusion est acci-
dentelle ; il écrit même cette phrase bizarre, p. 536 : « Au XIII" siècle, on peut
établir en règle générale que les fonctions d'écolâtre sont remplies dans les villes
d'université par les chanceliers, dans les autres villes épiscopales par l'écolàtre ou
par le chantre. »
(6) V. Diirr, De capitulis clausis, dans Schmidt, Thésaurus juris ecclesiastici, III,
p. 139.
l'instruction publique. 261
d'autres termes, si les analogies ne sont pas Iroinpcuses,
l'écolàtre de la cathédrale était, au temps dont nous parlons,
Icquivalent d'un ministre de l'instruction publique. Nous
sommes malheureusement réduits à de simples conjectures
sur ce sujet.
Essayons de grouper ici le peu que la pauvreté de nos
sources nous permet de connaître ou de deviner, au sujet
de l'enseignement qui se donnait dans Técole de la cathédrale.
La première chose qu'il faille noter, c'est que l'école de
la cathédi'ale était, dès le temps de Notger, partagée en deux :
Tune intérieure pour les clercs, l'autre extérieure pour les
la'ïques. Ce n'était pas le cas partout (1) : bon nombre
d'églises se bornaient à assurer, par leur enseignement, le
recrutement de leur personnel. Liège était donc de celles
qui enseignaient aussi par amour de la science, et qui
aimaient à en communiquer le plus largement possible les
fruits au monde profane (2).
La distinction dont il vient d'être parlé nous est affirmée
par le témoignage le plus autorisé de l'époque. En même
temps, nous dit Anselme, que Notger se livrait avec délices,
au milieu des clercs, à la lecture et à l'étude des livres saints,
il faisait instruire les jeunes gens laïques, qui étaient l'objet
d'un enseignement à part, dans des connaissances qui con-
venaient à leur âge et à leur condition (3). Ce passage est
(1) La coexistence des deux écoles extérieure et intérieure est attestée, à l'abbaye
de Saint-Gall, dés la première moitié du IX« siècle (V. Spccht, p. 3G) à Reichenau
en 817, à Tegernsee (Spechf, o. c, pp. 309, 369, 376) et à la cathédrale de Reims,
dès la fin du même siècle. (Flodoard, Hhtoria Remensis, IV, 9, p. 574.) Il en était
de même à Cologne sous saint Brunon, et probablement à L'trecht, au dire de Moll,
p. 3o8; a St-Hubert vers lOoS (Clironicon Sancti tiaberti, c. 8, p. 372.)
(2) On pourrait se demander dans laquelle de ces deux écoles étudiaient les clercs
liégeois destinés à faire partie du clergé paroissial. A. s'en tenir aux termes formels
du texte d'Anselme, ils ne faisaient point partie de l'école extérieure. Je remarque
cependant qu'à Saint-Gall et à Reims, les clercs qui n'appartenaient pas au per-
sonnel de la maison étudiaient dans l'école extérieure, l'autre restant exclusivement
réservée, à Saint-Gall, aux futurs moines de l'abbaye, à Reims, aux chanoines de la
cathédrale.
(3) Anselme, c. 30, p. 206 : Dum ipse cum clericis evolvendis atque iterandis
divinae scripturae paginis jocundissime intentus, laicos nichilominus adolescentes,
quilniit alendis sua scorsum erat (lisriptiiia, actati et ordini suo congi'uis artibus im-
plicaveril.
262 CHAPITRE XIV.
d'ailleurs le seul qui nous révèle l'existence d'une école ex-
térieure de la cathédrale de Liège ; mais il n'en est que plus
important, puisqu'il atteste qu'à une date aussi reculée que
le X^ siècle, la jeunesse laïque trouvait à Liège le moyen de
se procurer une culture littéraire sous des maîtres distin-
gués. Tout ce que les chroniqueurs nous rapportent de plus
a trait exclusivement à l'école intérieure ou cléricale, qui
équivalait, dans la formation du clergé, à ce qu'est aujour-
d'hui un grand séminaire.
Dans cette école, Notger n'admettait pas seulement des
adolescents de naissance libre, mais aussi des enfants de
condition servile qu'il se faisait céder, souvent même avant
leur naissance, par les mères encore enceintes (1). Il semble
bien qu'une pareille adoption équivalait, pour les futurs
clercs, à un affranchissement en règle, et il n'est pas douteux,
puisque aussi bien les canons l'exigeaient, que leur émanci-
pation ne fût la condition préalable de leur admission aux
ordres sacrés. Du nombre de ces heureux protégés fut peut-être
Durand, troisième successeur de Notger sur le siège épiscopal
de Liège (1021-1025), et dont les chroniqueurs nous attestent
l'origine servile (2). Mais le grand cœur de l'évêque ne lui
permettait pas de réserver le bienfait des études libérales
aux seuls enfants de son diocèse : il admettait aussi dans son
école ceux qui lui venaient d'autres diocèses, lorsqu'ils lui
étaient recommandés par leur évêque ou par leurs parents (3).
Entre les deux écoles, il y avait d'ailleurs une différence
déterminée par le but propre de chacune. L'intérieure pré-
parait le recrutement du clergé de la cathédrale ; son pro-
gramme comportait donc tout au moins le minimum des
connaissances indispensables à tout prêtre chargé du minis-
tère ecclésiastique. Pour l'école extérieure, le programme
était plus simple, puisqu'il se bornait à offrir aux jeunes gens
laïques les connaissances les plus élémentaires. On peut
croire qu'il ne dépassait pas beaucoup le niveau de ce que
nous appelons aujourd'hui l'enseignement primaire.
(1) Quoriim nonnullos saepe a praegnantibiis etiani expostulasset matribus. An-
selme, c. 28, p. 205."
(2) Anselme, c. 36, p. 209.
(3) Anselme, c. 28, p. 20S.
l'instruction publique. 263
Le personnel enseignant de la catli?dralo devait être assez
nombreux, d'abord à cause de la division de l'école en exté-
rieure et en intérieure, ensuite à cause de la durée des études,
qui était de plusieurs années, et de la grande diversité des
branches, qui comprenaient, comme on sait, les sept arts
libéraux. L'exemple de ce qui se passait ailleurs ne laisse pas
d'être assez concluant sous ce rapport. A Utrecht, dès la fin
du VHP siècle, l'école ne comptait pas moins de quatre
maîtres, qui, il est vrai, n'enseignaient qu'un trimestre cha-
cun (1). A Poitiers, l'écolâtre Hildegaire avait un coopéra-
teur appelé magister scolai'uni (2). A la même époque, le
savant Renaud était sous-maitre de l'école de la cathédrale
de Tours (3). Peu après, au XII siècle, dans l'école de Toul,
qui était certes inférieure en éclat et en importance à celle
de Liège, il y avait, à côté de l'écolâtre, trois maîtres ayant
chacun une prébende de chanoine (4).
Mais c'est surtout l'exemple de Chartres qui est décisif.
Là, dans la première moitié du X^ siècle, nous rencontrons
déjà un écolâtre, investi des fonctions de chancelier, et à côté
de lui un professeur de littérature (grammaticiis) qui porte
le titre de vice-chancelier (o). Vers la fin du siècle, autant
qu'il est permis d'en juger par le nombre considérable
d'hommes éminents dans les lettres et les sciences qui étaient
réunis à Chartres, ce personnel devait s'être augmenté nota-
blement (6). Ce qui est certain, c'est que pendant tout le XP
siècle il comprenait, en-dessous de l'écolâtre, des personnages
qui portaient le titre de gramrnaticus , de magister scolae
ou d'adjutor scolnrum, et dont plusieurs arrivèrent à leur
tour aux hautes fonctions d'écolâtre et de chancelier (7).
(i) Altfrid, Vifa s. Lhtdgeri, c. do, p. 409. Cf. Moll, Kerkgeschiedenis van Neder-
land vonr de Hervonning , t. I, pp. 3o3-3o4.
(2) Clairval, p. 31.
(3) Reginaldus sacerdos submagister scholae. Œuvres de Julien Havet, t. II,
p. 103, note 3.
(4) Yoigt, p. XXXIX.
(5) Clairval, o. c, p. 22.
(6) Id. ibid. p. 23 et suiv.
(7) Id. ib. p. 31,
264
CHAPITRE XIV.
En ce qui concerne plus particulièrement Liège, le même
fait semble ressortir des titres que se donnent entre eux
deux écolàtres du XP siècle, Rodolphe de Liège et Raimbaud
de Cologne, dont la correspondance nous a été conservée.
Le premier gratifie son correspondant du titre pompeux de
Coloniensis ecclesiae generalissimiis scolasticiis, et se qualifie
plus modestement de Leodicensis (scolasticiis) particiilaris
et infimiis. Raimbaud, dans sa réponse, confirme à Rodolphe
le titre, qu'il a pris lui-même, de magister specialis ecclesiae
Leodicensis (1), et il faut bien admettre que cette termino-
logie désigne une diff'érence de rang hiérarchique, car, plus
loin, nous voyons que Raimbaud s'appelle scolasticus, tan-
dis que Rodolphe n'est désigné que par le titre de magister. Le
premier est évidemment le directeur des écoles de Cologne,
l'autre n'est qu'un des professem's de l'école cathédrale de
Liège. Le célèbre Egbert, qui écrivait, vers 1020, le recueil
de sentences appelé Feciinda Ratis, aurait été, lui aussi, un
membre de ce collège professoral de Saint-Lambert, si nous
en croyons l'ingénieuse conjecture du dernier érudit qui se
soit occupé de lui : en effet, il dit écrire son livre pour de
tout jeunes écoliers, qui tremblent encore sous la férule et
qu'il appelle des impubères et même des souris. Évidemment,
d'autres maîtres enseignaient les élèves plus avancés en
âge (2).
Nous ne sommes pas en état de reconstituer, comme on Ta
fait pour Chartres, la liste des écolàtres liégeois pendant la
période primitive. Je ne crois pas me tromper cependant en
supposant qu'un des premiers noms repris dans cette liste
devrait être celui d'Adalbold, le célèbre évêque d'Utrecht.
Du moins, nous voyons qu'à la date de 1007, Adalbold exerce
les fonctions d'archidiacre de Liège, et nous savons que
c'était un personnage fort instruit, correspondant avec le
pape Silvestre II (donc entre 999 et 1003) sur les problèmes
les plus ardus des mathématiques. Or, dans une des lettres
qu'il lui adresse, il s'excuse de la liberté qu'il prend, jeune
(1) Ms. G401 du fonds latin de la Bibliothèque Nationale de Paris, fol. \ verso
jusqu'à fol. 11, lettres i et 2; cf. Voigt, 1. c,
(2) Voigt, 0. c, pp. XXXIX-XL.
L'INSTRUCTION PUBLIQUE. 263
comme il Test, d'aborder un homme de son importance
presque comme un collègue, quasi conscholastlciim (1). On
aura beau commenter ce passage tant qu'on voudra, il faudra
bien qu'on se résigne à la conclusion qu'Adalbold a été éco-
làtre et qu'il traitait Gerbert comme si ce dernier était encore
écolàtre lui-même (2).
Quoi qu'il en soit de cette conjecture, avec M^azon, succes-
seur d'Adalbold, nous mettons le pied sur un terrain plus
solide. Wazon, en efl'et, nous le savons par le témoignage
formel d'Anselme, a été écolàtre de Notger, et si Adalbold a
occupé cette dignité vers 999-1003, nous devons en conclure
que Wazon lui aura succédé dans son poste le jour où Adal-
bold fut promu aux fonctions d'archidiacre (3). Disons-le en
passant : ce seul choix montre que Notger se connaissait en
hommes, car Wazon, c'est Notger lui-même, revivant dans
une physionomie dont une heureuse coïncidence nous permet
de voir de près et d'admirer la rare beauté morale.
Le plus parfait accord de vues régnait entre l'évêque et
son écolàtre; ils étaient dévorés tous deux du même zèle
(1) Pecco quod (antitm vinim quasi conscholasticum jiivenis convenio. Pez, Thé-
saurus Anecdotorum, t. III, pars II, p. 87 et MGH, IV, p. 680, note 14.
(2) Hirsch, Heinrich II, II, p. 298, (avec la note 2), comprend le passage comme
moi.Voigt, p. XVIII, cherche vainement à en infirmer la portée; le silence d'Anselme,
invoqué par lui, ne signifie rien du tout ; il le sent si bien qu'il concède que Notger
a pu nommer Adalbold écolàtre ailleurs, et, avec Moli, II, 1, p. 52, il pense à
Lobbes, sur la foi de l'expression clericus lobiensis qu'emploie en parlant de lui
Sigebert de Gembloux, De scriptoribus ecclesiasticis, c. 138 ; sur ce point, v.
Hirsch, Heinrich H, t. II, p. 297, note 4.
(3) Il me faut réfuter ici une erreur assez bizarre. Selon Bittner, Wuzo und die
Schulen von Lïittich, p. G et p. 2, note 2, suivi par Voigt, pp. XVI et XXIX, ce
serait en 1008, l'année même de sa mort, que Notger aurait appelé Wazon aux
fondions d'écolâlre. Bittner ne fournit pas la preuve de cette assertion, et, de fait,
il n'en a pas d'autre que la date de 1008 placée par Koepke en marge du chap. 40
d'Anselme où il est dit : capellanus primum sub Notgero, postea ab eodem donalus
est scolarum magisterio. Mais les érudits qui ont fait état de celle date n'ont pas
remarqué qu'elle appartient à Koepke et non à Anselme, et qu'elle a simplement
pour but, dans la pensée de l'éditeur en question, d'indiquer le terminus ante quem
de l'entrée en fonctions de Wazon. Il n'existe donc pas l'ombre d'une raison pour
faire commencer l'écolâtrie de Wazon en 1008, et il esl hautement probable qu'il
dirigeait déjà les écoles de Liège en 1007, puisqu'à celle date son prédécesseur
Adalbold avait le rang d'archidiacre.
266 CHAPITRE XIV.
pour l'enseignement de la jeunesse, et leur œuvre se mêla à
tel point qu'Anselme redit de Wazon comme écolàtre ce qu'il
a déjà dit de Notger lui-même. Wazon se préoccupait à la
fois de l'éducation morale et de la culture littéraire ; il préfé-
rait de beaucoup, nous dit le chroniqueur, les jeunes gens qui
avaient de la vertu à ceux qui n'avaient que la connaissance
des lettres (1). Les élèves affluaient de tous les pays à son
école, mais il ne les accueillait pas tous avec empressement;
loin de là, il leur faisait d'abord valoir la difficulté des
études ; par contre, ceux chez qui il remarquait un vrai zèle
pour la science étaient traités par lui de la manière la plus
cordiale ; il les gardait tant qu'ils voulaient et souvent il
pourvoyait encore à leur vêtement (2).
Quelle que fût d'ailleurs la confiance méritée que Notger
avait dans son écolàtre, il n'abdiquait pas totalement entre ses
mains les nobles préoccupations de l'école; il aimait à rester
en contact avec les jeunes gens, à se rendre compte de leurs
travaux et de leurs progrès. Jusque dans ses nombreux
voyages, il ne pouvait pas se détacher de ses chers élèves :
il emmenait avec lui les meilleurs, et, sous la direction d'un
de ses chapelains, ils continuaient leurs études dans une dis-
cipline aussi rigoureuse qu'à l'ombre des cloîtres de Saint-
Lambert. Ce séminaire ambulant, s'il est permis de l'appeler
ainsi, avait sa bibliothèque et toutes ses autres armes de
classe, comme s'exprime Anselme. Et ainsi, continue-t-il,
ceux que l'évêque emmenait ignorants et illettrés revenaient
souvent, plus instruits dans les lettres que les maîtres
qu'ils avaient quittés (3). Cela se comprend : une édacation
complétée par des voyages et par un contact précoce avec
d'autres peuples et d'autres hommes devait rapidement
mûrir ces jeunes intelligences. En ceci, Notger ne faisait que
se conformer à l'exemple des maîtres les plus illustres. Il
faisait ce qu'avaient fait à Liège son prédécesseur Eracle, à
(1) V. un portrait plein de charme de l'écolâlre de Trêves, saint Wolfgang, qui y
enseignait vei'S 900. Vita x. Wolfanniji, c. 7, pp. 528-529.
(2) Anselme, c. 40, pp. 210-211.
(3) Anselme, c. 28, p. 205.
l'instruction publique. 267
Hildcsheim le précepteur de saint Bcrnward (1) et ce que
devait faire ce saint lui-même (2).
On ne peut pas douter qu'en môme temps qu'il élevait à
cette hauteur l'école cathédrale, Notger ait déployé une même
sollicitude pour les autres écoles de sa ville épiscopale et de
son diocèse. Malheureusement, on l'a déjà vu, nous sommes
très peu renseignés sur les collégiales de Liège et pas du
tout sur les autres. Il est certain toutefois qu'elles ont dû
avoir leur pépinière de clercs de tout rang pour le service
de leur culte et pour les prébendes dont elles disposaient.
Quant aux écoles monastiques, bien qu'elles fussent plus
indépendantes de l'évêque, Notger ne paraît pas s'en être
désintéressé : ce qui le prouve, c'est que la plus brillante de
toutes les écoles monastiques de son temps, ce fut précisé-
ment celle de l'abbaye de Lobbes, qui lui appartenait. Notger
encouragea de toute manière l'abbé Folcuin, un des prin-
cipaux érudits de l'époque, et certes, il ne lui aura pas mar-
chandé, dans le domaine des études, un appui qu'au dii'e de
Folcuin lui-même (3), il lui accordait si libéralement lorsqu'il
s'agissait de travaux d'art.
Lorsque Folcuin mourut, Notger lui donna pour succes-
seur son ami Hériger, l'écolâtre de l'abbaye, qui avait toute
sa confiance et qu'il avait emmené dans son voyage d'Italie
l'année précédente. L'honneur de ce choix excellent revient
toutefois, en premier lieu, aux moines de Lobbes eux-mêmes.
Dans une supplique adressée par eux à l'évêque de Cambrai
et à celui de Liège, l'un, leur supérieur spirituel, l'autre, leur
chef temporel, ils avaient désigné à ces deux prélats
Hériger comme leur candidat préféré. « Il y a de longues an-
(1) Thangmai", Vita s. Bernwardi, c. 1, p. 7o8 : Quem eliani mccum interdum
in servitium domini episcopi extra monasterium excédons ducebam... Nam saepe
totiim diem inler eqviitandum studendo attrivimiis, etc.
(2) Id. c. 5, p. 7G0 : Ingeniosos namqiie pueros et eximiae indolis secum vel ad
curtem ducebat vel quocunque longius commeabat, etc.
Godehard de Hildesheim, en voyage, écrit aux moines de Tegernsée de lui envoyer
Horace et les lettres de Cicéron. Bertrani, p. 90.
(3) Creverunt illo tcmpore et in monasterio nostro aedilicia nonnulla, instinctu
episcopi, operâ abbatis facta. Id. ib. c. 29, p. 70. Suit la description de la plupart
des ouvrages exécutés à Lobbes par Folcuin.
268 CHAPITRE XIV.
nées, écrivirent-ils, quil vit au milieu de nous en frère,
nous rendant de signalés services, et remplissant avec le plus
grand zèle, à l'égard d'un bon nombre de nous, le rôle d'un
éducateur. Vous avez comme nous la certitude qu'il sait bien
enseigner, et qu'il possède cet art qui consiste à tirer de son
trésor l'ancien et le nouveau (1). y> Pas plus que son illustre
ami et chef spirituel, Plériger, devenu pasteur, ne se désin-
téressa des études qui avaient été la joie de son existence,
et nous avons lieu de croire que, comme Notger, il continua
d'enseigner en personne (2). Ecrivain remarquable autant
que professeur distingué, Hériger laissa plusieurs ouvrages
parmi lesquels sa Chronique des évêqiies de Tongres lui a
valu le titre de père de l'histoire de Liège. Il mourut à un
âge assez avancé, le 31 octobre 1007, et Notger, qui lui survé-
cut de quelques mois, a encore eu le temps de choisir son
successeur. Mais, cette fois, il ne paraît pas avoir eu la main
aussi heureuse que de coutume, car Ingobrand, qu'il revêtit
de la dignité d'abbé, laissa bien déchoir la maison et le prince-
évêque Wolbodon fut obligé de le déposer en 1020 (3).
Si nous mentionnons cette dernière circonstance, c'est
parce qu'elle montre bien que c'est de l'école d'Hériger seul
que sont sortis les personnages éminents de cette époque qui
firent tant d'honneur à l'abbaye de Lobbes, à savoir Wazon,
évèque de Liège, Burchard, évèque de AVorms, et Olbert,
abbé de Genibloux et de Saint-Jacques de Liège.
Nous connaissons moins l'histoire des autres abbayes;
dans aucune d'elles, nous ne rencontrons le nom d'un éco-
làtre contemporain de Notger. Toutefois, les plus anciens
témoignages relatifs aux études dans ces maisons sont d'une
date si rapprochée de lui, qu'ils semblent bien pouvoir être
invoqués pour son temps. A Saint-Laurent, aux portes de
Liègej il y avait un écolàtre, Falcalin, qui enseigna dans la
(1) Gesta epp. Camerac. I, c. 406, p. 44o. Allusion aux paroles de l'Évangile :
Scriba doctus in regno Dei similis est patrifamilias, ((ui promit de thesauro suo nova
cl vetera.
("2) Le Gesta ahbat. Gemblacensium, c. 26, p. 336, dit en parlant de l'abbé Ot-
bert : Hic ubi ex ore Herigcri Laubicnsis abbatis viri suo tempore disertissimi ali-
quid de septem sapore artium bibit, silim .stndii sui extinguere non potuit.
(3) Gesta abbatum Lobiensium post Folcuinum continuata, c. 3, pp. 309-310.
l'instruction publique. 269
première moitié du XP siècle, et qui fut le collaborateur du
célèbre Francon(l), A Stavelot, vers 1030 ou peu après, le
bienheureux Thierry, si célèbre depuis comme abbé de Saint-
Hubert, commença sa carrière comme directeur de l'école (2).
A Saint-Trond, nous rencontrons avant 1034 un écolàtre du
nom d'Adélard, qui occupe en même temps les fonctions de
trésorier (3). A Saint-Hubert, il y avait, vers lOoo, deux
écolâtres, dont l'un tenait l'école intérieure et l'autre l'exté-
rieure (4). H n'est pas téméraire de présumer qu'en général,
la prospérité des lettres, que nous constatons dans les centres
dont nous avons parlé, se sera manifestée aussi dans ceux
dont les destinées nous restent inconnues.
Il faut maintenant nous informer du programme des études.
Il variait notablement selon les écoles et selon le degré de
l'enseignement. Dans les écoles inférieures on se bornait,
selon le vœu de Charlemagne, à la lecture, à l'étude du psau-
tier, qu'on apprenait par cœur, à la musique avec le chant
et aux éléments de calcul; c'était, si l'on peut ainsi parler, le
programme de l'enseignement primaire (5) et je suis porté à
croire que les écoles extérieures n'en avaient pas d'autre. Par
contre, dans les écoles où les futurs clercs complétaient ou
achevaient leurs études, et tout spécialement dans les écoles
des cathédrales, le programme élaboré par Charlemagne com-
l)renait, en outre, un ensemble de connaissances théoriques
et pratiques : d'une part, la liturgie et le chant, avec la disci-
pline ecclésiastique ou théologie morale, le comput, l'élo-
quence sacrée, la rédaction des actes publics ; de l'autre,
l'Ecriture sainte et la patristique (6). Au surplus, il faut se
garder de trop de précision, et c'est à peine si l'on peut parler
ici de programme. Il est certain que le degré de supériorité au-
quel nous voyons s'élever l'enseignement de certaines écoles de
(1) Reinerus, f)e claris Scriptoribus monasterii siii , dans Pez, Tliesauru.s, l. IV,
col. 21.
(2) Vita Theoderici ahbatis Andagineusis, c. 12, p. 43.
(3) Chronicon Sancti Huberti, c. 3, p. 571.
(4) Ibid., c. 8, p. 372.
(5) Admonitio (jcueralis de 789, c. 72 dans Capitularia rer/iim Francoruiii , (Bore-
lius, p. 60).
(6) Ibid., Qnae a presbyteris discenda sint, p. 233.
270 CHAPITRE xrv.
ce temps, notamment de celles de Liège, est avant tout l'œuvre
personnelle de leurs maîtres. Ceux-ci avaient toute latitude de
pousser aussi loin qu'ils voulaient, selon la capacité de leurs
élèves et leur propre zèle (1). Et c'est sous cette réserve que
nous abordons ici l'examen des études liégeoises du haut
moyen-âge.
Ces études, on le sait, se groupaient, depuis les derniers
siècles de l'Empire romain, en une encyclopédie de sept
sciences, les unes littéraires, qui constituaient ce qu'on
nommait le trivium, les autres scientifiques et formant le
quadriçiiim. Le triçiiim comprenait la grammaire, la l'iiéto-
rique et la dialectique, c'est-à-dire, comme on dirait aujour-
d'hui, l'étude de la littératm^e, de l'éloquence et de la philo-
sophie. Le quadriviuin comportait celle de la musique, de
l'arithmétique, de la géométrie et de l'astronomie, c'est-à-dire
les sciences en regard des lettres. Nous allons passer en
revue les diverses branches du septwiiim, en marquant ce
qu'on sait sur l'étude de chacune dans les écoles de Liège.
Tout d'abord, elles n'étaient pas étudiées successivement,
mais en partie simultanément. Du moins, on voit bien que
l'enseignement de la grammaire, c'est-à-dire de la littérature,
se prolonge pendant toute la durée des études.
Cet enseignement commençait par la lecture, et, comme il
n'y avait pas de livres en langue vulgaire, on apprenait à lire
en latin. Le latin était d'ailleurs, en fait de langues, la seule
qu'on apprît, puisqu'elle était, par son universalité, le seul
véhicule des idées générales et la seule expression de la civi-
lisation. Il s'ensuit que l'art de lire était, pour le commençant,
une connaissance absolument stérile aussi longtemps qu'on
n'y associait pas l'étude du latin. Celui-ci élait donc abordé
tout de suite et l'étude en était menée de front avec celle de
la musique et celle du calcul digital. Tout cela, bien que fort
élémentaire, n'était pas sans dilliculté. Plus d'un écolier aura
versé des larmes amères avant de posséder parfaitement les
neumes qui étaient le seul langage musical de l'époque. Et
l'apprentissage de la langue savante était très pénible aussi.
(1) Richer, III, 49, dit dans ce sens de Gerbert qu'il n'initiait aux mathématiques
que ses élèves les plus capables.
L INSTRUCTION PUBLIQUE. 271
Des listes de mots, des manuels de conversation, des exer-
cices de conjugaison latine étaient la première propédeutique
des petits barbares qui venaient s'asseoir sur les bancs du
cloître de Saint-Lambert. On mettait ensuite dans leurs mains
des résumés de grammaire, dont Donat fournissait les prin-
cipaux éléments. Dès que la chose devenait possible, on ap-
pelait l'exercice au secours de la théorie, et, pour le rendre
fructueux, on interdisait aux élèves de converser dans une
autre langue que le latin (1).
En attendant, ils apprenaient par cœur tout le psautier (2),
et cet usage, déterminé sans doute par des considérations
pratiques telles que les besoins de la liturgie, avait pour ré-
sultat de meubler l'esprit de l'élève d'un trésor de poésie
sacrée dont il ne comprenait pas toujours toute la beauté,
mais qui maintenait sa vie intellectuelle dans les régions
supérieures. Tout le moyen-âge est resté fidèle à la récitation
intégrale du psautier; le plus ancien des hagiographes lié-
geois nous montre saint Lambert le récitant dans la neige et
au milieu des frimas, devant la croix de Tabbaye de Stave-
lot (3).
Mais le j)sautier n'était pas le seul livre qu'on mettait aux
mains des élèves. Des recueils de sentences, généralement
sous forme métrique, venaient solliciter leur curiosité toute
fraîche encore. Tels étaient les Distiques de Caton, ouvrage
d'un emploi universel, les Fables d'Avien, et celles de
Phèdre ndses en prose par un certain Romulus (4). Un
maître liégeois contemporain de Notger, du nom d'Egbert,
a le mérite d'avoir enrichi cette littérature pédagogique
d'un recueil de sentences à un, deux ou plusieurs vers, qui
contenait en quelque sorte tout le trésor de la sagesse popu-
(d) Ainsi à Magdebourg, au X« siècle, sous le fameux Ohtric (Brunon, Vita s.
Adalberti, c. 3, p. 547 ; Auditoribns enini usus erat lacialiter fari, nec ausus est
quisquam coram magistro linguâ barbarà loqui). Ainsi à Saint-Gall (Ekkeliard, Ca-
sus Sancti Galli, c. 89, p, 317, cité par Specht, p. 324).
(2) Y. Specht, p. Gl.
(3) Vita sancti Lamberti, AA. SS., t. V de septembre, p. 57o.
(4) Voir Specht, 43; Maître, 217; Voigt, XLVI. Cf. Othloh dans Pez, III, 2,
p. 487.
272 CHAPITRE XIV.
laii'e de l'époque (1). Ce livre, qui nous a été lieureusement
conservé, n"a pas joui de la dilFusion de ceux que je viens
de nommer, et son volume ne le permettait pas d'ailleurs;
toutefois, il n"a pas laissé d'être répandu, et la mention
honorable que lui accorde Sigebert de Gembloux atteste
l'estime dans laquelle il était tenu par les maîtres du moyen-
âge (2).
Après cette préparation, on abordait l'étude des sept arts
libéraux eux-mêmes. Dans les pages qui vont suivre, j'es-
sayerai de dire aussi complètement que possible comment ils
étaient enseignés à Liège du temps de Notger.
I. La grammaire. Sous ce nom, nos sources désignent
l'enseignement littéraire dans son ensemble depuis ses pre-
miers éléments, c'est-à-dire depuis l'alphabet, jusqu'aux chefs-
d'œuvre de la poésie païenne et chrétienne, en y comprenant
toutes les œuvres du génie humain (3). L'étude de la gram-
maire savante se continuait à Liège dans Donat et dans Pris-
cien (4), auxquels il faut probablement ajouter Martianus
Capella. C'est quand on passait à l'étude des écrivains qu'on
se trouvait vraiment sur le terrain de la littérature. Les maî-
tres choisissaient librement les auteurs qu'ils expliquaient,
toutefois, il semble qu'il y ait eu dès lors, dans les écoles, un
certain ordre suivi, et Prudence paraît avoir été en posses-
sion de présider aux débuts des études littéraires des jeunes
(1) Cet ouvrage a été publié de nos jours, avec un savant commentaire, par E.
Voigt sous ce titre : Eghertx von Lïittkh Fecunda Ratis. Halle a. S., 1889.
(2) Voigt, pp. LXII-LXIII.
(3) « La grammaire embrassait alors toutes les humanités, sauf la rhétorique, et
comportait l'étude des grammairiens et des auteurs classiques, avec des essais de
composition en prose et en vers, d'après les règles et les modèles. » Clairval, o. c.
p. 108.
Grammatica est scientia interpretandi poetas atque historicos, et recte scribendi
loquendique ratio (Raban Maur, De Institutione Clericonnn, III, 18, p. 223, édit.
Kiioeplller). Il parle d'après Gassiodore, De Artibus ac discijjlinis liberolium littera-
rum, c. 1, col. 1132 : Grammatica vero est peritia pulchre loquendi ex poetis illus-
tribus oratoribusque collecta.
(4) Anselme dit de Wazon, c. 32, p. 220 : De Donali vel Prisciani regulis sco-
lares adulescenlulos non dedignabalur inlerrogare. Cf. pour Chartres, Clairval,
p. 109. Vers 930, l'Italien Etienne expliquait Donat à Wûrzbourg, v. Vita s. Wolf-
gangi, c. 5, p. 328.
tAxstruction publique. 273
humanistes (1). Celte préférence avait sa raison d'être : on
voulait éviter que l'imagination de l'enfant fût troublée, voire
même souillé par ce qu'il y avait d'impur dans les écrivains
classiques, et, conformément aux recommandations d'Al-
cuin, on chargeait le poêle chrétien d'introduire la jeunesse
dans le sanctuaire des lettres. Au surplus, dans la pensée
de cette époque, l'étude des anciens ne devait être elle-même
qu'une préparation à celle de l'Ecriture Sainte ; ce qu'on leur
demandait, ce n'était pas leur tour d'esprit, comme firent plus
tard les humanistes de la llenaissance, c'est la connaissance
de leur langage et de leur style.
A part la prédilection pour Prudence, à laquelle les maîtres
liégeois, disciples de saint Brunon, seront restés fidèles, nous
ne savons que vaguement quels écrivains étaient étudiés dans
les classes et nous ignorons totalement dans quel ordre ils
l'étaient. Il faudra donc nous borner à énumérer ceux
que les Liégeois du X" et du XP siècle connaissaient.
Parmi les pa'iens, ils citent Gicéron, Salluste, Varron, Sé-
nèque, Pline l'Ancien, Quinle-Gurce, Aulu-Gelle, Macrobe,
Virgile, Horace, Tibulle, Perse, Juvénal, Lucain, Piaule,
Phèdre, Martial, Slace et même Lucilius, Labérius et Pu-
blilius Maximinianus. Parmi les écrivains chrétiens, ils ont
lu saint Jérôme, saint Augustin, saint Jean Ghrysostome,
saint Ambroise, saint Grégoire- le-Grand, Sulpice Sévère,
Lactance, Gassien, Boèce, Procope, Pierre Ghrj'sostome,
saint Isidore de Séville, Eugène de Tolède, Béda le Véné-
rable, Paulin, Raban Maur et leur propre compatriote
Rathier, auxquels il faut ajouter les poètes. Prudence, Ara-
tor et Séduliu?, sans compter les chroniqueurs et les hagio-
graphes du moyen-àge (2). Ils en connaissaient d'autres
(1) IS'olger (le Saint-Gall recommande à son élève Salomon de préférer Prudence.
Saint Brunon avait commencé dans Prudence ses études littéraires. Paiolgerus,
c. 4, p. 25G.
(2) V. les citations dans Koepko, préface de son édition d'Hériger cl d'Anselme,
pp. i 42, -144, loG et lo7 ; Voigt, p. LUI. Pour Aulu-Celle (XVIII, p. 2, 1), je le vois
cité dans Gozechin, 441*. On a supposé (Massmann, Germania des Tacitus, Qued-
linburg, -1847, p. IGl) qu'Hériger avait lu Tacite, mais on se borne à alléguer un
passage de ce chroniqueui- ([ui scinble inspiré de Tacite, (icnnania 2; qu'on en juge :
I. 18
274 CilAPlTRE XIV.
encore, cela n'est pus douteux, mais nous ignorons lesquels.
De ces auteurs, tous n'élaienl pas expliqués en classe, un
grand nombre étaient réservés dans les bibliothèques à la
curiosité des plus studieux. Virgile et Lucain jouissaient
d'une diffusion sans égale. On les commentait au moyen-âge
avec autant de zèle que pendant l'antiquité, et c'est notre
Egbert qui écrit ces paroles, significatives dans la bouche
d'un professeur :
Qui sine commento riinaris scripta Maronis
Immiinis nuclei solo de cortice rodis (1).
Mais quels étaient, pour continuer la figure d'Egbert, les
commentaires qui ouvraient le fruit précieux et faisaient
goûter la noix ? Il n'est pas facile de le dire, et il y a tout
lieu de croire que le plus clair du temps des maîtres médié-
vaux était consacré par eux à faire eux-mêmes le travail de
commentateur. C'est, selon toute apparence, un professeur
liégeois qui nous a laissé ce curieux commentaire manuscrit
du XP siècle sur Lucain, Macrobe, Juvénal et Perse.
L'œuvre de ce contemporain de Notger est hautement
instructive (2). Le commentateur suit son texte pas à pas
et l'explique vers par vers, s'attachant surtout aux faits et ne
s'occupant guère de critique littéraire; ses gloses, tantôt
justes et tantôt erronées, souvent encore subtiles ou même
puériles, illustrent de la manière la plus saisissante l'en-
Tacile, 2. Hériger, 7.
Ceteriim Germaniae vocahiilum recens Et Octaviuincam, oblionoremOctaviani
et nupei- additum, quoniain qui primi Augusti vel matris ejiis, sororis Julli
Rhenum transgressi Gallos expulerint Caesaris, qui primus Gallium Romano
ne ruine Tiimjvi, Uinc Germnni voeati subegit imperio, et Germaniam fenint
sint. fuisse mnninatam.
(1) Egbert, Foecimda lUitis, v. 923-4.
(2) V. cet ouvrage décrit daus Jafleet Wattenbacli, Ecclcsiae MctropuUtauac Colo-
niensis codices mamtscripti, Berlin, 1874, au n» 199. Sur sa provenance liégeoise,
cf. ce que disent les éditeurs, pp. 86 et 87. J'ai parcouru le manuscrit lui-même à
la bibliothèque du chapitre de la cathédrale de Cologne, au printemps de 1900,
mais je n'ai pas eu le lemps de le lire, el l'écrilui'e fort menue n'est abordable que
pour des yeux plus jeunes. 11 est à désirer que ce curieux ouvrage voie enfin le
jour.
l'instruction publique. 27S
seignement des lettres et l'explication des auteurs anciens
dans un collège du XP siècle (1).
Ce que l'on cultivait avec le plus grand soin k Liège,
c'était la versification. L'on y voyait non seulement une
excellente gymnastique intellectuelle, mais la meilleure
preuve de la culture littéraire. Tout le monde s'en mêlait; il
n'est presque pas un seul des hagiographes ou chroniqueurs
du temps qui n'ait voulu nous laisser au moins un échantillon
de son savoir-faire dans un art si noble et si estimé, et les
écoliers versifiaient à tour de bras. Voici une preuve curieuse
de l'engouement universel.
En 1050, le prieur Guifred étant mort à fabbaye du Mont-
Canigou, au fond du Languedoc, ses moines, conlormément
à l'usage des abbayes qui taisaient partie d'une association
de prières, firent annoncer la funèbre nouvelle à toutes
les maisons fédérées. Ceux qui recevaient la visite du mes-
sager de l'abbaye signaient le rouleau de parchemin qu'il
apportait, et y inscrivaient, selon le cas, tantôt une parole
de condoléance ou un accusé de réception quelconque,
tantôt, quand ils savaient écrire et qu'ils ne détestaient pas
de le montrer, une pièce de vers de circonstance. Nous pos-
sédons encore le rouleau mortuaire qui fut rapporté en 1031
à Mont-Canigou par le messager, après une tournée au cours
de laquelle il avait visité une multitude de monastères et
d'églises de l'Occident (2). Sur cent trente-trois inscriptions
que contient ce curieux document, il y en a onze de Saint-
Servais de Maestricht (3) et quatorze de Liège ; ces dernières
proviennent de la cathédrale, puis des collégiales de Saint-
(1) Un des plus curieux passages de ce livre est incontestablement le suivant,
cité parmi divers autres par les éditeurs, p. 140 : » Bardi, id est Leodicenses, qui
caruiinibus suis reddunt immortales animas scribendo gesta regum. » Ce passage,
qui semble attester qu"au XI« siècle il y avait a Liège des poètes écrivant des chan-
sons de geste, est à rapprocher de celui du Triumplms sancti Remacli, II, c. 19,
p. 4oG, où l'on voit un jongleur [cantor (juidam jociilaris) se mettre à chanter en
public, dans des vers improvisés, des miracles de saint Remacle qui viennent d'avoir
lieu le jour même. On voit à la vérité, par le contexte, que ce jongleur n'était pas
de Liège même, puisqu'il y demeurait chez un hôte.
(2) Il a été édité dans le recueil de M. Léopold Delisle, nnnlt-aïuc des Morts du
LV»-' au AT" siècle, Paris, 18G6.
(3) 0. c. pp. 9S-102.
276 CHAPITRE XIV.
Pierre, de Sainte-Croix, de Saint- Jean et de Saint-Bartliélemy,
et, enfin, des monastères de Saint-Jacques et de Saint-Lau-
rent (1). Dans aucune ville de son itinéraire, le porteur du
rouleau n'avait recueilli un si grand nombre d'attestations
de condoléance. Toutes ces petites pièces sont en vers, et il
faut avouer que les effusions lyriques de nos Liégeois se
distinguent par leur tour en général plus aisé et plus élégant.
Sans doute, il s'agit ici de l'époque de Wazon, dont le sou-
venir est évoqué plus d'une fois par les annotateurs liégeois
du rouleau, mais, je l'ai déjà dit, l'œuvre de Wazon continue
l'œuvre de Notger, et l'une témoigne pour l'autre.
Le rouleau mortuaire du Mont-Ganigou nous montre d'ail-
leurs qu'à Liège, la versification latine est entrée sans ré-
serve dans le coui'ant nouveau. D'une part, la rime a péné-
tré dans l'hexamètre et les Aers léonins se multiplient ra-
pidement. D'autre part, à côté du vers métrique, qui pèse les
syllabes, on voit apparaître le vers rythmique, qui les
compte. Or, ce double phénomène se rencontre déjà sous
Notger. L'inscription de son célèbre ivoire, peut-être com-
posée par lui-même (à), contient deux hexamètres léonins, et
l'on en trouve d'autres parmi ceux que l'abbé Hériger a
écrits en l'honneur de saint Servais (3).
Pour les vers rythmiques, les premiers que je connaisse
d'un maître liégeois sont ceux d'Adelman, dans son célèbre
poëme sur les savants de son temps (4). Il est vrai qu'Adel-
man avait étudié à Chartres, où ce genre de versification
(i) 0. c, pp. 407-113.
(2) En ego Notkenis, peccali pondère pressus.
Ad te flecto gemi, qui ten-cs omnla nutu.
(3) Dans Mabillon, AA. SS. O.S.D., t. III, ii, p. ool.
Par contre, le recueil d'Egbert et le poème anonyme en Ihonneur de Notger ne
contiennent pas de vers léonins. Et un assez long fragment de la Vie métrique d'Er-
luin de Gembloux par le moine Richer (après 987), reproduit par le Gesta ubbatum
Gemblacensium, p. 524, n'en contient pas davantage.
(4) Ce poëme a été édité à plusieurs reprises; on le trouve notamment dans
Mabillon, Veteru Analecta, dans le Thc.tauru.t de Martène et Durand, t. IV, dans
dom Bouquet t. XI, dans Cierval, pp. ;>i)-91 et dans J. lluset. DEuvres, t. 11, p.
94 et suivantes.
l'instruction puiîlique. 277
était particulièrement cultivé (1), et ou pourrait se demander
si ce n'est pas lui qui en a introduit le goût dans sa ville
natale, où il a composé son poëme (2). Mais, d'autre part,
Adelman a étudié à Liège avant d'aller à Chartres, et il n'est
pas interdit de penser, jusqu'à preuve du contraire, qu'il aura
trouvé dans sa patrie l'usage du vers rytlimique.
Nous ne quitterons pas le chapitre de la grammaire, c'est-
à-dire de la littérature, sans répondre à une question qui a
été plus dune fois posée.
Le grec figurait-il au programme de l'enseignement des
écoles notgériennes? Je ne le pense pas, et ce n'est certes pas
la présence de Léon de Calabre à Liège qui pourra le faire
croire (3), car enfin, Léon était-il bien de Calabre? et s'il
en était, savait-il le grec, et s'il le savait, l'a-t-il ensei-
gné à Liège ? Ce n'est pas non plus parce que l'écolàtre
Gozecliin, qui, en iOoO, signe en qualité de notaire une
charte de Théoduin pour Waulsort, trace son nom en carac-
tères grecs (4) ou parce qu'en 1051 les clercs de Saint-
Pierre écrivent sur le rouleau mortuaire du Mont-Canigou :
In no mine IT et Y et A et FIAFK Amen (o), que nous devons
conclure à un enseignement du grec à Liège sous le pon-
tificat de Notger et de Wazon. Quelle conclusion serait plus
forcée et plus aventureuse ? Si Rathier a su un peu de
grec, cela ne prouve pas davantage, car ce polymathe pos-
(1) i( Fulbert, Adelman, Bérenger ont eu, pour les vers de 16 ou de io pieds,
assonances ou rimes, une prédilection jusqu'alors inconnue ; on pourrait même
croire qu'ils leur ont donné la vogue par leurs compositions, et que c'est après eux
qu'on les a cultivés ailleurs. » Clerval, p. diS.
(2) Après Adelman, les plus anciens vers rythmiques écrits au pays de Liège (et
encore est-ce à l'abbaye de Slavelol),sonl ceux du TriumpJius aatictiliemacli, c. 3G,
p. 460.
(3) Comme voudrait Hauck, KirchengeschicUte Deutschlands, t. 111, p. 324. V.
Cliron. S. Laurentii, p. 266. Dute, o. c, pp. 14 et \o, a réuni un certain nombre
de faits relatifs à la connaissance du grec dans des centres lolharingiens, mais
n'a pu en alléguer un seul pour Liège et Unit par convenir lui-même que jamais
les écrivains liégeois ne citent un passage grec.
(4) AHEU, t. XVI, \\. 1, oii on lit par erreur Gozelinos; cf. ibid. t. XXVI, p. 182.
(3) Delisle, Roulmux de.!; Morts, p. dlO. C'est-à-dire : In nomine TraToo; cl ulcj
et ayiou Tciv'jy.izfic,. Sui- le sens des autres lettres grecques de cette formule,
V. de Ilozière, Recueil général des formules usitées dans l'empire des Francs, p. 909.
278 CHAPITRE XIV.
sédait une science exceptionnelle pour son temps; d'ailleurs,
ce qu'il savait de cette langue, il la bien plutôt appris au cours
de ses nombreuses migrations que dans les écoles de son
pays (1). Rien donc n'autorise à supposer que l'enseignement
du grec fût donné à Liège sous Notger; aussi n'y a-t-on
pas relevé la moindre trace de la connaissance de cette lan-
gue ou de sa littérature dans les écrivains du temps, si em-
pressés d'ordinaire d'exhiber leur savoir (2). Liège, sous ce
rapport, n'avait aucune supériorité sur Chartres, où le grec
n'était pas enseigné non plus, bien que tel ou tel Chartrain
se soit plu, comme Gozechin, à écrire certains mots en carac-
tères grecs, ou, comme Luidprand, à larder son texte d'ex-
pressions empruntées à cette langue (3).
IL La rhétorique. C'est, de toutes les branches du septi-
viiim, celle au sujet de laquelle nous sommes le moins
informés. Aucune de nos sources ne nous parle de l'ensei-
gnement de l'art de l'éloquence dans les écoles de Liège.
D'ailleurs, le trivinm traditionnel n'appliquait l'éloquence
qu'aux choses du monde profane (4). Raban Maur, il est vrai,
qui fut le maître par excellence des écoles du royaume d'Alle-
magne, voulait qu'on l'étudiàt aussi en vue de la prédication
et il se réclamait de l'autorité de saint Augustin (5). Mais
(1) V. Vogel, p. 28, qui a tort de mettre une restriction en écrivant : « Pamit
soll nicht geleugnet wcrden, (iass er schon in sciner Jiigend in Lolharingen die
Elemente der gricchischen Spraciie hit'ttej lernen l^unnen, |denn Baldrich von Utreclil
lelirte sie ja den Bruno im Anfang der dreissiger Jahre des X^ Jahrhunderts. »
C'est rirlandais Isaac et non Baidéric qui a appris le grec à saint Brunon, et il ne
s'ensuit pas que Rathier aurait pu appi'endre cette langue à Lobbes.
(2) Voyez par exemple le cas de Luidprand. Il a appris le grec au cours de ses
divers voyages à Constantinople, aussi ne perd-il pas une occasion de l'étaler; il
emploie une multitude de mots grecs à tort et à travers, et le titre même de son
livre, Antapodosis, devait être une énigme pour ses lecteurs.
(3) Clerval, pp. 109 et 140. Ainsi fait notamment Adelman.
(4) Rhotorica est, sicut magistri tradunt, saecularium litlerarum bene dicendi
scientia in civilibus quaestionibus. Cassiodore, De aitib. et discipl. c. 2, cité par
Raban Maur, De Instilntiotie rlerironim, III, 19.
(o) Raban Maur, loc. rit. Le chapitre qu'il consacre à la rhétorique n'est que la
reproduction textuelle de saint Augustin, De dortrinu christiana, IV, 3. De même,
III, 28 de Raban, où il est reparlé du rôle de l'éloquence dans l'enseignement, se
borne à reproduire saint Augustin, o. c. IV, 4.
l'ixstuuctiox publique, 279
lui-même n'entre dans aucun détail à ce sujcl. Les prédica-
teurs, d'autre part, ne professaient pas une estime exagérée
pour un art tant goûté des anciens, mais qui avait finalement
abouti à un verbiage sléi-ile : ils recherchaient la simi)licité
du langage évangéli((ue, l'aile pour toucher les auditeurs et
pour i)énétrcr dans leur intelligence, plutôt que les accents
grandiloquents et la beauté boursoudée des harangues com-
posées selon les règles. Aussi l'enseignement de l'éloquence
avait-il changé de nature dans les écoles clirétiennes. Ce n'est
pas qu'on y eût entièrement renoncé à l'exercice de la décla-
mation classique, qui consistait à faire des discours sur des
causes imaginaires. Un curieux passage d'IIériger nous
édifie à ce sujet : « Ce n'est pas ici, écrit-il dans la préface
du Vita Remacli, une de ces compositions frivoles comme
les écoliers en rédigent sur des sujets donnés, faisant parler
tour à tour, par exemple, un oiTenseur et un oflensé » (1).
Voilà bien la déclamation à la Sénèque pratiquée dans les
écoles liégeoises, car nul ne soutiendra que Hériger, profes-
seur lui-même, fasse allusion aux écoles de l'empire romain
et non à celles de son temps. Conçue de la sorte, la rhéto-
rique relevait de l'art d'écrire bien plutôt que de l'art de
dire. C'était un enseignement spécial et fort technique, qui
n'avait pas grand chose de commun avec l'art oratoire.
Nous aurions pu classer sous la rubrique g'rammairc tout ce
que nous disons ici de l'enseignement de la rhétorique dans
les écoles liégeoises. Il consistait essentiellement en des
exercices de rédaction sur des thèmes donnés : on rédigeait
des diplômes, on écrivait des lettres sous le nom de tel ou tel
personnage et sur telle ou telle question (2), et ces exercices
d'écoliers, quand ils étaient bien faits, ont été pris plus d'une
fois pour de vrais documents historiques. Le triomphe du
(1) Nec ut scholares, posito themale, quibns vcrbis iiti potiiil(iui injuriain passus
est vel illc ([ui inlulit, aliquid ])inxiinii.s frivoluni, iitimo nec creperum. Hériger,
in proocm, p. 163. J'avoue toutefois que .j'ai un scrupule à fendroit de ce passage,
qui pourrait, comme tant d'autres du même auteur, être emprunté à quelque
soui'ce classique.
(2) « Scribere carias et epistulas » est l'article I." du pi-ogrammc tracé par
Cluirlemagne, Capitnlar. 117, p. 23S.
280 CHAPITRE XIV.
rhétoricien, s'il est permis d'employer cette expression, con-
sistait dans la confection de ces belles arenga dont s'enor-
gueillissaient les dictateurs du moyen-àge. Naturellement, la
rédaction de tant de documents d'ordre purement pratique
(on dirait aujourd'hui de tant d'actes notariés) n'allait pas
sans la possession d'au moins quelques notions de droit et
devait pousser à l'étude de celui-ci : on verra plus loin que
cette étude, étrangère au cycle des arts libéraux, n'était pas
négligée à Liège.
3. La dialectique. Sous ce nom, on comprenait tout l'ensei-
gnement de la philosophie, comme, sous celui de grammaire,
tout l'enseignement de la littérature. La dialectique était
pour le moyen-âge ce que la rhétorique avait été pour
l'antiquité : la reine incontestée du septiçium, l'art des arts,
la science des sciences (l). Raban Maur la proclame indis-
pensable au clerc pour confondre les sophismes de l'héré-
tique. C'est déjà montrer que la logique formait le centre et
le sommet de toutes les études philosophiques. Analyser sub-
tilement une idée ou un raisonnement et les reconstituer
d'après les procédés élaborés par les maîtres de la logique
formelle, c'était V alpha et V oméga de la philosophie; il sem-
blait qu'on eût des recettes pour penser. Gozechin, dans sa
lettre à son ancien élève Walcher, rappelle à celui-ci que, du
temps qu'il était sur les bancs de l'école de la cathédrale, il
savait à l'occasion remplacer son maîti^e absent, même pour
résoudre les plus diiliciles problèmes d'ordre théologique ou
philosophique (2). Il ajoute que Liège n'a rien à envier à
l'académie de Platon en ce qui concerne l'étude des lettres,
ni à la Rome des papes pour le culte de la religion (3). Goze-
(1) Haec crgo disciplina disciplinanim est, elc. Raban Maur, o. c. III, 20, in iiiit.
(2) Si ({uando vero ab cxterioribus niiiii non vacabal. rcbus feriari, tu vices absrn-
tis magistri inter adjulorii nosiri concelliones ita exsaquebaris, ut quaeque vei
legendo vel disputando perplexe intricata, vel in theosophicis, vel in sopliislicis
occurrissent, ea nodosus ipse sagaciter enodares et de his ambigcnlibus ad voluin
satisfaciebas. Dans Mabillon, Vetera Analecta, p. 4-38.
(3) Denique ipsa flos Galliae triparlitae et altéra Athcnac nobililcr liberaliuin
disciplinai'um floret studiis et (quod his praestantius est) egregic poUet observanfià
divinae religionis adeo (quod pace ecclcsiarum dixerim) ut quantum ad litteranim
sludia niliil de Plalonis expetas acadeniia, (inaiituni vero ad cultum religionis, nihi'
de Leonis desideres Ronia. p. 439.
L INSTRUCTION PUBLIQUE.
281
cltiii lui-même semble préoccupe de justifier cetle appréciation
si llaltcuse de renseignement philosophique qu'il a tour à
tour reçu et donné dans sa ville natale : il se complaît à laire
dcfder sous sa plume les noms de plusieurs célèbres philo-
sophes antiques : Socrate, Zénocrate, Grantor, Ghrysippc,
Aristote, Garnéade, Panaetius, Gicéron et Musonius (1).
La réputation des écoles de Liège dans le domaine des
études philosophiques semble s'être maintenue pendant tout
le XJe siècle. Nous voyons lévéque Eudes de Bayeux, Irère
de Guillaume le Gonquérant, envoyer les plus instruits de ses
clercs à Liège et dans d'autres villes où llorissait l'ensei-
gnement de la philosophie (2). Il y a là un témoignage consi-
dérable rendu à la ville de Notger. Et, de fait, un des phi-
losophes les plus estimés du XI" siècle ne fut-il pas le célèbre
Alger, écolàtre de Saint-Barthélémy de Liège, puis moine à
Gluny, qui avait étudié les sept arts libéraux, qui connaissait
à fond les anciens, et chez qui un contemporain vante sur-
tout la science de la philosophie et des lettres sacrées? (3).
Étant donnée la haute réputation dont jouissaient les études
philosophiques de Liège, il est assez étonnant que l'on soit
si peu renseigné sur leur programme. Au surplus, tandis qu'à
une extrémité du Lothier elles brillent d'un si vif éclat, il
est remarquable qu'à l'autre extrémité, au pays de Gambrai,
nous en entendions parler avec un mépris assez peu dissi-
mulé (4).
(1) 0. c. p. UO. Cf. BiUner, p. 27.
(2) Dociles quoque clericos Leodicum inittebat et alias urbes iibi philosophorum
sliidia potissimuin florere noverat eisque copiosos sumptus ut imlesineiUer et diu-
tius philosophiae fonti possenl insistere, largiter adiiiinislrabal. Ordcric Vital, llis-
toria eccltsiasticd , VIII, 2.
(3) Voir sur Alger la lettre de l'église de Liège à celle d'Ltrecht (JatTé, Bibliu-
theca Remm Gennaniciirum, V, 377) et celle de Piei're le Vénérable à l'évêque de
Liège, Albéron II (Migne, Patrolofjie Latine, t. CLXXXIX, col. 277-280) puis l'éloge
d'Alger par le chanoine Nicolas (Mabillon, Teto-a Analccta, p. -129, Récemment,
Mgr. Monchamp a retrouvé l'écrit d'Alger, De dignitate ecclesiae Leodiensis dans
l'Appendice du /.//w o//)f/w7«« publié par Bormans et Schoolmeesters dans CCR//,
5'' série, t. VI, (I.Sitfi); v. [ISAllL, t. XII, 1900.
(4) Parlant d'Eble de Uoussy, qui devint aixlievêque de Reims en 1021, le Gesta
282 CHAPITRE XIV.
4. La musique. Nous savons que cet art a été cultivé avec
succès à Liège par Févêque Etienne, qui s'est acquis un bon
renom de liturgisle (i). Rathier, dans sa vieillesse, a égale-
ment enseigné la musique (2). Si l'on pouvait établir que
Notger, comme on le croit communément, avait fait ses
études à Saint-Gall, on serait autorisé à croire qu'il aura fait
profiter les écoles de sa ville diocésaine de l'excellente édu-
cation nmsicale qu'on recevait au X^ siècle dans le grand
monastère de la Souabe. Nous connaissons d'ailleurs les
noms de deux musiciens liégeois distingués qui ont vécu au
XI^ siècle; le premier est Lambert de Saint-Laurent, duquel
nous possédons des pièces notées pour musique (3), l'autre
est le moine Helbert, qui vivait dans l'abbaye de Saint-Hubert
en Ardenne (4).
o. L'arithmétique. L'arithmétique était tenue en haute
estime au moyen-àge; l'ignorer, avait dit Cassiodore(o), c'est
ressembler à l'animal. Une des raisons de la faveiu* dont elle
jouissait, c'était la superstition des nombres : on leur attri-
buait une valeur mystique, et il était convenu que la con-
naissance de cette valeur était indispensable à la bonne
intei'prétation de l'Ecriture Sainte (6). Il y avait donc une
epp. Camerac, III, 2o, p. 473, l'appeile « vinim sane nuUiiis disciplinae,niliil etiam
litterarum praeter pauca silogismorum argumenta scientem, quibus iiliotas ac
simpiices quosqiie IiKlincare solebat.
(1) Sur les œuvres liturgiques d'Élienne, v. Anselme, ce. 20 et 21, j). 200.
(2) Vogel, p. 26.
(3) Lambertus abbas nostei* seeundus multimodae utilitatis, accuralo satis stilo
vitam sancli Ileriberti Culoniensis archiepiscopi et niiraeula descripsit. Quin etiam
musice quaedam de ipso composuit, in versibus quociue faciendis claro frelus inge-
niij. Renier de Saint-Laurent, De claris Scriptoribus munastcrii sui, dans Pez, IV,
toi. 20.
(4) Chnmicon siincti llubcrti, c. 8, p. 303.
(5) Nec diilerre polest a caeteris animalibus, qui calculi non intelligit quanti-
tatem. Cassiodore, De Artibus ac dLiriplini.i, etc., c. 4, dans Migne, P. L., t. LXX,
col. 1208.
(6) V. Raban Maur, III, 22. Ainsi, selon lui, le sénairc ou nombre six ne
doit pas sa perfection à ce que Dieu a créé le monde en six jours, mais au contraire,
c'est parce que le sénaire est parfait que Dieu Ta pris pour mesure de la durée de
la création. Et il termine par ces mots : Quapropter necesse est eis qui volunt ad
sncrae scri|)lurae notitinm pcrvenire, ut banc aricm intente discant, et cum didi-
cerint, mysticos numéros in divinis libris facillus liinc intellegant.
l'instruction publique. 283
fausse arithmétique comme il y avait une fausse chimie
(l'alchimie) et une fausse astronomie (l'astrologie).
L'enseignement de l'arithmétique était poussé fort loin
dans les écoles de Liège, et c'est même, au dire d'un érudit'
ce qui aurait nécessité l'existence de plusieurs professeurs à
l'école cathédrale (1). Uathier, dans sa vieillesse, comprenait
l'arithmétique au nombre des sciences qu'il enseignait (2).
L'emploi de la machine à calculer, connue depuis l'époque
romaine sous le nom à'abaciis, est attesté à plus d'une
reprise dans les écoles de Liège; Ilériger lui avait consacré
un traité (3); AVazon, nous dit son biographe, avait débuté
dans les écoles de Notger en portant Vabaciis, c'est-à-dire en
remplissant les plus humbles fonctions de la domesticité sco-
laire (4); Rodolphe de Liège et son ami Raimbaud de Colo-
gne, dans leur correspondance scientifique, s'en servent pour
leurs calculs; enfin, il est dit de Helbert de Saint-Hubert,
ancien élève de Liège, qu'il était aussi fort sur Vabaciis,
c'est-à-dire en calcul, qu'en musique (o). Ajoutons ici qu'on
se servait déjà au XP siècle des chiffres arabes, comme on
peut le voir par la correspondance de Rodolphe et de Raim-
baud (6). Aux noms des mathématiciens liégeois que nous
venons de citer, il faut ajouter celui de Gunther, archevêque
de Salzbourg, ancien élève de Liège.
6. La g-éoméfrie. La géométrie est une des sciences dans
lesquelles les Liégeois ont brillé au XL siècle. A cette époque,
elle n'était pas renfermée dans ses limites actuelles ; elle com-
prenait la géographie et même l'histoire naturelle. On la cul-
tivait avec zèle dans les écoles de Liège sous le pontificat de
(1) Voigt, p. XXXVIII. Gant or, Vorlemnricn ûber Geschiclite der Mathematik, 2^
édition, Leipzig, 1894, t. I, p. 833, écrit : Vieie, ja die meistcii Pflanzslàltcn
matliematischei' Bildung — liegen in zienilich engem Kreise um Luttich
herum.
(2) Vogel, p. 20.
(3) Il était intitulé : Regiilac riinnrniniin super abtinnn Gerbcrti.
(4) Anselme, c. 30, p. 20G.
{}')) Heibertum Leodienseni in abaco et nuisica trinniphanteili. Chroti. Sanrti
Iluberti, 1. c.
(6) Ils i( employaient, écrit Clcrval, p. 123, les chiffres arabes, dont Boece et
Gerberl avaient gardé le secret, pour représenter les unités et les fractions. »
284 CHAPITRE XIV.
Notger. Deux de ses élèves, Adalhold et Wazon, ont occupé
un rang distingué parmi les géomètres de leur temps. Tous
deux, au dire d'un Liégeois dont le nom devait éclipser le leur
dans cette science, se sont préoccupés du problème de la qua-
drature du cercle (1). Adalbold correspondait avec Gerbert
sur des questions de mathématique et de géométrie ; il l'in- '
terrogeait notanmient au sujet de l'épaisseur de la sphère
(de crassitudlne spherae) (2). Mais, ainsi que je viens de le
dire, le plus fameux géomètre liégeois de ce siècle, c'est un
homme qui a été formé dans l'école de Liège et, selon toute
apparence, par des maîtres qui avaient eux-mêmes reçu l'en-
seignement de Notger : j'ai nommé le célèbre Francon, qui
remplit à la cathédrale de Saint-Lambert les fonctions d'éco-
làtre depuis au moins 1047, et qui les occupait encore en 1084,
Francon a écrit un traité De la quadrature du cercle, qui a
été publié de nos jours (3), et dans la composition duquel il
fut aidé par Falcalin, moine de l'abbaye de Saint-Laurent (4).
Vers la même époque ilorissait à Liège un autre géomètre
de distinction, Rodolphe, professeur à l'école de la cathédrale
ou écolàtre d'une collégiale de la ville. Nous possédons la
correspondance curieuse qu'il entretenait avec Raimbaud,
écolàtre de Cologne, au sujet de diverses questions de géo-
métrie (o). Des deux correspondants, c'est Rodolphe de
Liège qui apparaît comme le plus savant. Raimbaud s'in-
forme auprès de lui, lui pose des questions, lui demande des
(-1) Francon, après avoir dit que la quadrature du cercle, trouvée par Aristote,
a été connue jusqu'à Boèce et après lui oubliée, continue en ces termes : Siquidem
hanc rem Adelbold, liane maximus doctur Wazo, hanc ipse studiorum ruparaloi'
Gerberlu.s multi(|ue alii studiose investigarunt, qui si eflectu potiti essent num ab
illis profcctos, quorum aliquiadhucsupersunf, universos laleret? (Franco, I, p. liù.)
(2) Voir dans Pez, Tlicmums, III, 2, p. 8o et 87, une lettre de Herbert à Adal-
bold et une lettre d'Adalbold a Gerberl.
(.']) Il a été publié )iar Winterberg dans Zeitschrift fiir Mathcmatil, nnd Plnjsil:,
t. XXVII (1882), Sirpplrinaithcft.
(i) llcnicr de Saint-Laurent, De claris Scripturibiis iitonastcrii sut, I, (i.
(o) Cette correspondance se trouve dans le manuscrit 6401 fonds latin de la
nibliothèque nationale de Paris, foll. 1 à -11. Depuis que je l'ai copiée, elle a été
publiée par MM. Paul Tannery et l'abbé Clcrval, Une correupondance d'écolàtrcs
ail Xli" sivrlc, dans !\iitiic.i et ejctrails des mamisrrits de la [liltlidllirqiir I\afiiiniile,
t. XXYI, II (l'JOl). V. aussi Schepss dans NA., t. XI.
l'instruction publique.
livres, et lui r;ippelle les l'oi-les éludes qu'il u laites à Chartres
sous Fulbert. Rodolphe répond aux questions de Raindjaud,
résoud ses dillicultés, en confère parfois avec d'autres maîtres
et semble mettre dans ces relations autant de condescendance
que Raimbaud y apporte de déférence (1). Rodolphe, on
vient de le voir, a des collègues possédant comme lui la
science géométrique, témoin Odulfe, qu'il appelle son con-
frère, et auquel il a soumis une question posée par Raim-
baud. Cet Odulfe est peut-être aussi un écolàtre liégeois. Un
autre, du nom de Rasquin, a été l'élève de Rodolphe ; il est
maintenant le voisin de Raimbaud, c'est-à-dire, sans doute,
qu'il a quitté le diocèse de Liège pour celui de Cologne. On
le voit, Liège peut être considérée à cette époque comme un
véritable foyer d'études géométriques.
7. L'astronomie. Cette science, que déjà RabanMaur dis-
tingue nettement de l'astrologie, condamnant celle-ci et
recommandant l'étude de celle-là (2), avait, au moyen- âge,
une utilité immédiate et présentait même aux clercs un carac-
tère de véritable nécessité : sans elle, pas de comput, c'est-
à-dire pas de chronologie ! Et l'on sait qu'à cette époque,
comme dans les premiers temps de la R^me républicaine,
(1) Sur les quoslions Iraitées dans celte correspondance, on lira avec intérêt les
lignes suivantes :
« La géométrie llicorique fait Tobjet principal des lettres de r.aimbaud et de
Rodolphe. Ils s'etlbrcenl d'expliquer le passage de Boéce sur la valeur des angles.
L'un démontre ([u'en efl'et les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles
droits; l'autre, que le triangle équivaut à la moitié d'un carré coupé par une dia-
gonale. La discussion s'engage ensuite sur la longueur de cette diagonale propor-
tionnellement aux deux autres côtés du triangle, ce qui donne lieu à une division
de fractions par l'abaque. Une nouvelle question est soulevée : peut-on trouver un
carré double d'un autre par l'arithmétique ou par la géométrie? L'on répond que
par l'arilhméticiue on ne l'obi ient point d'une manière exacte, mais seulement par
la géométrie, en élevant un carré sur la diagonale du carré dont on recherche le
double. Le passage de Boéce sur les angles intérieurs et extérieurs fournit aux deux
savants un autre sujet de discussions. Qu'appellc-l-on angles intérieurs ou exté-
rieurs ? Les angles intérieurs se trouvent-ils exclusivement dans les plans, et les
angles extérieurs dans les solides? Ou bien sont-ils identiques, ceux-ci avec l'angle
aigu, ceux-là avec l'angle obtus? Enfin, les deux amis se demandent ce qu'il faut
entendre par les pieds, droits, carrés, solides, dont parle aussi Boéce. » Clerval,
p. \iCi.
(2) Raban Maur, De Institutione clericorum, III, 2o.
28(j CHAPITRE XIV.
c'étaient les ministres de lu religion qui étaient seuls char-
gés de la rédaction du calendrier. La détermination de la
date de Pâques, qui s'établissait d'après la place occupée
dans celui-ci par la pleine lune de printemps, rendait l'étude
de l'astronomie indispensable; tout computiste était donc
astronome, à Liège comme ailleurs.
Il ne nous reste aucun témoignage explicite sur l'ensei-
gnement du comput et sur les travaux des computistes
liégeois. Mais on connaît les noms de quelques Liégois qui ont
étudié l'astronomie au temps de Notger. Ce sont Englebert
de Saint-Laurent, computiste (1), et Rodolphe, l'écolâtre dont
nous venons de parler. Celui-ci avait composé un astrolabe
dont il entretient son correspondant Raimbaud de Cologne.
« Je vous aurais envoyé volontiers, lui écrit-il, mon astrolabe
pour que vous en jugiez, mais il me sert de modèle. Si vous
voulez savoir ce que c'est, venez à la messe de Saint- Lambert,
vous ne vous en repentirez pas. Il vous serait inutile de voir
simplement un astrolabe » (2).
La connaissance de l'astronomie à Liège datait d'ailleurs,
comme toutes les autres, du temps d'Éracle. Nous en avons la
preuve dans la célèbre anecdote dont cet l'évèque fut le
héros, lors d'une éclipe totale de soleil qui épouvanta l'armée
d'Otton I pendant une campagne en Italie (22 décembre 968).
Seul tranquille au milieu de ces multitudes éperdues qui
attendaient la lin du inonde et qui se cachaient en tremblant
sous les chariots, Éracle parcourait le camp et rassurait les
soldats liégeois, leur disant qu'il n'y avait là rien qu'un phé-
nomène naturel, et que sous peu ils reverraient la lumière
du jour (3).
(1) Renier de Saint-Laurent, I, 9, dans Pez, Thésaurus, t. IV, pars III, col. 23 :
Eng-elbertus compoti ventilator et assecla quaedam theoreniata coinpiitistis utilia
compaginavil. Nam (lucniadmodum Bootes in cardine coeii, diim sic jugilei' in hàc
versatur arfe, et plaustrum memoriae volvi quidem, sed nequaquam palilur occi-
dere, multam exinde comparavit notitiam.
(2) Clerval, p. 127.
(3) Anselme, c. 24, p. 202 : Stupet super liis prudens anlisles, non de eglipsi
solis, cujus naturaliter factae optime noverat rationein, sed de irrationali et viro-
ruin fortiuni l'orniidine : a Innoxiae tantum iuinc aereiii involvere tenebrae,
paulukiiii pusl cernetis illucescere redintegrato himine; ccterum in lufo sunt
omnia. i>
L IN'SÏ!UT,TIOX PUBLIOUE.
28^;'
Tels sont les renseigncinenls que j'ai pu recueillir sur Té-
tude des sept arls libéraux ;i Lièi^e sous Notfj^er. Tout irag-
nientaires qu'ils sont, ils donnent une grande idée du
uiouvemcnt intellectuel auquel présidait notre illustre prélat.
IMais déjà l'activité des études débordait le cadre étroit
du septiviani antique, et de nouvelles branches du savoir
étaient nées qui ne se laissaient pas enfermer dans ses
étroites limites. Les sept arts libéraux, on ne cessa de le re-
dire au moyen-àge, n'étaient qu'une préparation à une étude
bien autrement haute et importante, celle de la théologie :
c'était pour la mieux approfondir qu'on mettait l'esprit de la
jeunesse à leur école. Les clercs avaient un programme
d'études dont le minimum avait été fixé par un capitulaire
de Gharlemagne : il comprenait, outre les connaissances re-
prises plus haut, celle de la liturgie, du droit ecclésiastique
et de la patristique (1). La théologie était l'auguste couronne-
fl) Capilul. 117 : Quae a presbyteris discenda sunt.
Ilaec sunt quae jussa sunf discere onines ecclesiasticos.
Fideni catholicam sancti Athenasi et cetera quaecumque de fide.
Symboluiii eliam apostolicum ; oralionem dominicain ad inteiligenduin plenitcr
cuni expositione suà.
Librum sacramentorum pleniter tain canonem missasquc spéciales ad commu-
tandum plenitcr.
Kxoi-cismum super cafieuminuin sivc super demoniacos.
Commendationeni aniniac.
Paenitentialem.
Conipolum.
Cantuin Ronianoruni in morte ; et ad missa similiter.
Evangeliuni intelligere seu lectiones libri Comitis.
Omelias dominicis diebus et solemnitatibus dierum ad jiraedicandum canonem ;
monaclii rogulam similiter et canonem lirmiter.
Librum pastoralem canonici atque librum otliciorum.
Epistulam Gelasii pastoralem.
Scribere cartas et epistulas. Capitulai-, éd. Boretius, I, p. 23u.
On peut coin|iarer ce programme à celui, plus vaste à la fois et moins précis, que
trace Haban Maur, De InstUutione clericonnn, III, I, p. 187.
Le programme de Gharlemagne est repris à peu près par Réginon, De causis syno-
dalibus, en 899. Et on en voit un cas d'application : Jean, abbé de Gorze, étudia
toutes ces branches. (V. Vita Joannis Ciirz. c. 13, 18, pp. 340, 342). Cf. les exi-
gences formulées par Burcliard de Worms, Dccrctonim libri XX, II, 2, oii on lit :
Ex quibus omnibus si unum dcruerit. sacerdotis nomen vix in eoconstabit. (Migne,
P. L., t. CXL, col. G2o).
288 CflAMTRE XIV.
ment de ces études; elle en formait le degré le plus élevé et
n'était Tapanage que de ceux qui voulaient une culture supé-
rieure.
L'intervention de l'école théologique de Liège dans les
débats du X'^ et du XP siècle au sujet de l'Eucharistie sullit à
attester non seulement l'intérêt qu'on y prenait au problème,
mais aussi le soin avec lequel il avait dû y être étudié (1). Déjà
Rathier s'était exprimé de la manière la plus catégorique au
sujet de l'Eucharistie : c'est bien, avait-il dit en termes for-
mels, la chair et le sang de Jésus-Christ qu'on reçoit dans la
communion (2). Hériger également défend la doctrine ortho-
doxe; son De corpoi^e et sanguine Doniini prend parti pour
Paschase Radbert contre Raban Maur (3). Aussi, lorsque plus
tard riiérésie de Bérenger de Tours vint troubler tout le
monde savant, les Liégeois s'élevèrent contre le novateur
avec une unanimité et une énergie qui ne montrent pas seule-
ment la persistance d'une tradition dogmatique, mais la con-
tinuité d'un enseignement scientifique (4). C'est le vieux
Gozechin qui, de Mayence, tonne contre Bérenger, l'apôtre
de Satan (5). C'est Adelman qui écrit à l'hérésiarque une
lettre touchante pour lui rappeler l'enseignement des maîtres
communs qu'ils ont entendus à Chartres (6). C'est Rupert de
Deutz dont la doctrine reproduit ce qu'on lui a appris du
temps qu'il était sur les bancs de l'école de Liège (7). C'est
Théoduin qui, dans sa lettre au roi Henri I, lui demande non
de réunir un concile à Paris, mais d'instruire immédiatement
le procès de Bérenger et de décréter son supplice (8). C'est
Alger enfin, l'un des plus illustres élèves de Liège, qui écrit
{i) V. Vogel, p. 233.
(2) Vogel, p. 232, rectifiant sur ce point un passage tronqué des œuvres de
Ratliier dans l'édition des frères Ballerini.
(3j llauck, III, p. 320, note 3, ne croit pas ([ue l'ouvrage soit de Hériger et s'at-
taclie a le démontrer.
(4) V. sur ce point Balau, 9G, p. l'i!», note 4.
(o) Dans Mabillon, Vetera Analeeta, nouvelle édition, p. 443.
(C) Migne, Patrolofjie Latine, t. CXLIII, col. 1 289- 129(5.
(7) F. Doyen, Die Encliaristielehre lliiperts von Deutz. Metz, 4889 (dissertation).
(8) Dans Mabillon, Vetera Amdeeta,\i\>. 44G-447. Cierval, p. 134, croit recon-
naître dans la lettre de Théoduin la main d'Adelraan.
l'instruction publique. 289
le beau traité sur l'Eucharistie (1), vanté comme un chef-
d'œuvre par ses contemporains.
A la théologie se rattachait l'étude de l'exégèse et celle
de la liturgie. La première se passionnait surtout pour les
subtiles distinctions du sens littéral ou historique et du sens
figuré ou prophétique (2), à laquelle s'était déjà appliqué
Raban Maur, l'Alcuin de l'Allemagne.
Il est difficile de dire si la liturgie était l'objet d'un ensei-
gnement formel, mais on est porté à le croire, quand on voit,
dès le commencement du X* siècle, les travaux liturgiques de
l'évêque Etienne. Ce sont les maîtres des études liégeoises,
Hériger et Francon, qui se distinguent dans ce genre de
littérature. Le premier écrit, outre des antiennes et des
hymnes, un traité Des offices divins en deux livres et un
autre Sur la manière de célébrer VAoent. Le second a
composé, avec Falcalin de Saint- Laurent, qui a déjà été son
collaborateur pour un autre travail, un traité Da jeûne des
quatre temps (3).
Mentionnons encore, pour finir, et sans chercher à savoir
si l'enseignement y est pour quelque chose, les travaux
juridiques de quelques Liégeois. On sait que Rathier déjà
s'était distiqgué par ses connaissances en matière de droit (4).
Le célèbre canoniste Barchard de Worms est un élève de
l'école de Lobbes, et il a eu pour collaborateur l'abbé de
Saint-Jacques, Olbert. D'ailleurs, une certaine teinture de
droit ecclésiastique était indispensable au prêtre; il ne pou-
vait ignorer complètement les canons des conciles et les
décrétales des papes, et Burehard de Worms en exigeait la
connaissance de ses clercs (o). Faut-il croire que ce sont les
études de droit qui ont développé de bonne heure, à Liège,
les idées réformistes, dont Wazon, on le sait, fut le premier
(i) Par Pierre le Vénérable, dans Migne, P. L., t. CLXXXIX, col. 788.
(2) Vita sancti Wolfgangi, c. 3, p. 528 : non solum hy.^lorici sensus superficiem
penetravit, verum eliam inlimam mysteriorum medullam investigarit.
(3) Renier de Sainl-Laurent De claris Scriptoribus uionasterii sui, I, 6, col. 22.
(4) Vogel, p. 27. Il n'est nullement établi que Rathier ait connu le p.'-eudo-
Isidore. Vogel, qui le dit, en convient lui-même par une curieuse contradiction.
(3) Burehard de Worms, Decretorum libri XX, II, i§9, (dans Migne, Patrologi*
latine, t. CXL, col. 632).
I. 19
290 CHAPITRE XIV.
champion dans l'épiscopat? (1) La question est intéressante
et vaudrait la peine d'être soumise à un examen (2),
Quant à la médecine, que tout prêtre au dire de Rahan
Maur (3), avait l'obligation de connaître, force nous est de
nous en taire, parce que nos sources sont muettes tant sur
l'enseignement que sur la connaissance de cette science (4).
Combien de temps durait l'ensemble des études à l'école
de la cathédrale? Nous n'avons pas de données fort précises
à cet égard, et il faut naturellement distinguer Dans les
écoles extérieures, où l'on ne donnait qu'un enseignement
sommaire, elles n'exigeaient sans doute qu'un petit nombre
d'années. Dans les écoles intérieures elles-mêmes, il y avait
encore des difféiences, car la majorité des élèves ne faisait
que les études ordinaires du clergé, tandis que les étudiants
d'élite approfondissaient tout le savoir de l'époque Ces
derniers consacraient à leur formation intellectuelle un
temps qui ne devait guère être inférieur à celui qu'absorbent
aujourd'hui les études primaires, secondaires et supérieures
réunies. En général, on peut dire que, pour achever le cours
complet du septiviam et de ses annexes, on ne mettait pas
moins d'une douzaine d'années (5). Ainsi Egbert de Liège
avait fait trois ans d'études élémentaires et neuf ans de
septiviam (6). Saint Brunon resta une dizaine d'années à
l'école (7). Saint Adalbert de Prague, qui avait reçu sa
première instruction dans la maison paternelle, où il apprit
par cœur tout le psautier et étudia le Moralia de saint
(4) A. Gauchie, La Querelle des Investitures dans les diocèses de Liège et de
Cambrai, I, pp. LXXVII-LXXXVIII.
(2) A ce sujet, Sackur, Die Cluniacenser, II, p. 3i0, écrit :
a Es ist bezeichneni dass Biscliof Burdiard aus Lobbes in der Diôzese Lûtlich
stammt, und dass Olbert von Gembloux, der Freund Wazo's, einen grossen Anteil
an Burchards Canonensammlung batte. Im Lûtticher Sprengel dûrfen wir aiso
schon friih eine besondere Pflege canonislischer Studien annehmen. »
(3) Nec enim eis (clericis) aliqua eorum ignorare licet cum quibus vel se vel
subjectos instruere debent id est — — — difFerentiam medicaminum contra
varietatem aegritudinutn. De Institudone clericorum, III, i.
(4) Elle était enseignée à Chartres. V. Clerval, p. 108.
(§) V. Specht, p. 4b7, (cf. p. 114), Vogel, p. XVI.
(6) Voigt, p. XXIII
(7) W. Moll, Kerhgeschiedenis van Nederland voor de Hervorming, t. I, p. 3SS.
l'instruction publique. 291
Grégoire le Grand (1), passa ensuite pendant neuf ans à
Magdebourg sous le célèbre Ohtrik (2). Ces exemples nous
autorisent à conclure qu'au moyen-âge on consacrait à peu
près le même temps que nous aux études primaires et
moyennes (3), avec cette différence toutefois que les vacances
étaient inconuues II est vrai que le nombre beaucoup plus
grand qu'aujourd'hui des fêtes chômées, joint au repos
rigoureux qu'on y observait, apportait des compensations
suffisantes. Les jeux et les divertissements de toute nature
prenaient alors la place des éludes; les livres étaient soigneu-
sement mis de côté, les maîtres les plus sévèrtis se déridaient
et les écoliers se livraient au plaisir avec la gaieté et la
pétulence de leur âge (4).
Si maintenant on veut pénétrer dans l'école pour en
observer le régime, on ne manquera pas de faire quelques
constatations intéressantes. Les deux écoles, l'intérieure et
Textérieure, sont logées chacune dans les cloîtres de la cathé-
drale et la vie qu'on y mène se ressent de ce milieu quasi-
monastique (5). Les élèves, ceux de l'école intérieure surtout,
participent à une bonne partie des exercices religieux des
chanoines; plus d'un parmi eux fait déjà partie du chapitre
avant l'âge d'exercer le ministère, et il y a un peu partout
des chanoines-écoliers (canonici scolares){Q). L'école a sa
chapelle particulière, qui surgit à l'entrée de ses locaux :
elle est dédiée à saint Nicolas, patron de la jeunesse et
spécialement des écoliers (7).
Les classes présentent le même spectacle que de nos jours :
(1) Vita I, par Canaparius. c. 3, p. u82 et II, par Brunon, 4. p. o96.
(2) Le Vita Adalberti, I, dit, c. 5, p. 883 : Quoi annis studuit incertum est, sed
quia secularis philosophiae scientissimus erat novimus omnes. Le Vita II, c. 6,
p. 597, dit par contre qu'il étudia annos ter tervos.
(3) Sur les Cornificiens (nous dirions aujourd'hui les utilitaires) du Xlle siècle
qui voulaient réduire les études à deux ou trois ans, v. Clerval, p. 2H.
(4) Voir à ce sujet les pages pleines de charme de Specht, p. 216 et suivantes.
(5) Dfirr, De capitulis clausis, dans A. Schmidt, Thésaurus juris ecclesiastici,
Heidelberg, 1774, t. VII, p. 137.
(6) V. Hinschius, Das Kirchtnrecht der Katholiken und Protestanten in Deutschland,
t. II, p. 63.
(7) Capella beati Nicholai confessoris, que cappella in ecclesia nostrâ sila est
ante scolas. Diplôme de 1241 dans Bormans et Scbooimeesters, t. I, p. 417.
292 CHAPITRE XIV.
l'émulation est ardente, surtout quand elle est stimulée par
un maître zélé(l) Parfois, comme aujourd'hui, elle est
portée à l'excès, et l'ardeur pour les études dégénère en
fièvre chaude; je n'en veux pour preuve que ce jeune écolier
de Stavelot, assailli sur son lit de mort par des visions
démoniaques qui viennent à lui sous la figure d'Énée,
de Turnus et d'autres héros de Virgile (2).
L'école est d'ailleurs régie par une autorité sévère, et la
discipline y est rigoureuse. « Il faut, disait Meinwerc,
évêque de Paderborn, qu'on élève les enfants avec sévé-
rité; leur prodiguer les caresses, c'est les encourager à
l'indiscipline (3)
La férule était l'indispensable instrument de l'éducation ;
elle était dans la main du maître comme l'épée dans celle du
soldat ou la crosse dans celle de révêque(4). On était tout
nourri de cette maxime des Livres Saints : « Celui qui
épargne la vtrge à son fils hait son fils « Un des plus savants
hommes du temps, le plus érudit des Liégeois du X® siècle,
Rathier, écrit ces lignes dans un ouvrage où il expose tour
à tour les devoirs de toutes les professions : « Etes-vous
maître d'école? Souvenez-vous que vous devez votre afl'ec-
tion avec votre enseignement à vos disciples; n'oubliez pas
que vous avez à corriger leurs fautes par des paroles et par
des coups o) » Et le même savant donne le titre significatif
à' Epargne- Dos (Sparadorsmn) à sa grammaire latine. La
mention de la férule revient d'une manière régulière chaque
(1) Il est dit à l'occasion des études de saint Godehard à Mayence : Cum vero
ibidem scolari studio aliquamJiu insudaret, cumque scolasticorum more quisque
alterum praeire alternatim studeret, beatus Godehardus singulos aut praecessit aut
aequiperavit. Vita Godehardi prior, c. 6, p. 172.
(2) Exdamavit subito daemonum phalangem Aeneae et Turni aliorumque ex
Yirgilio virorum vultus imitari, seque ab eis, qui sibi in discendo pluriraum usui
fuerant, usque ad animam infestari. Vita s. Popponis, c. 32, p. 314.
(3) Vita s. Meivwerci, c. 160, p. 140.
(4) Sur la férule à l'époque de Charlemagne, voir le poëme de Théodulphe XLVI,
1-8, p. 544, où l'on voit la Grammaire ornée du fouet. Cf. Zappert, Stab und Rute
im Mittelalter, dans Wiener Sitzungsber., phil. hist. Klasse. 1852, IX.
(5) Magister es? Mémento te disciplinam cum dilectione discipulis debere
et — — — tam verbis quam verberibus eorum errata corrigere. Ratherius,
Praeloquia, I, 15.
l'instruction publique. 293
fois qu'on parle de classes (1). Éracle écrit à saint Brunon
qa'il se remettrait volontiers sous sa férule. Ilellin de Fosse,
qui a gardé un souvenir reconnaissant à son maître Sigebert
de Gembîoux et qui lui a dédié ses deux ouvrages sur
saint Feuillien, lui rappelle avec attendrissement le temps
où la férule de ce bon maître venait caresser son échine
d'enfant (2) Gozechin de Mayence, qui fut écolàtre à Liège,
écrit à son ancien élève Walcher : « Je me réjouis aujour-
d'hui d'avoir souvent corrigé sur votre dos vos peccadilles
d'écoiier... Où est le temps où vous pleuriez sous ma
férule? » (3) El Walcher était un bon élève, son ancien
maître lui en rend témoignage; il déclare qu'il voudrait n'en
avoir jamais formé que des pareils Mais les mœurs étaient
rudes et parfois la dureté des maîtres dégénérait en barbarie
véritable, s'il faut en croire le viel Egbert, qui la flétrit en
termes énergiques, bien qu'avec une certaine exagération.
« Il y a, dit-il, des écoles qui ne consistent qu'en verges.
On frappe le corps, on ne se soucie pas de corriger l'esprit.
Radamanthe est moins implacable que certains maîtres,
Eaque tourmente moins cruellement les ombres des damnés,
les Erynnies entourées de serpents se démènent avec moins
de fureur. Il y en a parmi eux qui veulent que les élèves
sachent ce qu'ils ne leur ont pas appris. Ce ne sont pas les
coups de bâton qui donneront la science, c'est le travail
intérieur de l'esprit : vous casserez une forêt entière sur les
épaules de vos malheureux élèves, vous n'arriverez à rien
sans la collaboration de leur intelligence. De quel droit vous
dispensez-vous d'enseigner ce que vous avez appris, ou
voulez-vous qu'on sache ce que vous n'avez pas enseigné?
Est-ce que la pauvre chair humaine a la dureté du bois ou
du métal? Tremblez qu'à faire périr de malheureux élèves,
(i) s. Adalbert, sous Ohtrik à Magdebourg, reçoit la férule : Cumque de lectâ
lectione nec verbnm saperet, et bene iratus magister flagellare inchoasset .
Dum scopae tergum verrunt et ferventia flagella dolentem carnem frangunt. Brunon,
Vita s. Adalberti, c. S, p. o97.
(2) Quo dictante mihi lenis fuit ira magistri
Virgaque de dorso saepe reducta meo.
Prologue du Vita Foilliani dans AA. SS., t. XIII d'octobre, p. 39o,
(3) Dans Mabillon, Vetera Analecta, p. 438. Cf. p. 443* infra.
294 CHAPITRE XIV.
VOUS ne périssiez vous-mêmes à jamais. Je vois maltraiter
également celui qui est capable d'étudier et celui qui ne l'est
pas.
a C'est par la douceur et par les égards qu'on forme les
enfants. Ce malheureux petit que vous accablez de coups, il
s'en ira aussi peu formé que lorsqu'il est venu; avant l'âge,
il descendra, l'obole dans la bouche, aux rives du fleuve
infernal, et il mourra dans ses premières années alors qu'il
eût pu remplir un rôle utile dans le monde. Tel frappe les
enfants comme s'il avait soif de leur sang, ou qu'il eût à
venger sur eux le meurtre de son père. Non, ce n'est pas
ainsi qu'on forme un éphèbe : ce sera un merle blanc s'il
sort bien élevé d'un pareil régime (1) ».
Il ne faut pas cependant, sur la foi de ces diatribes, se
faire une trop mauvaise idée des écoles d'alors, ou se figurer
que les écoliers y fussent traités en malheureuses victimes.
Les éducateurs du temps croyaient, il est vrai, que ia sévérité
était nécessaire dans l'intérêt des élèves eux-mêmes. Mais
ceux-ci ne semblent pas avoir été d'un autre avis, et on les
voit en général garder de leurs années d'études et de leurs
maîtres un excellent souvenir (2).
Sous certains rapports, la méthode pédagogique était, au
moyen- âge, supérieure à la nôtre. Les classes ne compre-
naient qu'un petit nombre d'élèves : on ne dépassait pas, en
général, le chiffre de dix; y en avait-il beaucoup plus, on
dédoublait la classe. Les élèves étaient assis, séparés et à
distance les uns des autres (3) Il y avait, comme nous dirions
aujourd'hui, des professeurs de carrière. Les maîtres vieil-
lissaient dans le métier; généralement, ils ne déposaient la
(4) V. dans Egbert, Foecunda Ratis, p. 179, la pièce intitulée : De immitibus
viagistris et pigris. Je n'ai cité que des exemples liégeois; il m'aurait été facile d'en
trouver partout; je me borne à noier en passant qu'au portail occidental de la
cathédrale de Chartres, sculpté vers 1480, on représente la Grammaire brandissant
le fouet au-dessus de deux enfants accroupis à ses pieds. Clerval, p. 210. C'est
l'illustration du poëme de Théodulf cité ci-dessus.
(2) Voir ci-dessous, p. 297
(.3) Pour ces généralités, comme pour toute lu description du régime scolaire au
moyen-âge, je renvoie an beau livre de Specht, p. 163.
l'instruction publique. 295
férule que lorsque le grund âge venait leur faire une obliga-
tion du repos (1).
Ajoutées enfin que la gratuité de renseignement était,
sinon une loi absolue, du moins une observance générale.
II était défendu aux professeurs d'exiger un salaire de
leurs élèves, et tout au plus leur permettait on d'accepter
des plus riches une rémunératicn volontaire. Mais les maîtres
liégeois ne voului'ent rien recevoir de })ersonne : Egbert
se vante formellement de ne donner qu'un enseignement
gratuit (2), et Wazon refusa toujours les cadeaux que lui
offraient des élèves reconnaissants (3) On se faisait une gloire
de distribuer pi^>ur rien les fruits d'or de la science, et on ne
parlait qu'avec mépris des gagneurs d'argent (4) qui reti-
raient quelque lucre de leur savoir (5) Il faut l'avouer, tous
les professeurs ne poussaient pas si loin le désintéressement,
et l'on voit Sigcbert à Gembloux, Obtrik à Magdebourg
et en général les maîtres de Chartres accepter une rému-
nération volontaire (6) Mais le principe de la gratuité de
l'enseignement n'était pas atteint par ces libéralités des
parents riches, et, en il 79, le 3* concile œcuménique de Latran
{\) Thangmar a primaevà juventute iisque ad caniciem scolari studio intentus
nutriendis pueris operam dabat. Vita s. Bernwardi, c. 34, p. 773.
(2) Teste Deo nunquam exsecui prelium artis avare.
Egbert, Foecunda Ratis, I, 4014.
(3) Et ciim muiti — — — spontanea offerrent xenia, ille ita manus suas
studebat excutere ab omni munere evangelicum illud corde tenens, ore
proferens : gratis accepistis, gratis date. Et illud : Beatius est dare quam accipere.
Anselme, c. 40, p. 211.
(4) Nodosi lucripetae. Poëme d'Adelman dans Œuvres de J. Havet, t. II, p. 99.
(o) Cf. saint Wolfgang, écolâtre à Cologne : In quo labore nihil lucri, nihil mer-
cedis sibi moro saeculari exhiberit voluit De nuUo namque discipulorum,
sicut plerique volunt doclores, illum satyricum clamantes versum
Nosse volunt omnes, mercedem solvere nemo.
(Juvénal, VII, lo7).
causa remunerationis aliquid exigebat quamvis a pluribus cogeretur. Vila s.
Wolfgavgi, c. 7, p. 328.
(G) Le Chronicon Gemblacensc dit de Sigebert : Multa contulil ad usum et
ornalum ecclesiae, quae adquisierat voluntarià eorum quos instruxerat liberalitate.
MGH. VI, p. 269; VIII, p. ooO. Voir aussi Vita s. Adalberti, c. 4, p. o83, et
Clerval, pp. 106-HO.
296 CHAPITRE XIV.
lui donna une consécration solennelle (1). "Wazon allait plus
loin : il pourvoyait, à ses propres frais, aux besoins matériels
des bons élèves. Et c'est avec raison qu'un contemporain,
reprenant une image chère à l'hagiographie médiévale, com-
pare l'école de Liège à un bel arbre chargé de fleurs, autour
duquel voltige l'essaim des abeilles qui viennent y cueillir le
miel dont elles emplissent leurs ruches (2).
Telles furent les écoles de Liège sous Notger, Elles
devinrent un des plus brillants foyers littéraires de l'Europe,
et elles propagèrent au loin le renom et l'influence de
Saint-Lambert (3), Liège éclipsait toutes les écoles de ce côté
des Alpes, sinon toutes celles du continent (4) L'empereur
Heuri II se plaisait à dire qu'il souhaitait pour les écoles de
sa chère Bamberg la science de Liège et la discipline de
Hildesheim (o) Comme Gerbert à Reims, comme Fulbert
à Chartres, Notger parvint à s'entourer d'une pléiade de
disciples qui, plus tard, sur les sièges épiscopaux ou dans
les chaires les plus célèbres de l'Europe, portèrent au loin
la gloire de leur patrie.
Cette prospérité se maintint sous les successeurs du grand
évéque, et en particulier sous le pontificat de Wazon.
Comme Eracle et comme Notger, Wazon, devenu évêque,
faisait ses délices de visiter les écoles, de s'enquérir des
études de chaque élève, de poser des questions difficiles qu'il
se plaisait à voir résoudre. C'était là. disait-il, sa récréation et
son délassement quand il parvenait à s'arracher au tourbillon
(4) Canon, -18; v. Hefelé, Conciliengeschichte, 2^ édition, t. V, p. 715.
Ci) Anselme, c. 40, p. 2i0.
(3) Unler den lotharingischen Schu'en, an denen sicli das reichste litlerarisclie
Leben entwicitelte, ûbt auf Deutsclilands UnteiTicJitsanslalten den bedeutendsten
Einfluss die weltberûhmle Lûlticher Sciiule aus. Specht, p. 337.
(4) Aile Schulen des Niederlandes, wenn nicht des gesammtem conlinenlalen
Europas diesseils der Alpen ûberragt aber damais die Kalhedralschule zu Lûttich
gleichsam die Hochscliule des gesaminten nordwestlichen Deutschlands.
Cramer, p. 91.
(o) Wolfer, Vita sancti Godehardi prior, c. 37, p. 194. Sur la sévérité de
Hildesheim nous avons d'ailleurs le témoignage des élèves eux-mêmes, qui se
plaignent à l'évêque Hézilo de souffrir de la faim el de mauvais traitements. Bertram,
Die Biichofe von Hildesheim, t. I, p. 314
l'instruction publique. 297
des aftaii"es(l). Ainsi, sous des maîtres incomparables, la
tradition des bonnes études se maintint pendant au moins
un siècle à Liège. Et l'école de Liège avait le don d'enthou-
siasmer ses élèves, de conquérir et de garder leur affection.
Avec quelle tendresse parlent d'elle ceux qui ont suivi ses
leçons! Nous avons déjà entendu la voix d'un de ses anciens
disciples, qui, du fond de l'Angleterre, se souvient avec
reconnaissance de son vieux maître Eracle (2). La biographie
émue de Wazon par Anselme, les vers rythmiques d'Adelman
sur les savants de son époque (3), la prose grandiloquente de
Gozecbin (4) nous font entendre les mêmes accents. Liège,
selon Adelman, a été la mère nourricière des hautes études
(magnarum, artiam niitricula); elle a été, selon Gozechin,
l'Athènes du Nord, la fleur des trois Gaules
Un contemporain a énuméré les principaux élèves sortis de
l'école de Liège. Parmi ceux d'entre eux qui ont obtenu des
sièges épiscopaux, il cite Gunther, archevêque de Salzbourg,
Rothard, évêque de Cambrai et son successeur Erluin,
Haymon, évêque de Verdun, Héz3lon, évêque de Toul,
Adalbold, évêque d'Ulrecht Dans une seconde catégorie
d'illustrations, il range nommément Duiand, qui dirigea les
écoles de Bamberg et qui revint plus tard occu^jer le .siège
épiscopal de Liège, Otbert, qui, à la tête de quelques prêtres
liégeois, alla réformer la vie du clergé d'Aix-la-Chapelle (o),
Hubald, qui professa avec le plus gi^and succès à Paris, et
plus tard à Prague. Hubald est le premier maître de renom
qui ait enseigné à l'école de Sainte-Geneviève : ii en a inau-
guré l'éclat, et par lui l'église de Liège j)eut revendiquer une
part dans l'illustration qui devait entourer la naissante
(4) Anselme, c. 52, p. 220.
(2) V. ci-dessus, p. 256.
(3) V. ci-dessus, p. 276.
(4) Gozechini epUtola ad Walcherum dans Mabillon. Vetera Ànalecta, nouvelle
édition, pp. 437-446.
En 4036, l'évêque de Barcelone vante à des pèlerins liégeois leur ville : Legiam
religione et studio litterarum prae aliis quas novi urbes luculentissime decoratam.
Source du Xle siècle reproduite par Gilles d'Orval, III, 6, p. 83.
(5) Est-ce celui qui, en 4007, signe un diplôme de Notger en qualité d'archidiacre,
dans Hariulf, c. 34, p. 473?
298 CHAPITRE XIV.
université de Paris. Nous possédons au sujet de ce maître
une esquisse biographique trop intéressante pour n'être pas
reprise ici.
Hubald, dit le chroniqueur, était encore un adolescent,
lorsque, fuyant la discipline un peu sévère de Liège, il partit
pour Paris, où il s'attacha aux chanoines de Sainte-Geneviève,
et où, peu de temps après, il donna l'enseignement à beau-
coup d'élèves (1). Notger, pendant quelque temps, ignora le
séjour du fugitif, mais lorsqu'il l'eut appris, il lui enjoignit,
en vertu de son autorité épiscopaîe, de regagner son diocèse.
Hubald ne se sépara pas sans regret des nombreux amis
qu'il s'était faits pendant son court séjour à Paris; des larmes
furent versées au départ et le souvenir du brillant maître
resta vivace au cœur de ses anciens disciples; Aussi lorsque
Notger fut amené à Paris, en mai 1003, par un message de
l'empereur Henri II au roi Robert (2), les chanoines de
Sainte-Geneviève l'assiégèrent de supplications pour qu'il
consentît è leur laisser Hubald au moins un mois tous les
ans. Charmé de voir en quelle estime son clerc était tenu à
Paris, Notger lui accorda spontanément d'y passer trois mois
tous les ans, et par cette libéralité comme par les largesses
qu'il y ajouta, il ne le rendit que plus ardent à l'accomplis-
sement de ses devoirs. Plus tard, sous le pontificat de
Baldéric, successeur de Notger, Hubald alla également ensei-
gner à Prague, et il en revint comblé d'honneurs.
Ce ne sont pas là les seuls hommes remarquables sortis
de l'école de Liège dont l'histoire ait gardé le souvenir, et
nous sommes en état de grossir de plusieurs noms la liste
dressée par Anselme. Tels sont, sans compter Wazon lui-
même, Egbert, l'un des principaux poètes gnomiques du
(i) (1 11 faut arriver jusqu'au X^ siècle pour rencontrer, dans l'école de Sainte-
Geneviève, un profes.seur de renom. C'est Hubald qui, non content des cours, suivis
pourtant, de la ville de Liège, vint étudier à Paris, entra ou s'unit au chapitre
de Sainte-Geneviève et attira par son enseignement un grand nombre d'élèves ».
P. Ferel, Les origines de l'université de Paris, (Revue des Questions historiques, t. 52,
1892, p. 342). Et il paraît bien qu'en effet, avant de devenir professeur à Sainte-
Geneviève. Hubald y aura continué ses éludes pendant un petit temps, puisqu'il
était encore adolescent quand il quitta Liège.
(2) V, ci-dessus, p. dlO.
l'instruction publique. 299
moyen-àge, qui riippelle avec émotion à Adalbold leurs
jeunes années passées sur les mêmes bancs (1); Rothani. ce
Liégeois que Hugues de Flavigny dit également distingué
par sa science et pur sa piété (2), et qui fut, en 1008, le
condisciple de l'abbé Poppon sous le bienheureux Richard
de Sainl-Va.une; Richaire eiiQri, qui dédia à Noîger sa vie
métrique de l'abbé Ei'luin de Gembloux (3) Plus lard sor-
tirent encore de l'école de Li'^ge Seifried, abbé de Tegernsée
(1046-lOGo) qui rétablit la vie intellectuelle dans cette maison
autrefois célèbv'i, mais alors déchue (4); puis, après 1074,
Cosmas de Prague, qui étudia sous Francon (oi, et Herman,
qui fut évêque de Prague de 1100 à 1123(6). Il faut encore
citer ce maître liégeois du XP siècle qui, à Ratisbonne,
enseignait l'art de la versification à des religieuses (7 .
Liège eut donc^ pendant plus d'un siècle, dans l'ordre
scientifique, une situation internationale qu'elle n'a plus
jamais reconquise. Elle fut un des plus importants parmi les
centres de culture intellectuelle qui précédèrent la naissance
des universités. Ce jugement résume le chapitre que nous
venons d'écrire, et suflit à faire apprécier quel fut le rôle de
Notger.
(1) Ambo olim a pueris apud scolares alas in uno auditorio militavimus,
Foecunda ratis, préface, p. I. Je ne saurais cependant pas accorder à Voigt,
p. XXIV, V. 1011, que ce soit iVotger qu'Egbert désigne comme son maître par les
termes de benignus herus. Un clerc liégeois du nom d'Egbert signe le diplôme de
1002 : est-ce celui-ci?
(2) Hugues de Flavigny, II, II, p. 377.
(3) Gesta abh. gemblac, in initio, p. S23.
(4) Specht, p. 373.
(o) Watlenbach, Dcutsehlands Geschichtsijuellen, 11, p. 203.
(6) Id. 1. c.
(7) Specht, p. 387.
CHAPITRE XV.
LE MOUVEMENT ARTISTIQUE.
Nous assistons, vers Ja fin du X' siècle, au joyeux réveil
de la vie artistique, et c'est l'architecture qui le mène. Au
commencement de la dynastie saxonne, cet art était encore
bien imparfait Quand Otton le Grand bâtit l'église de
Magdebourg, il fut obligé, comme Gharlemagne, de faire
venir d'Italie ses colonnes de marbre (1) Mais sous le règne
de ses premiers successeurs. Tarchitecture prit un essor
rapide, et préluda à ce style bien médiéval qui porte le nom
de roman.
« Dans le monde presque tout entier, écrit un contem-
porain, et particulièrement en Italie et dans les Gaules, les
églises furent renouvelées, même celles qui navaient nul
besoin d'être rebâties Les peuples chrétiens rivalisaient à
qui édifierait les plus belles. C'était comme si le monde,
réveillé d'un long sommeil et secouant sa vieillesse, avait
voulu se revêtir dune robe blanche d'églises Presque toutes
les cathédrales furent rebâties par les fidèles, et de même
les monastères ; les églises de village elles-mêmes furent
renouvelées (2) »
(t) Thietmar de Mersebourg, II, Id, p. 748.
(2) Raoul Glaber, III, 4. éd. Prou. Cet auteur a seulement le tort de vouloir
dater le pliénomène avec trop de précision, en le plaçant en 4002 (infra supradictum
millesimum tercio jam fere imminente anno); mais, cette réserve faite, son témoi-
gnage n'en garde pas moins d'intérêt. Il n'y aurait rien de plus intéressant que de
vérifier ce témoignage en faisant le relevé des innombrables édifices religieux qui,
en effet, dans toute l'Europe occidentale, furent alors ou bâtis, ou renouvelés et
restaurés, mais c'est un travail qui dépasserait le cadre de ce livre.
LE MOUVEMENT ARTISTIQUE. 301
Lïntensc activité architecturale de cette époque a un
caractère que le chroniqueur n'a pas pensé à nous indiquer,
mais qui était certainement présent à sou esprit lorsqu'il
comparaît les sanctuaires nouveaux à la robe blanche du
monde. Ce caractère, c'est la substitution de la pierre au
bois dans 1 architecture religieuse.
Jusqu'à la fiu du X' siècle, les églires en pierre étaient
rares; on n'en voyait guère que dans les villes (1); encore
y avait-il des villes comme Reims, Strasbourg, Maestricht,
Brives, Tours, Thiers, Boulogne sur-Mer, dont les premiers
édifices religieux étaient eux-niêrae en bois (2). Encore dans
la seconde partie de ce siècle, on voit bâtir en bois la cathé-
drale de Verden, et l'historien qui relate la chose parle de cet
édifice comme d'un monument de grande valeur (3) Quant
aux constructions civiles, l'immense majorité était en bois :
les édifices privés presque tous, les édifices publics en bonne
partie. Los donjons d'une multitude de châteaux -forts (4),
les muiailles d'un grand nombre de villes étaient en bois (5),
comme celles d'Athènes dans l'oracle de la Pythie (G).
(■1) Ceci jette du jour sur la portée de la découverte de précieux fragments archi-
tecturaux provenant de l'église du village de Glcn.s-sur-Geer (province de Liège)
avec une inscription qui les date du règne de Sigebert III {VI[e siècle). V., .sur ces
pierres, le curieux travail de Mgr. Monchamp dans BARB, 1901. A mon sens, ces
pierres provenaient, de quelque sanctuaire de Tongres ou de Maestricht détruit
peut-être par les Normands, et dont les matériaux auront servi à édiûer l'église de
Glons au Xe ou au Xle siècle.
(2) Enlart, Manuel d' Archéologù française, t. I, p. 125. J'ai substitué, dans le
texte, le nom de Maestricht à celui de Tongres, inscrit ici par erreur.
(3) Thietmar de Mersebourg, II, p. 753, parlant de i'évêque Brunon de Verden -.
Qui aecclesiam in Werduun, cui rationabiliter praefuit, de ligno fecit egregiam, et
magniludine et qualitate caeteras praecedenteni.
(4) Ainsi Erluin de Cambrai, ami de Notger, bâtit en bois son Cateau-Cambrésis,
et ce fut Gérard I qui le rebâtit en pierre. Chronicon saneti àndreae, I, II, p. 528.
(5) C'est seulement à la fin du Xle siècle, sous Gérard II, que l'enceinte en bois
fut remplacée par une muraille en pierre : civibus auxiliantibus totam in circuitu
eivitatem, vallo ligneo prius compositam, ipse episcopus munivit muro lapideo
fortius, etc. Gesta epp. Camerac. Continvatio, Gesta Gerardi II, o, p. 499.
(6) Hérodote, Vil, 141-442. A l'occasion dn cet oracle, on se souvint à Athènes
que l'Acropole était défendue autrefois par une palis-ade, et on se persuada que
c'était là la muraille de bois derrière laquelle la Pythie conseillait de se retrancher.
C'est comme on sait, Thémistocle qui fit changer d'avis à ses concitoyens, mais je
crois que ceux-ci avaient bien compris l'oracle.
302 CHAPITRU: XV.
Mais les dernières années du siècle sont témoins d'un
changement profond. Dans la lutte pacifique entre la pierre
et le bois, celui-ci représente le nord barbare en opposition
avec le midi civilisé, l'art de la rustique Germanie au regard
de l'empire romain (1). Le bois succombe et se réfugie dans
les extrémités septentrionales de l'Europe. Le nouvel a âge
de la pierre » marque une nouvelle conquête du monde par
le génie de la vieille civilisation, en même temps qu'un des
grands progrès de l'art architectural (2).
Ce mouvement, comme celui de la civilisation elle même,
se fait de l'occideut à l'orient et du sud au nord, La date
exacte en varie de pays à pays; on peut l'induire, pour
chacun en particulier, du soin avec lequel ses chroniqueurs
nationaux nous font connaître la nature des matériaux de
construction employés f3) Dans la Belgique orientale, il
coïncide avec le règne de Notger L'immense majorité des
églises bâties chez nous du YIP au XP siècle était en bois (4).
(i) En Angleteire, la construction en bois était appelée mos Scotorum, et la
construction en pierre, mos Romanornm. V. Béda, Eut. eccl. Angl. III, 2y et V. âl ;
cf. le même, III, 4. On lit dans la vie de sainte Monenna, 74, AA. SS., t. II de
juillet, p. 311 : Ecclesia in monasterio sanctae Monennae in supradicto monasterio
construitur tabulis dedolatis juxta morem Scotticarum gentium, eo quod macerias
Scotti non soient facere nec factas habere.
(2) On croit rêver en lisant des piroles comme celles qui suivent : » Il importe
de bien préciser le rôle joué à cette époque par le bois dans la construction des
édifices. On ne construisait pas des églises en bois, comme des écrivains, d'ailleurs
très instruits, l'ont cru (c'est l'erreur dans laquelle est tombé entre autres Éméric
David), mais on convrait les églises, soit de plafonds en bois, soit de charpentes
apparentes » etc. A. Wauters, L'architecture romane, Bruxelles ■1889, p. .3S.
(3) Thietmar de Mersebourg, cité ci-dessus, nous fait connaître que déjà Berchar
(f 4013), successeur de l'évêque Brunon, ajouta à son église de bois une tour en
pierre. Le même, II, 42, nous apprend que sa grand mère Judith, morle en 973,
fut enterrée dans une église quam post de lapidibus, qui in hac terra pauci babentur,
filia ejus sumopere construcxit.
L'évoque Boson de Mersebourg (f 970) bâtit une église à Zeitz : Juxta predictam
civilalem in quodam saltu, quod ipse construcxit ac suc nomine vocavit, templum
Domino de lapidibus edificat consecrarique fecit. Thietmar de Mersebourg, II, 36.
(4) Reusens Éléments d'archéologie chrétienne, t. I, p. 335; cf. Habets, Het
Bisdom lioermond, p. 31 4. Voici, pour l'édification du lecteur, une petite liste
d'églises en bois dont j'ai constaté l'existence au haut moyen-âge :
LE MOUVEMENT ARTISTIQUE. 303
Le progrès, d'abord limité aux villes, gagna un peu plus lard
les campagnes II lui faudra du temps pour faire le tour du
Lolhier, et la transformation aichitcclonique ne pénétrera
que peu à peu dans les régions les plus reculées du pays (1).
On a pu écrire qu'encore au XII* siècle, la Cumpiue
était couverte d'églises de bois (2,*, et sans doute il en aura
été de même de l'Ardenne (3). Mais le mouA'oment est
imprimé, et à partir de Notger, nous voyons la pierre pénétrer
AIX-LA-CHAPELLE. Galerie en bois reliant le palais de Charlemagne à l'église
Notre-Dame. Egimhard, Vita Karoli, c. 32, p. 460; cf. Poeta Sojo, V. G07, p. 278.
ARRAS. S. Vaast est enterré in oratorio quod paupere sumptn, id est ligneis
tabuUs prope litiis Grientionis fluvioli acdificaverat. Alcuin, Vita Vedasti dans
AA. SS., t. I de février, p. 799».
FLOYON (Nord). Saint Ursmer y bâtit une ecdeaiola lignea de ses propres mains.
Folcuin, Mir. Ursmari, c. H, dans Mabillon, AA. SS. saec. III, p. 2S4.
LOVENJOUL. Église en bois dédiée à saint Lambert, rebâtie en pierre au milieu
du XI" siècle. Anselme, c. 40, p. 496.
MAESTRICHT. Église en bois sur le tombeau de saint Servais, jusqu'à saint
Monulphe qui la rebâtit en pierre. Greg. Tur. Glor. Conf., c. 72.
MARCHE. Église en bois bâtie au IXe siècle en l'honneur de saint Remacle. Mir.
S. Remacli dans Acta SS., t. I de septembre.
MONT-SAINÏ-GUIBERT. 1 123. Une église en bois y est remplacée par une église
en pierre : Olim quippe ecclesiola lignea in eo fuerat. Anselme de Gembloux,
Continuât. Sigeb., p. 379.
OEDENRODE (Brabant septentrional). Chapelle en bois sur la tombe de sainte
Ode. Ghesquière, o. c, VI, pp. 613-630.
RUSSON. Église en bois sur le tombeau de saint Evermar, rebâtie en pierre au
milieu du Xle siècle. Vita s. Evermari dans Ghesq. AA. SS. B., t. V, p. 280.
WARCQ, château-forl sur la Meuse près de Mézières (département des Ardennes).
974. 1! y a dans ce château une chapelle Saint-Arnoul, qui est en bois. {Hist.
ilonasterii Mosomensis, p. 606, 15).
En général, on peut dire que (juand un chroniqueur prend la peine de marquer
en quels matériaux (pierre ou bois) est bâti un édifice, c'est que la région où il
demeure est encore dans la période de transition du bois à la pierre; plus tard,
quand l'emploi de la pierre sera devenu univer.sel, on ne pensera plus à le
mentionner.
(4) Cf. (pour les provinces septentrionales) Feith, Korte schets van de oude
gewoonte om in houten gebouwen te ivonen, dans Nyhofl", Bijdragen, t. I.
(2) Heylen, Historische Verhandclingen over de Kempen. Je n'ai pas eu ce livre à
ma disposition.
(3) Encore en 4404, Albert, fondateur de l'abbaye de Rolduc, y bâtit une église
en bois (erecta inibi capella ex lignorum materia), mais, dès la 3^ année, il la rebâtit
en pierre (erexit sanctuarium in materia lapidum) Annales Rodenses, p. 694.
304 CHAPITRE XV.
victorieusement dans la construction de plus d'un sanctuaire
rural (1) Banni peu à peu de l'architecture religieuse, puis
aussi de i'arciiitecture militaire (2), le bois trouva un plus
durable asils dans les constructions privées, et pendant
longtemps, les sanctuaires du moyen-àge surgirent comme
des géants solitaires au milieu des peuples de maisons de bois
qui se groupent à leurs pieds. Les grandes villes elles-mêmes
contenaient au moyen âge si peu de maisons en pierre, que
celles-ci étaient considérées comme des résidences de grand
seigneur, et qu'en Flandre on les désignait, comme des
exceptions curieuses, sous le nom de "iteen (3)
(1) Par exemple à Rixingen en 4036, à Ottrange (1048-107o), à Waha près de
Marche (iOoO), à Saint-Hubert dans !a construction de l'ét^Hise paroissiale de Saint-
Gilles, (Xie siècle), à Emae! (Xl^ siècle), à Russon (2" moitié du Xle siècle) et sans
doute aus>i à Wéris et à Toliogne, dont les églises trahissent bien le caractère
architectural de celle de Waha. Cf., sur la plupart de ces sanctuaires, G. Kurth,
L'inscription dédicatoire de l'église de Waha {BCRH, V^ série, t. X; pp. 119 et
suivantes).
(2) Le château d'Upladen au X^ siècle, était protégé par un mur de pierre,
qtiod in illis locis rarissimum est, écrit Alpert, De diversitate temporum. II, 13, p. 716.
Encore au XlVe siècle, le château d'Eerde près d'Ommen était en bois, et c'était un
des plus redoutables. En •ISSO, l'évêque d'Ulrecht l'as-siégea pendant cinq semaines
avec ses alliés et ne l'obtient que par capitulation. V. Feith, o. c, p. 213.
(3) A l'occasion du palais bâti à Valenciennes par Baudoin IV de Hainaut,
Gislebert de Mons écrit :
In Valencenis domum lapideam ad habitandum honestam et aptam super Scaldum
fluvium construcxit. Édit. Vanderkindere, c. 40, p. 72.
ï Dans toute la Flandre, les maisons bourgeoises du XVI* siècle étaient encore
en bois. » Cl. Moeller, Eléonore d'Autriche et de Bourgogne, Paris, 189o, p. 33.
A Liège, sous Érard de La Marck (XVIe siècle), il n'y avait que des maisons en
terre. Abry cité par Bormans, BJAL, VIII, p. 279. (Il est vrai que cette ville se
ressentait de la destruction de 1468, mais encore!)
A Trêves, au commencement du XI^ siècle, toutes les maisons sont en bois, quand
l'empereur Henri II, assiège l'évêque intrus Adalbéron dans son palais. Tune
imperator ex materia domorum urbanarum machinas circa palatium u.sque ad arces
praecepit erigi, quo facilius posset palatinos ex ipsâ machinarum aequâ palatio
altitudine angustare. Gesta Treverorum, c. 30, p. 172.
De même, en Frise, la maison du seigneur s'appelait stins. Et en France, les
monuments civils de quelque importance s'appelaient souvent perron, parce que les
constructions voisines étaient de bois ou d'argile. Cf. Eiilart, Manuel d'Archéologie
Françaite, t. II, p. 186.
LK MOUVEMENT AUTISTIQUE. 305
Les considérations ([ui précèdent donnent une idée de
l'œuvre arcliilectoniquc do Notger. La pierre seule entre dans
toutes ses constructions Unit civiles que religieuses, et il
l'ut un des hommes de son temps qui contribuèrent le plus,
dans Tordre monumental, à la translormation dont le chro-
niqueur du XP siècle parle en termes si lyriques.
Ici se pose une question.
Tant de travaux divers exigeaient le concours dun ingé-
nieur militaire et dun ou de plusieurs architectes. Or, nos
sources nous laissent dans une ignorance absolue au sujet des
hommes qui prêtèrent à Notger le concours de leur science et
de leur art. On sait cependant qu'à cette époque, où la divi-
sion du travail était inconnue, l'art comme la science était aux
mains des clercs seuls ; aussi voyons-nous qu'encore longtemps
après Notger, les architectes qui tracent les ])lans des enceintes
urbaines et qui les font exécuter sous leurs yeux sont des
moines (1). Nous connaissons les noms de quelques-uns au
moins de ces maîtres : tels sont, à Metz, l'abbé Odilbert, qui
bâtit l'abbaye de Saint- Vincent (2), et l'abbé Ansterus de Saint-
Arnoul, à qui on doit plusieurs édifices lotharingiens (3).
Tels sont encore Bennon, qui, avant de devenir évêque
d'Osnabrûck en i0()7, avait été écolàtre, puis prévôt de la
cathédrale de Hildesheim (4), et Frédéric, moine de Saint-
Vanne de Verdun, qui présida à la construction des tours de
(1) « Alix époques carolingienne et ronifine, rareliilCflHro, comme Ions les arts et
toutes les sciences, n'était plus enseignée que clans les gi'andes abbayes : la plupart
des artistes étaient des moines bénédictins. » C. Eiilart, Mimnel d'Archéohtjie fran-
çaise, t. I., p. G2. A Liège, en particulier, les moines étaient encore au XYII"^ siècle
employés dans les travaux arcliitectoniques. Lors de la cccoustruclion du Pont des
Arclies, en KioJj, ce fut un iiécollot, le frère Benoît, ([ui dirigea pendant deux ans
et demi rextrarlimi cl la |)ré|»:irali(in des blocs île pierre dans la carrière d'Em-
bourg, et un Mineur, le frère Ëioi, ([ui aida à dresser les charpentes pour le cin-
trage. Th. Gobert, l. 111, p. 1?A.
« Wie in der Litteratur, sn waren aiicli in dcr Kunst die Monche die Tiiiger der
Kultui'. » Hauck. 111, i, p. ''VM.
(2) Sigeberl de Gembloux, Vita Ueoderici, c. li, p. 'iTU.
(3) Vita Joliuniiiit (Jorzirnxis, c. C)i'>, p. .3.').').
(4) Vita Bennoiiis, c. ii cl 7, pp. G2-C;:!.
I. 20
306 CHAPITRE XV.
son monastère (1). Ajoutons à ces noms celui d'un laïque,
Thietmar, qui aida saint Poppon de Stavelot à lédillcation
de son église, et à qui un contemporain fait honneur de la
solide structure de rédifice sacré. Thietmar, écrit-il, était un
nouveau Béséléel qui, inspiré d'en haut, ornait la maison du
Seigneur au gré du saint abbé, et celui-ci lui portait une
vraie all'ection (2).
L'évêque de Liège a donc pu avoir à son service, soit
parmi ses clercs et ses moines, soit même parmi ses minis-
tériaiix, des hommes comme Bennon ou comme Thietmar,
qui auront tracé le plan de ses édifices (3), à moins que nous
ne supposions qu'il a mis personnellement la main à l'œuvre,
et qu'il a manié l'équerre et le compas. Et on se le figure
volontiers, circulant avec satisfaction sur les chantiers autour
de Tédifice qui surgit, ou sinstallant à proximité, à la
manière de 1 évéque Haimon de Verdun, qui, établi à l'abbaye
de Saint- Vanne, surveille, des fenêtres du couvent, les tra-
vaux d'agrandissement de l'enceinte de sa ville épiscopale(4).
Volontiers encore le verrait-on, comme Meinwerc de Pa-
derborn, engager tel chef-ouvrier qui se fait bientôt valoir
(•1) Contractis undequâque multis operariis suâ industria turres lapideas
construxit. Vita s. Richardi, c. 10, p. 285.
(2) Eodem tempore extitif quidam magister carpenlariorum vel latomoriim, Tliiet-
marus noinine, qui a viro Dei Poppone vaide carus habebatui' proplei- peritiam arlis
suae, iiam illi Dcus inspiraverat quemadmodum Beseieel opus perficere in domo
Domini secundum voliiiitatem viri Dei, monstrante videntibiis praesentis basilicae
structura mirabili. Vita s. Poppotiis, c. 33, pp. 31i-3io. Cette basilique fut consa-
crée en 4040. Ibid. c. 22, p. 30'J. Voir, pour la France, les noms cités par Enlart,
p. G2, note.
(3) Il lui fallait de toute manière un maître de l'œuvre en qui il pût avoir con-
fiance, à raison de ses nombreux voyages, pendant lesquels la construction com-
mencée ne chômait pas. Nous voyons que Meinwerc de Paderborn accompagnait
Henri II en Italie en i014 : Rébus domesticis dispositis, et maçiistris idoneis operibus
praepasitis, tempore autuinpnali cimi rege proliciscitur. Vita Meinwerci, c. 23,
p. liG.
(4) Vita s. llichurdi, c. d i, p. 287. Voir aussi Vita saucti Meinwerci, c. 12,
p. d 12-113, où est raconté agréablement Tépisode de ce cementarius et carpentarius
que l'évêque prend à son service, et qui, mort au cours de ses travaux, reçut de si
honorables funérailles. Sur sa tombe, dans la crypte de l'église de Paderborn,
Meinwerc plaça sa truelle et son marteau ad posteritatis monimentum.
LK :mouve:mkxt autistiqur. o07
comme un maître, et honorer ses modestes collaborateurs
par les marques de respei't qu'il donne à leur art. l'it sans
doute, si on était mieux initie à sa vie, on pourrait tracer
de l'emploi de sa journée un tableau comme celui qu'esquisse
un biographe de saint Godeliard de Hildeslieim : Après sa
messe, le saint consacrait une partie de sa matinée à visiter
les travaux en construction, s'intéressant aux ouvriers et ne
leur marchandant pas les encouragements (1).
Il s'agit maintenant de nous rendre compte des inlluences
architecturales auxquelles ont obéi les constructions notgé-
riennes, et de marquer à quelle province de l'art elles appar-
tiennent. Sous ce rapport, Liège, au dire des archéologues,
ne constitue pas une entité artistique indépendante. Com-
prise dans l'Empire d'Allemagne et orientée sur lui, elle
participe de toute sa vie religieuse, politique et esthétique.
C'est en Allemagne, par conséquent, qu'il faut aller chercher
les types de l'art liégeois, et c'est dans la région rhénane
qu'on retrouve les modèles imités à Liège (2).
Telle est la doctrine des maîtres. Je n'ose m'inscrire en
faux contre elle, mais je voudrais faire remarquer que la
parenté entre l'art mosan et l'art rhénan n'implique pas
nécessairement que celui-là soit en tout l'élève de celui-ci.
Somme toute, les édifices religieux de Liège et de Maestricht
ne sont pas postérieurs à ceux qui se sont élevés sur les
bords du Rhin, et il est dillicile de dire aujourd'liui quels
auraient pu être, à Cologne, les prototypes de Saint-Lambert
ou de Saint- Servais. Un air de famille groupe les églises du
Rhin et celles de la Meuse dans une même série artistique,
c'est entendu; mais qui nous dit que les initiatives qui ont
fini par en fixer les traits généraux ne sont pas parties des
(1) Vita Sancti Godeliardi prior, c. 88, p. i'Jo : Ad operarios exibat quorum in-
numerabilem mulUtudinem per diversas operum utilitales exercebat, quibus
profectionis studio l'requentins assidens, singulorumque strenuitates dilii^enlius
intuens, adliibito sibi uno de clericis scinper inveniebalur psaliiiodiae laudes
resonare.
(2) (i Dans la partie orientale de la Belgique, qui correspond à rancien diocèse
de Liège, mais surtout sur les bords de la Meuse, près de Liège et de iMaestricht,
les monuments du \l^ et du Xll'' oIVrent généralement les caractères du style
rhénan. » Reusens, Éléments d'archéologie religieuse, 2<' édition, t. 1, p. .'iit.
o08 CHAPITRE XV.
bords de la Meuse aussi souvent que de ceux du Rhin? Ce
sont là des questions que Ion pourrait tout au moins poser,
mais je les suppose résolues dans le sens de l'opinion tra-
ditionnelle et j'aborde immédiatement la question des rela-
tions entre l'art notgérien et l'art rhénan.
Et tout d'abord, je constate qu'à l'époque de Notger, il y
avait au pays rhénan deux foyers artistiques simposant
nécessairement à son attention.
Le premier était dans son propre diocèse : c'était Aix-la-
Chapelle, la vieille ville carolingienne, avec son dôme auguste
qui couvrait le tombeau de Charlemagne et qui prêtait ses
voTites au couronnement des empereurs. Notre-Dame d'Aix-
la-Chapelle faisait revivre dans le nord barbare limage de
cette architecture à coupole dont le génie romain était si
épris. C'était en quelque sorte, on le sait, une copie de Saint-
Yital de Ravenne, et rien n'était plus célèbre, dans nos
contrées, que l'octogone de cet éditice, sa coupole, ses portes
de bronze, sa couronne de lumière et ses mosaïques à fond
d'or qui, à la voûte, représentaient le Christ et les vingt-
quatre vieillards de l'Apocalypse. Ce n'est pas que le génie
architectural de l'Occident poussât nos ancêtres à ce genre
de constructions, loin de là. C'est le culte pour la mémoire
de Charlemagne beaucoup plus qu'un goût particulier pour
les rotondes qui a fait éclore, sur divers points à la fois, des
édilîces bâtis à l'imitation de celui d'Aix-la-Chapelle. Parmi
les huit ou dix monuments qui, du IX" au XP siècle, repro-
duisirent avec plus ou moins de bonheur l'image de l'église
carolingienne (1), Saint-Jean de Liège est la plus occidentale
avec Germigny-des-Prés. Rarement, dans l'histoire de l'ar-
chitecture, l'inlluence d'un monument eut un caractère plus
(I) Ces inominients sont :
Sur la rive droite du lîliin : Essen (Prusse Riiénanc); Croningiic (I[oIlande)
Saint-Micliel de Fulda (Hesse).
Sur lu rive gauclic, outre Liège : Niiuègue (Hollnndej, Tliionviilc (Lorraine),
Ottinarsheim (Alsace), MeUach (Prusse rluMianei, Saint-Pantaléon (Cologne;. Y. Deliio
et Bezold, Die Kirchliche Baukitnst des .[brudlandes, p. ^33, oii l'on ajoute à celle
liste la tour occidentale de Sainte-Marie au Capilole, à Cologne et l'église de Ger-
migny-des-Prés (Loiret) bâtie par Tliéodulf, évêciue d'Orléans, un des fidèles de
Charlemagne. Ch, Sclinaase, Gescliichte der bildendtn Khuste, t. III, p. 1535,
LE MOrVEMEXT ARTISTIQUE, 309
individuel, si Von pcul ainsi parler, rareiuenl l'imilalion l'ut
plus consciente, plus voulue. Alors que, parmi les innom-
brables cliefs-d'œuvrc d'architecture dont le génie chrétien
a semé l'Europe occidentale, c'est à peine s'il y en a quelques-
uns dont on puisse trouver l'origine racontée dans une de nos
sources narratives, les documents nous disent, au sujet de trois
églises différentes, qu'elles furent Ijàties sur le modèle d'Aix-
la-Chapelle (1). C'est le cas pour Li»'gc, où, au XIV^ siècle, Jean
d'Outremeuse sait que Notger bâtit l'église Saint-Jean « de la
iachon et forme reonde ensi que astoit et est l'englise Notre-
Damnie d'Yais le Grain » (2). Et aujourd'hui encore, pour
qui a vu les deux sanctuaires, nuilgré les reconstructions qui
ont entamé profondément l'aspect du second, leur ressem-
blance s'aHirme avec énergie. On peut même dire qu'à toutes
les époques de son histoire architecturale, Saint-Jean de Liège
semble avoir été préoccupé de conserver son caractère de
reproduction du monument de Charlemagne. Lorsqu'au XI Y^
siècle Aix-la-Chapelle eut bâti, à cùté de l'octogone, un chœur
formant à lui seul un nouvel édifice, on en bâtit un semblable
à Liège (3). Et il n'est pas jusqu'à cette passerelle aérienne
reliant la tour à l'octogone et menant du clocher à la coupole
par laquelle on n'ait voulu, à Liège, au XYIIF siècle se con-
former exactement à ce qui se voyait à Aix-la-Chapelle (4).
(1) Ainsi pour Metlach, une source écrit vers 1070 : « Et Aquisgrani [lalaliuin
iniltcns et ex eodem similitudinem sumens, turrim quae adhuc superest crexit. »
Une chi-onique du X^ siècle dit de Tcglise de Germigny-des-Prés : Basilicam
luiri operis, instar videlicet ejus quae Aquis est condita.
(2) Jean d'Outremeuse, IV, p. -loO. On a, je crois, toujours eu conscience à
Liège de cette ressemblance. En -Io70, Ortelius, passant par cette ville, écrivait
dans son Itinerarium : Quam aedem, Aquisgranensi perquam simileni, et rotun-
dam penitus, nisi ([uod ad latera sacella postmodum accessere, condidit ipse suc
sumptu iNotgeruS). Cf. Délires dn pai/s de Lièije, t. 1, p. 43G. « Au surplus, les
ih'xw cdilices se ressemblent tellement que l'on ne scaurait doubler si le modèle de
l'un aurait esté pris après la forme de l'autre. » Pli. de Ilurges, Vuijafjc à Liècje et
à Macxtricitt, édit. Michelant, p. 1(J7.
(3) Sur ce chœur, et en général sur toute l'histoire archileclurale de Sainl-Jcan,
voir plus loin l'appendice.
(i) Cette passerelle, disparue à Aix, s'y voyait encore dans une reproduction du
XVIIl'' siècle; v. Gilde de saint Tliomii.i ri de saint Luc, 21^ réunion, p. 3i.
On ne la voit pas à Sainl-Jean de Liège dans la gravure des Délices du pays de
Lièye, t. II, p. 133, et j'ignore quand elle y fut faite.
310 CHAPITRE XV.
Enfin, à l'intérieur de l'édifice, la ressemblance avec Aix était
confirmée encore par « une grande couronne de cuivre qui
remplit presque toute la circonférence « (J). Etant donné une
conformité si fidèle entre les deux édifices, il serait intéres-
sant de savoir si la décoration intérieure de Saint-Jean de
Liège répondait dans quelque mesure à celle d'Aix-la-Chapelle.
Les voûtes du sanctuaire liégeois n'avaient-elles pas l'ambi-
tion de ressembler à celles de la basilique de Gharlemagnc,
dont les mosaïques font encore aujourd'hui l'admiration des
visiteurs? Cette question doit rester forcément sans réponse,
aucune de nos sources ne nous fournissant à ce sujet le
moindre renseignement (2). Quoi qu'il en soit, et à supposer
que l'imitation n'ait porté que sur les caractères architectu-
raux, elle constitue un fait trop intéressant pour ne pas jus-
tifier la notice un peu étendue que nous avons consacrée au
sanctuaire favori de Notger.
La construction de Saint-Jean est un hommage de respect
et un acte de vasselage artistique envers la grande mémoire
de Charlemagne, mais elle reste un fait isolé, A part cette
unique exception, l'architecture notgérienne, sous les réserves
formulées ci-dessus, est orientée sur la métropole de l'église
liégeoise, sur la « sainte Cologne «. Cette ville, déjà au
X^ siècle la plus importante de l'Allemagne, était comme la
Rome du Nord. Nulle part en Allemagne il n'y avait autant
de sanctuaires ni de si célèbres. Rien que dans la vieille
enceinte romaine, Cologne avait une cathédrale, une collé-
giale (Sainte-Marie au Capitole) et quatre paroissiales ; dans
les faubourgs surgissaient les églises de Saint-Géréon, — la
basilique des Saints d'or, comme l'appelait le peuple, — de
Sainte-Ursule aux onze mille Vierges, de Saint-Séverin, de
Saint-Cunibert, auxquelles venait de s'ajouter plus récem-
ment celle de Saint-Pantaléon, dé])ositaire des tombeaux de
saint Brunon et de l'impératrice Théophano. Il y avait là
un ensemble de merveilles fascinantes. Il semble donc naturel
(1) Drlirrs du paijs de Licrjc, I. Il, j). \?>G.
(2) Le Vita NoU/cri, qui consacre tout son th. 4 à l'histoire de la fondation de
Sainl-Jean. ne parle pas de sa ressemblance avec N. D. d'Aix-la-Chapelle et se
borne à énumérer les richesses mobilières et les reliques dont Notger la dota.
LE MOUVEMENT AUTISTIQUE.
311
que Liège, îors([u*;i son tour clic voulut « i-c\clii' I;i robe
blanche des basiliques », se soit inspirée de sa vieille métro-
pole, et que l'art liégeois soit le disciple de Tart rhénan.
En quoi il l'imita, cela n'est pas facile à dire, étant donne
que la plupart des monuments colonais d'alors ont été
renouvelés. Mais la parenté artistique de Liège et de Cologne,
atlîrmée pour le X*' siècle par les archéologues, reste vivace
dans les siècles suivants : elle se prolonge par dessus l'époque
romane dans l'époque gothi({ue, et atteste l'antiquité comme
la force du lien qui rattache l'art des bords de la Meuse à
celui du Rhin.
Essayons de préciser, sinon les caractères de l'art notgé-
rien, du moins les traits principaux de ses œuvres archi-
tecturales.
Le plus frappant de tous, c'est la double abside hémisphé-
rique de la cathédrale de Saint-Lambert (1) et de l'église
Sainte-Croix (2). Tous les archéologues s'accordent à recon-
naître dans cette particularité, un des traits caractéristiques
de l'architecture rhénane (3). Elle influe sur la disposition de
l'édifice tout entier, et même, dans une certaine mesure, sur
la liturgie, à moins qu'on ne pi'éfère l'expliquer elle-même
par les nécessités liturgiques. La double abside, si l'on peut
s'en rappoi'ter aux exemples cités ci-dessus, a dû être fort
répandue dans nos contrées, mais le remaniement de nos
édifices religieux à partir d'une certaine époque, l'aura fait
disparaître.
Un second trait de notre primitive architecture romane,
c'est l'absence de voûtes: celles-ci étaient remplacées par des
plafonds à la cathédrale (4), à Saint-Denis (o), à Notre-
([) Sur celle-ci, voir, à rappcndice, La rathéilralc nottjérienne de Saint-Lambert.
(2) Celle-ci existe encore, bien que rebiitie à une époque postérieure.
{?>) C. F.nlart, Manuel d'archénlogie française, I. I, p. 2'2Û; Antliyme Saint-Paul,
Bulletin archéolngiqne du cniiiitc des travaux historiiiues, 188(!, p. .31 1 ; Oite, Hand-
buch dcr rhristlirlicn k'unsl-Arctidolofiie, li'' édition, Leipzig 1883-85, t. I, p. .30-06;
Dehio et Bezold, Die Kirclilirlie Daul.unst des Abendlandes, l. I. p. 167.
■ (4) V. à l'appendice la dissertation citée.
(0) Saint-Denis garda son plafond jusqu'en 1701. V. l'article Saint-Denis dans
Th. Gobert, Les Rues de Liège, t. I, p. 394.
^\2 CHAPITRE XV.
Dame de Maestricht(l) et peut-être dans d'autres églises
encore (2). Si Saint-Jean a eu une voûte, cela tient à sa
coupole et à l'imitation d'Aix-la-Chapelle, mais, dans les
débuts du gothique liégeois, les éi;^liscs étaient encore munies
de plafonds, témoin léglisc Saint-Christophe aujourd'hui
restaurée.
Je note en troisième lieu, dans les églises notgériennes,
l'absence de transept : aiicune d'elles, si je ne me trompe,
n'en a eu (3).
D'autres caractères du roman rhénan ont peut-être aussi
a]ipartenu à l'architecture notgérienne, mais nous ne sommes
})lus en état d'en juger. C'est ainsi, par exemple, que l'alter-
nance des supports (piliers et colonnes), est considérée par
un historien de l'art comme propre aux débuts du roman (4);
toutefois, nous ne la rencontrons à Liège que dans une seule
église, celle de Saint-Christophe, et elle est postérieure d'un
bon siècle à Notger. Saint-Denis, qui date de cet évèque,
repose sur des colonnes seulement.
Enfin, on veut aussi voir dans la pauvreté de l'ornemen-
tation la dernière note des édifices qui ont été élevés dans
la période de transition du X'' au XI'' siècle (5). Pour pouvoir
l'affirmer des monuments liégeois, il nous faudrait avoir
conservé la cathédrale notgérienne, car tout ce que nous
savons de cet édifice nous permet de croire qu'il dépassait
de beaucoup toutes les églises de Liège. A ne juger de celles-
ci que par la nef et la tour de Saint-Denis, par le nartiiex et
(1) Nuirc-Dame de Maestridi! a ^ardé son plafond de bois jusqu'en I7(il. .in-
niuùre de la proriiirc de Uinlidiirii, 182", ]i. I l(S; Gildc de saint. Thomas et de saint
Luc, Bulletin de la o'2e session, Lille-Bruges, HI03, p. il).
(2) Le plafond de Saint-Sci'vais de MacstricliL ne fut i-eniplacé ([ue vers li2o
par une voûte (Schnieils, La basiliiine de Saint-Servais à Maestricht, p. 48.)
fo) Saint-Servais de Maesti'iclit n"en a pas, ni Sainl-Ciriuent ni Sainle-Agncs de
Rome, ni Saint-Apollinaire iti Classe, ni aucune basiliiiue de P.avenne. Schmcits,
La hasiUtjue de Saiiit-Serrais à Maestridit, \). (J9. ^oti'e-Itaiiie de Maeslricht n'avait
|ias non plus de transept à l'oi-ii^ine; celui qu'elle possède est d'époque postérieure.
Annuaire de lu prorince de Linibourq, -1827, p. H.'j.
(i) Kraus, Gesrhichte der christlirhen Kunst, t. II, p. 30. La patrie de cette inno-
vation sei-ait, d'après lui, la coniréc au nord du Harz; de là elle se serait répandue
dans toute la Dasse-Saxe, en Alsace, dans le yiand-duclié de Bade et en Lolliaring-ie.
(5) lîeusens, Eléments d'arrtiéolo<jie rlirétienne, t. 1, p. ;)41.
LE MOUVE3IEXT ARTISTIQUE. 313
l'octoo^one clc Saint-Jacques, et par l'église Saint-Baiilu''lemy,
I>àtics l'une et l'autre quelques années après Notgcr^ et que
nous avons conservées, nous ne sommes pas fondés à con-
tester le jugement formulé ci-dessus. Une simplicité extrême
se remarque dans ces vénérables reliques d'un passé lointain;
les baies des fenêtres, les arcatures des surlaces, les chapi-
teaux des colonnes ne traliissent aucune recherche d'orne-
mentation, aucun ellbrl d'imagination de la part de l'archi-
tecte. Un chapiteau de Saint-Barthélémy, encore subsistant
et un autre, qu'on a retrouve dans le sous-sol de Saint- Jean,
sont, à la vérité, d'un travail plus riche, sans toutefois rien
présenter de cette exubérante fantaisie avec laquelle on se
complaii'a, au XP siècle, à orner les su[)ports architecturaux.
Au surplus, ce que les architectes appellent le remploi a été
trop pratiqué dans l'architecture mosane de cette époque
pour qu'on puisse attribuer une fécondité extraordinaire à
sa glyptique. Nous avons déjà vu que les colonnes de la
cathédrale bâtie jîar saint Hubert furent conservées et uti-
lisées au porche septentrional de la cathédrale notgérienne.
Un autre exemple de remploi, plus curieux encore mais plus
ancien, est celui dont Folcuin de Lobbes nous a conservé le
souvenir. L'église de cette abbave fut rebâtie entre 901 et
o t.
920 par l'évcque Etienne, un des prédécesseurs de Notger,
parce qu'elle ne répondait plus ni à la richesse de la maison,
ni aux besoins du culte. Après avoir abattu de fond en
comble i'édilîce ancien, on le reconstruisit beaucoup plus
élégant et plus beau, et l'on fit venir de partout les colonnes
que les visiteurs admiraient du temps de Folcuin. De partout,
c'est-à-dire, sans doute, de plus d'une villa romaine, et de
plus d'un édifice dès siècle carolingiens (I).
Pour terminer ces notions sur l'architecture notgérienne,
il ne sera pas inutile de laisser parler ici, malgré la juste
il, OiKie (ecclesia) — — — quia loci nobilitali [larva et niiiuis apla viilcbaliii',
ilcsli'iula et l'iiinlilus cvorsa est, et ista ([uac Tiiinc est cleganlioris funiiao et speciei
edil'uala. Oiiac ad iii opiis columnis undecuiuiuc corrasis, cum basibus et episfyliis
seii ceteris latomorinn seu ceincntariorum disciplinis pro modnli siii (luantilate
omnibns circiim se positis est ineoinparabilis. Folcuin, c. 18, p. 02. Cf. Enlart,
0. c, p. ISo.
314 CHAPITRE XV.
défiance qu'il inspirai par ailleurs, un contemporain de la
destruction de Saint- Lambert. A l'entendre, cet édifice
g^otliique du XIIP siècle avait conservé des fragments du
sanctuaire notgérien consumé par l'incendie de II80, et voici
comment il en décrit l'appareil :
« Le mode de construction de cette époque était indiqué
par quelques vestiges qui subsistaient dans les cloîtres avoi-
sinant le vieux chœur.
)) Cette bâtisse avait une grande ressemblance avec les
constructions romaines de petit appareil, c'est-à-dire formées
de petites pierres à peu près cubiques et parfois cunéiformes,
environ de 3 à 4 pouces, liées ensemble par une couche
épaisse de ciment.
« De tout l'entablement de cet édifice, on n'avait conservé
que quelques fragments de corniches du pourtour de la nef
et du cloître.
« On jugeait qu'elle reposait sur des modillons de formes
très variées et souvent d'une bizarrerie extraordinaire. Les
uns figuraient des volutes, des feuilles, des fruits, des masques
humains ou des têtes d'animaux fantastiques. Les fenêtres
en plein cintre, de petites dimensions, avaient en hauteur le
double de leur largeur, ce qui les faisait ressembler à des
meurtrières; elles reposaient sur des pilastres larges et
écrasés » (1).
Le même témoin ajoute — et cette fois je ne vois aucun
motif pour lui refuser créance :
« On employa pour la construction les pierres de sable et
les moellons. Lorsqu'au siècle dernier (le XVIIP) on exami-
nait les vestiges des substructions de la cathédrale bâtie par
Notger, on constatait que les pierres de sable provenaient
de Maestricht et que le moellon brunâtre, stratifié horizonta-
lement, le tout joint ensemble par d'épaisses couches de
ciment, ne pouvait venir que d'une carrière voisine » (2).
Ce dernier détail est exact. Les moellons dont parle ici
l'auteur sont en grès houillier de A ivegnis, et cette pierre a
(i) Van lien Slcen de Jeliay, l.a Cntficdrale de Saint-Lambert it Lièijr, 2'" edilion,
Liège 1880, p. l(i.
(2) Le même, 0. c, p. iS.
LE MOUVEMENT ARTISTIQUE. 31o
servi à la construction de tous les édifices notgéricns, comme
on peut le constater à Saint-Jean, à Saint-Denis, et dans les
fragments de l'enceinte du X*" siècle, tout comme, un peu
après, on l'employait aussi à Saint-Barthclemy (lOlo) et à
Saint-Jacques (101 G). Or, cette pierre se rencontre partout
dans le sous-sol de Liège, et notre évcque n'avait pas besoin,
comme Gérard de Cambrai, de [)arcourir à cheval les envi-
rons de sa ville jusqu'à ce qu'il découvrîtenfin des carrières(l).
Il suflisait de creuser où l'on voulait, sous la colline de
Publémont ou ailleurs, pour mettre au jour ces matériaux
en grande abondance (2), oftrant d'ailleurs plus de résistance
au temps que de charme au regard. Conformément à l'usage
universellement suivi au moyen âge, on taillait les pierres
sur place, pour éviter les frais inutiles qu'aurait causés le
transport des matériaux bruts, et de là on les faisait arriver
à pied d'œuvre, toutes prêtes à leur usage (3).
En abordant l'histoire des autres arts cultivés au temps
de Notger, nous rencontrons d'abord une opinion assez
répandue, d'après laquelle ils auraient subi à un degré
})rononcé l'influence byzantine. Mais les faits allégués pour
établir cette manière de voir sont tout ce qu'il y a de moins
probant. De ce que l'impératrice Théophano était byzantine,
(1) Ge.ita epp. Camerac. III, 49, p. 483.
(2) Jean (rOutremeiifîC, qui sait tout, n"a pas voulu ignorer l'endroit précis d'où,
quatre siècles avant lui, on arrachait ces pierres; ccoutons-lc :
« Et prendoit pires es preis deriere le Sablonnier, en I grand roche dcsquendant
le lietre de Publémont où li englisc Saint-Martin astoit fondée, desquendant jusqu'en
preis où li Begars furent puis situeis; là avoit I grand roche où ons avoit pris pire
longtemps pour faire l'englise Saint-Martin, Saint-Lambert, Sainl-Crois, et ancors
y prendoit-ons pour Saint-Johain ; si avoit I si profonde fosse que ch'estoit mer-
veille. 1) IV, p. loO. Puis, une fois en train, le romancier, (juelques pages plus
loin, fait servir sa profonde fusse à une nouvelle légende : c'est là ([ue Roland des
Prez, revenant d'Arabie, et voulant aller la nuit au château de son frère, se tua en
y tombant; depuis lors l'endroit s'appelle Roland (jojfe {l\' , 161). Toutes ces histo-
riettes ï-c racontent encore couramn}cnt à Liège comme de l'histoire.
{oj V. Enlart, o. c. t. 1, p. 77. Des exemples de cet usage se rencontrent dans
nos sources lotharingiennes. Ainsi Gérard de Cambrai taille ses colonnes dans la
carrière, à 'AO milles de sa ville épiscopale où il les emploiera (Gestn epp. Camerac.
c. 49, p. 483.) Ainsi l'abbé Thierry de Saint-Hubert fait tailler à Arlon même les
pierres ([u'Adélaïde, mai'quisc d'Arlon,lui a données pour .son égli.se (Cfirotiiron Saucti
Huberti, c. 19, p. 379.)
316 CHAPITRE XV.
(le ce que son frère Grégoire mourut abbé de Boi'cettc ])rès
(rAix-la-Chai)cllc, de ce qu'elle-même a eu son lond^cau à
Saint-Pantaléon do (Pologne, peut-on tirer une conclusion
fondée? Sans doute, parmi les cadeaux quelle apporta en
Germanie en venant épouser Otton II, il a pu se trouver
bien des objets d'art byzantin (1), mais en quoi les bijoux
et les meubles de l'impératrice auraient-ils pu révolutionner
l'art occidental? Il faudrait prouver, et c'est ce qu'on ne
fait pas, que l'impératrice a amené dans sa suite ou appelé
auprès d'elle des artistes de son ji^ys, que ces artistes ont
travaillé chez nous et que leurs produits ont été imités par
leurs émules occidentaux, mais on ne saurait pas produire
un seul fait à l'appui des trois termes de cette hypothèse (2).
Invoquer la circonstance que, lorsque la duchesse HedAvige
de Souabe fut fiancée à l'empereur Constantin, un peintre
byzantin vint faire son portrait (3), n'est-ce pas fournir la
démonstration la plus complète de la pauvreté d'une thèse
qui a besoin de recourir à de tels arguments?
De fait, l'art de la peinture florissait dans nos contrées de
temps immémorial, et rien ne montre qu'il ait sul^i la moindre
induence byzantine. La place qu'on lui faisait dans les sanc-
tuaires était tout-à-fait remarquable, si on la compare avec
celle qu'on lui fait de nos jours dans des églises où le culte
du badigeon a si longtemps régné. Des deux côtés du Khin,
en France et en Allemagne, le peintre était le collaborateur
indispensable de l'architecte, et une église n'était réputée
achevée que lorsqu'elle était revêtue de sa robe de couleur.
(c Jusque dans les moindres villages, les églises recevaient
ces ornements qui nous paraissent aujourd'hui une recherche
de luxe, et qui étaient alors regardés comme une nécessité
alisolue. De[)uis le VF siècle jusqu'à la fm du XII'', les églises
collégiales, conventuelles, paroissiales, comme les cathé-
drales et les chapelles seigneuriales, reçurent des ornements
et des compositions historiques dont les traces sont encore
(!) Ma()tiijicis initncrihiix, Tliicfiiiai' de Mcrselidin-g-, II, !), |i. 7i8.
(2) Cf. IU'i^;spl. lier liriliiic Ileninfint von llililcxliriiii al.i Kïmstler iiiul l'iinlcirr
lier deiitsclini hmtsi, Ilihlesheiin, '1893, p. -11.
(3) Ekkehard, Casm Srnxii Galli, c. 10, p. 123.
LE MOUVKMKNT AllTISTIorK. 317
si fréquentes, de. (1) « Voilà les consultations que Cuisaient,
il y a déjà un deuii-sièclc, les archéologues français, et
depuis l(M's, ou a al)ondé dans leur sens. La liste serait
longue des églises et des monastères qui, en Lotharingie ou
en Germanie, montraient avec orgueil leurs peintures mu-
rales.
('am])rai avait, dès le IX'' siècle, nn peintre du nom de
Madalulf (egregias plctof), qui l'ut appelé à Saint- A\'andrille
pour orner de son pinceau le nmrs de cette abbaye (!:2).
A Verdun, on admirait tout un cycle de peintures repré-
sentant la vie et les miracles de saint Paul, évéque de cette
ville (3). A Trêves, le moine Sigehard, qui écrivait en 9G5
les miracles de saint Quiriacus, citait en témoignage une
fresque dans l'église du saint, tellement vieille qu'elle était
en grande partie elfacée (4). A Toul, la cathédrale rebâtie
par saint Gérard resplendissait de couleurs (o). A la cathé-
drale de Hildesheim, saint Bernward ornait de peintures les
murs et même le plafond (6). L'abbaye de Reichenau faisait
tracer, dans son église d'Oberzell, ce vaste cycle de scènes
sacrées qui frappe encore aujourd'hui l'œil du visiteur (7).
L'art de la peinture abordait tous les genres : tandis que,
dune part, il se risquait dans le portrait (8) et que, de
l'autre, il retraçait les épisodes de la vie des saints, comme
on l'a vu plus haut, il ne reculait pas devant la peinture
d'histoire, lidèle encore en ceci à la tradition du siècle de
Charlemagne (9). Dans la grande salle du palais de Mer-
(Ij Qiiigrù.i arcliéolo(ii<iiie de Toiir.i, I808, p. 088.
(2) Gesta ahb. FontanclL, c. 17, p. ï>','>.
(o) Log'i et i)ii'l;i viili iniilla iniracula ([iiae vivons in opiscopalu cgil. lîortariiis,
c. 8, p. 43.
(i) Acla Stincliinint, I. Vil <ie mai, p. 'Sf».
(o) Vita sancti Ccrardi. c. 5, q. 4!)4,
(G) Unde ex(!iiisila ;u- lucida piclnra tam parielps qiiam laqnoari.i oxornabat.
Tliangniar, Vita mucti Dcniwardi, c. 8, p. 701.
(7) Kraus, Gescliiclite der cliri.itlichen Kunst, t. I, pp. Îii-.'JG.
(8) Thieliiiar de Mersebourg, III, 1 : portraits d'Otton II et de Tliéopliano on tête
d'un livre (évangéliaire?) donné par rcs souverains à l'cglise de Magdfbourg.
(9) Voir dans Ermoldus Nigelius, IV, pp. o04-,")0C, la description des peintures
qui ornaient le palais impérial d'Ingelheini, et où les scènes de l'bistoire profane
faisaient pendant à celles de l'histoire sacrée.
318 CHAPITRE XV.
sebourg, on avait représenté la victoire d'Henri I sur les
Honji^rois (1), à peu près comme les Athéniens du temps
de Miltiade peignaient sur les murs du Pécile la victoire
de Marathon (2). Et l'évêque de Paderborn, Meinwerc, au
commencement du XP siècle, faisait représenter le triomphe
remporté sur un dragon par son beau -père le comte
Baldéric (3).
Il ne faudra donc pas s'étonner d'entendre parler des
peintures liégeoises du X^ siècle. Liège et les riches abbayes
du diocèse ne faisaient que suivre le courant de la civi-
lisation. A dire le vrai, il y avait longtemps que la peinture
était en honneur à Liège, et la ville dont les environs
fournissaient à la majesté impériale une de ses demeures
favorites n'avait pu être étrangère aux arts. Si la destruc-
tion des monuments, jointe à celle des écrits, ne nous permet
plus de reconstituer l'aspect qu'avaient alors nos sanctuaires,
nous voyons, vers le milieu du IX^ siècle, surgir à Liège un
palais épiscopal qui éblouit le regard par la richesse de ses
décorations et par la beauté de ses tableaux (4). On y trou-
vait notamment une chambre haute où étaient peintes les
scènes du Nouveau Testament, comme à Ingelheim; depuis
l'annonciation à Zacharie jusqu'à la vocation de Pierre, il
n'y avait pas moins de seize sujets représentés, dont l'exécu-
tion exigeait de la composition et du dessin (o). Les vers
explicatifs de ces espèces de fresques avaient été faits par
Sédulius et nous sont restés. Et certes, si le palais du prince
était orné de la sorte, les sanctuaires de Dieu n'étaient pas
(-1) Hune vero triumphum tam laude quani memoriâ dignum ad Meresburg rex
in superiori cenaculo domus per Zw-'Ç/a-^sTav, zografian, id esl piclurani, nolare
precepit, adco ut rem veram potius quani verisimilem vidcas. Liutpi'and, Antapo-
dosis, II, 31, p. 29k
(2) Cornélius Nepos, Miltiades, G.
('A) Vita Meinwerci, c. 138, p. i'SA.
(4) Veslri tecla nilcnl lucc serenâ ;
Florent arte nova culmina picta;
Rident atque tolo multicolora
Et formosa mirant scemata plura.
Sédulius à l'évêque Hartgar dansDiimmler, Poetae latini aevi carolini, t. III, p. 109.
(a) Sédulius p. 210. Et encore le poënie qui décrit ces scènes semble-t-il incom-
plet.
Llî MOUVKIMKN'T AUTISTIQL'fi. 319
trailés avec moins de sollicilmle. Ou a <lonc le droit Je croire
que les nombreux temples qui llamln-rent sous la torche des
Normands virent disparaître avec eux tout un monde idéal,
contemporain du grand envpereur et de ses héritiers.
Mais la renaissance ottonienne était venue, et la peinture
avait pris un nouvel essor à la voix des évèques bâtisseurs.
Partout, dans les abbayes de ce temps, le peintre prêta son
concours à l'architecte (1), et nous a[)prenons qu'à Lobbes,
où, comme on sait, tout se taisait sous l'inspiration de Notger,
le chœur tout entier, y compris la voûte, fut orné de pein-
tures. A Liège, ce n'est pas l'art seulement que nous voyons
cultivé comme ailleurs, c'est l'artiste qui va nous apj>araître :
un vrai artiste chrétien dont nous connaissons le nom et
l'histoire, encore bien qu'un peu altérée parla légende. Arrô-
tons-nous un instant devant la curieuse et mélancolique
figure du peintre Jean.
Jean était italien (::i), et l'empereur Otton III l'avait amené
d'au delà des Alpes à Aix-la-Chapelle, pour orner de son
pinceau les murs de l'église carolingienne encore vierges de
couleur. L'empereur aurait ensuite recommandé et en quelque
sorte confié son artiste à Notger(3). Jean était une de ces
âmes pieuses et recueillies pour qui l'art est une des formes
de la prière, et dont le bienheureux Angelico de Fiesole est
resté le représentant le plus illustre. Il était de plus, au
dire d'un contemporain, le prince des artistes de son temps,
et ses fresques d'Aix-la-Chapelle, bien que ternies par le temps,
gardaient encore, un demi -siècle après, une triomphante
(1) Domum ipsam altaris et laquear ipsius appi^ime plnxil. Fdlcuin, c. 29,
p. 70.
A Sainl-llubert nous trouvons, vers le milieu du Xle siècle, le peintre Herbert,
iniinalurà morte preventus. Clinm. S. Iluberti, c. 8, p. o73.
A Saint-Trond, labbé Adélard (999-1034) orne une église à l'intérieur et à Tex-
tcrieur. vario cultu diversisque utensilibus. llodolphe, Chroti. S. Trud., I, 2, p. 230.
\2) Vita Balderki, c. -13, p. 729. La Clironiqite de Saint- Laurent, c. 13, p. 2G7,
croit même savoir qu'il était lombard, mais ce témoignage un peu tardif d'un ou-
vrage d'ailleurs interpolé n'est pas tait pour inspirer une entière confiance.
(3) Kt non à Baldéric II, comme dit le Vita Baldcrici, c. 14, p. 730. V. mon
article intitulé Le peintre Jean, dans BbiL, t. XXXIII (1904), oii sont élucidés quel-
ques problèmes relatifs à la vie de cet artiste. J'y renvoie une fois pour toutes.
320 ciiapitut; xv.
supériorité sur tout ce qu'on avait peint depuis lors dans
le même sanctuaire. Nul doute que ce noble artiste n'ait
travaillé pour Notjçer, et que les peintures qu'on admirait
dans la cathédrale de Saint-Lambert ne fussent dues à son
pinceau. Ce qui est certain, c'est qu'il trouva auprès de
Baldéric II, après la mort de son protecteur, une liospitnlité
non moins généreuse ; il fut l'ami et en quelques manière le
conseiller de cette âme sensible et éprouvée; c'est sur sa
recommandation que l'évèque se décida à bâtir I0 monastère
de Saint-Jacques, et ce fat Jean qui en orna de ses peintures
le cliancel. Il mourut à un âge avancé, et l'abbaye reconnais-
sante donna au pieux étranger l'hospitalité du tombeau (1).
Bien que le biographe de Baldéric ne nous l'ail pas dit —
puisqu'il ne parle que de ce qui intéresse son héros — il
n'est pas douteux que le peintre Jean ait travaillé pour
Notger tout aussi bien que pour Baldéric. Les églises qui
surgissaient sur tous les points de la ville de Liège o liraient
à son zèle un champ d'action illimité. Quelles furent celles
qu'orna son pinceau? Sur ce point, nous sommes réduits
aux conjectures. La cathédrale, il est vrai, n'était pas
encore terminée quand mourut Notger; rien cependant ne
nous empêche d'admettre qu'il aura, du vivant de ce prince,
peint le chœur et d'autres parties considérables de ce grand
édifice, et qu'il peut revendiquer une part dans les belles
fresques représentant les scènes de l'Ancien et du Nouveau
Testament (2), ainsi que d'autres sujets hagiographiques
(-1) Vita IJdlilcrivi, c. 13, p. 720, rfjnTjdiill par (lilles d'Oi'vwl dans Cliapcavillo.
Grâce à leur mauvaise habitude de coiilinuer à se sei'vii' du Gilles d'Orvul de
Cliappaville, les écrivains beiges qui ont parlé de Jean, par exemple, lléris, Mciii.
sur L'iciile jhnnandc de peinture snus les ducs de Dounjofjne {Méin. vous, de l'Avud.
roii.deDeUj. coll. in-i", 1. XXVII, p. .'>7), se sont persuadés ([ue le passage du
Vita Ualderici cité par cet auteur dans sa chi'oniciue est de lui-inêrne; ils ont été
amenés, par suite, à attribuer aux peintures de Jean une durée d'environ deux
siècles et demi, alors qu'elles avaient déjà disparu en partie au boni d'une géné-
ration.
(2) Poshiuam igilur sepedicla ecclesia iu lionorc sancle Jlaiie sancliciuc Lamberli
consecrata concremata est, tolaquc illa elegans pulcbriludo picture Vcleris el Novi
Testamenli cum aliis ecclesiasiicis bistoriis et gestis diversorum pontiticum incen-
ilio devaslata. Gilles d'Orval, 111, 42, p. -111.
LE MOUVEMENT ARTISTIQUE. 321
qui pci'irent avec la calhcdralc lors de l'incendie de 11 80.
Quant à des peintures que Notger aura fait exécuter dans
ses autres églises, à savoir Sainte-Croix, Saint-Martin, Saint-
Paul, Saint-Jean et Saint-Denis, l'absence de tout témoignage
à cet égard ne nous permet pas de formuler ici des conclu-
sions : il sullit de dire qu'étant donné la place attribuée à la
peinture dans la décoration des églises du X*" siècle, des
travaux de ce genre n'auront fait défaut dans aucun des
sanctuaires notgériens de Liège.
Il n'est pas facile de se faire, en l'absence de tout rensei-
gnement, une idée des œuvres de Jean. Ce qui semble résul-
ter de l'unique témoignage par lequel nous les connaissons,
c'est qu'elles manquaient de solidité. Un demi-siècle s'était
écoulé à peine depuis ses travaux à Aix-la-Chapelle, que déjà
ils avaient perdu une grande partie de leur éclat. A Liège,
ce fut pis encore : quai'ante ans après l'exécution de ses
peintures, on les voyait, dit le chroniqueur, vieillir et se
ternir. Au surplus, on ne paraît pas avoir eu pour elles, à
Saint- Jacques, l'enthousiasme du biographe de l'évéque
Baldéi'ic, car on ne se fit pas scrupule d'en faire disparaître
une partie pour les remplacer par de nouvelles. Ajoutons
que des sentences explicatives en vers accompagnaient ces
œuvres d'un art naissant. Deux de ces vers étaient relatifs à
l'artiste lui-même; l'un racontait sa destinée et l'autre glo-
rifiait ses travaux. « Le troisième Otton m'a arraché au nid
de la patrie, disait le premier; et l'autre, oîi l'artiste s'adres-
sait à lui-même, ajoutait : On peut çoir à Aix-la-Chapelle
de quoi ton pinceau est capable (1). »
La glyptique jouait un rôle bien inférieur à celui de la
peinture dans les monuments religieux du X^ siècle. Malgré
mes recherches, je n'ai pu découvrir qu'un seul passage où
soit attestée l'existence de statues de saints dans les églises.
On lit dans un auteur du XP siècle que Giselbert, duc de
Lotharingie, eut en songe une vision de saint Servais et qu'il
reconnut ce saint à sa ressemblance avec sa statue d'or qui
(1) Vita Dniclerici. 1. c.
I, 21
32â CHAPITRE XV.
se trouvait dans l'église de Maestriclit('l). S'agit-il réellement
d'une statue en or, ou l'aut-il penser seulement à du bois
doré? Je ne sais, mais je constate que, vers le milieu du
XP siècle, un chef du même saint, apparennnent destiné à
contenir de ses reliques, fut exécuté par des artistes pour le
compte de l'empereur Henri ÏII ; les yeux étaient représentés
par des escarboucles (2).
Les petits arts plastiques ont fourni leur contingent à
l'ornementation des églises notgériennes, et une véritable
opulence se déploie déjà dans ce qu'on peut appeler, au
sens le plus large du mot, le mobilier sacré. Sans doute, les
invasions normandes avaient causé de cruels ravages, et l'on
ne devait plus guère trouver trace, à la fin du X^ siècle, de
richesses comme celles qui furent inventoriées en 870 à
l'abbaye de Saint- Trond, lors du partage de la Lotha-
ringie (3). Mais enfin, en détruisant tant de trésors, l'ennemi
n'avait pas fait périr la tradition artistique, et il y avait
longtemps que les arts avaient repris chez nous leur vie
sereine et féconde. Ajoutez à cela l'iniluence que doit avoir
exercée l'Italie. Depuis que Otton I'"' y était allé prendre la
couronne de roi des Lombards et d'empereur, le voyage
d'Italie était, pour les grands A^assaux du royaume d'Alle-
magne, le complément d'une carrière militaire ou politique :
on y allait d'une manière régulière, et Notger, on le sait,
y fit jusqu'à cinq séjours, dont quelques-uns prolongés. Or,
l'Italie ne cessa d'être, pour les septentrionaux, la patrie des
merveilles, et ce n'est pas de la Renaissance seulement que
date l'admiration fervente et passionnée de cette terre pri-
vilégiée chez tous les esprits accessibles à quelque idée
de grandeur historique, à quelque émotion d'ordre esthé-
tique. Des natures d'artiste comme saint Bernward de
(1) Ex imagine quae deformata in auro erat in sanctuario. Jocundus, Translatio
.tancti Servatii, c. 41, p. 10.5. On poui-rait se demander si cette imario deformata in
auro n'est pas plutôt queiciue fresque sur fond d'or, mais je ne le pense pas : l'ex-
pression deformata ne semble guère s'appliquer qu'à une œuvre d'art plastique.
(2) Jocundus, o. c, c. 4i, p. 107.
(3) Rodolphe, Chronic. S. Trudonis, I, ?,, p. 230.
V. sur le mobilier d'une église au IX^ siècle Hariulf, Clinmimn II, 10, pp. 07 et
87 (Lot).
LE MOUVEMENT ARTISTIQUE. 323
Ilildeslieim en revenaient fécondées, et s'eflbrçaient de
reconstituer, dans leur milieu, la beauté idéale du monde
romain. Des esprits qui avaient de la culture et du goût,
comme Nolger, ne rai)[)orlaient pas des impressions moins
vives, et |'on ne peut douter que cet entrecours incessant
de l'Italie et de nos provinces ait singulièrement servi
les progrès de l'art dans celles-ci. Ce n'était pas seulement
le prince, c'étaient les amis et les fidèles emmenés par
lui qui recevaient ainsi leur éducation artistique à la vue
des chefs-d'œuvre du génie gréco-latin. Ajoutons que la
simple fréquentation de la cour était, sous ce rapport, un
enseignement ellicace. La cour, où les souverains rassem-
blaient de précieuses collections, constituait, comme on l'a
dit ingénieusement, une exposition d'art permanente (1).
Et c'est ainsi que tout contribuait, dans nos principautés
ecclésiastiques du X" siècle, à stimuler l'éveil artistique.
Aussi se produit-il de tous les côtés et dans tous les arts
à la fois. Malheureusement, nous sommes obligés de nous
contenter des maigres indications que nos sources consentent
à nous fournir. En énumérant les objets que Notger donna
à sa chère église de Saint-Jean-en-Ile, le biographe men-
tionne des voiles, des tapis, des vases, des candélabres et
d'autres ustensiles. Cette énumération est bien peu com-
plète, et il serait facile de la détailler, mais, au lieu de
faire des conjectures sur ce que devait être le mobilier
d'une église au temps de Notger, nous préférons emprunter
à un de ses contemporains un état des travaux qu'il fit ou
fit faire à Lobbes (2) pour meubler l'église nouvellement
construite.
L'autel principal re^ut un revêtement d'argent ; des pein-
tures murales ornèrent le chœur jusqu'à la voûte; un beau
(1) V. Beissel, Der lieilUje Bernward von Ilildeslieim als Kùmtler und Fi'irderer
der deiitsdien Kunst. Hildeslieiin, 189,'), p. 0.
(2) La chronique de l'abbc FolcuJn, c. 29, p. 70, qui luius rapporte ceci, s'ex-
prime en termes qui permettent de distinguer en quoi consiste l'œuvre de
l'évêque et en quoi celle de l'abbé : Crcverunt illo tempore el in monasterio nostro
aediticia nonnulla, instinctu episcopi, operâ ahliatis facta Fecit
Retexit Cinxit etc.
324 CHAPITRE iV.
lutrin de bronze doré et argenté fut installé du côté de
l'évangile; un second autel, dédié à la Sainte Croix et à tous
les saints, fut également garni d'un revêtement d'argent, et
surmonté d'un crucifix que l'abbé avait fait faire à grand
prix et qui passait pour un chef-d'œuvre. Une couronne de
lumière en argent, couverte d'inscriptions en vers, fut
suspendue dans la nel", et deux cloches dans la tour. Les
livres liturgiques ne furent pas oubliés, ni les vêtements
sacrés (1).
On a dans ces quelques mots un aperçu, sans doute incom-
plet mais bien suggestif, de la manière dont Notger aura
meublé chacune des églises fondées par lui. Ils nous laissent
entrevoir une pléiade d'artistes indigènes, parmi lesquels
dut briller l'auteur du crucifix tant admiré. Il n'est pas le
seul orfèvre du temps. Un contemporain de Notger, Érem-
bert, abbé de Waulsort, (f 1033) fabriqua de ses propres
mains des ouvrages d'or, d'argent et de cuivre dont plusieurs
restèrent longtemps l'ornement de la basilique abbatiale (2).
Notger n'a donc pas dû être embarrassé pour trouver autour
de lui l'artiste qui exécuta les croix d'or dont il lit don à ses
églises, et qui portaient des inscriptions eu vers, comme,
par exemple, celle-ci :
Certa salas vitae Notgeriiin serval uhiqiie (3).
L'usage de croix faites de métaux précieux était fréquent
à cette époque; les unes étaient des croix processionnelles,
et on en connaît plusieurs qui étaient vantées comme des
merveilles (4); d'autres étaient ])lacées en certain nombre
(1) Folcuin 1. c.
(2) Historia Walciod., c. 41, p. 524. Cf. Lahaye, Étude sur l'abbaye de Waulsort
liSAHL, V, p. 239. « Ërembert était encore enfant lorsqu'il vint à Waulsort; c'est
donc à l'intérieur du couvent qu'il dut apprendre a travailler les métaux précieux,
sous les auspices d'artistes dont les noms et les productions sont peut-être oubliés
pour toujours. »
(3) Vita Notgeri, c. 8.
(4) Par exemple la Benna, donnée à l'église de Mayence par rarchevêque 'Willigis
(Boehmer, p. lo3), la croix gigantesque de Trêves, faite par ordre de l'arclievcque
Egbert et qui contenait GOO livres d'or (Bcissel, o. c, p. 7); deux croix d'or don-
nées par l'empereur Henri II à Gérard de Cambrai pour l'église Saint-André, mais
que l'évêque gai'da pour Notre-Dame où elles étaient portées à la procession du
temps du chroniqueur (Citron. S. Andreae, I, 17-49, p. 330).
LE MOUVEMENT ARTISTIQUE. 325
sur les autels, pour servir à divers usages liturgiques (1).
Les artistes du métal, en ces temps, ne se bornaient pas
à travailler une seule substance, et ceux qui savaient manier
le marteau du batteur travaillaient le cuivre aussi volontiers
que Tor. On ne faisait pas de distinction, en un mot, entre
lorlèvre et le dinandier, et c'est, comme on le sait, à un
orfèvre liutois que nous devons le plus beau chef-d'œuvre
de la dinanderie qui soit conservé (2). Or, nous voyons que
la dinanderie llorissait au pays de Liège dès l'époque de
Notger, et c'est encore une des œuvres d'art exécutées à
Lobbes, sous son haut patronage, qui va nous en fournir la
preuve.
Voici en quels termes Folcuin décrit le lutrin dont il a été
parlé ci-dessus :
« Il fit faire un ambon pour y chanter l'évangile. Getambon
se composait d'une cuve formée de quatre demi-cylindres
disposés en croix. Les quatre faces de bronze, travaillées au
marteau, étaient, conformément à la fantaisie de l'artiste,
couvertes de ciselures, de dorures et réunies par des mon-
tants ai'gentés. Du côté du septentrion, l'ambon portait un
pupitre en forme d'aigle coulé en bronze, magnilîquement
doré, qui pouvait fermer les ailes ou les étendre afin de
recevoir le livre des évangiles. Le cou se mouvait à volonté
au moyen d'un mécanisme ingénieux : l'oiseau semblait, en
quelque façon, prêter l'oreille au chant du diacre; il exhalait
en même temps des nuages de parfums, produits par l'encens
(I) Richer, III, 22, p. 613 : Allare ])i'aeoipuum crucibus aiireis insignieiis.
L"abbayc de Saint-Riquier possédait -17 de ces croix. Hariulf, éd. Lot, p. (58 et
Gesta epp. Vlrd. cont., c. M, p. 49. Sur celle de saint Bernward, que l'on conserve
à Hildesheim, v. Tliaiigiiiar, Vitas. Beniwardi, c. 9, p. 7(j2 et cf. Bertram, 1. 1, p. 61.
Olbei't de Gembloux en fit faii-e cinq, doni quatre en or et une en argent. Gesta
abh.. Gembl., c. 41, p. S40. Sur celle de lîcinis, Flodoard, Ili.stor. ecclex. lion.,
p. 81, éd. Lejeune : Crux major ecclesiae Remensis auro cooperla gemmisque pre-
tiosis ornata. Le Gesta Trcveromm, c. 29, p. -169, dit d'Egbert de Trêves : Hic
ccclesiani suam dilavit aurcis et argenteis crucibus.
(2j Voir mon étude intitulée : rtcnicr de lluy, véritable auteur des fonts baptis-
maux de Saint-Barthélemij de Liège, et le prétendu Lambert Patrns dans BARB,
1903, et cf. .(. Destrée, lienier de lluij, auteur des fonts baptismaux de Saint-
Barthélemij et de l'encensoir du .Musée de Lille, Bruxelles, 1904.
328 CHAPITRE XV.
jeté sur des brasiers allumés qui étaient cachés clans l'inté-
rieur du corps » (1).
Cette œuvre d'art, qui représente une somme considéraljle
d'expérience acquise et de traditions professionnelles, fut
achevée entre les années 972 et 990 (2). Que penser, dès lors,
de l'hypothèse d'après laquelle les artistes mosans auraient
appris la pratique de leur art à Hildesheim, où ils passaient
en allant s'approvisionner de cuivre à Goslar et en reve-
nant (3) ? Cette opinion, à première vue, n'est nullement
insoutenable. En effet, l'antiquité de l'art de Hildesheim est
beaucoup mieux attestée que celle de l'art liégeois; on peut
suivre ses traces jusqu'en plein IX^ siècle (4), Saint Bern-
ward, le génial organisateur du mouvement artistique dans
sa ville épiscopale, n'y a donc pas créé, mais seulement déve-
loppé et continué des traditions antérieures à lui : il est vrai
qu'il a pris dans les arts plastiques un rang assez éminent
pour que son œuvre retînt l'attention et suscitât l'émulation
des étrangers qui passaient par sa cité. Mais, par contre,
il n'est guère probable que les Mosans aient visité Hildesheim
avant la fin du X* siècle, attendu que les mines de cuivre de
Goslar, qui les y amenaient, ne furent pas découvertes avant
la lin du règne d'Otton- le- Grand (5). D'autre part, saint
Bernward n'est monté sur le siège épiscopal qu'en 993, et
son activité artistique n'a pu se donner carrière qu'après
cette date. Or, plusieurs années auparavant, le chef-d'œuvre
décrit par Folcuin occupait déjà sa place dans le chœur
de l'église de Lobbes.
L'art mosan ne doit donc rien, quoi qu'on en ait dit, à
celui de la Basse-Saxe. C'est bien plutôt ce dernier qui a
été l'élève de l'art lotharingien et français, s'il est vrai qu'Eb-
bon de Reims, devenu évêque de Hildesheim, y a introduit
(1) Fulcuin, I'. 29, p. 70. J. Hclbig, La sculpture et les arts plastiques au pnijs
de Liège et sjir les bords de la Meuse, 2*^ édition, Bruges, dS'JO, p. 7.
(2) Puisinreile fut excciilôe sous les auspices de Notger (donc a|)rcs !)72) et (juc
Folcuin, qui la lit faire, mourut en iJ'JO.
(3) Pinchai't, Histoire de la dinanderlc, BCRAA, t. XIII, p. 309 (1874).
(4) Bei.ssel, Der h. liernward vnn Hildesheim ah luhistler iiud t'Urdercr dcr
deiitschen h'nust. Ilildcslieini, 1893, p. 4.
(5) Neuburg, Goslars licnjbuu bis 1Ô52, pp, '1-2.
LE MOUVEMENT ARTISTIQUE. 327
une bonne partie de la culture occidentale (1). Et sans atta-
cher plus d'importance qu'il ne faut au texte des chartes
dinantaises (jui faisaient ilater de Charleinagne les origines
de la batterie de Dinant (12), on a le droit de croire que si cet
art est indigène quelque part, c'est bien plutôt dans la vallée
de la Meuse, riche en métaux et peuplée dès l'époque ro-
maine par une population industrieuse, que dans une con-
trée encore barbare pendant les premières années du IX^
siècle, et dans une ville qui ne fut tirée du néant que sous
Louis-le-Débonnaire. Sans doute, nous ne rencontrons pas
encoi'e de dinandiers au paj's de Liège pendant le IX*" siècle,
mais nous y rencontrons des fondeurs de cloches, dont l'art
a une singulière parenté aA^ec le leur. Déjà sous l'abbé Hart-
bert (835-864), un fondeur picard, venu de Corbie, exécutait
dans l'abbaye de Lobbes une cloche qui portait ce vers :
Haï'tberti imperio componov ah arte Paterni{^).
Nous ne passerons pas en revue tous les arts décoratifs et
plastiques qui ont pu fleurir sous Notger, mais dont il ne
nous reste pas de trace. Toutefois, nous arrêterons encore
un instant l'attention du lecteur devant une œuvre remar-
quable que nous avons conservée, et qui est due à l'initiative
du grand évoque. C'est le précieux ivoire en haut relief qui.
(1) Cf. Beissel, o. c.
('2) l^OS. Cives de Dynant in Ihelonio Coloniensi et in pondère quod vulgo
piniilere dicitur, talem habenl jiisticiani a iemporibus Karoli régis ipsis hactenus
observalani. (Charte de l'évêque Adolphe de Cologne pour Dinant dans St. Bormans,
Cartulaire de la commune de Dinant, t. I, j). 8.)
1211. Hinc est quod ad noticiam tam niodernorum quam i'ulurorum volumus
pervenire, nos confirmasse omnia jura et consuetudines dilectorum nostrorum bur-
gensiuni de Dynant habita a teniporibus gloriosissimi imperatoris Karoli
Même ouvrage, t. I, p. 31. Ces textes, il est vrai, ne parlent que de commerce
des Dinantais, mais on sait que ce commerce consistait essentiellement en produits
de batterie.
(o) Fok'uin, c. t2, p. GO. Il faut noter que llartbert était lui-même un moine de
Corbie. et qu'il y retourna linir ses jours lorsque Lobbes fut envahi par le dépré-
daleur Hubert. Un autre fondeur est ce Beringer qui a laissé son nom au bas des
portes de bronze de la cathédrale de Mayence, fondues par lui sous rarchevêquc
Wjlligis ^!)7;j-tOM). Willigis était, dit l'inscription, le premier depuis Charlemagne
qui eut fait fondre des portes de bronze. Cuhmer, p. lo2.
328 CHAPITRE XV.
depuis un temps immémorial, forme le centre de la cou-
verture du volume connu sous le nom d'évangéliaire de
Notger(l). On avait l'habitude, à cette époque, d'orner riche-
ment d'ivoires et d'autres œuvres d'art les évangéliaires des-
tinés à être portés en grande pompe dans les processions
solennelles ; il semble bien que l'évangéliaire de Notger ait
servi à cet usage (2) .
J'en emprunte une description analytique à la plumç
savante de l'historien de l'art mosan :
« Au centre de la composition apparaît le Christ, entouré
d'une gloire. Assis sur un siège faiblement indiqué, et qui
n'est peut-être qu'un arc-en-ciel, il a la tête entourée du
nimbe crucifère. Il bénit de la main droite, à la manière
latine, tandis que, de la gauche, il tient un livre appuyé sur
ses genoux En dehors de la gloii'e, on voit, dans les
angles, les emblèmes des quatre évangélistes posés sur des
nuages. Enfin, dans la zone inférieure, se trouve Notger lui-
même ; il est représenté au moment où il vient de quitter sa
cathedra d'évêque pour offrir au Chi'ist, en mettant un genou
en terre devant un autel à ciborium, le livre des évangiles
qu'il a fait écrire. Chose assez bizarre, le naïf tailleur
d'images a donné un nimbe à Notger, et il ne l'a pas fait
carré, comme c'était l'usage en Italie pour les personnes de
haut rang encore vivantes (3). Cet attribut de la sainteté
(1) Ce volume est conservé aujourd'hui ;i la bibliothèque de l'université de Liège;
en voir la description dans le Catalogue des manuscrits de l'Université de Liér/e,
Liège, iSTÔ, pp. 5-iJ.
(2) Un parfait pendant de l'évangéliaire de Notger est celui d'Essen, aujourd'hui
à la bibliolhè(iue de Munich. La couverture en est ornée d'un ivoire comme celui de
Notger : il représente l'abbesse Théophanie agenouillée devant la Sainte Vierge, et
le Sauveur au-dessus de celle-ci. (Milieu du X"-" siècle). Kugicr, Hinulhnrli dcr Knn.st-
(jescliirltte, t. II, pp. 7fi-78.
Cf. Thangmar, Vita s. Bernwardi, c. 8, p. 7G1 : Fccit (Bernwardus) et ad sul-
lenipneni processionem in praecipuis festis evangelia auro et gemmis clarissima.
(o) .le crois que celte auréole a été taillée après coup dans l'ivoire, comme on
peut encore s'en convaincre aujourd'hui; elle est une des preuves du renom de sain-
teté qui entourait la mémoire de Notger peu de temps après sa mort. J'ajoute que
la ligure de Notger est entièrement usée et devenue fruste, sans doute sous les
lèvres des lidèlcs qui, .selon l'usage ancien, baisaient le livre sacré après la lecture
de l'Évangile.
«SCEATT r>K ^.-OT&I-K
LE MOUVEMENT ARTISTIQUE. 329
contraste d'une manière assez frappante avec les deux hexa-
mètres qui se lisent sur rencaclrement de ce reliel' :
En ego Notkerns peccati pondère pressas
Ad te Jlecto genu qui terres onmia niitii. » (1).
Outre ce morceau d'un si j^rand intérêt historique, l'on
conserve encore, dans le trésor des églises Notre-Dame de
Tongres et Saint-Paul de Liège, deux ivoires dont l'exécu-
tion, au dire de l'auteur que nous venons de citer, trahit le
X^ siècle, et qu'il ne serait pas téméraire, peut-être, de dater
aussi du règne de Notger. Celui de l'église de Tongres,
représentant le Christ en croix avec divers personnages, est
particulièrement instructif sous ce rapport : je ne sais quelle
noblesse et quelle majesté dans l'attitude du principal per-
sonnage, jointe à un certain aspect dramatique des scènes,
et à un faire tout spécial, m'induisent à croire qu'il est de la
même main qui a esquissé l'image de Notger à genoux.
M. Helbig incline à cet avis; selon lui, les deux œuvres ne
sont pas seulement de la même école, il est porté à y voir
la main d' a un artiste obéissant aux mêmes traditions,
vivant dans le même courant d'influences « (12).
L'ivoire de Notger n'est pas la seule œuvre d'art qui nous
soit restée de l'époque de ce grand homme; un monument
plus fragile mais non moins intéressant, c'est son sceau, atta-
ché en placard à l'original de la Vie de saint Landoald,
aujourd'hui aux archives de l'État à Gand. Ce sceau rond en
cire blanche, le plus ancien sceau épiscopal du Lothier (3),
représente le buste d'un personnage ecclésiastique imberbe,
à chevelure bouclée descendant jusqu'en dessous des oreilles
(1) Jules Helbig, La sculpture et les arts plastiques an pays de Liège et sur les
bords de la Meuse, 2^ édition, p. 17.
(2) F,e munie, 1. c. L'art de l'ivoirier était cultivé dès le temps de Cliarlemagne;
révê(iue Hildeward de Cambrai (■!■ 816) se fit faire deux ivoices avec iii.scriplion,
la r2<= année de son pontilicat : Qui duas tabulas oburneas pulcliie sculptas, anno
12 sui episcopatus, ut in eisdcm tabulis li(iuel, liei-i jussil. Gcsta epp. ravi., I, 39,
p. 413.
(3) Il est resté inconnu de Bresslau, Ilandburh <ler l'il,undenlchrc jhr Deutchland
nnd Italien, Leipzig, 188!), t. 1, |i. ."i^S. Le plus ancien sceau de Cambrai conservé
est celui de l'évêque Libeil, de Kl.'i'J; v. Demay, Le costume au moiicu-ùije d'après
les sceaux, p. 23.
330
CHAPITRE XV.
et séparée en deux par une raie au milieu de la tèle. Il est
vêtu d'une robe largement échancrée au cou, avec des
manches assez amples se resserrant aux poignets. Dans la
main gauche, il porte un volume sur lequel vient reposer
aussi la main droite, avec un geste rappelant celui de l'ange
qui, dans l'ivoire de Notger, représente le premier évangé-
liste. Alentour, on lit cette devise, dont les deux premières
lettres sont ell'acées : NODKERVS EPS. Toute la figure,
bien que déjà un peu fruste, est pleine de naturel et d'ai-
sance (1). Rapproché de l'ivoire que nous avons décrit ci-
dessus, le sceau de Notger révèle un art sobre et déjà maître
de lui, aux lignes pleines d'ampleur et de vie, infiniment supé-
rieur aux figures gauchement hiératiques de la plupart des
monuments de l'époque. On comprend qu'une région où,
à une époque si haute, s'aflirmait déjà cette vitalité esthétique
ait pu produire, quelques générations plus tard, le noble
artiste auquel on doit les fonts baptismaux de Saint-Barthé-
lémy.
Ici s'arrête notre revue de ce que nous serions tenté
d'appeler l'art notgérien. On le voit, si peu que nous en
connaissions, il donne l'impression d'une vie intense et
d'une réelle fécondité. Il est permis de l'allirmer : l'activité
de Notger dans le domaine des arts, si nous en connaissions
toutes les manifestations, nous paraîtrait aussi remarquable
que dans celui de l'enseignement public. Malheureusement,
le peu qui nous en reste ne sont que des épaves échappées à
une grande et irrémédiable catastrophe. Le XP siècle ne
devait pas s'écouler sans qu'à deux reprises le marteau
s'abattît sur tant d'œuvres gracieuses et naïves dans lesquelles
nous aimerions à saluer aujourd'hui les préludes de l'art
liégeois.
En 1071, pour payer l'inféodation du comté de Hainaut,
l'évoque Théoduin mit au pillage les trésors des églises de
son diocèse (2). Un quart de siècle après, l'évoque Otbert
(-1) J. de Saint-(ienois, Slessarjer des aienrcs lii.slori<iucs de Belgique, t. IX (1841)
ji. 'I(i7, (léfiil noire sceau et en re|irndiiil. p. i'à't, un dessin au Irait qui est fort
loin de donner une idée exacte de l'importance artisti([ue de cette univrc.
(!2) Quae cocniptio ecclesias episcopii alllixit gravissime, nostrani quoque spo-
LE MOUVEMENT ARTISTIQUE. 331
acheva rœuvre de l^'héoduin. L'évc'^que Olbcrt, qui venait
d'aclictcr le château de Ijouillon au prix de treize cents marcs
d'argent (il, ne recula pas devant une mesure radicale : il
dépouiUa la catliédi'ale et toutes les églises de son diocèse
de tout ce qu'elles possédaient en objets d'or et en pierres
précieuses. Rien ne fut épargné, pas même les lutrins, pas
même les châsses, pas même les autels, pas même les cou-
vertures des livres rituels (2). Tout fut arraché, gratté,
brisé, fondu, et c'est ainsi que disparurent à jamais tous
ces produits éphémères d'un art dont les rares fragments
conservés attestent la jeunesse pleine d'avenir. Il nous est
resté l'ivoire décrit ci-dessus : s'il a été sauvé, c'est appa-
remment parce que les chanoines de Saint- Jean, à qui
Notger l'avait légué, le considéraient comme une relique de
leur fondateur.
liavif ex niaxiniA p;u(e. Chnmicmi Saiicli llnhrrli, c. 24, p. o83; cf. Hisileberf,
Cfininicon llaïuwnicnse, pp. 403-494; éd. Vanderkiudere, c. 8, p. 11.
(1) Voir sur cet achat les textes que j'ai énumérés dans Les chartes de rnblunie
de Saint-Hubert en Ardrtine, t. I, p. 8o.
(2) Episcopus pie violeiitus memoriain beati martyris, locnluni scilicct
in quo jacebant sacratissiinac ejus reliquiae auro coopcrluiii cxcrustavit, et in
iiiajori ecclesià et omnibu!; tolius episcopii ecclesiis auruin, gemmas et caetera
quae decni'o ambitu altaria, pnipita et lextus ecclesiaruin vennstabant detraxit.
Trhnnpints Sancti I.anihcrti de tastru Bullonio, c. 1, |). 'i'J9 et, d'aprcs lui, Gilles
d'Orval 111, 14, p. 91.
CHAPITRE XVI.
NOTGER ECRIVAIN.
Qu'un homme qui déploya pendant toute sa carrière un
zèle ardent et éclairé pour le progrès des lettres les eût
cultivées lui-même, il n'y aurait à cela rien d'étonnant. On
n'alléguera pas, à Fencontre de cette supposition, les mul-
tiples tracas que devait lui causer l'administration combinée
de son diocèse et de sa principauté, jointe à ses absorbantes
occupations à la cour et à ses nombreux voyages à l'étranger.
On a vu comment il utilisait les voyages même pour le
profit de ses élèves; au surplus, avec son goût pour la
retraite, il devait trouver, jusque dans ses années les plus
remplies par la politique, plus d'une heure pour les travaux
intellectuels. Aussi tous les érudits ont-ils été d'accord pour
lui assigner sa place parmi les écrivains du moyen-âge, et
VHistoire littéraire de la France, sanctionnant en quelque
sorte ce jugement unanime, lui a-t-elle consacré une notice
détaillée (1). Voyons ce que nous en devons penser.
Nous savons, par le témoignage du Vita Notg'eri, que la
studieuse retraite de notre grand évèque à Saint-Jean en Ile
était occupée, du moins en partie, à des travaux littéraires.
« C'est là, nous dit cet ouvrage, qu'il dictait à ses tabellaires
et à ses co])istes ce qu'il avait à écrire (2) ». Et, pour ne laisser
aucun doute sur la vraie portée de ses expressions, l'auteur
ajoute immédiatement qu'il a vu en original un des écrits de
M) Histoire littcrairc de la France, I. VU, pp. 20.S-2l(i.
(2) Ibi labcUariis et scriploribus scribcnda dictabat. Vita NoUjeri, c. 9.
S'OTGER ÉCRIVAIN. 333
Notger, conservé à l'abbaye clc Saint-lkivon de Gand, et qui
est digne, par ranipleur de son style, d'un si auguste per-
sonnage (l). Ce témoignage a une valeur qu'il serait didicile
de méconnaître : rendu au siècle môme où vivait Notger, par
un auteur liégeois Tort au courant de la tradition conservée
dans les milieux ecclésiastiques de Liège, il pourrait, à pre-
mière vue, être tenu pour décisif. Et il n'est pas étonnant
que nudnt érudit eu ait conclu, sans plus, (pie réellement
Notger a manié la plume et laissé des œuvres littéraires.
La question, toutefois, n'est pas d'une solution si aisée,
comme on va le voir à l'instant.
11 existe trois écrits qui ont été attribués avec plus ou
moins de vraisemblance à Notger. Ce sont la Vie de saint
Reinacle, la Vie de saint Landoald et la Vie de saint Adelin.
Chacun de ces ouvrages a, en quelque sorte, son histoire et
exige une étude spéciale.
Le plus ancien des trois est la Vie de saint Reinacle.
Il existait à Stavelot, depuis le IX^ siècle, une Vie de saint
Remacle assez indigente, et composée en grande partie à
l'aide des Vies de saint Lambert et de saint Trond(2). Dans
la seconde moitié du X*" siècle, on trouva cet écrit insudisant
sous le double rapport du style et des renseignements histo-
riques. L'abbé AVerinfrid s'adressa alors à Notger, en le
priant de remanier et de compléter cette biographie, Notger
consentit à se charger de cette mission, et nous pouvons, en
comparant son écrit à celui qu'il a revisé, — tous les deux
nous ont été conservés — nous rendre compte de la manière
dont il l'a remplie. Tout ce que le Vita primitif contenait de
renseignements historiques est repris, parfois d'une manière
littérale, dans l'œuvre mise sous le nom de Notger, mais celle-
ci ne se contente pas de ces emprunts; elle veut tracer un
(1) Epistolam operis ejus senlentie valetudine et ornatu vcrboium lucidam do
puericia beati Lamberti et merito Landoaldi confessons et Landradc virginis oppido
Flaiidi'ie Gandis in ecclesiâ sancti Bavonis legi, et visuni est nobis copia diccndi
sliliini ipsiini majestati persone convonire. Vita Notgeri, c. 9.
(2) Cette vie se trouve dans les Acta Sanctorum au I. I de septembre, |)p. (>92-
GÎ)G. Cf. G. Kurth, Notice mr la j^lus ancienne ùiograpliie de Saint Remacle, UCHH,
IV, 3, (187G,, pp. 3oo-368.
334 CHAPITRE XVI.
tableau général du temps où vivait saint Remacle, elle utilise
les données fournies par des sources qui n'ont pas été à la
disposition du premier biographe, telles que le Liber Histoviœ
Francorinn^ les vies de saint Rémi, et de saint Amand,
le diplôme de fondation de l'abbaye de Cugnon ; elle ne se
fait pas faute non plus de développer considérablement cer-
tains thèmes hagiographiques favoris, tels que, par exemple,
celui des adieux du saint à ses fidèles au moment où il part
pour le monastère, et quand il est sur le point de mourir (1).
Quand l'œuvre fut terminée, Notger l'envoya à Werinfrid
avec une lettre-préface dans laquelle, parlant à la première
personne, il fait un court historique de son écrit. Or,
Werinfrid ayant porté la crosse abbatiale depuis 062 jusqu'en
980 au plus tard (2), il s'ensuit que la composition du Vita
Remacli se place entre 972, année de l'avènement de Notger,
et 980, mais plus près, sans doute, de cette dernière année,
puisque le grand travail de compilation auquel l'auteur
assure s'être livré a dû coûter un temps assez considérable.
Voici maintenant comment Notger parle lui-même de son
ouvrage : « Vous m'avez envoyé un petit écrit relatif à la
vie de votre patron, vous plaignant de ce que, grâce à l'in-
curie de vos prédécesseurs, sa biographie soit trop succincte
au regard de ses grandes actions. En même temps, vous
m'avez prié de faire non seulement amplifier, mais aussi
retoucher cet écrit sous le rapport du style, attendu qu'il
existe d'autre part quantité de renseignements sur votre
saint et que, grâce à votre cartulaire, on n'en ignore pas la
chronologie (3) ». Puis, après quelques compliments à l'abbé
(1) V., sur ce thème, G. Kurtli, Étude critique stvr saint Lambert et son premier
biographe, AAAB, Ille série, t. III ('1876).
(2) Dès le 4 juin 980, c'est son successeur Rabangère qui apparaît dans un acte
avec le titre d'abbé de Stavelot. V. Halkin et Roland, Recueil des Chartes de l'abbaye
de Stavelot -Malmedy, p. 189. Puis un diplôme du même abbé Rabangère, daté
du 28 novembre 980, ibidem, p. 491,
(3) Obtulisti libellum de vilâ tam nostri quam vestri spctialis palroni, domni
scilicet Remacli, conquestus propfer incuriam tainen praedecessorum vestrorum
brevius quam ut res expostularet pro magnitudine gestorum ejus esse editam. Si-
mulque visus es ne dicam precari sed potius exhorlari ut eam non modo examplari,
verum aliquanto lepidius mandarem poliri, tum quod gestorum illius aliunde
NOTGER ÉCRIVAIX. 335
de Stavelot, il conliiiue en ces termes : a Pour que ce travail
entrepris par nous, à votre demande, ne reste pas infruc-
tueux, nous ne nous sommes pas borné à l'histoire de saint
Uomaele, mais nous avons recueilli les actes de tous les
autres cvèques qui ont occupé notre siège, autant que nous
avons pu le faire jusqu'à notre lcnq>s, et nous extrayons
de ce travail, pour vous l'envoyer, la vie de votre saint
patron. (1) ».
Ceci mérite explication.
En parlant d'un ouvrage qu'il aurait fait sur l'histoire de
tous les évcques ses prédécesseurs, et duquel il extrairait la
Me de saint Reinacle qu'il envoie à Werinfrid, Notger fait
allusion à la Chronique des éçèqiies de Tongres, Maestricht
et Liège d'Hériger, composée sous ses yeux et avec son
appui par le célèbre abbé de Lobbes. Il semblerait, à pi-endre
la préface au pied de la lettre, que cette Chronique était,
alors déjà, composée tout entière et que Notger en détacha
la Vie de saint Reinacle pour la donner à l'abbé de Stavelot.
Il n'en est rien. En réalité, la Vie de saint Remacle fut écrite
à part, assez longtemps avant le reste de la Chronique
d'Hériger, et il s'en est conservé des exemplaires (2). Cette
Vie, munie de sa préface propre, fut postérieurement inter-
calée tout entière et sans changement dans le Gesta episco-
suiiiptonun subpetal cop'ui, (uni quod temporuiii, (luorum diversilas niinc maxime,
siitu opus est, ex carlulario vestro non desit notifia. Hérigcr, Gesta epp. leud.
p. 1G4. La leçon tion modo, qui est celle des meilleurs manuscrits, tandis que les
autres ms. lisent tiullo modo, est la seule possible; itullo est à rejeter pour des
raisons internes et externes.
(1) Et ne hic labor, qui te adhortante susceptus est, inferacis operis fiât, non
ejus modo, cujus meminimus, sancti scilicet Remacli, verum caeterorum nostrae
scdis pontificum tempora et gesta, quae undecunque potuere conradi, ad nostra
usque tempora collegi, et cujus potissimum anlielabas desiderio vilain inde excerptam
votis tuis porrexi. Hériger, o. c, p. 165.
(2) Le plus ancien, à ma connaissance, se trouve à la bibliothèque Vaticane; c'est
le n» G 15 du fonds de la reine Christine ; c'est un i)etit in-quarto de iï't pages, parais-
sant contemporain de Notger, avec frontispice en lettres dorées et encadrement
d'or; la majuscule initiale de l'en-tête est ornée d'entrelacs; voici le titre, écrit en
capitales : Notkerus quem, acsi indignum sanctte Mariœ sanctique Landberti manci-
pium, praedicant tamen episcopum, Werinfridn vcnerabili in XPO fiati'i et consa-
cerdoti saiulis aeternae subsidium.
336 CHAPITRE XIV.
poi'um leodicnshiin, qui semble n'en être que rintroduction,
et avoir été composé pour lui en donner une. La Vie fut
si bien écrite pour Stavelot que, parlant de ce monastère,
riiagiographe l'appelle nostra ecclesia (1), et l'on retrouve
encore aujourd'hui la trace de la soudure qui la rattache à
la chronique.
Or, qui est l'auteur du travail de remaniement fait au
Vita Remacli ? Ce n'est pas Notger : il prend la peine de
nous le dire, et cela dans le passage même qui est souvent
allégué pour lui en attribuer la paternité. « Vous m'avez
demandé, écrit-il à l'abbé de Stavelot, de faire non seulement
amplifier, mais retoucher cet écrit au point de vue du style :
non modo examplajH çenini aliquanto lepidius mandareni
poliri. » Ce mandareni marque avec la plus entière précision
la part de Notger dans le travail entrepris sous ses auspices
par son fidèle Hériger (2). Notger a été l'inspirateur, si l'on
veut, mais il n'a pas tenu la plume, et c'est son historiographe
en quelque sorte attitré qui a d'abord écrit la vie de saint
Remncle, et qui a ensuite fondu ce travail dans sa compila-
tion sous forme de chronique (3).
Passons au Vita Landoaldi{k). L'original de cet écrit, que
l'auteur du Vita Notgeri, comme on l'a vu, avait lu vers la
fin du XI" siècle à l'abbaye de Saint-Bavon à Gand, existe
encore : il est conservé précieusement, comme je l'ai dit
plus haut(o), aux archives de l'État dans cette même ville.
L'ouvrage est transcrit tout entier sur une seule grande
feuille de parchemin à plusieurs colonnes. Dans la préface,
Notger, parlant en sonnompersonnel, envoie l'ouvrage à l'abbé
(1) V. Hériger, Gesta epp. Icml., c. il.
(2) Tout le inonde attribue à Hériger la paternité du Gesta cpp. Icod., et sur ce
point il n'y a pas de doute. IWais Hériger ayant .traité le Vila Remacli comme son
œuvre et Notger n'en étant pas l'auteur, la conclusion qu'elle appartient à Hériger
semble s'imposer avec une double force.
(li) Anselme, p. 102, le dit lormellement dans sa préface à Annon de Cologne ;
Horum (gestorum) quidem pars prior ab Herigero, Lobiensis cœnobii abbate absque
capitulis est conscripta; cui nos capitula praenotanles, nostram cum capitulis suis
elucubratiunculam coaptarc studuimus.
(4) Publié dans les Acta Sanvttiriini, t. III de inai's, pp. 35-42.
(o) Y. ci-dessus, pp. 329 et 330.
NOTGER ECRIVAIN.
33!/
Womar de Saint- Bavon; il dit l'avoir composé fi la
demande de ce prélat; il le date de juin 980, année même
de la translation des reliques de saint Landoald à (iand.
Quelle paternité pourrait send)ler plus aullicntu[ue? Tou-
tefois, la question change bien de face quand on lit un
ouvrage anonyme : la Translaliun de saint Landoald,
qui est contemporain des laits et dont l'auteur est très
probablement un moine de Saint- Jiavon (1). Dans cet écrit,
nous voyons que l'abbé AVomar avait envoyé à Notger
quelques frères de sa maison, poui' le prier de recueillir
de la bouche de ses prêtres et de mettre par écrit tout
ce qu'il pourrait apprendre de l'histoire des saints de
Wintershoven. L'évéque réunit un synode où un grand
nombre de prêtres et de clercs vinrent raconter les miracles
qui avaient été obtenus, à leur connaissance, par l'inter-
cession desdits saints. Et, continue notre biographe, « sur
l'ordre de l'éminent pontife, on fit un recueil de tous les
miracles qui venaient d'être divulgués. Hériger, le savant
musicologue, en rédigea le récit en termes succincts, mais
élégants et clairs. Cette narration, garantie par l'autorité de
l'évéque et scellée de son sceau, fut envoyée soigneusement
à l'abbé et aux moines de Saint-Bavon « (2).
On le voit, ce simple récit met à néant les titres de Notger
à la paternité du Vita Landoaldi, et nous donne une idée
des plus nettes de la manière dont les choses se sont passées.
Notger a joué un rôle actif dans l'enquête qui a abouti à la
rédaction du Vita; il a réuni un synode exprès pour cet
objet, il a fait parler de nombreux témoins, il a fait recueillir
les témoignages par écrit, puis il a confié la rédaction de la
Vie du saint à son fidèle Hériger; enfin, pour donner à
l'ouvrage, ainsi composé, toute l'autorité possible, il a voulu
s'en porter garant et le revêtir de son sceau. Quoi d'éton-
nant si une collaboration si intense a pu être confondue par
la postérité avec une paternité réelle, et si l'auteur du Vita
(1) Le Translatio sancti Landoaldi a été publié à la suite du Vitti Ijuidinilili dans
les Acta Sanctoriim, 19 mars, t. III de mars.
(2) Actn Siirirlonim. l. c. Sur l'épisode des saints de Wintorsliovon, <f. ri-dossus,
pp. 232-2:^,7.
I, 22
338
CHAPITRE XVI.
JVotgeri, qui a lu à Gand l'original du document, a cru
devoir l'attribuer au grand cvêque? Nous voyons qu'il n'en
est rien et que le Vita Landoaldi est de la plume d'Hériger.
Ainsi l'on s'explique que la prélace de cet ouvrage repro-
duise presque mot pour mot celle du Vita Remacli (1) :
l'auteur croit pouvoir se copier lui-mcme. Supposer que
Notger, s'il était en réalité l'auteur du premier de ces écrits,
eût été d'une telle indigence intellectuelle qu'il se trouvât
réduit à se faire le plagiaire de son ami, c'est une hypothèse
(1) Vita s. Landoaldi, praefatio :
Poslulare, imnio exliortari l'acultalu-
lam nosli-ae modicitatis, patres reveren-
(lissimi, non dubitaslis.
Justa quidem petitio et dlgna exlior-
tatio, quae juxta queiiulam sapienteni et
de praesentis honestato propositi et de
futurae aetatis utilitale conjuncta est.
Nisi enim gesta eoriim inoufiâ prae-
decessorum nostrorum deperissent,nobis
hodieque sufficcrent.
Positis ad haec in ancipiti, quia prae-
sulatum apud vos omnium artiiim
artem constat esse et 'credi, suspen-
sam mentera silentium librabat iUud-
que poelicum animum offendens :
In silvam ne ligna feras
parum qiiid diflîdentiae imporlabat.
Erat namque anle nos dii;tum : Vires
quas imperitia denegat, caritas submini-
strat, et quia incepto fantum opus est,
cetera res expediet.
Praesumenti enim auctorilas dalur,
cuni crédit queni postulat praestare
posse quod petitur, et scienli econlra
parère aequalis est glorja cum imperanle.
Vita s. Remacli
dans Hériger, Gesta epp. leodiens.
prouemium.
Simulque visas es ne dicam pi'ecari
sed potius exhortari.
Igitur adorsus sum et, ut verbis cujuP-
dam sapienlis ular et ex illo quantum
res poscit tollam, exhortations tuâ, quae
etpraesentis lionestate propositi et futu-
rae aetatis utilitale conjuncta est, nihil
antiquius existiniavi.
Conquestus propter incuriam tamen
praedecessorum vestrorum brevius quam
ut res expostulat pro magnitudine ges-
toruni ejus esse editam.
Sed ad haec dum te cum luis omnium
arlium praesulcm esse constarct iUudque
Pierium animo occurreret :
In silvam ne ligna feras
et :
In mare quid pisces, quid aquas in
[flumina mitlis?
Suspensam interea librare silentia
[menlem
coeperani ,cum ecce memoriam offendebal
quia vires quas imperitia denegat, kari-
tas mlnistrat, et quia incepto tantum
opus est, cetera res expediet.
Praesumenti enim auctorilas datur,
dum crédit praestari posse quod petitur,
et parère scire, aequalis est glnria cum
imperanle.
NOTGER ÉCRIVAIN. 339
presque injurieuse pour ce grand honune, et dont l'invrai-
semblance achève notre dcnionslralion. L'histoire de la com-
position du Vita Landoaldi nous oîrrc le pendant de celle
du Vita Remacli. De part et d'autre, un abbé s'adresse à
l'évoque de Liège pour qu'il lui rédige ou lasse rédiger la
Vie de son saint; de part et d'autre, lévèque déi'ère à ce va>u
et prend si bien sous son patroiuige l'œuvre de son chroni-
queur, qu'on la lui a attribuée à lui-même.
Nous arrivons au Vita Hadalini(i). Il est postérieur au
Vita Remacli, puisqu'il y renvoie expressément le lecteur (2).
Chose curieuse ! tous les érudits, même ceux qui dénient
formellement à Notger la paternité des deux ouvrages pré-
cédents, sont d'accord pour lui laisser celui-ci (3). A la
vérité, les raisons qu'ils en donnent ne sont rien moins que
probantes, et la meilleure est peut-être qu'ils ne trouvent
aucune preuve certaine qu'il soit d'Hériger. Mais ce qui
plaide pour la paternité de ce dernier, c'est d'abord l'analogie
des deux cas semblables que nous venons d'étudier. S'il est
acquis que Notger couvrait du patronage de son nom les
écrits de son chroniqueur, n'est-il pas vraisendjlable que le
Vita Iladalini a été de sa part l'objet de la même faveur
que les Vies de saint Remacle et de saint Landoald? Il y a,
d'ailleurs, une présomption grave, pour ne pas dire une
preuve décisive en faveur d'Hériger : c'est que, cette fois
encore, la préface est un emprunt manifeste à celle du Vita
Remacli, qui est de l'abbé de Lobbes, et qui se trouve au
chapitre 40 de la Chronique de ce dernier (4). Il faut redire ici,
(1) Acta Sanctonim, t. I de février (3 février).
(2) En parlant de saint Remacle, il dit : Porro cujus nierili religionis{[ue, qiiam
intègre in eodein eniluit reginiine, qualiterve Stabulaus et Malnuindariiim nionas-
teria construxerit pio labore, in vitaeejus libro ([uisquis velit poterit reperire. Vita
Hudalini, I, 3.
(3) Boilandus, AcUi Sanctorum, t. 1 de févr., p. 308; Mabillon, Acta Sauct.
U. S. B. II, p. 1013; Histoire Littéraire, t. VII, p. 214; Koepke, préface à Hériger,
p. 148.
(4) Pour ne pas allonger cette note, je nie borne à reproduire la préface du Vita
Iladalini seulement, soulignant ce qui est emprunté textuellement au Vita Heinucli,
impiimant en romain ce qui lui appartient en propre, et remplaçant par des tirets
( ) les passages du Vita Remacli qu'elle n'a pas reproduits. Vita Iladalini,
340 CHAPITRE XVI.
comme ci-dessus, qu'on n'imagine pas Notger se faisant le pla-
giaire de son historiographe. Car pourquoi, s'il n'avait pas
été capable de tirer de son propre fonds les éléments d'une
pauvre préface, n'aurait-il pas abandonné à la plume expéri-
mentée d'Hériger le soin d'écrire la Vie de saint Adelin,
comme il avait écrit celles de saint Remacle et de saint
Landoald?
Il est vrai que la préface de la Vie de saint Adelin parle
de Notger en termes d'une grande humilité (1), et on ajoute
qu'il est impossible qu'un autre que Notger ait pu tenir ce
langage. Nous en tombons d'accord, aussi est-ce bien Notger
préface, p. 372, copié sur le cli. 40 d'Hériger. Onmipotens Domhms, qui dires est in
misericordia, cujks natitnt bonitos, vuluntas ejjicientia, opiis miseriœrdia, hic
in mundum salvandis omnibus venit, quia a reatu primae praevaricationis liliernm
nulhim invenit, divitias longanimilatis et bonitatis suae omnibus praerogavit, volun-
tatis umnipotentiam in inyrcitis et respectum gratiae suae in indignis efficacissime
ejercuit ; quia opus miscricordiae salvatvicis t/t esset recuperabile misericoiditer
etiam providit. Namque, ni non est credendum aliquem ad salutem venire
nisi Deo invitante, sic nec invitatum qitidem salUtem suani operari nisi Deo auxi-
liante. hntium ergo salutis nostrae Deo miserante liabemus, qui
non modo fautor et adjutor in incremento proficientium, verum remediabiliter
providet ruenlium casibus obviandum, du m et angelica nobis praestat suflragia non
déesse, et patrocinia confert Sanctorum, quos pro reatibus intercessores non dubi-
temus efflagitare. Quos cum passim et dirersis donatos provinciis in commune conve-
niat lionorare, singulos tamen quibusque locis misericovditer provisos attribuit, quos
specialiter amplectendos et propensius exorandos voluit. E quibus nobis, acsi indignis,
beatum Hadelinum destinuvit, cujus gesta occulere tanto culpabilius, quanto et
impium necessaria creditis subtralicre auditoribus, et vobis id denegare invidiosum
video petenlibus. Ingratitudinis namque se, aliquà pollens scientiolà, alligat vilio
qui et bona asserere et prava refellere et Dei jnagnalia pro modulo negligit prae-
dicare. Monstrat lioc evidens evangeiicus sernio , reposilum mina in sudario,
perditionis aeternae vindicans elogio. Quod evadere gestiens, saltem in isto non
cunclabor prol'erre, si quae de illo memoriae occurrerint, quae et noslri temporis
homuncionibus tanto judico magis jure stupenda, quanto moribus eorum longius
considère fore imparia. Adestote itaque exactores devoti, et quae extorque.tis anxii,
suscipite intenti.
(-1) Il ne s'agit pas ici du passage ^obis acsi indignis Hadelinum destinavit, oii le
nobis désigne tous les habitants du pays de Liège et non le seul Notger, mais du
suivant : Hoc comperto qui lune temporibus praesul, cui nunc, Deo annuentc,
nomine, non (proh nefas!) merito famulamur sedis, auctoritate interminavit epis-
copali, ne quis posthaec oratorii illius allingeret fines. Vita s. Hadalini, o. c,
p. 375 B.
XOTGER ECRIVAIN.
341
qui le tient, encore que ce soit par la plume de son ami Ilcri-
A la vérité, on ne comprend pas facilement aujourd'hui
qu'un prince ait pu s'attribuer les œuvres dun de ses subor-
donnés. On n'est pas éloigné de considérer cela comme une
spoliation et presque comme une fraude. Mais les gens du
X*^ siècle n'avaient généralement pas nos préoccupations litté-
raires. En mettant sous son nom les productions d'Hériger,
Notger était convaincu qu il leur faisait un grand honneur,
et c'était aussi, à n'en pas douter, l'opinion de llériger (l).
Ce n'est d'ailleurs pas la seule fois qu'au moyen-àge un évc-
que en use ainsi envers un ouvrage pour en augmenter le
crédit. Lorsqu'on 1120, les deux premiers livres delà Vie de
saint Arnoul d Oudenbourg, écrits par Hariulf, moine de
Saint-Riquier, furent produits au concile de Soissons, Lisiard,
évoque de cette ville, consentit, à les laisser mettre sous son
nom pour leur donner plus d'autorité (2).
F^aut-il en conclure que Notger n'est pour rien dans le
triple travail hagiographique dont il vient d'être question?
Non. S'il n'y avait pas eu sa part, les écrits de Hériger ne
figureraient pas régulièrement sous son nom, et un patronage
si fidèlement accordé ne suppose-t-il pas déjà quelque chose
de plus? Pourquoi Notger, qui était grand clerc et qui, nous
le savons, écrivait à ses heures, n'aurait-il point participé
aux œuvres auxquelles il s'intéressait le plus? On reste donc
dans les limites de la vraisemblance en admettant qu'il a été
le collaborateur de Hériger dans une mesure qui nous est
inconnue.
Quoi qu'il en soit, Notger a cultivé les lettres avec ferveur,
et on le savait si bien dès les premières années de son pon-
tificat que de Saint-Bavon, de Stavelot et de Celles (3), on
(1) W'attenbach, II, p. 382, se persuade ([ue c'est la raison pour laquelle Notger
met son nom en tête des écrits d'Hériger.
(2) Hariulf, Clinmique de l'abbaye de Saint-Riiiuier, p. XV, éd. Lot. L'éditeur
rapproche ce t'ait de ceux que nous étudions.
(3) V. ci-dessus, p. 340, à la note 4 de la page339, où l'on voit (pie l'ouvrage est
composé il la pi'ière de personnes qui ne sont pas nommées, mais qui ne peuvent
être que des chanoines de Celles.
O '.
42 CHAPITRE XVI.
s'adressait à lui pour un travail littéraire dont on était
incapable dans ces maisons. 11 fut le Mécène des lettrés de
son temps; c'est lui, pourrait-on dire, qui leur a mis la plume
à la main, ou qui, tout au moins, les a puissamment encou-
ragés à écrire. Quand Richer de Gembloux écrivit la vie en
vers de l'abbé Erluin, (f 986 ou 987) aujourd'hui perdue,
c'est à Notger qu'il la dédia (1). L'évêque de Liège, par cette
protection qu'il accordait aux travaux de l'esprit, n'était pas,
— quoique dans une mesure plus modeste, — un indigne
successeur de Charlemagne et de saint Brunon.
(1) Sigebert de Genibloux, Gcsia ahh. Gnnhl., p. ;;23. Cette vie était perdue dés
le temps de Sigeberl, qui n'en a possédé (lue (inelques fragments; il en reproduit
un textuellement, p. o23.
CHAPITRE XVII.
VIE PRIVEE ET MORT DE NOTGER.
Nous ne connaissons de Notger que Thoinnie d'État, le
pontife et le lettré; nous ne pouvons le suivre dans sa vie
intime pour y surprendre le secret d'une nature si puissante.
Il n"a pas eu, comme son ami saint Bernward, un bio-
graphe qui aurait raconte sa carrière au lendemain de sa
mort et qui aurait pu tracer de lui un portrait d'après nature.
Mais, nous l'avons vu plus dune fois, ces illustres pontifes du
X*' siècle sont des natures fraternelles : la pratique des mêmes
vertus et l'accomplissement des mêmes devoirs établit entre
eux des ressemblances bien intéressantes. Nul doute que si
nous étions mieux renseignés, nous serions en état d'esquisser
d'une journée de Notger un programme à peu près identique
à celui d'une journée de Bernward.
Celui-ci, levé avant le jour, , vaquait d'abord à l'olUce de
matines, se recouchait, se levait ensuite pour aller prendre
part aux autres ollices de l'église, puis tenait son chapitre où
il s'occupait d'expédier les allaires ecclésiastiques. A neuf
heures, il chantait sa messe, après quoi il examinait les
causes qu'on lui déférait et principalement celles des oppri-
més. Puis venait l'heure de l'aumône, à laquelle il procédait
avec le concours d'un de ses clercs, spécialement chargé de
ce ministère de la charité : il nourrissait plus de cent pauvres
par jour. Après cela, l'ami des arts satisfaisait sa passion en
allant visiter les divers ateliers où l'on travaillait pour lui le
métal et appréciait les ouvrages en cours de fabrication.
344 CHAPITRE XVII.
Enfin, à trois heures de l'après-midi, il prenait son repas avec
les chanoines, en écoutant la lecture réglementaire (1).
La vie privée de Notger, si nous ne voulons pas en juger
d'après les lois de l'analogie, nous restera inconnue. Une
seule fois son biographe consent à lever le voile qui la
couvre, et alors se déroule devant le regard un tableau plein
de charme. Yoici comment, deux ou trois générations après
sa mort, le Vita Notg'ei'i nous l'esquisse : « Quand il pouvait
se dérober au fardeau des afiaires pour chercher un peu de
repos, il aimait à se retirer à Saint-Jean. Là, dans une maison
qu'il s'était fait bâtir contre le cloître intérieur, il était enfin
chez lui. Il s'y retrouvait comme à son foyer domestique, et
il s'y livrait à la prière, à l'étude, à la visite des malades, au
soulagement des pauvres. C'est là aussi qu'il aimait à dicter à
ses notaires et à ses copistes w. C'est tout, mais combien
expressifs sont, dans leur simplicité, ces souvenirs recueillis
tout chauds encore, si l'on peut ainsi parler, par un narra-
teur pieux, dans l'asile même qui avait si souvent abrité la
studieuse retraite du prélat!
Ainsi se laisse entrevoir ou deviner un Notger nouveau,
ou du moins un Notger que nous n'avons encore connu
qu'imparfaitement. Dans ce milieu semi-monastique de Saint-
Jean, dans cette poétique retraite aux bords de la Meuse, en
face des verdoyantes collines qui y faisaient un coude comme
pour embrasser le fleuve et le sanctuaire dans ime étreinte
joyeuse, ce n'est plus l'homme de gouvernement et de com-
bat, c'est le chrétien et le prêtre qui nous apparaît. Nous
aimons à découvrir, sous la féconde activité de cette nature
intrépide et généreuse, ce fond de piété fervente et de pur
esprit religieux qui en est l'inspiration assidue. Aux heures
bénies de l'existence où il lui est donné d'être tout-à-fait à
lui-même, ce qui fait ses délices, c'est, avec le culte des
lettres, la méditation des vérités éternelles et la pratique
d'une indéfectible charité (2).
(-1) Thangniar, Vita mncti Bcrnivurdl, c. 6, p. 700.
(2) J'ai fait, dans Saint Boni/ace, p. 181, la même conslalalion au sujet du grand
apùlre de la Cicrmanie; lui aussi, c'est sa rciraite du Biscliofsberg ([ui nous lo
montre dans toute la vérité de sa nature morale. Les historiens qui ne conscnlent
VIE PRIVÉE ET MORT DE NOTGER. 34o
Il faut noter ce trait, qui éclaire d'une chaude lumière toute
la [)hysionomic du i^rand homme et qui lui restitue son cachet
de réalité historique. Le prince au bras Ibrl et à l'esprit délié,
le redoutable justicier devant lequel tremblent les pervers,
le démolisseur de châteaux, le fondateur de villes, le conseil"
1er des empereurs, l'infatigable ouvrier de civilisation que
nous avons vu à l'œuvre dans tous les domaines, c'est, avant
tout, un homme de prière et de solitude, qui renouvelle sa
vigueur morale dans la retraite religieuse et dont la j)cnsée
est orientée sur l'éternité. Qu'on ne s'y trompe point : dans
ces types d'évèques politiques parmi lesquels les princes de
la maison de Saxe trouvaient tant de zélés collaborateurs, et
en qui il pourrait sembler que le prêtre et le chrétien doivent
être absorbés par l'homme d'État, c'est, en dernière analyse,
la piété qui est la ligne maîtresse de la physionomie et le
principe de toute l'activité. Ces ouvriers du royaume de
Dieu se sont souvenus de la parole du Sauveur : Regniim
Dei intva vos est, et c'est l'harmonie de leur vie intérieure,
réglée sur les préceptes divins, qui se ti^aduit avec tant de
puissance et d'éclat dans leurs actes publics.
Selon toute apparence, c'est dans sa chère maison de
Saint- Jean, à l'ombre des voûtes dédiées au disciple bien-
aimé, que le vieil évoque de Liège attendit la mort. Il avait
achevé sa double carrière dans les fatigues et les épreuves :
maintenant, ses labeurs terminés, l'œuvre était devant lui
dans toute sa fraîche jeunesse, et il pouvait se réjouir des
proportions et de la vigueur qu'il lui avait données. La nation
liégeoise était née. Elle entrait dans l'histoire pour s'y
dérouler, pendant huit siècles, avec une vitalité merveilleuse.
Elle allait faire voir au monde, dans un petit pays, l'alliance
féconde de la religion avec le génie de la liberté ; elle allait,
mieux que beaucoup d'autres, montrer à l'Europe qu'il fait
bon vivre sous la crosse, et que la houlette du pasteur pèse
moins sur les peuples que le sceptre des rois. Lorsque, de sa
retraite située un peu à l'écart de la ville, le créateur du
li:is :i (Ifisocndie dans le tréfonds religieux des grands personnages de l'histoire se
(•nnd;)iiiiicnl à ne jamnis les L'Oiii|nTndiv. cl à en tracer des porti-aits inexacts.
Celle remarque trouve son application dans un grand nombre de cas.
346 CHAPITRE XVII.
nouvel Etat regardait vers sa cathédrale, qu'il avait en face
de lui, il la voyait surgir vers le ciel comme le gigantesque
symbole de l'œuvre à laquelle il avait consacré sa vie, et il
se disait peut-être qu'après une existence qui avait valu la
peine d'être vécue, il n'y avait pas d'amertume à mourir.
Au surplus, la mort ne le prit point au dépourvu. Attentif
à tout, il avait eu soin de faire son testament; mais, par un
scrupule d'humilité, nous dit son biographe, il ne voulut le
montrer à personne de son vivant (1), et c'est sa mort seu-
lement qui révéla ses dernières volontés. Il avait légué ses
cendres à l'église Saint- Jean -Evangéhste (2). Parmi les sou-
venirs qu'il lui laissa, il nous en est resté un : c'est son bel
évangéliaire. Nous avons déjà décrit l'ivoire de ce précieux
manuscrit; celui-ci lui-même nous offre une de ces recensions
du Nouveau Testament que Gharlemagne fit multiplier par
ses copistes et qu'il répandit dans tout son empire, pour éli-
miner peu à peu les textes fautifs alors en usage. Ce livre
doit être doublement cher au patriotisme liégeois, et comme
un des plus anciens monuments de l'art national, et pour
avoir été le livre de chevet du père de la patrie. (3).
{{) Quod nulli, in signem scrvatae usque in linem humililatis, [ostendil]. Vita
N()t(jeri, c. 10.
(2) Vita Nuùjcri, c. -10.
(3) L'évangéliaire de JN'otger fut conservé précieusement pai- les chanoines de
Saint-Jean jusqu'au commencement du XVIIIe siècle; à cette date, ils se considé-
rèrent sans doute comme indignes de posséder pareil trésor, puisque, vers I71.j,
ils TotlVirent au baron de Crassier, le célèbre antiquaire liégeois, « en récompense
d'autres bienfaits », comme s'exprime ce dernier. Voir une description de ce ma-
nuscrit par de Crassier lui-même dans Montfaucon, Bibliotheca DibliothecariDn,
Paris -1739, pp. G04 et fiOo, reproduite dans le Cnlaloriue des innintscritu de la
hibliotlièijiie de l'université de Liéfie, 1873, p. 9. On trouve aussi des échanges de
vues sur ce manuscrit dans la correspondance de de Crassier avec Montfaucon.
B!AL, t. Il riSoo), p. 3o3 et t. XXVI (1897), pp. 79-81.
Au dire de Villenfagne, Mélarnjes de littérature et d'iiistoire, Liège, 1788, |). 227,
note GO, le volume passa de la bibliothèque de de Crassier dans celle de David,
chanoine de Saint-Jean; après la mort de ce dernier, quelques années avant la
iiévolulion, il devint la propriété d'un M. Sacré, dont le fils le donna à la biblio-
thèque de Liège. Cf. le Catalof/ur des Munusrrits de lu Dibliotlièque de l'Université
de Liège, Liège 1875, p. 9. On a longtemps discuté sur la valeur des lettres
VIE PRIVÉE ET MORT DE NOTGER. 347
Notger n'oublie pas ses autres églises; il est fort probable
qu'à toutes il voulut laisser quelque libéralité, [»our que
toutes se souvinssent de lui dans leurs prières. Du moins,
nous savons qu'il avait fondé un anniversaire à Saint-Lam-
bert, imputé sur des vignes et sur des terres à Fragnée (1),
et un autre à Saint-Denis, exonéré par deux moulins situés
sur le Torrent, un des canaux du bras de la Meuse appro-
fondi par lui, dans les environs de l'église (2). Le jour de son
anniversaire, on distribuait aux chanoines présents le vin
et le blé de la fondation, ainsi que nous l'apprennent les
obituaires de ces deux maisons.
Il mourut le 10 avril 1008, après trente-six ans d'épiscopat,
et sa mort — est-il besoin de le dire? — fut un deuil public (3).
V. I. DCCC qui se lisent en rubrique à la lin du volume. De Crassier y voyait la
(laie de l'ouvrage CVerhi Inrarnati \800) et imagina ensuite de lire : Quintn Leonis
ou iJe année du ijontificat de Léon III. Dom Morin, consulté i)ar moi àccsujel,
m'écrit que « le fameux sigle est tout simplement une indication stichométrique,
et nous apprend le nombre de lignes contenues dans le IV": évangile. » (Cf. S.
Berger, Histoire de la r«/f/fffc. p.366). Le même savant ajoute : <t Les prologues,
sommaires, etc., attestent que le modèle, probablement le texte aussi, se ratta-
chent à l'école de Tours. «
(1) IIII id. april.
Commemoratio domni Notgeri episcopi nos! ri, pro quo liabemus amam vini de
Frangeis et duodccim modios speltae in granario nosli'o in dicto anniversario
distribuendae. (Obituaire de Saint-Lambert, manuscrit sur parchemin du XlVe siècle,
aux archives de l'État à Liège.)
(2) Aprilis.
un nonas.
Commemoratio Nogeri episcopi, qui dédit nobis duo molendina in Torrente quà
die distribuentur III modii speltae inter praescntes, in vigiliis et in missà. Inde
accipietur dimidia iibra cerae ad candelas. (Obituaire <le Saint-Denis, manuscrit
sur parchemin du XllIe-XIVe siècle, aux Arcliivos de l'État, à Liège.)
(3) Cette date est absolument certaine. Elle est donnée par Sigebert de Gem-
bloux, Chronic, p. 3oi; par Lambert le Petit, p. Giu; par les Annales de Hildes-
heim, p. 93, (que suivent les Annales de QncdUnbunj , p. 79 et VAnnalista Saxo,
p. 658.)
Le seul Vita Xotrjeri, c. lO (dans Gilles d'Orval II, S8, p. 63) suivi par ,Iean
d'Oulremeuse, IV, p. 133 donne la date de 1007, mais il faut remarquer que nous
ne possédons cet ouvrage que dans la défectueuse transcription que Gilles d'Oi'val
en a faite au XIII*^ siècle, et qu'il y a probablement ici une faute de copiste. En
ellet, la date de 1008 est la seule ([ui concorde avec les 30 ans d'épiscopat donnés
à Notger par le Vita Notgeri lui-même, c. lU, ainsi que par Anselme, c. 30, p. 200,
348 CHAPITRE XVII.
Ce nest pas seulement la ville de Liège, mais toute la
nation qui voulut assister à ses funérailles. Elles furent
longues et solennelles, et elles eurent lieu successive-
ment dans toutes les églises rie Liège qu'il avait fondées,
chacune voulant donner un dernier témoignage de recon-
naissance et d'affection à son bienfaiteur en offrant pour
lui le sacrifice divin. La funèbre cérémonie dura donc
cl par Ruperl de Saint-Laurent, c. 10, p. 2G6. Ces années, comme je l'ai établi plus
haut, p. 43-44, commencent à courir à partir du 14 avril 972.
'Il est d'ailleurs certain que Notger vivait encore après le 10 avril 1007, puisque,
le 4 juin 1007, il était intervenant dans un diplôme impérial pour Thorn (v. ci-des-
sus p. 112 et 243) et que Gilles d'Orval, qui le fait mourir le'/iO avril 1007, le monti'c
participant, dans l'été de cette même année, à l'expédition de Henri II contre la
Flandre. (Cf. Devaulx, t. II, p. 70 et Hii'sch, .hihrbùcher des deutsclicn Iteiclis
UHter Heimicli H, t. II, p. 189.)
Toutefois, à Liège, oii toute l'historiographie est restée ensorcelée jusqu'à la fin
du XIXe siècle par Gilles d'Orval et par Jean d'Outremcuse, on avait de bonne heure
adopté, sur la foi de ces deux compilateurs, la fausse date de 1007; ainsi les cha-
noines de Saint-Jean en 1634, dans leur pétition à Ferdinand de Bavière (BIAL,
t. II, p. 2u8); Fisen, I, p. io9; Foullon, I. p. 202; de Reiftenberg, C.lfiC, I, p. 99.
Ce qui a entraîné la conviction de Foullon, d'ordinaire plus critique, c'est que, selon
Jean d'Outremeuse, Notger est mort un jeudi-saint, et qu'en 1007 cette fête coïnci-
dail. en effet, avec le 10 avril, jour unanimement admis. Mais comment Foullon
n'a-t-ii pas vu que ce qu'il prend pour un témoignage n'est que le résultat d'un
l'aisonnement de Jean d'Outremeuse qui, partant de la date du 10 avril 1007 comme
acquise, a ouvert son comput et a constaté que ce jour co'incidait avec le jeudi-saint ?
Cachet {BAIîB, XVIIP, p. 334) après avoir admis la bonne date de 1008, se laisse
aussi troubler par Jean d'Oulremeu.se et se remet à hésiter.
Au surplus, les maîtres de l'érudition se sont depuis longtemps prononcés pour
1008; tels sont Mabillon, A)inale.s (). S. B., t. IV, p. 201; le Gallia Christiana,
t. m, col. 848; VHistoire littéraire de la France, t. VII, p. 210; Hirsch, Jahrhucher
des deutschen Beiclis nnter Ileinricli II, 1. C. A Liège même, Devaulx, I. c. Bouille,
t. I. p. 78 et Daris, p. 312 les ont suivis.
La date du jour (10 avril) a donné lieu elle-même à des doutes. Cachet s'est
demandé si ce jour ne correspond pas à celui de l'enterrement de Notger à Saint-
Jean, !e([uel avait été précédé par des funérailles solennelles faites successivement
à la cathédrale, à Sainte-Croix, à Saint-Martin et à Saint-Paul. D'après cela, il fau-
drait placer la mort de l'évêque au 0 avril, sinon un ou deux jours plus tôt encore.
Mais ce scrupule est écarté par l'obituaire de Saint-Lambert, qui, incontestable-
luent, n'a point pris pour date celle de l'enterrement a Saint-Jean, et qui donne le
IV des ides il'avril, c'est-à-dire le 10 de ce mois. Celte date, il est vrai, est contre-
dite par celle du nécrologe de Saint-Denis (aux archives de l'État à Liège) qui donne
le IV des noncs d'avril, mais tout semble lndi([uor (|uo mm. a été écrit pour id. par
sui|c dune simple distraction de copiste.
VIE PUIVKK ET MOUT I)K XOTGER. 3i9
cinq jours entiers (1). Le corps, qui avait été préalahlement
embaumé (2), l'ut transporté le premier jour à la cathédrale,
le second à Sainte-Croix, le troisième à Saint-Martin, le qua-
trième à Saint-Denis, le cinquième à Saint-Jean-Evangé-
liste (3). Ensuite, les précieux restes furent déposés dans la
tombe que Xotger avait choisie lui-même, à l'angle de la crypte
de la chapelle Saint-Ililaire, c'est-à-dire au côté septentrional
de l'octogone. Plus tard, au XIP ou au XIIP" siècle, on lui
érigea un cénotaphe sous la tour, et ce monument fut renou-
velé assez richement en 1366, La création de ce cénotaphe,
comme il arrive souvent, fit oublier le tombeau véritable;
de bonne heure on prit le cénotaphe pour le tombeau, et
Jean d'Outremeuse, en propageant cette erreur, lui assura
un crédit sans partage auprès des Liégeois. Aussi, lorsqu'en
1033 on voulut exhumer les restes de Notger, on fut surpris
de ne pas les trouver dans le monument sous la tour. On
s'avisa alors seulement de relire la vie de Xotger, et de
fouiller à l'endroit où il avait été enterré en réalité. Mais,
par une rare malechance, trompés par les documents altérés
qu'ils consultèrent, les chanoines de Saint-Jean se persua-
dèrent que le tombeau se trouvait, non dans la chapelle
de Saint-Hilaire, mais en dehors et à côté de celle-ci, et les
fouilles qu'ils firent à cet endroit aboutirent à l'exhuma-
tion d'un squelette qui fut pris à tort pour celui de Xotger.
On recueillit précieusement ces ossements d'un inconnu et
(1) « Quand un évêque mourait, son corps était promené dans plusieurs églises
avant d'être déposé dans son tombeau, et, dans chacune d'elles, on récitait des
prières pour le repos de son ànie. » De Cauiiiont, Courx d'antùiuitcs monumentales,
Ge partie, p. 198. Cf. Vita s. Woljijamji, c. \V.), p. o i-i ; Vila s. Uuirhardi, c. 23, p.
84G. Il en était de même à la mort des souverains; ainsi le corps d'Otton III, apporté
à Cologne, fut transporté à Saint-Sévei-in le lundi api'ès les Rameaux, le mardi à
Saint-Pantaléon, le mercredi à .Saint-Géréon, le jeudi à la cathédrale; le vendredi,
on prit le chemin d'Aix-la-Chapelle, où il fut inhumé le samedi. (V. Thietmar de
Mersebourg, IV, 33, p. 783.) De même, le corps de Conrad II, revenant d'Utrecht,
fut transporté dans- toutes les églises O'ionasteriaJ de Cologne, de Mayence et de
Worms, au dire de Wipo, Vita Cliuonradi, c. 39, p. 27i.
(2) Au dire de Jean d'Outremeuse, 1. c.
(3) Vita Notfjeri, c. 10, et, d'après cet ouvrage, .lean d'Outremeuse, IV, p. 182
et Rupert, Chronic. s. Laurentii, c. iO, p. 2UU.
350 CHAPITRE XVlt.
on les conserva dans un cofTx'e dans la sacristie, où ils sont
encore (1).
La terre continue donc, selon toute apparence, de garder
les restes sacrés de riiomme qui, au même degré que suint
Lambert, a été le fondateur de la ville de Liège. Enterrée de
plus en plus profondément par Texliaussement progressif du
sanctuaire de Saint-Jean, qui était au niveau du sol en Tan
1000 et auquel on accède aujourd'hui par huit mai'ches, la
tombe de Notger n'a pas livré son secret et le fondateur de
la principauté de Liège repose dans la paix inviolée de son
sanctuaire de prédilection.
Notger laissa une mémoire entourée d'une vénération uni-
verselle.
Déjà ses contemporains professaient pour lui ce senti-
ment. Folcuin de Lobbes, à qui l'on ne j)eut pas reprocher
l'adulation, regrette de ne pouvoir, parce qu'il est vivant, le
louer selon ses mérites, et déclare qu'il est rempli de l'esprit
de Dieu (2). Le meilleur éloge que l'auteur du Vita Balderici
trouve à faire de son héros, c'est de dire qu'il marcha sur
les traces de son prédécesseur, que la ville de Liège n'a pas
mérité de posséder plus longtemps (3). Anselme, i,le chroni-
queur laconique', si pressé d'arriver à son héros favori
Wazon, s'arrête en passant devant la figure de Notger et lui
rend un témoignage ému.
« Plein de mansuétude pour les pauvres et pour les gens
de bien, terrible envers les riches et les factieux, digne à la
fois d'admiration, de vénération et d'amour, il fut le patient
précepteur des ignorants, le bâton des vieillards et l'éduca-
teur de la jeunesse. Prudent, circonspect, discret, éloquent,
il inspira la plus grande confiance aux papes et aux empe-
(-1) Sur lout ceci, voir, à l'appendice, la dissertation intitulée : Possédons-nous
les restes de Notger '!
(2) Cujus animi dotes et virtutuin summam si pergam dicere, quoniiun adjuic
superesl, adulari videbor. Unum pro certo dicenduni est, quod vir sit, in queni
Spiritus Dei donum singulare contulit veritatis et fidei. Folcuin, c. 28, p. 70.
(3) Vita Balderici, c. 2, p. 72o et 18, p. 731. Notgerus episcopus, lotus ex
sapientiâ virtutibusque compositus, qui pro suae nienlis industriâ, quâ plurimuiu
claruit, omnem in se cleri vel civium atlisctum transfudit, quem urbs nostra diutius
liabere non meruit.
VIE PRIVKK ET MORT DE NOTGEn.
351
reurs. Jamais il n'accorda la moindre place à rinacticjii et à la
torpeur ni chez lui ni chez les autres, et il laissa des disciples
digues de lui, parmi lesquels il sullit de nommer rincom[)a-
rable Wazon » (l). "N'oilà, en substance, le langage d'An-
selme. Sigcbert de Gendjloux, à son tour, paie à Notgei" un
tribut d'admiration et de respect (2). Un poète liégeois du
XP siècle célèbre son zèle pour la prédication de l'Evangile,
son ardent amour de la justice, sa charité, son hospitalité (3).
Le Vita Notgerl fait écho à tous ces éloges et les reproduit
a son tour (4). L'auteur anonyme de la vie du })ienheureux
Thierry de Saint-PIubcrt vante la sagesse et la piété de
Notger (o). Les étrangers ne sont pas moins enthousiastes
que les Liégeois : à Cambrai, à ^'erdun, dant tout llilmpire,
on salue dans Téveque de Liège un des grands hommes de
l'époque (6). Plusieurs écrivains le considèrent comme un
saint et le proclament bienheureux (7). Il ne s'agit pas ici de
quelque exagération de langage comme l'enthousiasme popu-
laire s'en permet souvent. Nul, assurément, ne contestera
le témoignage de Richard de Saint-Vanne, l'austère ré-
formateur clunisien : il se connaissait en sainteté, et il ne
prodiguait pas le qualilicatil". Or, Uichard raconte, en y
ajoutant foi, la vision d'un de ses moines d'Arras qui, trois
ans après la mort de Notger, l'avait vu dans le ciel (S).
(!) Anselme, c. 30, p. 206.
(2) Sapientià et nobilitate salis polIeb;i(. Sigeberl, Gc^ta abb. Gemblnr. c. 23.
(3j L'hospitalité est une des vertus les plus souvent louées chez les évèques du X^
siècle. Y. le Vita s.'Udalrici, c. 3, p. 390 : llospitcs auleni cum ad eum devenissent,
ti'ipudio et tantà hilaritate vultus et animi suscepti sunt et in omnibus procurali
velut eis optime conveniebat, sciens in eis Christum se suscepissc, illo dicente :
llospes fui, et suscepistis me.
(4) Vita Notger i, c. 8.
(3) Vita Theoderici Andarjinemis, c. 4, p. 39 : Notgci'O magnae sanctitatls el sa-
pientiae viro.
(G) Gesta epp. Caineruc, III, ">, p. 4(>7; Vita s. Adulberti, c. 22, p. 391; Hugues
de Flavigny.
(7) Nocherum sanctae memoriae episcopum. Gesta epp. Camerac, I. c. Virsane-
tae memoriae Notgerus. Piupert, Chronic. s. Laurentii, c. 7, p. 2(34. Et ci-dessus le
Vita Theoderici Andarjinensis, I. c.
(8) Lettre circulaire du bienheureux Richard, rapportée par Hugues de Flavigny,
II, p. 382 : In hoc refrigerii loco Notkerum recognovit episcopum.
îio2 CHAPITRE XVII.
Ce jugement d'un contemporain est resté celui de la posté-
rité. C'est celui de Gilles d'Orval qui, reproduisant textuelle-
ment dans ses chroniques le récit d'Anselme, y intercale, à
l'endroit où le nom de Notger est ramené, le titre de bien-
heureux (1). C'est celui de Jean d'Outremeuse, qui, au KIY*"
siècle, lui réserve le qualificatif de saint à diverses re-
prises (2). Au XV*' siècle, le Magnum Ghvonicon Belgicwn
est le fidèle écho de la même tradition (3). Au XYP, Pla-
centius proteste contre l'injustice quil y aurait à refuser à
Notger le titre de saint (4), et un biographe qui écrivait en
lo66, Quercentius, tout en reconnaissant qu'il ne figure pas
au bréviaire de Saint -Jean parmi les bienheureux, déclare
qu'il mérite pleinement ce titre que lui avaient attribué les
âges passés (5). Au XVIP siècle, Saussoy l'inscrit dans son
Martyrologe (6). Fisen est persuadé de sa sainteté (7).
Foullon revendique pour lui le titre de bienheureux et ex-
prime l'espoir qu'on pourra un jour le vénérer sur les au-
tels, ajoutant que c'est là le souhait de tout le monde (8).
(4) Anselme, c. 23, p. 203 : Substitutus est Eraclio quadragesimus sestiis Nol-
kenis.
Gilles d'Orval, II, 50, p. 57 : SubstUulus est Eraclio quadragesimus sexlus boaliis
Notkei'us.
(2) Jean d'Outremeuse, IV, pp. l'il, 142, 144, 151, 153, et passiin.
(3) Sanclus Nothgerus. Dans Pistorius-Struve, licruiu Gerinanicanim Scripfnrcs,
t. 111, Uatisbonne 1720, p. 90.
(4) At mlhi nou videtur verisimile, quod aliquot historiae satis indecore perhi-
bent, tantum antistitem propterea demeruisse nomen sanctitatis quia arcem Capri-
montanam, ut diximus, dolo et tecbnis usurpavit. Placentius, article Notger.
(5) Quercentius, Vie de Notger, injine. V. sur cet ouvrage l'appendice I.
(6) A. Saussoy, Martyrolofjiwn Gallicanum, Paris 1G37. t. I, pp. 200-202 :
Miraculis etiam, quae sanctitatis indicia erant, plurimis etiulsit. Ferunt anatheniatis
ab co spiculû perçusses, ob induratam proterviam poenasetiam temporales divinà
ultione luisse. Ipsum vero tempore tamis annonam de coelo precibus impetrasse.
Oratione suâ maxima avertisse pericula : multa vero a Dec bénéficia piâ eftlagitatione
gregi suc conciliasse.
Le titre de saint est encore donné à Notger, au dire de Fisen, Flores, 1. c, par
Arnold Wion dans son Ligninn Vitae et son Martijrohxjhtvt Denedictinwii ; par Tli.
Ferrarius dans sa Nova topographia et par Canisius dans son Martyrologium.
(7) Fisen, Floi-es eccle.tiae Leodiensis, p. 209.
(8) Foullon, I, p. 203 : L'I, si Pontil'ex maxinuis aliquando annuerit, solemnibus
Ali" rr.ni':i: i;t :\i()in' ni". .N(>'i(;i:it. 'X'ù\
11 n"v a pas de voix iliscordaiilc clans le témoipfnaçfe ([lia
huit siècles ont rendu à ce grand houinie.
Mais c'est surtout à Saiut-Jean-l''vangéliste (jue son sou-
venir est resté eu Ijénétliclion. Dès ré[)oqiie la j>lus reculée*,
la vénération des chanoines do celte église pour le saint
fondateur a trouvé une expression aussi naïve que touchante.
On peut voir encoi'e atijourd'hui, sur l;i couvertui'e de i'évan-
géliaire de Notger, conscirvé i)ar cette collégiale, l'auréole
dont une main pieuse a voulu orner sa tète en entaillant
après coup la surfocc de l'ivoire où il est représenté. Tous
les ans, on lisait sa vie au réfectoire le jour de son anniver-
saire, connue on aurait fait i)oui- un bienheureux. Lorsqu'on
crut avoir retrouvé ses ossements, le chapitre pria le prince-
évéque Ferdinand de nommer une commission en vue
d'introduire son procès de canonisation. Nous avons con-
servé le texte de la pétilion du cha[>ilre, qui est datée du
28 août UuVi. Le prince agréa cette demande, qu'il a[)oslilla
dès le 30 août, cl le nonce Carafa ordonna une enquête,
dont nous ne connaissons pas les phases ni les résultats (1).
Les archives de Saint-Jean-l']vang'''liste, soigneusement com-
])ul.sées par moi, ne m'ont fourni à ce sujet aucun rensei-
gnement (2).
lionoribus colaninr exuviae pracsiilis Vivil ac vigel hortipriiip illius apiid
omnes jiicumiissima recortlatio, beatum Nolgenun vulgo appellanles, vovento.'^qiic
ut sanclum libero ore iiivocaniii a stiniino Pontldce acccilat auctoiilas. CF. Mr-lail.
Histoire de Ut fille et cliiistcuK de Uni/, l.it'gr, Hii I. p. (J.'j.
(l) Voir rappendice V.
(5) Certains écrivains semblent cmire ciiu', sans la ]é,^ent]e lie (llièvromont,
Xolger aurait été canonisé. Foullon, I, liM), le |)remier, a ma connaissant e, ([ui
l'(ii-iimle celle manièi'e île voie, ne l'énonce (pie (Tune manière va.i^ue. Parlant île la
mort (lu sire de Cliévrenionl, il ajoute : l'.vori'in ciiui iiifauliilo relit ttnn tlesilitisxr,
ithiue ol'slitisse, fjiKDniîiii.s niuticii \iirtjeri iii ttiranmi Jttsta rejerretur, fiibiilu ext tib
ip.io Pl(tcentii) explosa. Mais Placentiiis est loin d'être si cal(''gori(pic; il se borne à
dire (lue Notger ne mérite pas de perdre le nom de saint à cause de riiisloire de
Clièvremont : At mihi nott vitletiir verisintilc iiutitl aUipiot liisttiritie sutis ititlecorr
perliibent, tantitm tinlistitein pruptereti tleiiternixse iiinitiu stiurtittitis, t/iiitt tirtcin
Ciipriiiionteni fut di.cimus). tUilu et teclinis nsuriKiiit. On le voit, il n'est pas iniestion
là de canonisation, mais simplem'^nt du jugement de l'bistoire. Tout cela n'a pas
empêclié V. Henaiix, Histoire dit piii/s de Liège, t. I, p. lOS, d'écfii'e ces lignes :
I, 23
3o4 CIIAPIÏUE XMÙ
Le l'ayonnement de lu gi-aiide mémoire de Notger devait
cependant connalLi'c une éclipse : ce fut la calaniiteuse
époque du XYIII*^ siècle. A cette date, on voit sallaiblir
partout, jusqu'au sein du clergé, le sens religieux et le
respect du passé. Croirait-on qu'à Saint-Jean, dans ce sanc-
tuaire de la mémoire de Notger, on poussa si loin le mépris
des traditions de la maison, qu'on ne craignit pas d'aliéner le
plus précieux trésor que possédait encore cette église : je
veux dire son évangéliaire, le livre doublement saint que
ses mains avaient feuilleté tous les jours, et entre les pages
duquel il semblait que son souvenir dût vivre avec une éter-
nelle fraîcheur (1)?
La reconstruction de l'église, en 1759, ne contribua pas
peu, de son côté, à oblitérer le souvenir de Notger et à
refroidir la ferveur pour sa mémoire. Le niveau de l'église
fut exhaussé ; l'emplacement supposé de son tombeau n'en
garda plus aucune trace, le cénotaphe sous la tour disparut,
la statue de Notger qui le surmontait alla rejoindre dans la
sacristie le coffre qui contenait ses ossements supposés.
Il ne restait plus qu'à profaner ceux-ci, et les révolution-
naires s'acquittèrent de celte tâche, moins barbares en cela
que les prétendus historiens qui, de nos jours, ont souillé la
gloire du grand homiiie par l'exploitation d'une inepte
légende. C'est à peine si, en l'an de grâce 1904, il y a dans le
pays de Liège une école où Notger soit connu autrement que
par l'histoire apocryphe du stratagème de Chèvremont. La
ville qui lui doit tout, selon le vers fameux, ne lui a pas
même érigé une statue. Ce qui indignait Bovy en 1838 ÇÈ)
et de Gerlache en 1843 (3) est encore vrai. Le modeste monu-
« Le clergé liégeois, en 1G30 fsicj, supplia le pape de proclamer la sainteté de K(A-
gerCsicJ; après examen (sic), celte demande l'iil rejclée. La justice de l'Église fut,
en ce jour, d'accord avec celle de l'Histoire. »
Je ne me sens pas le courage de plaindre l'Eglise d'avoir manqué cette uniijue
occasion de mériter les compliments d'un historien aussi exact.
(1) Y. ci-dessus, p. 346.
(2) Bovy, Promenades historiettes dans le pays de Lièi/c, t. II (183!)), p. 20.
(3) <c Notger n'a pas de monument dans la ville qui lui doit huit. « Do Gerluclir,
Histoire de Liège, 3^ édition (1870), p. iS.
VIE l'HlVÉE ET MOUT DE XOTGEU. 3oO
mont que lui a ilressé on l8i).'J, dans les cloîtres de Suint-
Jean, le clianoine Meyers, ancien curé de la paroisse, n'est
pas fait pour payer la dette de la postérité.
Je voudrais me persuader que j'ai élevé à ce grand homme
un monument [)lus durable. Je n'ai pas la présomption de
le croire dclinitiC, mais, tel qu'il est, j'espère qu'il pourra
servir de point de départ aux travaux des historiens futurs.
CONCLUSION.
Notger est une des plus remarquables figures du X'' siècle.
Dans cette série de prélats qui furent à la fois des hommes
d'Etat distingués et des pasteurs d'àmes dignes de leur
mission, il occupe un des premiers rangs. La politique civi-
lisatrice des empereurs de la maison de Saxe ne connut pas
d'instrument plus intelligent. Quatre voyages en Italie à leur
service et d'innombrables séjours à leur cour attestent
combien ils l'estimaient et combien peu ils se passaient de
lui. Ils n'eurent pas de serviteur plus fidèle; il sauva le trône
d'Otton III, il fut le négociateur de la paix entre Henri II et
le roi de France; on le trouva toujours sur la brèche quand
il s'agit de défendre leurs intérêts, et c'est en grande partie
à lui qu'est dû l'airermissemcnt du pouvoir impérial dans
nos provinces.
Prince-évcquc de Liège, il a créé sa principauté. Sans
guerres, sans intrigues, il a acquis un domaine considérable,
comprenant des villes, des abbayes et deux comtés entiers.
Il a organisé le gouvernement de ce tout. Arrachant et plan-
tant, selon l'expression de son biographe, il a détruit les
chàteaux-forts et édifié les villes. Justicier sévère, il n'a pas
reculé devant les mesures de ré[)ression énergiques quand
elles lui semblaient réclamées ])ar le salut de son peuple, et
il a légué à son successeur un Etat i)aisiblc et heureux.
Il n'a ])as borné sa tache à assurer la sécurité et le bicn-
ctre de son j)euple ; il s'est préoccupé aussi de sa vie intel-
lectuelle. Son (ouvre scolaire est une des plus belles qu'il y
ait dans l'iiistoire. Grâce à lui, les écoles de Liège ont été
des pépinières d'hommes émincnts ; leur renom s'est étendu
au loin ; de toutes parts on est venu lui demander, soit des
CONCLUSION. îio7
c\ rqucs, s<;i!: cîos jjroresseurs, et, par l'influence de ses dis-
ciples, qui coiilinuaicnt au loin son enseignement, il est
devenu l'un des éducateurs de llùirope. La première liisloire
ilu pays de Liège a été écrite sous ses auspices, on pouri'ait
dire sous su dictée. Il a rempli ce pays de livres précieux
et d'objets d'art, et, uieltant lui-iuénie la main à la besogne,
il s'est fait le collaborateur de ses éeolàtres, dans leurs
classes comme dans leurs cellules d'écrivains.
Pour juger de ce qu'il a fait pour sa principauté, il sullit
de voir ce qu'il a fait pour sa cité. Il en a été le second l'ou-
dateur; il y a tout créé ou tout renouvelé. La cathédrale avec
ses dépendances, quatre églises collégiales nouvelles, deux
paroissiales, les cloîtres, le })alais, l'hospice, l'enceinte for-
tilîée, tout y est de lui. Avant lui, Liège n'était qu'une
bourgade; après lui, elle prit rang parmi les grandes villes.
Ce grand civilisateur, ce puissant manieur d'hommes fut
une âme profondément religieuse. Regardant les choses
temporelles du point de vue de l'éternité, il ne s'est pas laissé
absorber par les préoccupations du siècle : le salut de son
âme est resté son affaire principale. Il joignait la sainteté au
"énie. Il n'v a i»as une tache sur sa robe de prêtre, il nv m
]jas une souillure sur sa ré])utation d'homme d'Etat. Son nom
est une des plus ])ures gloires de son pays d'adoption, et un.
des plus grands de l'histoire de Belgique.
4
ADDITIONS ev;: CORRECTIONS.
P. 2. Sur les évèques de l'époque ottonicnne, il faut lire
riniportant témoignage du Vita Meinwerci, c. 192, p. 151 :
lUiiis qiioque tenipuris opiscopi sapicntià et scientJà pracdili, subjcctoriini
profcotibus continue erant dediti, scoimdas iniporii partes sancte et juste
adjuvantes, sacerdotii rigoreni nullatenus relaxantes. Intoi' quos vitae
nici'ilo eniinebat Treverensis lur'îropolis, e.\(iuà priniuiii sonus evangolicao
praedioationis intonuit parti bus Teutonicis, Meingoz et Poppo, Coloniensis
(IuO(|ao HorilK'i'tus et Pibgrinus, Mngunticnsis eecJcsiae Willigisus et
Erchanbaidus, Arilio et Bardo, Partcnopolitanao id est Magtholiui'gonsis
(Jero et Hunfridus, Hronicnsis l'iuiwanus, Trajeetensis Ansfridus et Alhal-
baldus, Mimigardefordensis Thiedericus et Sigifridus, Osncbruggensis Thiet-
marus, Hiidonesheiincnsis Beriiwardus et (lodehai'dus, Mindensis Sil)crtus
et lii'uno, Hurgliardus Woi'iualicnsis, studio suo in collcctione eanonum in
Ecclesià laudabibs,Werinliar(lus Argentinae civi^atis, Meinhardus et [îruno
Wirziburgensis, et alii quamijlures pontificii dignitale vcnerabiles, sancti-
tate iniconiparalMles, quoi'uiu nieritis adeo illo in ienipnir lloi-uit Eeclcsia.
ut non sit hodic aliqua, fpiae iiolns ojus lemporis non poi'îondat moruni
nieritorum insignia.
P. 10, Nul, à ma connaissance, n'a mieux apprécié que MoU
l'iniluence de saint Rrunon sur les prélats sortis de son école ;
les paroles suivantes (Kerkgeschiedenis van Nedevland çôér
de Herçorming-, t. I, p. 27G), trouvent leur pleine application
en ce qui concerne Notger :
Zoo kon het geschieden, dat uit de l<\ve(^i<elijigon van Bruno, waar-
van vclen door keizcr Otto en zijne jiaaste opvoJgers op de l)isschopszctc]s
van liot duitsehe rijk werden geplaatst, eono eigenaardige soort van geeste-
lijken voor-kwaain, prclaton die, hoezecr sonitijds doordrongen van do
bowusting hunner lioogc rocping voor de kork, zicli ccliter uitnoniond
lieioondcn voor de moeijiHjkste staatsanibten; mannon die van het altaar
naar het slagveid togen, van het kapittel naar de rijksvcrgadering; praktische
naturcn, (he niet allcen korkon en kloostcrs stiehtten, niaar ook torons en
\vallen tôt verdediging van luni geijied, don handc^l bovordcrden en don
akkerl)ouw opbeurden iiiet be\vondeJ•ens^vaardig lu'leiii.
P. 14, dans la note de la page précédente, où il est parlé
de Clovis III, on a imprimé à tort, dans l'antépénultièjue
ligne, Cliildéric II au lieu de Clovis III.
360 ADDITIONS ET CORRECTIONS.
P. 15. La donation de Lobbes à l'église de Tongres-Liège, par
l'empereur Arnoiil, n'est pas de 888, mais diilo novembre 889.
Cf. Boelimer-Mûlilbacher, Regesta Imperii, I, 1783, où cepen-
dant il sest glissé une erreur : l'éditeur corrige à tort le nom
de l'abbé Ilartbert (sur lequel voir ci-dessus p. 327) en celui
de l'intrus Hubert (sur lequel voir ci-dessus p. o2). L'acte
est dans Miraeus-Foppens, t. I, p. 650.
P. 18. En écrivant au sujet de saint Hubert : Jus civile
oppidanis tribuit, — — — libram panis, libram vini mo-
diumque, quae nobiscum persévérant usque liodie, sapienter
constituit, Anselme se souvient peut-être des paroles du
Capitulare Suessioniciim de 744, c. 6 (Boretius, p. 30) : Et
per omnes civitates legitimus foras et mensuras faciat (unus-
quisque episcopus) secundum habundantiam temporis.
P. 23, note 1. Il faut rapprocher l'acte de Henri II don-
nant un comté «à Meinwerc de Paderborn, « eâ ratione ut nec
ipse Meinwercus episcopus nec aliquis successorum suorum
ullam potestatem liaberet alicui suo militi vel extraneo eundem
comitatum in beneficium dandi, sed ministerialis ipsius
ecclesiae, qui protemporefucrit, praesit praedicto comitatui ».
Bresslau-Bloch, DH. Il, p. :3G2. Cf. Vita Meinwerci, c. 172,
p. 145.
P. 27. Ajoutez aux noms cités celui deWalcher de Cambrai
(1093-1101) : « Hic multa praeclare gessit, castella atque muni-
cipia multa Cambrisiacum et civitatem opprimentia viriliter
diruit ». Chronicon Sancti Andreae, III, 18, p, 544.
P. 53, note 1. Le jugement de Folcuin, qui peut paraître
excessif, est confirmé et bien motivé par le Gesta epp. Cani.
I, 15, p. 531, qui apprécie avec la même sévérité les abbés-
évêques Francon, Etienne, llicliaire, Hugues et Farabert.
P. 05. Le manuscrit 495-505 de la Bibliothèque Royale de
Belgique (cf. Van den Gheyn, Catalogue des Manuscrits de
la Bibliothèque Royale de Bruxelles, t. IV, p. 3) écrit au X*
siècle ou dans les premières années du XP, contient, fol.
215''-216, la lettre formée par laquelle Notger recommande
son clerc Rothard qui vient d'être nommé évêque de Cam-
brai, à son métropolitain l'archevêque de Reims, Adalbéron.
Ce document est daté du 11 des nones (4 avril) d'avril 980,
AiibirroNi^ i:t coniiECTiONs. 301
indiclion 8. On eu trouvera le le\le ci-dessous, ù rup[)eudicc
VII, Catalogue des actes de Xotger, mais pour no pas
euconiJjrer ce dernier, je crois devoir présenter ici les obser-
vations que me sut^gcre le document notgcrien.
Il s'écarte des types qu'on trouve dans de Rozièrc, Recueil
général des formules usitées dans l'empire, pp. HOÎ) et sui-
vantes, ainsi que des s[)écimcns fournis par les lettres for-
mées adressées à Francon, évètfue de Liège. (V. Al^"" jNlon-
cliamp, Cinq lettres formées adressées à Francon, évèque
de Liège, BARLi, 1903, pp. 421-431). Selon la formule ordi-
luiirc, les évaluations numériques de l'ensemble desquelles
devait résulter le chiffre total placé à la fin de la lettr-e for-
mée devaient comprendre, ajirès les nond^rcs représentés
par les lettres grecques II = 80. Y = 400, A -= 1, Il -= 80;
total : oGl, ceux qui représentaient a) la valeur immérique
en grec de la première lettre du nom de l'expéditeur; h) celle
de la seconde lettre du nom du destinataire; c) celle de la
troisième lettre du nom du porteur; d) celle de la quatrième
lettre du nom de la ville épiscopalc de l'expéditeur; e) celle
de lindiction.
Ces règles produisaient, dans le cas présent, la combinaison
NDTD VIII = '50 -f 4 + 300 + 4 - 3G6,
qui, ajoutée à la somme oC»! des quatre lettres ci-dessus indi-
quées et à la somme 90 formée par la valeur numérique des
lettres d'AMHN, donnerait un total de 102G, alors que la
lettre formée de Notgcr ne donne qu'un total de OGl. Le
texte lui-même a soin de nous montrer comment procède
l'auteur : au-dessus de toutes les lettres qui entrent en ligne
de compte, on a eu soin de placer leur valeur numérique, à
savoir :
A, première lettre du nom d'Adalbéron = 1
r, (^ R latin) j)remière lettre du nom de RoUiard -^ 100
rs', première lettre du nom de Notger = oO
P, première lettre du nom de Reims (en grec) = 100
L, première lettre du nom de Liège = 30
K, ju'emière lettre du nom de Candirai (en grec) = 20
3ÔÎ
;»()2 ADMITIO.NS ET COUHKCTIONS»
Ce c-lii!Tre, plus celui Je oGl et celui de 99, nous donne le
total de i>r>I ({ui est indique*, en cdet, à la fin de la lettre for-
nu;e. Vn d'autres termes, au lieu de prendre respectivement
la 1"', la 2% la 3" et la 4^ lettre des noms de Texpcditeur, du
destinataire, du porteur et de la ville épiscopaîe de rexpé-
diteur, en y ajoutant le cliillre de Tindiction, on a pris la
])remièrc lettre de cliacun de ces noms, plus la première du
nom de la ville épiscopaîe du destinataire, et on a omis le
chiilVe de l'indiction. On voit cjue la cryptographie des lettres
formées variait selon les temps et les lieux.
P. 81 infra. M. F. Lot, dans ses Études sur le règne de
Hugues Capet, p. 11, dont je n'ai pu avoir connaissance
qu'après l'impression de ce volume, émet l'idée que la lettre
de Gerbert qui porte dans l'édition de J. Havet le numéro 182
]>ourrait bien être adressée à Xotger. Cette conjecture est dilli-
cile à contrôler. La lettre ne porte pas de nom de destinataire
et on ne sait au nom de qui elle est écrite; il semble qu'elle
soit adressée à un prélat, voilà tout, et la date daoùt-
septembre que lui donne Ilavet ne repose sur aucune preuve
positive. « Je songe, écrit M. Lot, c[ue ce destinataire, lequel
est un étranger (?) et un évoque, pourrait bien être Notger.
Sa qualité d'évéque de Liège le mettait en relation (cf. lettre
31) avec Charles, duc de Basse- Lotharingie [qui semble
désigné dans la lettre sous l'initiale K], dont le domaine
s'étendait de Liège à Bruxelles, et le disposait peut-être en
sa faveur. Cette attitude ne surpendrait pas de la part de ce
]>crsonnage jadis ])artisan de Henri de Bavière (Derniers
Carolingiens, p. 143) ». Cf. ci-dessus, p. 121, note I, oîi j'ai
infirmé l'argument que M. Lot croit avoir trouvé en faveur
de son hypothèse qui fait de Notger un partisan de Henri de
Bavière.
P. Si, note 10. Fisen, I, p. 154, induit en erreur par le
]iassage du Viia Notgcri, qu'il prend d'ailleurs, avec tout le
monde, pour l'œuvre de Gilles d'Orval, se donne beaucoup
de mal pour concilier ce témoignage avec l'instoire. « Extra
dioecesim etiam exeruit se ejus religio, constituto Wilikae
ad Rhenuui ex adverso Bonnae sanctimonialiuin monasterio,
quemadmodum constare testatur Aegidius e commcntariis
Annrrio;
i;r (::('»i;r.r:(:rroxft. 3(i^'>
cjusdem p;n-l]ienonis pubîicà iule c(ni.sigiKiliri. Hodie uihil
('iusinoili c uionasterii liibulario poluil cj-iii. Nam ({iioil
lial)flui' OUoiiis rcscriptum hoc soliini inc'.icat eoeiiobium
illiul auto conclituiu, jam Nolgci-i alioi'unuiue praesuluin ac
j)riuc-ipuiu eonsilio ab Oltone l'uisse (•onCu'iiialuin. Nisi inalis
Noli;erinn, qui puoritiac i-egiac lulor i'iierat, OUone jaiu in
ItaîiaDi prolecto, Imperii vicariiun l'iiisse, càque inslruclviui
aufloi'ilatL', ^^'ilikae ({uidpiam conslituisse ».
P. 1U8. Je nie suis trompé ou idcnliliant le Souvcrain-Ponl
nxcc le Ponl «.les Arelies. Il est assez diliicile de savoir au
juste ce qu'était le Souveraiu-Poiit, mais il est certain i\n"d
ne doit pas être conlbndu avec l'autre. V. là-dessus Th.
Oobert, III. pp. 0-4 et suivantes.
P. 193. L'église cathédrale de Liège célèbre tous les ans,
le 'iO octobre, l'oliicc double majeur de saint Gaprais, et ce
culte y est plus ancien que le XX'l" siècle. Grâce au lien éty-
mologique établi entre Caprais et Caprimons, l'histoire de
la Iranshition de ce culte de Chèvremont à Saint-Paul, bien
(]ue postérieure à Jean d'Outremcuse, a passé néanmoins
dans le bréviaire de Liège. Voici comment, dans ce bréviaire,
se terminent les leçons consacrées à saint Gaprais :
lUijus claris.-iini iiiiu-tyris vcnoratio Capi'imoiilanis ai)a(l l^'huronos ciliiu
celélii'iTima fuit, teinplo in iilins hoiioreni ihidoin licdicaîo; vcrnm arec solo
hMT.is por Xotgcraiii antisUlciii orailicatà, is ciilliiiii Laalu luai'tyri (l'iiitiiin ail
hasilicain saneti Pauli Leodii, laui recoiis oreclaiii, l'oligioso transforendimi
riu'avit : eajus rei gostao ineiuoriam, i!iai'):-niii Iraditioiic accoplaiii, solouuii
nllii-in cl poster] sei-varc iiitunfur.
P. 242, note 2. Il est à remarquer que la ville de Liège ne
possède pas une seule abbaye de l'emmes sous le pontilicat
de Notger, alors qu'à la même é[)oque on en rencontre deux
à llatisbonne : Obermûnster et Niedermûnster (Vila s. Wolf-
gang-'i, c. 17, p. ol33) et une à Toul (Vita s. Gerardi, c. o,
p. 494), C'^ sont, si je ne me trompe, les recluses et les
béguines qui, au moyen-àge, représentent les plus anciennes
l'ormes de la vie religieuse chez les femmes de Liège.
P. 330. Il eût fallu dire quelques mots de la numismatique
notgérienne, si l'on pouvait prendre au sérieux ce qu'en a
écrit le comte de llenesse-Breidbach dans son Histoire nainin-
3Gi ADDITIONS KT COKlîKCtiONS.
maliqiie de l'é\>cché et principaiiic de Liège (1831), pp. 2-o,
y compris lu première de ses i)lanches. Mais, des monnaies
décrites, la plupart sont de Raoul de Zahrini^en, et celle qui
porte le nom de Notg-ei'iis est fausse. Les [)lus anciennes
monnaies liégeoises à elîigie épiseopale sont de Réginard.
La monnaie frappée par Notger a donc porté relSigie impé-
riale : il n'en serait pas moins intéressant de l'étudier, s'il
existait des pièces qu'on put attribuer avec certitude à
Notger. Mallieureusement, les plus anciennes monnaies
liégeoises à elîigie impériale ne sont que de Henri II (1002-
1024), et Notger n'a régné que jusqu'en 1008. Au reste,
comme le dit M. le baron de Cliestret, à qui j'emprunte ces
renseignements, « la série épiseopale liégeoise, par son an-
cienneté, sa suite non interrompue et la richesse de ses
premiers types, n'a pas de rivale en Belgique. Mieux que
cela : durant les XF, XIP et XIIP siècles, nous osons allir-
mer qu'elle est sans égale dans aucun pays ». Xamismatlque
de la principauté de Liège et de ses dépendances, MCAltli,
t. L (1890), p. 4.
TABLE DES NOMS PROPRES
CITÉS DANS l'ouvrage
Aclalbéron , archevêque de
Reims, 27, 71, 72, 74, 78,
79, 85, 88, 186.
Adalbéron II, évêque de Metz,
27.
Adalbert (saint), évêque de
Prague, 98, 99, 102, 165,
196, 239, 244, 290.
Adalbold, évêque d'Utrecht,
264, 265, 284, 297, 299.
Adalelm, archidiacre liégeois,
227.
Adélaïde, impératrice, 57,80,
82, 90, 97, 224.
Adeliu,v. Vie de saint Addin,
Adelman, 276, 277, 288, 297.
Adeltrude (sainte) de Wiuters-
hoveu, 233.
Adige (F), tieuve, 96.
Adrien (saint) de Wintersho-
ven, 233.
Agilfrid, évêque de Tongres-
Liège, 15.
Airs (rue des), v. Liège.
Aix-la-Chapelle, 11,51,54,57,
62,63,64,67,08,85,90,92,
94, 99, 100, J07, 108, 109,
112, 149, 152, 154, 184, 185,
188, 199, 238, 239, 251.
(Yais-le-Grain), 297, 308,
309,310,312,316,319,321.
L'église Notre-Dame, 152,
238, 308, 309.
Aix-la-Chapelle (le concile d'),
159.
Albéric, patrice de Rome, 31.
Albert, archidiacre liégeois,
227.
Albert, comte de Namur, 119.
Alboin, comte de Maestricht,
21.
Albold, archidiacre
227.
Alcuin d'York, 273, 289.
Aldeueyck, monastère, 16, 123
Alétran, abbé de Lobbes, 53,
253.
Alger, écolâtre de Saiut-Bar-
thélemy, à Liège, 281, 288.
liégeois,
366
TABLE DES NOMS PROPRES
Allemagne, 1, 2, 3, 6, 7, 8, 9,
21, 22, 28, 55, 63, 68. 71,
72, 76, 80, 81, 90, 92, 93,
99, 102, 106, 107, 175, 185,
244, 245, 254, 289, 307, 310,
316, 322.
Allemands (les), 44, 106.
Alpes (les), 87, 99, 100, 102,
239, 296.
Alsace (1'), 111.
Amalgisile,jugede saint Lam-
bert, 126.
Amand (saint), évêque de
Tongres, 233, 236, 237. —
V. Vie de saint Amand.
Amautius (saint), de Winters-
hoven, diacre, 233.
Ambroise (saint), évêque de
Milan, 273.
Animer (1'), rivière, 106.
Ammon, avoué de Liège, 67.
Andernach, 84.
Angelico de Fiesole, 319,
Angelram, abbé de St-Riquier
eu Picardie, 121.
Angleterre (1' ), 217, 297.
Angio-Saron (un), signant B,
256.
Annales de Hildesheim (les),
35, 37.
Annales de Lohhes (les), 43,
87.
Ans, 167.
Ansbert, évêque de Cambrai,
25.
Anselme (le chanoine), chroni-
queur liégeois, 35, 39, 44,
47, 48, 141, 150, 151, 186,
188, 190, 195, 198,199,211,
247, 248, 255, 261, 265, 266,
297, 298, 350, 351, 352.
Ansfrid, comte de Huy, 117.
Ansfrid (saint), évêque d'LT-
trecht, 3, 80, 84, 95, 242,
243.
Anson, moine de Lobbes, 253.
Ansterus, abbé de St-Arnoul,
à Metz, 305.
Anvers, 169.
Aquilée, 88.
Arator, poète latin, 273.
Arches, aujourd'hui Charle-
ville, 15, 27, 123.
Ardenelle, 90.
Ardenne (T), 13, 27, 218, 231,
282, 303. - V. aussi Clodefroi
d'Ardenne.
Ardevoor, 119.
Ardouin, roi d'Italie, 106.
Ai^eudonck, 11, 12.
Argenti, 40.
Ai'istote, 281.
Arles, 21.
Arnoul Berthoud, avoué de
Malines, 181.
Arnoul de Carintbie, roi d'Alle-
magne et empereur, 6, 15,
52, 201.
Arnoul, comte de Flandre,
110.
Arnoul, comte de Hainaut, 61,
65, 187.
Arnoul, duc de Bavière, 134.
Arnoul d'Oudeubourg (saint),
341.
Arnoul, archevêque de Reims,
88, 90, 92.
Arnoul, seigneur de Rumigny,
240.
Ai-ras, 351.
Artaud, archevêque de Reims,
184.
Athènes. Le Pécile, 318.
Athènes du Nord (P), 297.
Athéniens (les), 318.
Augsbourg, 106, 107, 134, 244.
V. Ulric (saint), Sigefroi.
Augustin (saint), évêque d'Hip-
pone, 273, 278.
TABLE DES NOMS PROPRES
367
Aulne, abbave, 54.
Aulu-Gelle, 273.
Aurillac, v. (îerbert.
Autun, 199.
Aventin {Y), 98.
Avezate, 243.
Avieii, poète latin, 271.
Avroy, v. Lié!j:e, 168.
Aymou, v. Ha y mon.
Azelin de Tronchiennes, fils
naturel de Baudouin de Flan-
dre, 96.
Babylone (l'irapasse), v. Liège.
Baldéric I, évêque de Liège,
29, 30, 53, 254.
Baldéric II, évêque de Liège,
119, 157, 1(50, 191, 197,203,
298, 320, 321. Y. Vita
B aider ici.
Baldéric, comte, 318.
Baldéric, marchand liégeois,
218.
Bamberg, 112, 296, 297.
Barse (v. Wautier de)
Barvaux-en-Coudroz, 118.
Basse-Italie, 101.
Basse-Saxe, 326.
Bastogne, 11.
Baudouin, archidiacre liégeois
227.
Baudouin IV, comte de Flandre
26, 96, 110, m, 112, 113.
Baudouin, évêque d'Utrecht, 95
Bauvechain, 119.
Bavai, 64, 215.
Bavarois (le), v. Henri, duc
de Bavière.
Bavière (le duché de), 80.
Bavon (saint), de Gaud, 12.
Bayeux, v. Eudes.
Béatrice, duchesse de Lor-
raine, 68, 80.
Béda le Vénérable, 273.
Belges (les), 81.
Belgique (la), 11, 58, 177, 237,
357.
Belgique orientale (la), 14,302.
Bénévont, 104.
Bennou, évoque d'Osnabriick,
305, 306.
Benoit (saint) de Nursie, 174.
Benoîte, tille de saint Ansfrid
dX'trecht, 242.
Bérenger, évêque de Cambrai,
25, 246.
Bérenger de Tours, 288.
Berg-op-Zoom, 11.
Bernard, évêque de Gaëte,40.
Bernard, seigneur féodal en
Porcien, 27.
Bernier, archidiacre liégeois,
227.
Bernward (saint), évêque de
îlildesheim, 3, 82, 103, 130,
267, 317, 322, 326, 343.
Berthold, archidiacre liégeois,
227.
Berthoud, v. Arnoul.
Béséléel, 306.
Bessling, 13.
Biesmel (le), ruisseau, 176.
Binche, 58.
Binckom, 118.
Blois (V. Eudes de)
Bodon, archidiacre liégeois,
227.
Boèce, 273.
Bois-et-Borsu, 120.
Bois-le-Duc, 11.
Boniface (saint), archevêque
de Mavence, 3,
Bonn, 30", 42, 43, 44.
Boppard, 90.
Borcette, 11, 316.
Bornival, 12.
Boson, archidiacre liégeois,
227.
368
TABLE DES NOMS PROPRES
Boson, evêque de Mersebourg,
39
Boiiiilon, 11,331.
Boulogue-sur-mer, 301.
Boussoit-sur-Haine, 26, 58, 59,
60.
Bûvou, archidiacre liégeois,
226, 227. (Deux person-
nages de ce nom).
Bovy (le docteur), 354.
Brabant(le), 59, 118, 211.
Brabant septentrional (le), 11.
Brabant (les ducs de), 182,
197, 203, 204.
Braine-le-Comte, 86.
Braives, 118.
Brème, 134.
Breuner (le col du), 96, 106.
Brisach, 76, 77, 78.
Britte, 243.
Brives, 301.
Brogne (abbave Saint-Gérard
de), 84, 91,' 123.
Brugeron (le comté de), 117,
118, 119, 123, 127, 128.
Bruges, 169.
Brunengeruz, v. Brugeron.
Brunon (saint), archevêque de
Cologne, 2,9, 10, 11,26,28,
29,38,49,83,244,247,252,
253, 254, 257,273, 290, 293,
310. 342.
Brunon, archidiacre liégeois,
227.
Brunon, v. Grégoire V, pape.
Brusthem, 218.
Bruxelles (la rue de), v. Liège.
Burchard, évèque de Worms,
106, 268, 289.
Burstàdt, 76.
Butso, chevalier liégeois, 202,
Buzin (Verlée), 118.
Calabre (la), v. Léon de Cala-
bre 256.
Cambrai 10, 22, 24, 52, 59,
65, 81, 83, 89, 94, 95, 96,
112,114, 125, 139, 173,174,
187, 199, 209,245,259,267,
281,397, 317, 351. V. Dodi-
lon, Erhiin, Gérard, Ro-
thard, Theudon.
Cambrésis (le), 66, 110, 139.
Campine (la), 41, 59, 225, 303.
Canigou (v. Mont-Canigou).
Canterbury, 256.
Capella (v. Martianus).
Capitole (v. Sainte-Marie).
Capoue, 104.
Carafa, nonce, 353.
Carloman, roi des Francs, 19,
49, 52.
Carnéade, 281.
Carolingiens (les), 14, 28, 125.
Carolingiens de ïVance (les), 6.
Carolingiens d'Outre-Rhin(les)
6.
Cassien, 273.
Cassiodore, 282.
Caton (les distiques de), 271.
Celle, 123, 341.
César (désignation de Tempe-
reur), 81.
Charlemagne, empereur, 3, 6,
14, 15, 20, 63, 102, 107, 133,
137, 211,212,226,231,251,
253, 269, 287, 300, 308,309,
310, 317, 327,342,346.
Charles, duc de Lothier, frère
du roi Lothaire, 61, 62, 72,
74, 75, 81, 90.
Charles - le - Chauve, roi de
France, 26, 52, 177, 180.
Charles-le-Gros , empereur ,
14, 15, 19, 23, 127.
TABLE DES NOMS PROPRES
369
Charles -le -Simple, roi de
France, 15, 16, 21, 50, 181.
Charles Martel, duc des
Francs, 19, 196.
Charleville (Arches), 15, 27.
Charpeigne (le pays de), 15.
Chartres, 258, 259, 263, 264,
276, 277, 278, 285, 288, 295,
296. V. Fulbert.
Château-Neuf, v. Chèvremont.
Chauinont, 119.
Chauvency, v. Gautier).
Chelles, 92.
Chemin vert (le), 215.
Chéravoie (rue), v. Liège.
Chèvremont (le château de),
Novimi Castellum, 26, 48,
49,50,51,85, 185, 186, 187,
188, 189, 190, 238, 354.
L'église Sainte-Marie, 49.
Chiers (la), rivière, 26, 67, 91.
Childèric II, roi des Francs,
13, 233.
Chimay, 11.
Chiny, 28.
Chrodegang (saint), évêque de
Metz, 12, 199.
Chronique des évéques de Ton-
(jres, 268, 335.
Clirysippe, 281.
Chrysostome (v. saint Jean).
Chrysostome (v. Pierre).
Cicéron. 273,281.
Ciney, 123.
Clef (rue de la), v. Liège.
Clovis I, roi des Francs, 14,
133.
Clovis III, roi des Francs, 13,
16.
Clunisiens (les), 246.
Cluny (l'abbaye de), 245, 281.
Coblence, 216.
Cologne, 25, 30, 63, 64, 67, 70,
79, 84, 103, 106, 108, 133,
199,215,216,217,223,224,
225,239, 244, 253, 254, 264,
284,285,307,310,311,316.
v.Bruuon, Evergise, Géron,
Séverin, Warin, évoques;
Raimbaud, écolâtre.
Condroz(le), 27, 118.
Conrad, duc de Franconie,76.
Conrad, duc de Lotharingie,
29 109.
Constance, 106, 134.
Constantin, empereur, 316.
Corbeek-Dyle, 118, 119.
Corbie, 327.
Cosmas de Prague, 299.
Cosme (les saints Cosme et
Damien), 157.
Coucy, 184.
Crantor, philosophe grec, 281.
Crémone, 97, 99.
Crescentius, rebelle romain,
87.
Cugnon (l'abbaye de), 334.
Dagobert I, roi des Francs, 236.
Damien (saint), v. Cosme.
Damme, 216
Daniel, fondeur à Lobbes, 173.
Danube, (le), fleuve, 107.
JJestroif (le), v. Liège.
Deutz, V. Rupert.
Dinant, 123, 125, 170, 210,
211, 214, 215, 216, 327.
Dodilon, évêque de Cambrai,
134.
Dodon, domestique, 136.
Domitien (saint), évêque de
Tongres, 12.
Donat, grammairien latin, 271 ,
272.
Dortmund. 109
Duisbourg, 84, 107.
Durand, évêque de Liège, 33,
122, 197, 200, 262, 297.
370
TABLE DES NOMS PROPRES
Diirfoz, château, 26.
Dyle (La), rivière, 118, 119.
E
Eaque, 293.
Ebbon, archevêque de Reims,
134, 326.
Eburons (les), 11.
Eeckeren, 11.
Egbert, archevêque de Trêves,
2, 70, 71, 78.
Egbert, écolâtre liégeois, 264,
271, 274, 290, 293, 295, 298.
Eichstaedt, 3.
Eloque (saint), à Waulsort,
240.
Enée, 292.
Englebert de Saint-Laurent,
286.
Eutre-Sambre-et-Meuse (1')
228.
Eracle, évêque de Liège, 22,
30, 41, 42, 43, 46, 47, 48,
53, 54, 120, 128, 137, 138,
143,147, 148, 149, 151, 162,
173, 197,201,232,235,251,
254, 255, 256.
Erard de la Marck, évêque de
Liège, 163.
Erembert, abbé de Waulsort,
241, 324.
Erfurt, 61.
Erluin, évêque de Cambrai,
96, 97, 100, 107, 110, 111,
112, 297.
Erluin, abbé de Gembloux et
de Lobbes, 53, 86, 95, 299,
342.
Ermin (saint), abbé de Lobbes,
253.
Erstein, 111.
Erinnyes (les), 293.
Escaut (F), fleuve, 59, 110,1 12.
Espagne (1'), 217.
Ethelgar, archevêque de Can-
terbury, 256.
Etienne, évêque de Tongres-
Liège, 21, 158, 160, 181,
232, 259,282, 289.
Etienne, comte en Ardeune,
28.
Eudes, évêque de Bayeux, 281 .
Eudes de Blois, 85.
Eudes de Vermandois, 66.
Eugène (saint) de Tolède, 178,
273.
Eupen, 11.
Europe (F), 296, 302, 345, 357.
Europe occidentale (Y), 309.
Everger, archevêque de Colo-
gne, 224, 225.
Eythra, 76.
Fabien (saint), martvr romain,
105, 153.
Falaise, 217.
Falcalin, moine de l'abbaye de
Saint-Laurent, 268, 284,
289.
Falcon, évêque de Tongres-
Liège, 223.
Famenne (la), 28, 118.
Farabert, évêque de Tongres-
Liège, 29, 53, 252.
Ferdinand, prince-évêque de
Liège, 353.
Féronstrée (la rue), v. Liège.
Feuillien(saint), abbé de Fosse,
177, 293.
Fiesole, v. Angelico.
Fisen (le P. ), historien liégeois,
37 38 352.
Flandre (la), 25, 59, 111, 112,
113, 114, 182, 232, 304.
Y. Arnoul, Baudouin.
Flavigny (v. Hugues de).
Fleurus (le doyenné de), 230.
TABLE DES NOMS PROPRES
371
Flodiims, doyen dans l'Entre-
Sainbre-et-Mense, 228.
Floi'hert (saint), évô(|ue de
Tougres-Liège, 158, 234.
Florennes, 214, 214.
Folcmar, évêqne d'Utreclit, 69.
Folcuin, abl)é de Lobbes, 53,
54, 89, 131, 171, 172, 173,
174,230,241,253,267,313,
326, 350.
Foraunau, abbé de Waulsort,
240.
Fosse, 15, 61, 120, 123, 177,
180, 182, 190,211,214, 230.
rue Thée-Dinant, 180. V.
Hellin.
Foullon (le P.), historien lié-
geois, 44, 352.
Foulques, archev. de Reims,
134.
Fragnée, 347.
Fraiture-en-Condroz, 118.
Francfort-sur-le-Mein, 80, 88.
France (la) 6, 7, 21, 44, 49,59,
61, 62, 63, 64, 65, 67, 71,
72, 73. 74, 77, 78, 79, 80,
90, 91, 93, 111, 146, 185,
316, 356, V. Histoire litté-
raire.
Frauchimont (le marquisat de),
124.
Francon, écolâtre liégeois,
209, 269, 284, 289, 299.
Francon, évêque de Tongres,
15,21, 28,52, 155,158,201,
252.
Franconie (la), 107. Y. Con-
rad.
Francs (les), 70,76, 211.
Frangerus, maïeur de Win-
tershoven, 234.
Frédéric, archevêc|ue de Colo-
gne, 217.
Frédéric (saint), archevêque
de Mayence, 244.
Frédéric, moine, 305.
Frise (la), 80, 84, 242.
Fulbert, évèque de Chartres,
244, 258, 285, 296.
Fumai, 120, 154.
G
Gaëte, 40.
Gand, 26, 58, 59, 60, 67, 112,
113, 114, 169,233,235,329,
333, 336, 337, 338. V. Saint-
Bavon.
Gandersheim (abbaye de), 96
(où Ton a imprimé a tort
Gandenheim), 103.
Garnier, comte, 58, 61.
Gascons, (les) 44.
Gaule (la), 72, 297, 300.
Gaule septentrionale (la) 64.
Gautier de Chauvency doyen
du chai)itre de Saint-Lam-
bert, 160.
Gedinne, 240.
Geilon, évêque de Langres,
134.
Gélase I, pape, 196.
Geldrad, archidiacre liégeois,
227.
Gelinden, 120.
Gembloux (abbaye de), 53,
120, 123,216,241,268,295.
V. Erluin, Richer, Sigebert.
Gengoul (saint), 240.
Genville, 119.
Gérard, comte, 21.
Gérard, évêque de Cambrai,
156, 315.
Gérard; (saint), évêque deToul,
3, 71, 244, 317.
Gérard, deux archidiacres lié-
geois de ce nom, 227,
Gérardrie (rue) v. Liège.
Gerbald, évêque de Tongres-
Liège,[251.
372
TABLE DES NOMS PROPRES
Gerbert d'Aurillac, plus tard
pape sous le nom de Silves-
trell, 39, 71,72, 73,74,77;
78, 79, 80, 85, 90, 91, 92,
93, 94, 95, 98, 100, 185,
247, 265, 284, 296.
Gerlache (de), historien, 354.
Germanie (la), 23, 306, 316,
317.
Germanie seconde (la), 11.
Germigny-des-Prés, 308.
Géron, archevêque de Colo-
gne, 42, 43, 224.
Gesta episcoporum leodiensium
335, 336.
Gilles d'Orval, chroniqueur lié-
geois, 113, 114, 151, 190,
245, 246, 248, 352.
Giselbert, évêque de Merse-
bourg, 39.
Gisell:)ert, duc de Lotharingie,
26, 29, 49, 50, 321.
Gisèle, fille du roi Lothaire,
11, 15, 120, 177, 178.
Gisilher, archevêque de Mag-
debourg, 66.
Gislebert, archidiacre liégeois,
226 227 .
Gladbach, 224, 225.
Glabbeek, 118.
Glain (la forêt de), 138, 167.
Gnesen, 102.
Gobert, quatre archidiacres
liégeois de ce nom, 227.
Godefroi, comte de Hainaut,
61, 65,78, 187.
Godefroi, duc de Brabant,119.
Godefroi de Verdun ou d'Ar-
denne, comte, frère de l'ar-
chevêque de Reims Adalbé-
ron, 71,74, 79, 81, 85,94.
Godefroi, chef normand, 177.
Godefroi, marchand liégeois,
218.
Godefroi IV, dit le Barbu ou
le Courageux, duc de Lothier
28.
Godehard (saint), évêque de
Hildesheim,3,307.
Godescalc, prévôt de Saint-
Lambert à Liège, 121.
Godescalc, frère de Nithard,
150, 151.
Godescalc, trois archidiacres
liégeois de ce nom, 227.
Godezon, archidiacre liégeois,
227.
Goslar, 326.
Gozechiu, écolâtre, 277, 278,
280, 288, 298, 297.
Grand-Rosière, 118.
Grégoire V, paj :e(Brunon),96,
97, 239, 247, 248.
Grégoire - le - Grand (saint,
pape), 273, 291.
Grégoire, frère de l'impéra-
trice Théophano, abbé de
Borcette, 316.
Grifon, frère de Pepin-le-Bref
et de Carloman, 49.
Grimberghe, 21 1.
Grimde, 118.
Grona, 66.
Gueldre (v. Henri de).
Guifred, prieur de Mont-Cani-
gou en Languedoc, 275.
Guillaume, archevêque de
Mayence, 2
Guillaume le Conquérant, 217,
281.
Gunther, archevêque de Salz-
bourg, 283, 297.
H
Hadalin, v. VU a Hadalini.
Haimon, v. Haymon.
Hainaut (le con;té de), 58, 60,
61, 64, 71, 2-J6, 227, 330.
Les comtes, 175, 183.
TABLE DES NOMS PROPRES
373
Halle (la), v. Liège.
Halmael, 217.
Haiiswyck (In porto (1<>), à Mn-
lines.
Harburc, 26.
Hai-<lulfus, notaire de Notger,
208.
Hariult", moine de St-Riquier,
341.
Hartbert, abbé de Lobbes,
327.
Hartgar, évêque de Tongres-
Liège, 21, 28, 162, 252.
Hasseline (la porte), v. Liège.
Hastière, 16.
Hastière (l'abbave de), 16,
123, 125, 181.'
Haute-Italie, v. Italie.
Haute-Sauvenière. v. Liège.
Haymou, (Haimou ou Aymon)
évêque de Verdun, 94, 199,
297, 306.
Hedikhuyzen, 154.
Hedwige, duchesse de Souabe,
316.
Heelu, (V. Jean van).
Heers, 120, 154.
Heerwaarden, 99, 120, 154.
Helbert, moine de St-Hubert,
282, 283.
Helbig Jules, archéologue, 320.
Hélène(saiute),v. Liège, Sainte-
Croix.
Heliin (l'abbé), 160.
Hellin, avoué de l'église de
Liège, 205.
Hellin de Fosse, 293.
Hemert, 243.
Henri, archidiacre liégeois,
227.
Henri I, roi d'Allemagne, 67,
175, 288, 318.
Henri II, empereur, 106, 107,
108, 109, 110, 111, 112, 113,
122, 149, 239, 296, 298, 356.
Henri III, empereur, 28, 39,
322.
Henri IV, empereur, 163.
Henri V, em[)ereur, 219.
Henri, archevêque de Trêves, 2
Henri, évêque de Wiirzbourg,
112.
Henri, comte, 106.
Henri I, dit de Verdun ou le
pacifique, i)rince-évêque de
Liège, 187.
Henri II, dit de Gueldre,
prince-évêque de Liège, 183.
Henri, duc de Bavière, dit le
Querelleur, 69, 70, 71,72,
73,74,75,76,77,78,80,185.
Henri, maïeur de Liège, 218.
Herbert, comte de Troyes, 85.
Hérent, 12.
Héribert (saint), archevêque
de Cologne, 2, 107, 244.
Héribert, abbé de St-Hubert,
54.
Hériger, chroniqueur, 54, 87,
89, 173, 174, 234, 267, 268,
276, 279, 283, 288, 289, 335,
336, 337, 339, 340, 341.
Herman, avoué de l'église de
Liège, 67.
Herman, archidiacre liégeois,
227.
Herman, duc de Souabe, 107,
109.
Herman, évêque de Prague,
299.
Herstal, 136, 251. v. Pépin.
Herward, abbé de Gembloux,
86.
Hesbaye (la), 27, 60, 64, 118,
120,215,216,226,227,248.
L'avoué de Hesbaye, 205,
206.
Heylissem, 119.
Hézelon, évêque de Toul, 297.
374
TABLE DES NOMS PROPRES
Hildebold, évêque de Worms,
83, 97.
Hildebrand, prêtre, 234.
Hildesheim, 3, 36, 82, 130, 134,
199, 267,296,305,317,323,
326, V. Bernward,Grodehard,
Annales.
Hildegaire, écolâtre de Poi-
tiers, 263.
Hilduin, évêque de Toiigres-
Liège, 21.
Hilsuinde, 242.
Hincmar,arclievêquedeReims,
226.
Hiserelm, chevalier liégeois,
202.
Histoire littéraire de la France
332.
Hoico, comte, 82.
Hollande (la), 191.
Houay, 118.
Hongrois (les), 58,64, 173, 175,
234, 318.
Horace, poète latin, 273.
Hors-Château, v. Liège.
Hougaerde, 119,203.
Hubert (saint), évêque de Ton-
gres-Liège, 18, 125, 126,
130, 136, 151, 154, 155,162,
164, 211, 313.
Hubert, abbé laïque de Lobbes,
52.
Hubald ou Hucbald, clerc lié-
geois, 110, 297,298.
Hugues, bâtard du roi Lo-
thaire H, 52.
Hugues Capet, roi de France,
88, 90, 92, 93.
Hugues de Flaviguy, chroni-
queur, 299.
Hugues, évêque de Tongres-
Liège, 252.
Hugues, évêque de Zeitz, 101.
Humbert, archidiacre liégeois,
227.
Hutois (les), 214, 216, 219.
Huv, 19, 20, 21,80, 117, 118,
123, 125, 127, 128, 147, 174,
190, 210, 214, 210, 217, 218,
219, 220.
Huy (le comté de), 123, 170.
Ile (D, V. Liège.
Immon, comte, 49, 185, 186.
Ligelard, abbé de St-Riquier,
121, 122.
Ingelheim, 55, 67, 80, 91, 92,
318.
Ligobrand, abbé de Lobbes,
174, 268.
Isidore de Séville (saint), 273.
Italie, 22, 34, 55, 67, 83, 87,
88,95,96,99,100, 101, 102,
103, 104,106, 114, 173,247,
207, 286, 300, 322, 323, 328,
356. Haute-Italie, 104.
Jacques (saint), 217.
Jean, châtelain de Cambrai,
139.
JeanChrysostôme (saint), 273.
Jean, fils d'Aj-noul Berthoud
de Malines, 181.
Jean, frère de Nithard, 150,
151.
Jean de Plaisance, précepteur
d'Otton m, 82.
Jean d'Outremeuse, 34, 41,
142, 151,190,309,349,352.
Jean l'Agneau (saint), évêque
de Liège, 12, 233.
Jean XV, pape, 87, 88, 90, 92,
96, 172.
Jean, quatre archidiacres lié-
geois de ce nom, 227.
TABLE DES NOMS PROPRES
375
Jean, peintre, 239, 319, 320,
321.
Jean Van Heelu, chroniqueur,
183.
Jeneffe-en-Hesbaye, 118.
Jérôme (saint), 273.
Jupille, 136, 251.
Juvénal,273, 274.
K
Kessel, 154.
Kusel, 108.
Labérius, 273.
Lactance, 273.
La Fère (le château de), 184.
Lambert, archidiacre liégeois,
227.
Lambert, comte, arrière-petit-
lils de Régnier au Long Col,
58, 61.
Lambert, comte de Louvain,
119.
Lambert de Huv, marchand,
218.
Lambert de Liège, marchand,
218.
Lambert de Saint-Laurent,
moine, 282.
Lambert (saint), évêque de
Tongres-Lièfife, 12, 13, 29,
51, 108, 126^ 127, 135, 136,
152, 155, 157, 168, 169, 232,
233, 236, 237, 271, 350,
V. Vie de saint Lambert.
Landoald (saint), 60, 67, 233,
234,236,237,337,339,340,
V. Vita s. Landoaldi.
Laneuville-sur-Meuse, 91 .
Lanfroi, marchand liégeois,
218.
Langres, v. Geilon.
Languedoc, 275
Lanzon, archidiacre liégeois,
227.
Laou, V. Ruricun.
Latran (le 3° concile de), 295.
Légia (la), ruisseau de Liège,
135, 136, 137, 140, 141, 167.
Légia (la vallée de la), 140,
141.
Leibniz, 1.
Leignon, 118.
Leodieiis (viens) v. Liège.
Léodulf,archevèque de Trêves,
94.
Léon de Calabre, 277.
Léon, légat du pape, 94.
Léon III, pape, 226.
Leudicus (viens), v. Liège.
Liber Hisforiac Francorum,
334.
Liège (Viens Leudiens, 137,
viens Leodiens, 169) passim,
et spécialement chapitre x.
La Cité, 143, 145, 146, 151,
154, 165, 212, 214. L'Ile,
143, 144, 145,146, 148, 151,
154, 156, 165, 168, 212.
Rues, places et quartiers.
Airs (des), 141. Baby-
lone (impasse), 141. Chéra-
voie, 142. Clef (de la) 141.
Féronstrée, 138, 141. Gérar-
drie, 213. Gotïé (quai de la),
141. Haute-Sauvenière,142.
Hors-Château, 138, 141, 164.
Marché (le), 176, 214. Mont-
Saint-Martiu et Publémont,
30,141, 149, 162,167. Outre-
meuse, 168. Pierreuse, 142
167. Pissevache, 142. Ré-
gence (de la), 142. Saint-
Christophe (quartier), 168.
Mont-St-Martin, 30. Saint-
Séverin (place), 141. Saint-
Servais (le fond), 141. Sau-
376
TABLE DES NOMS PROPRES
venière (la), 138, 142. Sur-
le-Mont, 141. ïhier de la
montagne, 142. Torrent (le),
347. Vieux marché, 157,
214. Vivier (le), 168.
Eglise cathédrale :
St-Lambert (Notre-Dame et
Saint-Lambert), 15, 17, 18,
41, 121, 127, 137, 150, 152,
156, 159, 160, 161, 162, 164,
197,200, 201,213,241,264,
266, 271, 284, 286, 296,307,
311, 320, 347. Alltel de la
Trinité, 157.
Eglises collégiales :
Ste-Croix, 109, 132, 140,
147, 148, 149, 151, 167,200,
204, 257, 276, 311, 321,
349. Autel Sainte-Hélène,
149.
Saint - Barthélémy , 69,
276, 281, 313, 315, 330.
Saint-Denis, 132,142,147,
148, 150, 151,191,200,257,
311, 312, 315, 321,347,349.
Autel Sainte-(jrertrude, 151.
Chapelle Saint-Pierre, 151.
Saint -Jean-l'Evangéliste-
en Ile, 38, 95, 99, 105, 120,
152, 153, 154, 165,257,276,
308, 309, 310, 312, 313, 315,
321,322,323,331,346,349,
352, 353, 355. Chapelle St-
Hilaire, 349.
Saint-Martin, 39, 120,132,
137, 138, 141,142, 147,148,
164, 167, 208, 225, 255, 257,
321, 349.
Saint-Paul, 137, 138, 143,
151, 152, 173,257,321, 329.
Saint-Pierre, 59, 136, 137,
151, 167,191,257,275,276,
277.
Eglises paroissiales :
Notre-Dame aux Fonts, 155,
165. St-Adalbert, 165, 239.
Saint-Christophe, 312. Saint-
Michel, 131. Saint-Servais,
137,164,166, 167,307. Saint-
Séverin, 65. Sainte-Ursule,
310.
Abbayes : Saint-Jacques,
138, 169,268,276,313,315,
320, 321. V. Olbert. — Saint-
Laurent, 38, 138, 190, 197,
200, 218, 268, 276, 284.
V. Lambert, Englebert. —
Autres édifices : La Halle,
l42.L'hospiceSaint-Mathieu
à la chaîne, 213. Le Palais,
142. Le Perron, 214. Le
Destroit, 214.
Ponts :
Pont d^Avroy, 146. Pont
d'Ile, 146. Pont des Arches,
142, 168, Souverain pont,
161.
Portes :
Hasseline, 141, Saint-Lau-
rent, 97.
Liégeois(les),5, 104, 130, 167,
170, 187, 188,216,217,218,
219,273,276,284,286,288,
289, 292, 349, 351.
Liégeois (l'Etat) 115.
Limbourg hollandais (le), 11.
Limbourg (les ducs dej, 204.
Lisiard, évêque de Soissons,
341.
Liudulf, évêque de Noyon-
Tournai, 235.
Lixhe, 152.
Lobberich, 225.
Lobbes, 12, 15, 29, 52, 53, 54,
57, 58, 66, 87, 88, 89, 123,
124. 125,171, 172, 173, 174,
177, 180,198,201,208,214,
229, 232,241, 253, 267, 268,
TABLE DES NOMS PROPRES
377
289, 319,323, 325, 326, 327,
335, 339, 350. V. Folcuin et
Annales de Lobbcs.
Lombards (les), 322.
Londres, 216.
Longlier, 13.
Longueville, 119.
Looz (les comtes de), 211,218.
Lorraine, v. Charles de la, 9.
Lothaire I, emperem', 14, 49.
Lotliaire,roi de France, 26,61,
64, 66,72,73,76,81,85, 185.
Lothaire II, roi de Lotharin-
gie, 15, 49, 52, 177.
Lothaire (les deux), 19.
Lothaire (le royaume de), 7,
9, 177.
Lotharingie, 3, 4, 6, 7, 8, 9,
10, 19, 21, 22, 26, 28, 29,
49, 71,72,77, 100,107,245,
253,254, 317, 321,322.
Lotharingie (les ducs de), 204.
Lotharingiens (les), 76,78, 101.
Lothier (le duché de) 9, 10, 31,
58, 59, 61, 62, 64, 65, 73,
79, 80,81, 83, 86, 114,281,
303, 329. V.Charles, Otton.
Louis V, roi de France, 26.
Louis VI, roi de France, 49,
187.
Louis le Débonnaire, empe-
reur, 14, 15, 19, 20, 137,
327.
Louis l'Enfant, roi d'Allema-
gne, 15, 19, 178.
Louis le Germanique, roi
d'Allemagne, 134.
Louvain, 11, 12, 118, 119,
169, 184.
Lovenjoul, 118.
Lucain, 273, 274.
Lucilius, 273.
Lucques, 106.
Luidprand, évêque de Cré-
mone, 278.
Lustin, 123.
Luxembourg (le grand-duché
de), 11. V. Sigefroi.
M
Mabillon, 37.
Macrobe, 273, 274.
Madalulf, peintre, 317.
Maeseyck, 242.
Maeslaud (le), 242.
Maestricht, 13, 16, 18, 19, 20,
21, 64, 108, 123, 125, 126,
136, 164, 190, 191,214,216,
233,275,301,307,314,322,
335. L'église Notre-Dame,
190, 191, 311, 312.
Matfe, V. Somal.
Magdebourg, 75, 91, 291, 295,
300, V. Gisilher.
May}tum Chromcon Belgicum
(le), 352.
Maidières, 15.
Malines, 123, 180, 181, 182,
183, 190, 211.
La porte d'Hanswyck, 183.
La porte de Neckerspoel,
183.
Malmedy, 11, 13, 67, 224.
Malonne, abbaye, 123.
Malonne (le chapitre de), 191.
Marathon, 318
Mantoue, 99.
Marc (la fête de saint), 229,
230.
Maren, 154.
Margut, 67, 91.
Marianus, marchand liégeois,
217.
Maro, Y. Virgile.
Martial, 273.
Martianus Capella, 272.
Martin (saint), pape, 233, 236.
Mascelin, marchand liégeois,
218.
378
TABLE DES NOMS PROPRES
Matfried, comte, 21,
Mathieu (saint), 161.
Matbilde, abbesse de Qued-
linburg, 96.
Maur, V. Rabau.
Mayeuce, 2, 35, 39,68, 79, 99,
103, 107, 112, 133, 244,288,
V. Willigis.
Meensel-Kieseghem, 118.
Meiuerus, avoué de la ville de
Liège, 210.
Meiningen, 76.
Meinwerc (saiut), évêque de
Paderborn, 3, 292, 306, 318.
Méliu, 119.
Mérovingiens (les), 14, 138.
Mersebourg, 39, 317, 318.
Metz, 3, 75, 80, 100, 125, 241,
252, 305. V. Adalbéron II,
Tbierrv, Cbrodegang.
Meuse (la), 12,26,30,91, 111,
118, 132, 135, 136, 137, 138,
140, 144, 152, 167, 168, 170,
214,217, 223, 242, 307, 308,
311, 327, 344, 347.
Mézières, 26.
Meyers (le chanoine), 355.
Mièrchoule (la), 168.
Miltiade, 318.
Mirwart, 28, 187.
Mons, 61.
Mont-Blandin, 59.
Mont-Canigou, 275, 276, 277.
Montlhéry, 49,
Monulfe (saint), évêque de
Tongres, 12.
Montagne (rue de la), v.
Thuin.
Montaigu-Rochefort, 211.
Mont-de-Piété (rue du), v.
Thuin.
Morialmé, 211. La tour Mo-
rialmé, à Thuin, 179.
Mosans (les), 216, 326.
Mouzon, 26, 92, 93, 94, 223.
Miinster (v. Suitger de).
Musonius, 281.
N
Namur,86, 123, 125, 214, 216.
V. Albert.
Neckerspoel (porte), v. Mali-
nes.
Neuberg-sur-le-Danube, 107.
Nicolas (saint), 291.
Nimègue, 84, 89, 99, 108.
Nithard, chanoine de Saint-
Lambert, 150, 151.
Nithard, chantre de Saint-
Lambert, 199.
Nivelles, ville et abbaye, 11,
12, 84, 90, 177, 216, 230.
Nobles (rue des), v. Thuin.
Norbert, chevalier liégeois,
202.
Normandie (la), 217. v. Ri-
chard.
Normands (les) 19, 21, 25, 50,
137,162, 164, 175, 177, 182,
234, 252, 253, 319.
Norticherus, 40, 101, 155.
Notger, évêque de Liège, 3 et
passim.
Notger-le-Bègue, abbé de St-
Gall, 36.
Notl:erus notarius, 34, 35.
Notre-Dame (église), v. Aix-
la-Chapelle, Liège, Maes-
tricht, Tongres.
Notre-Dame-et-Saint-Lambert
(églises), V. Liège, Saint-
Lambert.
Novuni Castelhim, v. Chèvre-
mont.
Noyon-Tournai, 235.
TABLE DES NOMS PROrRES
379
OberzoU (l'église d'), 317.
Odelni, chevalier liégeois, 202.
Odilbert, abbé de Saiiit-Vin-
cent à Metz, 305.
Odilou, al)bé de Cluiiv, 245,
246, 247.
Odilon, abbé de Stavelot, 37.
Odiilfe, écolâtre liégeois, 285.
Oeren, 100.
Ohtrik, écolâtre de Magde-
bourg, 2P1, 295.
Olbert, abbé de Gembloux et
de Saint-Jacques de Liège,
268, 289.
Orval (V. Gilles d').
Osuabriick, 305.
Otbert, evêque de Liège, 119,
152, 217, 330,331.
Otbert, prêtre liégeois, 297.
Otbert, trois archidiacres lié-
geois de ce nom, 227.
Otton, archidiacre liégeois,
227.
Ottou 1 le Grand, empereur,
9, 16, 22, 34, 35, 39, 40,
41, 50, 54, 55, 57, 58, 59,
60, 65, 96, 107, 130, 137,
251, 286, 300, 322, 326.
Otton II, empereur, 15, 46, 54,
57, 59, 60, 61, 62, 63, 64,
66, 68, 69,70, 71, 114, 122,
171,172, 178, 181,233,316.
Otton III, empereur, 39, 46,
68, 69, 70, 71, 73, 74, 76,
77, 79, 80, 82, 83, 84, 86,
87, 90, 91, 93, 95, 96, 97,
99, 100, 101, 102, 103, 107,
109,114,118, 120, 122, 149,
154, 185,239,242,243,319,
321, 356.
Otton (les), 1,4, 10, 15, 23.
Otton de Vermandois, 61.
Otton, duc de Lothier, 106.
Oudenbourg, (v. Arnoul d')
Outre-Meuse, v. Liège.
Outre-Riiin(v. Carolingiens d').
Oxford, 169.
Paderborn, 3, 306, 318.
V. MeinAverc.
Palais (le) v. Liège.
Panaetius, 281.
Paris, 109, 110, 111, 164,288,
297, 298.
Paschase Radbert, 288.
Paterno, 103, 104.
Paul (saint), évêque de Ver-
dun, 317;
Paulin, 273.
Pavie, 51, 96, 99, 104. (v.
Pierre de)
Pays-Bas (les), 25, 44, 169,
254.
Pécile (le), v. Athènes.
Pépin d'Herstal, 49.
Pépin le Bref, 14, 19.
Péronne, 58.
Perpète (saint), évêque de
Tongres-Liège, 12.
Perron (le), v. Liège.
Perse, poète latin, 273, 274.
Phèdre, fabuliste, 271, 273.
Philippe I, roi de France, 49.
Picardie (la), v.St-Piiquier.
Pierre (saint), prince des apô-
tres, 234, 236, 318.
Pierre Chrysostome, 273.
Pierre, évêque de Pavie, 66.
Pierreuse, v. Liège.
Piligrim, évêque de Passau, 3.
Pippinsvoort, 118.
Pissevache, v. Liège.
Pitres (le capitulaire de), 26.
Placentius, 352.
Plaisance, voir Jean de.
380
TABLE DES NOMS PROPRES
Platon, 280.
Plaute, 273.
Pliue l'Ancien, 273
Pœhlde, 65.
Poitiers, 263.
Polling, 106.
Pont d'Avroy, v. Liège.
Pont des Arches, v. Liège.
Pont d'Ile, V. Liège.
Poppon (saint), évêque de
Stavelot, 299, 306.
Porcien (le comté de), 15, 27.
Prague, 244, 297, 298, 299.
V. Adalbert, Cosmas.
Priscien, 272.
Procope, 273.
Provence (la), 21.
Prudence, 254, 272, 273.
Priïm, 21, 29.
Prusse (la), 165.
Prusse rhénane (la), 11, 223.
Publémont, v. Liège,
Publilius Maximinianus, 273.
Puiset (la tour du), 178.
Pythie (l'oracle de la), 301.
Quedlinburg,v. Mathilde.
Quercentius, chanoine de
Saint-Jean-en-Ile. 352.
Quinte-Curce, 273.
Quiriacus (saint), 317.
Raban Maur, 273, 278, 280,
285, 288, 289, 290.
Radamanthe, 293.
Radbert, v. Paschase.
Raimbaud de Cologne, 264,
283, 284, 285, 286.
Raiuald, comte de Hainaut, 61 .
Raoul de Zahringen, prince-
évêque de Liège, 163.
Rathier, évêque de Tongres-
Liège et de Vérone, 22, 29,
30,46,48, 53, 54, 171, 196,
253, 254, 273, 277, 282, 283,
285, 288, 289, 292.
Ratisbouue,3,39,96, 134,299.
Ravenne, 68, 88, 95, 97, 100,
104.
Régence (rue de la), v. Liège.
Regiuald, évêque d'Eichs-
taedt, 3
Réginard, évêque de Liège,
168.
Régnier au Long Col, 8, 10,22,
26, 29, 30, 58.
Régnier III, comte de Hainaut,
29, 53,62, 71.
Régnier IV, comte de Hai-
naut, 58, 61.
Reichenau, 37, 317.
Reims, 26,71, 74, 78, 79, 84,
90, 93, 94, 108, 199, 209,
223, 235. 239, 296, 301.
Reith, 225.
Remacle (saint), évêque de
Tongr es-Liège, 12, 13, 38,
224, 233, 236, 334, 335,336,
339, 340, V. Vita sancti
Remacli.
Remi(saint), évêque de Reims,
223, V. Vie de saint Rémi.
Renaud, écolâtre de Tours,
263.
Renier, avoué de l'église de
Liège, 205.
Rhin (le), 7, 25, 76, 77, 134,
223, 307, 308, 311, 316.
Richaire, évêque de Tongres-
Liège, 21, 27, 53, 137, 175,
252, 253, 299.
Richard, abbé de Saint-Vanne
à Verdun, 246, 299, 351.
Richard, duc de Normandie,
111.
TABLE DES NOMS PROPRES
381
Riclier, chrouiqueur français,
63, 94.
Richor, moine de Gremhloux,
342.
Robert, deux aroliidiacres lié-
geois de ce nom, 221.
Robert prévôt de la cathé-
drale Saint-Lambert, 140,
149, 199, 200.
Robert, roi de France, 92,
109, 110, 244, 298.
Rodolphe, archidiacre lié-
geois, 227.
Rodolphe, écolâtre de Liège,
264, 283, 284, 285,286.
Rohr, 76.
Romains (les), 11.
Rome, 28, 68, 88, 90, 97, 98,
99, 103, 104, 131, 153, 165,
233, 237, 280, 285.
Rome du Nord (la), 310.
Roraulus (un certain), 271.
Roricon, evèque de Laon, 184.
Rossano, 67.
Rotfrid, archidiacre liégeois,
227.
Rothard, évêque de Cambrai,
27, 65, 66, 71, 81, 89, 94,
95, 96, 173, 187, 297, 299.
Roux-Miroir, 119.
Rozala-Suzanne , reine de Fran-
ce, 109.
Rumigny (v. Arnoul de), 240.
Rupert, abbé de Deutz, 288.
Ruremonde, 11, 242.
Ryen ( \e pagiis de), 60.
S
Saint-Adalbert (église), v.
Liège.
Saint- Alexis (le couvent de), à
Rome, 98.
Saint-Arnoul, v. Ansterus.
Saint-Barthélémy (église), v.
Liège.
Saint-Basle, 90, 92.
Saint-Bavon (l'abbaye de), 58,
59, 60, 112, 114,' 233, 234,
235, 333, 336, 337, 341, v.
Womar.
Saint-Boni lace (le couvent de)
V. Saint-Alexis).
Saint-(]hristophe, v. Liège.
Saint-Cunil)ert (l'église de), à
Cologne, 310.
Saint-Denis (église), v. Liège.
Saint-Emmeram (l'abbaye de),
à Ratisbonne, 39
Saint-Gall (l'abbaye de), 34, 35,
36, 37, 134, 282.
Saint-Gérard de Brogne (l'ab-
l)aye de), 84, 228, 232, 242.
Saint-Géréon (église), à Colo-
gne, 310.
Sainte-Gertrude (l'autel de), v.
Liège, Saint-Denis,
Saint-Jacques (l'abbaye de),v.
Liège.
Saint- Jean-Evangéliste-en-Ile .
V. Liège.
Saint-Hilaire (chapelle), v.
Liège, Saint-Jean-Evangé-
liste-en-Ile.
Saint-Hubert (l'abbaye de), 28,
124, 187, 218, 241, 269,
282. v. Helbert, Héribert,
Thierry.
Saint-Lamber^:, église cathé-
drale de Liège, v. Liège.
Saint-Lambert (l'avoué de),
205, 210.
Saint-Laurent (l'abbaye de), v.
Liège.
Saint-Maximin (l'abbaye de), à
Trêves, 29.
Saint-Pantaléon (l'abbaye de),
à Cologne, 90, 310, 316.
Saint-Paul (église), v. Liège,
Saint-Pierre (église), V. Liège.
Saint-Pierre (chapelle), v.
Liège, Saint-Denis.
382
TABLE DES NOMS PROPRES
Saint-Remi (l'abbaye de), à
Reims, 84, 108.
Saint-Riquier (l'abbaye de),
120, 121,202,341.
Saint-Rombaud (l'abbaye de),
à Malines, 181, 182."
Saint-Séverin (église), v. Liège.
Saint-Séverin (église), à Colo-
gne, 310.
Saint-Servais (église), v. Liège.
Saint-Servais (église), à Maes-
tricht, 275.
Saint-Trond (l'abbaye de), 125,
204,241,269,322.
Saint-Ursule (église), v. Liège.
Saint- Vanne (l'abbaye de), à
Verdun, v. Richard, 305,
306.
Saint- Vincent (l'abbaye de), à
Metz, V. Odilbert.
Saint- Vital (l'église de), à
Ravenne, 308.
Saint- Vith, 11.
Saint- Wandrille (l'abbaye de),
317.
Sainte-Afra (l'église de), à
Augsbourg, 107.
Sainte-Croix (église), v. Liège
Sainte -Geneviève (l'abbaye
de), à Paris, 110, 297, 298.
Sainte-Marie au Capitule (égli-
se), à Cologne, 310.
Sainte-Marie (église), v. Chè-
vremont.
Salluste, 273.
Salzbourg, v. Gunther.
Sambre (la), rivière, 174, 176,
177, 231.
Sandrad, abbé de Gladbach,
224.
Sarabert, curé de Winters-
hoven, 233, 234, 235, 237.
Saussoy, historiographe, 352.
Sauvenière (la), v. Liège.
Saxe (la), 56, 58, 61, 65, 76,
79,91,96,99,103,107,114,
116, 159, 175, 217.
Saxe (la maison de), 345, 356.
Saxe (v. Basse-Saxe).
Saxons (les), 70, 76.
Scaminus, moine de Lobbes,
253.
Scots (les), 177.
Sébastien (saint), 105, 153.
Sedulius, poète irlandais, 162,
252, 273, 318.
Seifried, abbé de Tegernsée,
299.
Selz (l'abbaye de), 90.
Semois (la), rivière, 11.
Senèque, 273, 279.
Seraing-le-Château, 118.
Servais (saint), évêque de
Tongres, 12, 18, 108, 137,
276,321.
Se ville (v. Isidore de).
Siccon, archidiacre liégeois,
227.
Sigebert de Gembloux, 1, 178,
246, 248, 272, 293, 295, 351,
Sigebert II, roi des Francs, 13.
Sigefroi, comte de Luxem-
bourg, 79.
Sigefroi, évêque d'Augsbourg,
101, 107.
Sigehard, moine de Trêves,
317.
Silvestre II, pape, 39, 95, 100,
154, 247, 264.
Socrate, 281.
Soissons (le concile de), 341.
Somal, 118.
Sophie (la princesse), sœur
d'Otton III, 96.
Soracte (le mont), 104.
Souabe (la), 32, 34, 37, 38, 44,
107, 245, 282, 316. v. Her-
man.
Souverain-Pont (le), v. Liège.
Spolète, 101.
TABLE DES NOMS TROPRES
383
Stace, poète latin, 273.
Stavelot (l'abbaye de), 11, 13,
37, 38, 50, 67, 83, 85, 98,
204, 269, 271, 292, 306, 333,
335, 336, 341.V. Werinfrid.
Strasbourg, 93, 301.
Suger, 49.
Suitger, évêque de Munster,
94.
Sulpice Sévère, 273.
Sur-le-Mont (rue), v. Liège.
Sylvestre II, pape, v. Silvestre
II.
Tamise (la), fleuve, 216.
Tancrède, moine, 208.
Tegelen, 225.
Tegernsée (l'abbaye), en Ba-
vière, 299.
Temploux, 86.
Thée-Dinant (rue), 180, v.
Fosse.
Théodard (saint), évêque de
Tongres-Liège, 17, 126, 135,
136, 175.
Théoduin , archidiacre lié-
geois, 227.
Théoduin, moine de Lobbes,
253.
Théoduin, évêque de Liège,
277, 288, 330, 331.
Théophano, impératrice, 57,
62, 72, 73, 74, 78, 79, 80,
82, 85, 87, 88, 89, 172, 186,
310, 315.
Theudon, évêque de Cambrai,
25, 59, 65, 245.
Theux, 15, 16, 123, 124.
Thier de la Montagne (le), v.
Liège.
Thierry (le bienheureux), abbé
de Saint-Hubert, 187, 269,
351.
Thierry, abbé de Waulsort,
240.
Thierry, archidiacre liégeois,
227.'
Thierry, évêque de Metz, 3,
66,68,70,71,74,
Thicrs, ville d'Auvergne, 301.
Thietmar, architecte à Stave-
lot, 306.
Thomas (la fête de saint), 89,
173.
Thorn (l'abbaye de), 112, 242,
243.
Thuringiens (les), 76.
Thuin (Tudinio castello), 11,
12, 15, 52, 59, 124, 171,
174, 175, 177, 178, 182, 190,
198, 201 . Rue de la Monta-
gne, 176. Rue du Mont de
Piété, 176. Rue des Nobles,
176.
Tibulle, 273.
Tibur, 104.
Tirlemont, 118, 119.
Todi, 101, 103.
Tolède (v. Eugène de).
Tongres, 11,12, 13, 14, 15, 17,
18, 21, 64, 123, 125, 127,
136,164, 190,211,222,233,
236, 237, 335. Notre-Dame
(église), 329. v. aussi Falcon.
Tongres (y. Chronique des
évêquesae).
Torrent (le), v. Liège. '
Toul, 3, 244, 263, 297, 317. v.
Gérard.
Tourinnes-la-Chaussée, 118,
119.
Tournai, 209.
Tours, 263, 301, v. Bérenger.
Traetto, 40, 101.
Trajan, 133.
Trajane (la colonne), 131.
Translation de Saint-Lan-
doald, 337.
384
TABLE DES NOMS PROPRES
Trente, 99.
Trève-Dieu, 27.
Trêves, 2, 70, 79, 91, 100,
252,317, V. Egbert, Léodulf.
Trêves, v. Saint-Maximin, 29.
Triuito' (autel de la), v. Liège,
Saint-Lambert.
Tritheim, 36, 38.
Tronchiennes (v, Azelin).
Trond (saint), 12.
Trond, v. Vie de saint Trond.
Troyes (v. Herbert de).
Tudinio, v. Thuin.
Turnhout, 12.
Turnus, 292.
U
LTrsmer (saint), abbé de
Lobbes, 173, 175.
Utrecht, 3, 10, 22, 39, 69, 70.
83, 100, 108, 114, 243, 252,
263, 264, 297.
Utrecht (v. Baudouin d').
Ughelli, 40.
Ulric (saint), évéque d'Augs-
bourg, 3, 107, 244.
Valenciennes, 110, 111, 112,
113.
Varron, 273.
Venlo, 11, 225.
Verden, 301.
Verdun, 3, 78, 95, 134, 199,
214, 297, 317, 351. V. Gode-
froi, Haimon, Saint- Vanne.
Verlée, v. Buzin.
Vermandois, v. Eudes, Otton.
Vérone, 67, 96, 99, 106, 196,
254.
Vesdre (la), 48, 188.
Vie de saint Adelin, 333, 340.
Vie de saint Aniand, 334.
Vie de saint Lambert, 236.
Vies de saint Lambert et de
saint Trond, 333.
Vie de saint Landoald, 329,
333, 337, 338, 339.
Vie de saint Remacle, 333, 335.
Ville-en-Hesbaye, 123-
Vincent (saint) 105, 153.
Vincby, 66, 187.
Vinciane (sainte), 233.
Virgile, 273, 274, 277, 292.
Visé, 68, 120, 123, 214, 215.
Vita Baîderici, 350.
Vita Hadaïini, 339.
Vita LandoaWi, 235,236, 237,
336.
Vita Notgeri, 35, 42, 47, 102,
151, 155, 174,179,332,336,
337, 338,344,351.
Vita Remacli, 279, 334, 336,
338, 339.
Vith (saint), 225.
Vivegnis, 314.
Vivier (le), v. Liège.
W
Walbodon, évéque de Liège,
39, 268.
Walcaud, évéque de Liège,
28, 124.
Walcher, élève de Gozechin,
280, 293.
Waltwilder, 233.
Warin, archevêque de Cologne,
70 224.
Wassenberg, 11, 224,225.
Waulsort (l'abbaye de), 125,
Table des noms propres
385
Wautier Berthoutl, 181,240,
241,277,324.
Wautier de Barse, avoué de
Huy, 210.
Wautier, chevaliLT iiégeul.s,
202.
VVazon, ôvêquo do Liège,
33, 39, 160, 200, 209, 227,
260, 268, 276, 277, 283, 284,
289, 295, 296 297, 298, 350,
351.
Wériiilrid, abbé de Stavelot,
54, 333, 334, 335.
Wictrid, évéque de Verdun, 3.
Wiclimann, comte, 106.
Wiesme, 118.
AViger, avoué de Saint-Lam-
bert, 205.
Wilderod, évéque de Stras-
bourg, 93.
Willich, 84, 97 (où on a im-
primé à tort Viilich).
Willigis, archevêque de Ma-
yence, 2, 39, 70, 76, 83, 92,
96, 98, 103, 107, 156, 244.
Windéric, comte, 181.
AYintershoven; 60, 233, 234,
235, 236, 337.
Wolbodon, v. Walbodon. ,
Woli'gang (saint), évéque de
Ratisbonne, 3.
Womar, abbé doSaint-Iîavon,
à Gand, 42, 59, 60, 67, 233,
234 337
Worm's, 30, 76, 88, 134, 268.
V. LJurcliard, HiblebobL
Wiirzbourg, 112, 172.
Yais-l(^-(!rain, v. Aix-Ia-C'ha-
polle.
Zacharie, patriarche, 31 S.
Zahi'ingen (v. Raoul de).
Zeitz, V. Hugues.
Zéhmde (les îles delà), 112.
Zétrud, 119.
Zénocrate, philosophe grec,
281.
Z-wentibohl, roi de Lotharin-
gie, 6, 7, 15, 16, 21.
TABLE ANALYTIQUE
Préface i
Liste des ouvrages cités en abrégé xm
CHAPITRE PREMIER.
Introduction 1
Prospérité du royaume irAUemagne au X^ siècle, 4 . — Les grands évoques, 2.
— Leur double rôle politique et religieux, 3. — Résumé de leur activité, A.
— Place occupée parmi eux par Notger, 3.
CHAPITRE II.
L'État liégeois avant Notger . . . . , 6
Les destinées de la Lotharingie aux IX« et X^ siècles, C. — Persistance du
sentiment national après l'annexion à l'Allemagne, 7. — Elle explique les
fréquentes révoltes, 8. — Comment .saint Brunon met fin à celles-ci, 9. —
Il donne des contre-poids aux ducs dans les évêques, 10. — Origines ecclé-
siastique de l'État liégeois, et étendue du diocèse, il. — Comment se
forme le patrimoine territorial de l'église de Tongres, -12. — De quelle
manière il est constitué. L'immunité, IG. — Saint Hubert transporte le
siège de l'évêché à Liège, 18. — Comment les évêques de Liège s'achemi-
nent vers la souveraineté territoriale, lî). — Caractère féodal que revêt
leur autorité, 23. — Indiscipline et ambition de leurs vassaux, 24. — Les
châteaux-forts, 23. — L'épiscopat disputé entre les rois et les grands,
29. — Condition faite à Éracle, prédécesseur de Notger, 30.
CHxVPITRE III.
Notgep avant l'épiscopat 32
Origine et extraction de Notger, 32. — Date approximative de sa naissance,
34. — Ce qu'il faut penser de ses relations avec Saint-Gall, 33, et avec Sta-
velol, 37. — Son passage a la chancellerie royale, 38. — Son prétendu
rôle en Italie on 931, 40. — Son avènement à Liège, 41. — Date de celui-ci,
42. — Dans quelles conditions il prend le pouvoir, 44.
388 TABLE AxN'ALYTIQUE.
CHAPITRE IV.
Première année d'épiscopat (972) 46
(jualilés de Notger comme homme d'Elaf , 46. — Répression des perturbafeiirs,
47. — Le château-fort de Chévremont et son histoire, 48. — Notger en
préparc rannexion, ol. — La situation de l'abbaye de Lobbes, o2. — Com-
nienl Notger y met bon ordre, a4.
CHAPITKE V.
Notger au service d'Otton II (973-983) 56
Faveur dont il jouit auprès du souverain, 57. — L'expédition de Hainaut en
974, o8. Notger au siège de Boussoit, 59. — Retour offensif des enfants de
Régnier, 01. — Charles de France devient duc de Lothier, 62. — Le raid
du roi Lotiiaire, 62, et le rôle de Notger dans cet épisode, 63. — Inter-
vention efticace de Notger dans les affaires de Cambrai, 65. — Quelle place
Notger occupe à la cour, 66. — Notger dans son diocèse de 980 à 982, 67.
— Notger en Italie en 9S3, 68.
CHAPITRE VI.
Notger pendant la minorité d'Otton III (983-986) .... 69
La minorité d'Otton III, 69. — La fidélité de l'épiscopat, 70. — Le rôle de
Gerbert, 71. — Le point de vue de Notger, 73. — Sa correspondance
avec Gerbert et Adalbéron, 74. — La tentative ambitieuse du duc Henri
de Bavièi-e, 75. — Les efforts de Gerbert pour la déjouer, 78. — Les pro-
jets du roi Lothaire, 78. — Notger ù la cour, 80. — Nouvelles tentatives
et JTiort de Lothaire, 81. — Obscurités de l'histoire de Notger, 82.
CHAPITRE VII.
Notger au service d'Otton III (986-1002) 83
Influence de Notger à la cour, 83. — Il obtient le concours des armes impé-
riales pour la prise de Chévremont, 85. — Il fait nommer Erluin évoque de
Cambrai, 86. — Nouveau séjour en Italie (988-990), 87. — Nombreux
séjours à la cour, 89. — Rôle de Notger dans le procès de Gerbert, 90. —
Influence de Notger à la cour, 95. — Troisième voyage en Italie, 96. —
Relations avec saint Adalbert de Prague, 98. — Notger dans son diocèse,
99. — Quatrième voyage en Italie, 99. — Mission qu'il y remplit, -lOI.
CHAPITRE VIII.
Notger au service de Henri II (1002-1008) 106
Notger revient avec le cercueil d'Otton 111, 106. — II se prononce pour
Henri II, i07. — Ses divers séjours dans son diocèse et à la cour, 108. —
.Son ambassade à Paris, -109. — L'expédition contre la Flandre, ill. —
Dernières as.scmblées auxquelles assiste Notger, -112, — La seconde expédi-
tion contre la Flandre, 113,
TABLE ANALYTIQUE. 389
CHAPITMi: IX.
Formation de la principauté de Liège 115
Coiniiienl l'évèquc ilc Liège devint prince, 1 Hi. — Acquisilion de deux
comtés, 117. — Autres acquisitions, 119. — Les terres de Sain(-Ui(iuier,
■120. — Diplômes impériaux conlirmant les proiiriétés dt l'église de Liège,
122. — Tableau émimératil' de celles-ci, 123. — Importance de l'ensemble,
124. — Pourquoi Liège ne ligure pas sur la liste des acijuisilions, 12o. —
Double autorité de Nofger, comme immuniste et comme comte, 127.
CIIAPITRI-: X.
Notger second fondateur de Liège 130
Comparaison de Notger et de saint Bcrnward de Hildesheim, 130. — Le pro-
gramme de Notger, 131. — L'cmbastillemcnt des villes au X« siècle, i32.
— ■ Les origines de la ville de Liège, 13o. — Saint Lambert et les dévelop-
pements de la ville, ISiî. — • Les progrès de celle-ci dans la première moitié
du Xe siècle, 137. — Comment Notger en écarte les dangers que lui font
courir les féodaux, 138. — L'enceinte notgérienne de Liège, 141. — Com-
ment il fait rentrer Tlle dans le système défensif de la ville, 142. — La Cité
ou Château et l'Ile, 14o. — Les basiliques notgériennes : Ssint-Martin, 147,
Sainte-Croix, 149, Saint-Denis, loO, Saint-Paul, loi, Saint-Jean, l.'îi. —
La cathédrale, 154. — L'hospice, 139. — Le palais épiscopal, 101. — Notre-
Dame aux Fonts, 164. — Les autres paroissiales, 165. — Description de
Liège après les travaux de Notger, 167.
chapitrp: xi.
Travaux accomplis dans la principauté 170
lluy et Dinant, 170. — Lobbes, 171. — Thuin, 17k — Fosse, 177. —
Malines, 180. — La destruction de Chèvremont, 184. — La légende de
ClièvrenionI , 188. — iMaestricht, 190. — Note complémentaire sur la légende
de Clièvrcmont, 192.
CHAPITRE XII.
La principauté 195
Le budget de la principauté, 195. — Le chapitre co-seigneur, 201. — Les
vassaux, 202. — L'avoué de Saint-Lambert, 203. — La cour de Notger,
206. — La chancellerie, 208. — L'avoué de Liège, 209. — Autres avoués
locaux, 210. — L'échevinat, 211. — Oii siégeaient les échevins de Liège, 212.
La situation économique, 214. — Le commerce au pays de Liège, 215. —
L'origine de la vie communale, 218.
CHAPITRE Xlil.
Le diocèse 222
Son étendue cl ses contins, 222. — Ilèglement de frontières avec le diocèse de
390 TABLE ANALYTIQUE.
Cologne, 223. — Les ardiirliacres, 225. — Les doyennés, 228. — Les ban
croix, 229. — Le synode diocésain, 231. — La question des saints de Win-
lei'shoven, 232. — Notger et l'égiise d'Aix-la-Chapelle, 238. — Notger et
l'abbaye de Waulsort, 240. — Notger et l'abbaye de Thorn, 242. ^ Notger
comme prédicateur, 214. — Notger et la fête des Trépassés, 2i5. — Notger
et les Clunisiens, 24(). — Notger et les papes, 247, — L'histoire légendaire
de Notger, 248. — Note : le clergé de Notger, 250.
CHAPITRE XIV.
L'Instruction Publique , 251
Les études à Liège depuis Charlcmagne, 251. — Le IX« siècle et Sédulius, 252.
— Les études à l'abbaye de Lobbes, 253. — Rùle de saint Brunon, 253. —
L'évêque Ëracle, 254. — Les écoles de Liège sous Notger, 257. — Les
écolâlres, 258. — La double école de Saint-Lambert : intérieure et exté-
rieure, 201. — Les diverses catégories d'élèves, 202. — Le personnel
enseignant, 263. — Le rôle de l'évêque, 266. — Notger protecteur des
études à Lobbes, 207. — Aperçu général du programme des études dans
les écoles de Liège, 209. — La grammaire, 272. — La rhétorique, 278. —
La dialectique, 280. — La musique, 282. — L'arithmétique, 282. — La
géométrie, 283. — L'astronomie, 285. — Autres branches d'études, 287.
— Le régime scolaire, 291. La discipline et le rôle de la Térule. 292. —
Qualités de la méthode pédagogique, 294. — La gratuité de l'enseignement,
295. — Éclat des écoles de Liège, 296. — Élèves sortis de l'école de
Liège, 297.
CHAPITRE XV.
Le mouvement artistique 300
Renaissance artisti(iue vers lan 1000, 300. l/archilecturc du bois, 301, et
l'architecture de la pierre, 302. — Les architectes du X" siècle, 305. —
1,'architeclure rhénane et l'architecture mosane, 307. — Influence de Notre-
Dame d'Aix-la-Chapelle, 308. — Influence de Cologne, 310. — Caractères
de Tarchitecture liégeoise sous Notger, 311. — Les autres arts et l'influence
byzantine, 315. — La peinture, 310. Le peintre Jean. 319. — La glyptique,
321. — Les petits arts plastiques, 322. — Les arts à Waulsort, 324, et à
Lobbes, 325. — L'art liégeois est indépendant de celui de Hildesheim, 320-
— L'ivoire de Notger, 327. — Le sceau de Notger, 329. — Dans quelles
circonstances périrent les produits de l'art notgéricn, 330.
CHAPITRE XVI.
Notger écrivain 332
Les occupations littéraires de Noiger, 332. Il n'est pas l'auteur de la Vie de
miiit [Irmarlc, 333, ni de la Vie de xaiui IjiniUtahl, 330, ni de la Vie de suint
Adeliii, 339. — Quelle pari de collaboration lui revient dans ces œuvres? 341.
TAni.K ANALYTIQUE. ',i\){
CHAPITUK Wll.
Vie privée et mort de Notgep 343
La jouriii'C d'un évèque au \<^^ siècle, '3Vô. — La vie de Noiger à Sainl-Jeaii,
oii. — Sa mort, 3io. — Son testament, 347. — La date de sa mort, 317.
— Ses funérailles, oiS. — Son tombeau, 349. — Vénéialion dont on
entoura sa mémoire, 3o0. — Souvenir gardé de lui a Saint-Jean, 333. —
lù-lipsc temporaire de sa gloire, 35 i.
Conclusion 3.50
Jugement sur la personne et sur l'a-uvre de Notger, 3o0.
Additions et eoPFeetions 358
Table alphabétique des noms propres 365
DH Kurth, Godefroid Joseph Franjois
801 Noiger de Liège et la
L562K8 civilisation au X^ siècle
t.l
PLEASE DO NOT REMOVE
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